ARIST√ČE

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ARIST√ČE
    Quoi ! l'on voudra toujours tromper les hommes sur les choses les plus indifférentes comme sur les plus sérieuses ! Un prétendu Aristée veut faire croire qu'il a fait traduire l'ancien Testament en grec, pour l'usage de Ptolémée Philadelphe, comme le duc de Montausier a réellement fait commenter les meilleurs auteurs latins à l'usage du dauphin, qui n'en faisait aucun usage.
¬†¬†¬†¬†Si on en croit cet Arist√©e, Ptol√©m√©e br√Ľlait d'envie de conna√ģtre les lois juives; et pour conna√ģtre ces lois que le moindre Juif d'Alexandrie lui aurait traduites pour cent √©cus, il se proposa d'envoyer une ambassade solennelle au grand-pr√™tre des Juifs de J√©rusalem, de d√©livrer six vingt mille esclaves juifs que son p√®re Ptol√©m√©e Soter avait pris prisonniers en Jud√©e, et de leur donner √† chacun environ quarante √©cus de notre monnaie pour leur aider √† faire le voyage agr√©ablement; ce qui fait quatorze millions quatre cent mille de nos livres.
¬†¬†¬†¬†Ptol√©m√©e ne se contenta pas de cette lib√©ralit√© inou√Įe. Comme il √©tait fort d√©vot, sans doute, au juda√Įsme, il envoya au temple √† J√©rusalem une grande table d'or massif, enrichie partout de pierres pr√©cieuses; et il eut soin de faire graver sur cette table la carte du M√©andre, fleuve de Phrygie; le cours de cette rivi√®re √©tait marqu√© par des rubis et par des √©meraudes. On sent combien cette carte du M√©andre devait enchanter les Juifs. Cette table √©tait charg√©e de deux immenses vases d'or encore mieux travaill√©s; il donna trente autres vases d'or, et une infinit√© de vases d'argent. On n'a jamais pay√© si ch√®rement un livre; on aurait toute la biblioth√®que du Vatican √† bien meilleur march√©.
¬†¬†¬†¬†√Čl√©azar, pr√©tendu grand-pr√™tre de J√©rusalem, lui envoya √† son tour des ambassadeurs qui ne pr√©sent√®rent qu'une lettre en beau v√©lin √©crite en caract√®res d'or. C'√©tait agir en dignes Juifs que de donner un morceau de parchemin pour environ trente millions.
¬†¬†¬†¬†Ptol√©m√©e fut si content du style d'√Čl√©azar qu'il en versa des larmes de joie.
¬†¬†¬†¬†Les ambassadeurs d√ģn√®rent avec le roi et les principaux pr√™tres d'√Čgypte. Quand il fallut b√©nir la table, les √Čgyptiens c√©d√®rent cet honneur aux Juifs.
¬†¬†¬†¬†Avec ces ambassadeurs arriv√®rent soixante et douze interpr√®tes, six de chacune des douze tribus, tous ayant appris le grec en perfection dans J√©rusalem. C'est dommage, √† la v√©rit√©, que de ces douze tribus il y en e√Ľt dix d'absolument perdues, et disparues de la face de la terre depuis tant de si√®cles: mais le grand-pr√™tre √Čl√©azar les avait retrouv√©es expr√®s pour envoyer des traducteurs √† Ptol√©m√©e.
¬†¬†¬†¬†Les soixante et douze interpr√®tes furent enferm√©s dans l'√ģle de Pharos; chacun d'eux fit sa traduction √† part en soixante et douze jours, et toutes les traductions se trouv√®rent semblables mot pour mot: c'est ce qu'on appelle la traduction des septante, et qui devrait √™tre nomm√©e la traduction des septante-deux.
    Dès que le roi eut reçu ces livres, il les adora, tant il était bon Juif ! Chaque interprète reçut trois talents d'or, et on envoya encore au grand sacrificateur pour son parchemin dix lits d'argent, une couronne d'or, des encensoirs et des coupes d'or, un vase de trente talents d'argent, c'est-à-dire du poids d'environ soixante mille écus, avec dix robes de pourpre, et cent pièces de toile du plus beau lin.
¬†¬†¬†¬†Presque tout ce beau conte est fid√®lement rapport√© par l'historien Jos√®phe , qui n'a jamais rien exag√©r√©. Saint Justin a ench√©ri sur Jos√®phe; il dit que ce fut au roi H√©rode que Ptol√©m√©e s'adressa, et non pas au grand-pr√™tre √Čl√©azar. Il fait envoyer deux ambassadeurs de Ptol√©m√©e √† H√©rode; c'est beaucoup ajouter au merveilleux, car on sait qu'H√©rode ne naquit que longtemps apr√®s le r√®gne de Ptol√©m√©e Philadelphe.
    Ce n'est pas la peine de remarquer ici la profusion d'anachronismes qui règne dans ces romans et dans tous leurs semblables, la foule des contradictions et les énormes bévues dans lesquelles l'auteur juif tombe à chaque phrase: cependant cette fable a passé pendant des siècles pour une vérité incontestable; et pour mieux exercer la crédulité de l'esprit humain, chaque auteur qui la citait, ajoutait ou retranchait à sa manière; de sorte qu'en croyant cette aventure il fallait la croire de cent manières différentes. Les uns rient de ces absurdités dont les nations ont été abreuvées, les autres gémissent de ces impostures; la multitude infinie des mensonges fait des Démocrites et des Héraclites.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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