ABRAHAM

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ABRAHAM
SECTION PREMI√ąRE.
¬†¬†¬†¬†Nous ne devons rien dire de ce qui est divin dans Abraham, puisque l'√Čcriture a tout dit. Nous ne devons m√™me toucher que d'une main respectueuse √† ce qui appartient au profane, √† ce qui tient √† la g√©ographie, √† l'ordre des temps, aux moeurs, aux usages; car ces usages, ces moeurs √©tant li√©s √† l'histoire sacr√©e, ce sont des ruisseaux qui semblent conserver quelque chose de la divinit√© de leur source.
    Abraham, quoique né vers l'Euphrate, fait une grande époque pour les Occidentaux, et n'en fait point une pour les Orientaux, chez lesquels il est pourtant aussi respecté que parmi nous. Les mahométans n'ont de chronologie certaine que depuis leur hégire.
¬†¬†¬†¬†La science des temps, absolument perdue dans les lieux o√Ļ les grands √©v√©nements sont arriv√©s, est venue enfin dans nos climats, o√Ļ ces faits √©taient ignor√©s. Nous disputons sur tout ce qui s'est pass√© vers l'Euphrate, le Jourdain, et le Nil; et ceux qui sont aujourd'hui les ma√ģtres du Nil, du Jourdain, et de l'Euphrate, jouissent sans disputer.
    Notre grande époque étant celle d'Abraham, nous différons de soixante années sur sa naissance. Voici le compte d'après les registres.
    " Tharé vécut soixante-dix ans, et engendra Abraham, Nachor, et Aran.
    Et Tharé ayant vécu deux cent cinq ans mourut à Haran.
    Le Seigneur dit à Abraham: Sortez de votre pays, de votre famille, de la maison de votre père, et venez dans la terre que je vous montrerai, et je vous rendrai père d'un grand peuple. "
¬†¬†¬†¬†Il para√ģt d'abord √©vident par le texte que Thar√© ayant eu Abraham √† soixante et dix ans, √©tant mort √† deux cent cinq; et Abraham √©tant sorti de la Chald√©e imm√©diatement apr√®s la mort de son p√®re, il avait juste cent trente-cinq ans lorsqu'il quitta son pays. Et c'est √† peu pr√®s le sentiment de saint √Čtienne dans son discours aux Juifs; mais la Gen√®se dit aussi:
    " Abraham avait soixante et quinze ans lorsqu'il sortit de Haran. "
¬†¬†¬†¬†C'est le sujet de la principale dispute sur l'√Ęge d'Abraham; car il y en a beaucoup d'autres. Comment Abraham √©tait-il √† la fois √Ęg√© de cent trente-cinq ann√©es, et seulement de soixante et quinze ? Saint J√©r√īme et saint Augustin disent que cette difficult√© est inexplicable. Dom Calmet, qui avoue que ces deux saints n'ont pu r√©soudre ce probl√®me, croit d√©nouer ais√©ment le noeud en disant qu'Abraham √©tait le cadet des enfants de Thar√©, quoique la Gen√®se le nomme le premier, et par cons√©quent l'a√ģn√©.
¬†¬†¬†¬†La Gen√®se fait na√ģtre Abraham dans la soixante et dixi√®me ann√©e de son p√®re; et Calmet le fait na√ģtre dans la cent trenti√®me. Une telle conciliation a √©t√© un nouveau sujet de querelle.
¬†¬†¬†¬†Dans l'incertitude o√Ļ le texte et le commentaire nous laissent, le meilleur parti est d'adorer sans disputer.
¬†¬†¬†¬†Il n'y a point d'√©poque dans ces anciens temps qui n'ait produit une multitude d'opinions diff√©rentes. Nous avions, suivant Mor√©ri, soixante et dix syst√®mes de chronologie sur l'histoire dict√©e par Dieu m√™me. Depuis Mor√©ri il s'est √©lev√© cinq nouvelles mani√®res de concilier les textes de l'√Čcriture: ainsi voil√† autant de disputes sur Abraham qu'on lui attribue d'ann√©es dans le texte quand il sortit de Haran. Et de ces soixante et quinze syst√®mes, il n'y en a pas un qui nous apprenne au juste ce que c'est que cette ville ou ce village de Haran, ni en quel endroit elle √©tait. Quel est le fil qui nous conduira dans ce labyrinthe de querelles depuis le premier verset jusqu'au dernier ? la r√©signation.
    L'esprit saint n'a voulu nous apprendre ni la chronologie, ni la physique, ni la logique; il a voulu faire de nous des hommes craignant Dieu. Ne pouvant rien comprendre, nous ne pouvons être que soumis.
¬†¬†¬†¬†Il est √©galement difficile de bien expliquer comment Sara, femme d'Abraham, √©tait aussi sa soeur. Abraham dit positivement au roi de G√©rare Abim√©lech, par qui Sara avait √©t√© enlev√©e pour sa grande beaut√© √† l'√Ęge de quatre-vingt-dix ans, √©tant grosse d'Isaac: " Elle est v√©ritablement ma soeur, √©tant fille de mon p√®re, mais non pas de ma m√®re; et j'en ai fait ma femme. "
    L'Ancien Testament ne nous apprend point comment Sara était soeur de son mari. Dom Calmet, dont le jugement et la sagacité sont connus de tout le monde, dit qu'elle pouvait bien être sa nièce.
¬†¬†¬†¬†Ce n'√©tait point probablement un inceste chez les Chald√©ens, non plus que chez les Perses leurs voisins. Les moeurs changent selon les temps et selon les lieux. On peut supposer qu'Abraham, fils de Thar√© idol√Ętre, √©tait encore idol√Ętre quand il √©pousa Sara, soit qu'elle f√Ľt sa soeur, soit qu'elle f√Ľt sa ni√®ce.
¬†¬†¬†¬†Plusieurs p√®res de l'√Čglise excusent moins Abraham d'avoir dit en √Čgypte √† Sara: " Aussit√īt que les √Čgyptiens vous auront vue ils me tueront et vous prendront: dites donc, je vous prie, que vous √™tes ma soeur, afin que mon √Ęme vive par votre gr√Ęce. " Elle n'avait alors que soixante et cinq ans. Ainsi puisque vingt-cinq ans apr√®s elle eut un roi de G√©rare pour amant, elle avait pu avec vingt-cinq ans de moins inspirer quelque passion au pharaon d'√Čgypte. En effet ce pharaon l'enleva, de m√™me qu'elle fut enlev√©e depuis par Abim√©lech, roi de G√©rare dans le d√©sert.
¬†¬†¬†¬†Abraham avait re√ßu en pr√©sent, √† la cour de Pharaon, " beaucoup de boeufs , de brebis, d'√Ęnes et d'√Ęnesses, de chameaux, de chevaux, de serviteurs et servantes. " Ces pr√©sents, qui sont consid√©rables, prouvent que les pharaons √©taient d√©j√† d'assez grands rois. Le pays de l'√Čgypte √©tait donc d√©j√† tr√®s peupl√©. Mais pour rendre la contr√©e habitable, pour y b√Ętir des villes, il avait fallu des travaux immenses, faire √©couler dans une multitude de canaux les eaux du Nil, qui inondaient l'√Čgypte tous les ans, pendant quatre ou cinq mois, et qui croupissaient ensuite sur la terre; il avait fallu √©lever ces villes vingt pieds au moins au-dessus de ces canaux. Des travaux si consid√©rables semblaient demander quelques milliers de si√®cles.
¬†¬†¬†¬†Il n'y a gu√®re que quatre cents ans entre le d√©luge et le temps o√Ļ nous pla√ßons le voyage d'Abraham chez les √Čgyptiens. Ce peuple devait √™tre bien ing√©nieux, et d'un travail bien infatigable, pour avoir, en si peu de temps, invent√© les arts et toutes les sciences, dompt√© le Nil, et chang√© toute la face du pays. Probablement m√™me plusieurs grandes pyramides √©taient d√©j√† b√Ęties, puisqu'on voit, quelque temps apr√®s, que l'art d'embaumer les morts √©tait perfectionn√©; et les pyramides n'√©taient que les tombeaux o√Ļ l'on d√©posait les corps des princes avec les plus augustes c√©r√©monies.
¬†¬†¬†¬†L'opinion de cette grande anciennet√© des pyramides est d'autant plus vraisemblable que trois cents ans auparavant, c'est-√†-dire cent ann√©es apr√®s l'√©poque h√©bra√Įque du d√©luge de No√©, les Asiatiques avaient b√Ęti, dans les plaines de Sennaar, une tour qui devait aller jusqu'aux cieux. Saint J√©r√īme, dans son commentaire sur Isa√Įe, dit que cette tour avait d√©j√† quatre mille pas de hauteur lorsque Dieu descendit pour d√©truire cet ouvrage.
¬†¬†¬†¬†Supposons que ces pas soient seulement de deux pieds et demi de roi, cela fait dix mille pieds; par cons√©quent la tour de Babel √©tait vingt fois plus haute que les pyramides d'√Čgypte, qui n'ont qu'environ cinq cents pieds. Or, quelle prodigieuse quantit√© d'instruments n'avait pas √©t√© n√©cessaire pour √©lever un tel √©difice ! tous les arts devaient y avoir concouru en foule. Les commentateurs en concluent que les hommes de ce temps-l√† √©taient incomparablement plus grands, plus forts, plus industrieux, que nos nations modernes.
    C'est là ce que l'on peut remarquer à propos d'Abraham touchant les arts et les sciences.
    A l'égard de sa personne, il est vraisemblable qu'il fut un homme considérable. Les Persans, les Chaldéens, le revendiquaient. L'ancienne religion des mages s'appelait de temps immémorial Kish-Ibrahim, Milat-Ibrahim: et l'on convient que le mot Ibrahim est précisément celui d'Abraham; rien n'étant plus ordinaire aux Asiatiques, qui écrivaient rarement les voyelles, que de changer l'i en a, et l'a en i dans la prononciation.
    On a prétendu même qu'Abraham était le Brama des Indiens, dont la notion était parvenue aux peuples de l'Euphrate qui commerçaient de temps immémorial dans l'Inde.
    Les Arabes le regardaient comme le fondateur de la Mecque. Mahomet dans son Koran voit toujours en lui le plus respectable de ses prédécesseurs. Voici comme il en parle au troisième sura, ou chapitre: " Abraham n'était ni juif ni chrétien; il était un musulman orthodoxe; il n'était point du nombre de ceux qui donnent des compagnons à Dieu. "
¬†¬†¬†¬†La t√©m√©rit√© de l'esprit humain a √©t√© pouss√©e jusqu'√† imaginer que les Juifs ne se dirent descendants d'Abraham que dans des temps tr√®s post√©rieurs, lorsqu'ils eurent enfin un √©tablissement fixe dans la Palestine. Ils √©taient √©trangers, ha√Įs et m√©pris√©s de leurs voisins. Ils voulurent, dit-on, se donner quelque relief en se faisant passer pour les descendants d'Abraham r√©v√©r√© dans une grande partie de l'Asie. La foi que nous devons aux livres sacr√©s des Juifs tranche toutes ces difficult√©s.
    Des critiques non moins hardis font d'autres objections sur le commerce immédiat qu'Abraham eut avec Dieu, sur ses combats, et sur ses victoires.
¬†¬†¬†¬†Le Seigneur lui apparut apr√®s sa sortie d'√Čgypte, et lui dit: " Jetez les yeux vers l'aquilon, l'orient, le midi, et l'occident; je vous donne pour toujours √† vous et √† votre post√©rit√© jusqu'√† la fin des si√®cles, in sempiternum, √† tout jamais, tout le pays que vous voyez. "
    Le Seigneur, par un second serment, lui promit ensuite " tout ce qui est depuis le Nil jusqu'à l'Euphrate. "
    Ces critiques demandent comment Dieu a pu promettre ce pays immense que les Juifs n'ont jamais possédé, et comment Dieu a pu leur donner à tout jamais la petite partie de la Palestine dont ils sont chassés depuis si longtemps.
    Le Seigneur ajoute encore à ces promesses, que la postérité d'Abraham sera aussi nombreuse que la poussière de la terre. " Si l'on peut compter la poussière de la terre, on pourra compter aussi vos descendants. "
    Nos critiques insistent, et disent qu'il n'y a pas aujourd'hui sur la surface de la terre quatre cent mille Juifs, quoiqu'ils aient toujours regardé le mariage comme un devoir sacré, et que leur plus grand objet ait été la population.
¬†¬†¬†¬†On r√©pond √† ces difficult√©s que l'√Čglise substitu√©e √† la synagogue est la v√©ritable race d'Abraham, et qu'en effet elle est tr√®s nombreuse.
    Il est vrai qu'elle ne possède pas la Palestine, mais elle peut la posséder un jour, comme elle l'a déjà conquise du temps du pape Urbain II, dans la première croisade. En un mot, quand on regarde avec les yeux de la foi l'Ancien Testament comme une figure du Nouveau, tout est accompli ou le sera, et la faible raison doit se taire.
¬†¬†¬†¬†On fait encore des difficult√©s sur la victoire d'Abraham aupr√®s de Sodome; on dit qu'il n'est pas concevable qu'un √©tranger, qui venait faire pa√ģtre ses troupeaux vers Sodome, ait battu, avec trois cent dix-huit gardeurs de boeufs et de moutons, " un roi de Perse, un roi de Pont, le roi de Babylone, et le roi des nations; " et qu'il les ait poursuivis jusqu'√† Damas, qui est √† plus de cent milles de Sodome.
¬†¬†¬†¬†Cependant une telle victoire n'est point impossible; on en voit des exemples dans ces temps h√©ro√Įques; le bras de Dieu n'√©tait point raccourci. Voyez G√©d√©on qui, avec trois cents hommes arm√©s de trois cents cruches et de trois cents lampes, d√©fait une arm√©e enti√®re. Voyez Samson qui tue seul mille Philistins √† coups de m√Ęchoire d'√Ęne.
¬†¬†¬†¬†Les histoires profanes fournissent m√™me de pareils exemples. Trois cents Spartiates arr√™t√®rent un moment l'arm√©e de Xerx√®s au pas des Thermopyles. Il est vrai qu'√† l'exception d'un seul qui s'enfuit, ils y furent tous tu√©s avec leur roi L√©onidas, que Xerx√®s eut la l√Ęchet√© de faire pendre, au lieu de lui √©riger une statue qu'il m√©ritait. Il est vrai encore que ces trois cents Lac√©d√©moniens, qui gardaient un passage escarp√© o√Ļ deux hommes pouvaient √† peine gravir √† la fois, √©taient soutenus par une arm√©e de dix mille Grecs distribu√©s dans des postes avantageux, au milieu des rochers d'Ossa et de P√©lion; et il faut encore bien remarquer qu'il y en avait quatre mille aux Thermopyles m√™mes.
    Ces quatre mille périrent après avoir longtemps combattu. On peut dire qu'étant dans un endroit moins inexpugnable que celui des trois cents Spartiates, ils y acquirent encore plus de gloire, en se défendant plus à découvert contre l'armée persane qui les tailla tous en pièces. Aussi dans le monument érigé depuis sur le champ de bataille, on fit mention de ces quatre mille victimes; et l'on ne parle aujourd'hui que des trois cents.
    Une action plus mémorable encore, et bien moins célébrée, est celle de cinquante Suisses qui mirent en déroute à Morgarten toute l'armée de l'archiduc Léopold d'Autriche, composée de vingt mille hommes. Ils renversèrent seuls la cavalerie à coups de pierres du haut d'un rocher, et donnèrent le temps à quatorze cents Helvétiens de trois petits cantons de venir achever la défaite de l'armée.
¬†¬†¬†¬†Cette journ√©e de Morgarten est plus belle que celle des Thermopyles, puisqu'il est plus beau de vaincre que d'√™tre vaincu. Les Grecs √©taient au nombre de dix mille bien arm√©s, et il √©tait impossible qu'ils eussent √† faire √† cent mille Perses dans un pays montagneux. Il est plus que probable qu'il n'y eut pas trente mille Perses qui combattirent; mais ici quatorze cents Suisses d√©font une arm√©e de vingt mille hommes. La proportion du petit nombre au grand augmente encore la proportion de la gloire... O√Ļ nous a conduits Abraham ?
    Ces digressions amusent celui qui les fait, et quelquefois celui qui les lit. Tout le monde d'ailleurs est charmé de voir que les gros bataillons soient battus par les petits.
SECTION II.
¬†¬†¬†¬†Abraham est un de ces noms c√©l√®bres dans l'Asie mineure et dans l'Arabie, comme Thaut chez les √Čgyptiens, le premier Zoroastre dans la Perse, Hercule en Gr√®ce, Orph√©e dans la Thrace, Odin chez les nations septentrionales, et tant d'autres plus connus par leur c√©l√©brit√© que par une histoire bien av√©r√©e. Je ne parle ici que de l'histoire profane; car pour celle des Juifs, nos ma√ģtres et nos ennemis, que nous croyons et que nous d√©testons, comme l'histoire de ce peuple a √©t√© visiblement √©crite par le Saint-Esprit, nous avons pour elle les sentiments que nous devons avoir. Nous ne nous adressons ici qu'aux Arabes; ils se vantent de descendre d'Abraham par Ismael; ils croient que ce patriarche b√Ętit la Mecque, et qu'il mourut dans cette ville. Le fait est que la race d'Ismael a √©t√© infiniment plus favoris√©e de Dieu que la race de Jacob. L'une et l'autre race a produit √† la v√©rit√© des voleurs; mais les voleurs arabes ont √©t√© prodigieusement sup√©rieurs aux voleurs juifs. Les descendants de Jacob ne conquirent qu'un tr√®s petit pays, qu'ils ont perdu; et les descendants d'Ismael ont conquis une partie de l'Asie, de l'Europe, et de l'Afrique, ont √©tabli un empire plus vaste que celui des Romains, et ont chass√© les Juifs de leurs cavernes, qu'ils appelaient la terre de promission.
¬†¬†¬†¬†A ne juger des choses que par les exemples de nos histoires modernes, il serait assez difficile qu'Abraham e√Ľt √©t√© le p√®re de deux nations si diff√©rentes; on nous dit qu'il √©tait n√© en Chald√©e, et qu'il √©tait fils d'un pauvre potier, qui gagnait sa vie √† faire de petites idoles de terre. Il n'est gu√®re vraisemblable que le fils de ce potier soit all√© fonder la Mecque √† quatre cents lieues de l√† sous le tropique, en passant par des d√©serts impraticables. S'il fut un conqu√©rant, il s'adressa sans doute au beau pays de l'Assyrie; et s'il ne fut qu'un pauvre homme, comme on nous le d√©peint, il n'a pas fond√© des royaumes hors de chez lui.
    La Genèse rapporte qu'il avait soixante et quinze ans lorsqu'il sortit du pays de Haran après la mort de son père Tharé le potier: mais la même Genèse dit aussi que Tharé ayant engendré Abraham à soixante et dix ans, ce Tharé vécut jusqu'à deux cent cinq ans, et ensuite qu'Abraham partit de Haran; ce qui semble dire que ce fut après la mort de son père.
¬†¬†¬†¬†Ou l'auteur sait bien mal disposer une narration, ou il est clair par la Gen√®se m√™me qu'Abraham √©tait √Ęg√© de cent trente-cinq ans quand il quitta la M√©sopotamie. Il alla d'un pays qu'on nomme idol√Ętre dans un autre pays idol√Ętre nomm√© Sichem en Palestine. Pourquoi y alla-t-il ? pourquoi quitta-t-il les bords fertiles de l'Euphrate pour une contr√©e aussi √©loign√©e, aussi st√©rile, aussi pierreuse que celle de Sichem ? La langue chald√©enne devait √™tre fort diff√©rente de celle de Sichem, ce n'√©tait point un lieu de commerce; Sichem est √©loign√© de la Chald√©e de plus de cent lieues; il faut passer des d√©serts pour y arriver: mais Dieu voulait qu'il f√ģt ce voyage, il voulait lui montrer la terre que devaient occuper ses descendants plusieurs si√®cles apr√®s lui. L'esprit humain comprend avec peine les raisons d'un tel voyage.
¬†¬†¬†¬†A peine est-il arriv√© dans le petit pays montagneux de Sichem que la famine l'en fait sortir. Il va en √Čgypte avec sa femme chercher de quoi vivre. Il y a deux cents lieues de Sichem √† Memphis; est-il naturel qu'on aille demander du bl√© si loin et dans un pays dont on n'entend point la langue ? voil√† d'√©tranges voyages entrepris √† l'√Ęge de pr√®s de cent quarante ann√©es.
¬†¬†¬†¬†Il am√®ne √† Memphis sa femme Sara, qui √©tait extr√™mement jeune, et presque enfant en comparaison de lui, car elle n'avait que soixante-cinq ans. Comme elle √©tait tr√®s belle, il r√©solut de tirer parti de sa beaut√©: Feignez que vous √™tes ma soeur, lui dit-il, afin qu'on me fasse du bien √† cause de vous. Il devait bien plut√īt lui dire: Feignez que vous √™tes ma fille. Le roi devint amoureux de la jeune Sara, et donna au pr√©tendu fr√®re beaucoup de brebis, de boeufs, d'√Ęnes, d'√Ęnesses, de chameaux, de serviteurs, de servantes: ce qui prouve que l'√Čgypte d√®s lors √©tait un royaume tr√®s puissant et tr√®s polic√©, par cons√©quent tr√®s ancien, et qu'on r√©compensait magnifiquement les fr√®res qui venaient offrir leurs soeurs aux rois de Memphis.
    La jeune Sara avait quatre-vingt-dix ans quand Dieu lui promit qu'Abraham, qui en avait alors cent soixante, lui ferait un enfant dans l'année.
¬†¬†¬†¬†Abraham, qui aimait √† voyager, alla dans le d√©sert horrible de Cad√®s avec sa femme grosse, toujours jeune et toujours jolie. Un roi de ce d√©sert ne manqua pas d'√™tre amoureux de Sara comme le roi d'√Čgypte l'avait √©t√©. Le p√®re des croyants fit le m√™me mensonge qu'en √Čgypte: il donna sa femme pour sa soeur, et eut encore de cette affaire des brebis, des boeufs, des serviteurs, et des servantes. On peut dire que cet Abraham devint fort riche du chef de sa femme. Les commentateurs ont fait un nombre prodigieux de volumes pour justifier la conduite d'Abraham, et pour concilier la chronologie. Il faut donc renvoyer le lecteur √† ces commentaires. Ils sont tous compos√©s par des esprits fins et d√©licats, excellents m√©taphysiciens, gens sans pr√©jug√©s, et point du tout p√©dants.
    Au reste ce nom Bram, Abram était fameux dans l'Inde et dans la Perse: plusieurs doctes prétendent même que c'était le même législateur que les Grecs appelèrent Zoroastre. D'autres disent que c'était le Brama des Indiens: ce qui n'est pas démontré.
¬†¬†¬†¬†Mais ce qui para√ģt fort raisonnable √† beaucoup de savants, c'est que cet Abraham √©tait Chald√©en ou Persan: les Juifs dans la suite des temps se vant√®rent d'en √™tre descendus, comme les Francs descendent d'Hector, et les Bretons de Tubal. Il est constant que la nation juive √©tait une horde tr√®s moderne; qu'elle ne s'√©tablit vers la Ph√©nicie que tr√®s tard; qu'elle √©tait entour√©e de peuples anciens; qu'elle adopta leur langue; qu'elle prit d'eux jusqu'au nom d'Isra√ęl, lequel est chald√©en, suivant le t√©moignage m√™me du Juif Flavius Jos√®phe. On sait qu'elle prit jusqu'aux noms des anges chez les Babyloniens; qu'enfin elle n'appela DIEU du nom d'Elo√Į, on Eloa, d'Adona√Į, de Jehova ou Hiao, que d'apr√®s les Ph√©niciens.
    Elle ne connut probablement le nom d'Abraham ou d'Ibrahim que par les Babyloniens; car l'ancienne religion de toutes les contrées, depuis l'Euphrate jusqu'à l'Oxus, était appelée Kish-Ibrahim, Milat-Ibrahim. C'est ce que toutes les recherches faites sur les lieux par le savant Hyde nous confirment.
    Les Juifs firent donc de l'histoire et de la fable ancienne, ce que leurs fripiers font de leurs vieux habits; ils les retournent et les vendent comme neufs le plus chèrement qu'ils peuvent.
    C'est un singulier exemple de la stupidité humaine que nous ayons si longtemps regardé les Juifs comme une nation qui avait tout enseigné aux autres, tandis que leur historien Josèphe avoue lui-même le contraire.
¬†¬†¬†¬†Il est difficile de percer dans les t√©n√®bres de l'antiquit√©; mais il est √©vident que tous les royaumes de l'Asie √©taient tr√®s florissants avant que la horde vagabonde des Arabes appel√©s Juifs poss√©d√Ęt un petit coin de terre en propre, avant qu'elle e√Ľt une ville, des lois, et une religion fixe. Lors donc qu'on voit un ancien rite, une ancienne opinion √©tablie en √Čgypte ou en Asie, et chez les Juifs, il est bien naturel de penser que le petit peuple nouveau, ignorant, grossier, toujours priv√© des arts, a copi√©, comme il a pu, la nation antique, florissante et industrieuse.
    C'est sur ce principe qu'il faut juger la Judée, la Biscaye, Cornouailles, Bergame le pays d'Arlequin, etc.: certainement la triomphante Rome n'imita rien de la Biscaye, de Cornouailles, ni de Bergame; et il faut être ou un grand ignorant ou un grand fripon, pour dire que les Juifs enseignèrent les Grecs. (Article tiré de M. Fréret.)
SECTION III.
    Il ne faut pas croire qu'Abraham ait été seulement connu des Juifs, il est révéré dans toute l'Asie et jusqu'au fond des Indes. Ce nom, qui signifie père d'un peuple, dans plus d'une langue orientale, fut donné à un habitant de la Chaldée, de qui plusieurs nations se sont vantées de descendre. Le soin que prirent les Arabes et les Juifs d'établir leur descendance de ce patriarche, ne permet pas aux plus grands pyrrhoniens de douter qu'il y ait eu un Abraham.
¬†¬†¬†¬†Les livres h√©breux le font fils de Thar√©, et les Arabes disent que ce Thar√© √©tait son a√Įeul, et qu'Azar √©tait son p√®re; en quoi ils ont √©t√© suivis par plusieurs chr√©tiens. Il y a parmi les interpr√®tes quarante-deux opinions sur l'ann√©e dans laquelle Abraham vint au monde, et je n'en hasarderai pas une quarante-troisi√®me; il para√ģt m√™me par les dates qu'Abraham a v√©cu soixante ans plus que le texte ne lui en donne: mais des m√©comptes de chronologie ne ruinent point la v√©rit√© d'un fait, et quand le livre qui parle d'Abraham ne serait pas sacr√© comme l'√©tait la loi, ce patriarche n'en existerait pas moins; les Juifs distinguaient entre des livres √©crits par des hommes d'ailleurs inspir√©s et des livres inspir√©s en particulier. Leur histoire, quoique li√©e √† leur loi, n'√©tait pas cette loi m√™me. Quel moyen de croire en effet que Dieu e√Ľt dict√© de fausses dates ?
¬†¬†¬†¬†Philon le Juif et Suidas rapportent que Thar√©, p√®re ou grand-p√®re d'Abraham, qui demeurait √† Ur en Chald√©e, √©tait un pauvre homme qui gagnait sa vie √† faire de petites idoles, et qui √©tait lui-m√™me idol√Ętre.
¬†¬†¬†¬†S'il est ainsi, cette antique religion des Sab√©ens qui n'avaient point d'idoles, et qui v√©n√©raient le ciel, n'√©tait pas encore peut-√™tre √©tablie en Chald√©e; ou si elle r√©gnait dans une partie de ce pays, l'idol√Ętrie pouvait fort bien en m√™me temps dominer dans l'autre. Il semble que dans ce temps-l√† chaque petite peuplade avait sa religion. Toutes √©taient permises, et toutes √©taient paisiblement confondues, de la m√™me mani√®re que chaque famille avait dans l'int√©rieur ses usages particuliers. Laban, le beau-p√®re de Jacob, avait des idoles. Chaque peuplade trouvait bon que la peuplade voisine e√Ľt ses dieux, et se bornait √† croire que le sien √©tait le plus puissant.
¬†¬†¬†¬†L'√Čcriture dit que le Dieu des Juifs qui leur destinait le pays de Chanaan, ordonna √† Abraham de quitter le pays fertile de la Chald√©e, pour aller vers la Palestine, et lui promit qu'en sa semence toutes les nations de la terre seraient b√©nites. C'est aux th√©ologiens qu'il appartient d'expliquer, par l'all√©gorie et par le sens mystique, comment toutes les nations pouvaient √™tre b√©nites dans une semence dont elles ne descendaient pas; et ce sens mystique respectable n'est pas l'objet d'une recherche purement critique. Quelque temps apr√®s ces promesses, la famille d'Abraham fut afflig√©e de la famine, et alla en √Čgypte pour avoir du bl√©: c'est une destin√©e singuli√®re que les H√©breux n'aient jamais √©t√© en √Čgypte que press√©s par la faim; car Jacob y envoya depuis ses enfants pour la m√™me cause.
¬†¬†¬†¬†Abraham, qui √©tait fort vieux, fit donc ce voyage avec Sara√Į sa femme, √Ęg√©e de soixante et cinq ans; elle √©tait tr√®s belle, et Abraham craignait que les √Čgyptiens, frapp√©s de ses charmes, ne le tuassent pour jouir de cette rare beaut√©: il lui proposa de passer seulement pour sa soeur, etc. Il faut qu'alors la nature humaine e√Ľt une vigueur que le temps et la mollesse ont affaiblie depuis; c'est le sentiment de tous les anciens: on a pr√©tendu m√™me qu'H√©l√®ne avait soixante et dix ans quand elle fut enlev√©e par P√Ęris. Ce qu'Abraham avait pr√©vu arriva; la jeunesse √©gyptienne trouva sa femme charmante malgr√© les soixante et cinq ans: le roi lui-m√™me en fut amoureux et la mit dans son s√©rail, quoiqu'il y e√Ľt probablement des filles plus jeunes; mais le Seigneur frappa le roi et tout son s√©rail de tr√®s grandes plaies. Le texte ne dit pas comment le roi sut que cette beaut√© dangereuse √©tait la femme d'Abraham; mais enfin il le sut et la lui rendit.
¬†¬†¬†¬†Il fallait que la beaut√© de Sara√Į f√Ľt inalt√©rable; car vingt-cinq ans apr√®s, √©tant grosse √† quatre-vingt-dix ans, et voyageant avec son mari chez un roi de Ph√©nicie nomm√© Abim√©lech, Abraham, qui ne s'√©tait pas corrig√©, la fit encore passer pour sa soeur. Le roi ph√©nicien fut aussi sensible que le roi d'√Čgypte: Dieu apparut en songe √† cet Abim√©lech, et le mena√ßa de mort s'il touchait √† sa nouvelle ma√ģtresse. Il faut avouer que la conduite de Sara√Į √©tait aussi √©trange que la dur√©e de ses charmes.
¬†¬†¬†¬†La singularit√© de ces aventures √©tait probablement la raison qui emp√™chait les Juifs d'avoir la m√™me esp√®ce de foi √† leurs histoires qu'√† leur L√©vitique. Il n'y avait pas un seul iota de leur loi qu'ils ne crussent: mais l'historique n'exigeait pas le m√™me respect. Ils √©taient pour ces anciens livres dans le cas des Anglais, qui admettaient les lois de saint √Čdouard, et qui ne croyaient pas tous absolument que saint √Čdouard gu√©r√ģt des √©crouelles; ils √©taient dans le cas des Romains, qui, en ob√©issant √† leurs premi√®res lois, n'√©taient pas oblig√©s de croire au miracle du crible rempli d'eau, du vaisseau tir√© au rivage par la ceinture d'une vestale, de la pierre coup√©e par un rasoir, etc. Voil√† pourquoi Jos√®phe l'historien, tr√®s attach√© √† son culte, laisse √† ses lecteurs la libert√© de croire ce qu'ils voudront des anciens prodiges qu'il rapporte; voil√† pourquoi il √©tait tr√®s permis aux Saduc√©ens de ne pas croire aux anges, quoiqu'il soit si souvent parl√© des anges dans l'Ancien Testament; mais il n'√©tait pas permis √† ces Saduc√©ens de n√©gliger les f√™tes, les c√©r√©monies et les abstinences prescrites.
¬†¬†¬†¬†Cette partie de l'histoire d'Abraham, c'est-√†-dire ses voyages chez les rois d'√Čgypte et de Ph√©nicie, prouve qu'il y avait de grands royaumes d√©j√† √©tablis quand la nation juive existait dans une seule famille; qu'il y avait d√©j√† des lois, puisque sans elles un grand royaume ne peut subsister; que par cons√©quent la loi de Mo√Įse, qui est post√©rieure, ne peut √™tre la premi√®re. Il n'est pas n√©cessaire qu'une loi soit la plus ancienne de toutes pour √™tre divine, et Dieu est sans doute le ma√ģtre des temps. Il est vrai qu'il para√ģtrait plus conforme aux faibles lumi√®res de notre raison que Dieu ayant une loi √† donner lui-m√™me, l'e√Ľt donn√©e d'abord √† tout le genre humain; mais s'il est prouv√© qu'il se soit conduit autrement, ce n'est pas √† nous √† l'interroger.
¬†¬†¬†¬†Le reste de l'histoire d'Abraham est sujet √† de grandes difficult√©s. Dieu, qui lui appara√ģt souvent, et qui fait avec lui plusieurs trait√©s, lui envoya un jour trois anges dans la vall√©e de Mambr√©; le patriarche leur donne √† manger du pain, un veau, du beurre, et du lait. Les trois esprits d√ģnent, et apr√®s le d√ģner on fait venir Sara, qui avait cuit le pain. L'un de ces anges, que le texte appelle le Seigneur, l'√Čternel, promet √† Sara que dans un an elle aura un fils. Sara, qui avait alors quatre-vingt-quatorze ans, et dont le mari √©tait √Ęg√© de pr√®s de cent ann√©es , se mit √† rire de la promesse; preuve qu'elle avouait sa d√©cr√©pitude, preuve que, selon l'√Čcriture m√™me, la nature humaine n'√©tait pas alors fort diff√©rente de ce qu'elle est aujourd'hui. Cependant cette m√™me d√©cr√©pite, devenue grosse, charme l'ann√©e suivante le roi Abim√©lech, comme nous l'avons vu. Certes, si on regarde ces histoires comme naturelles, il faut avoir une esp√®ce d'entendement tout contraire √† celui que nous avons, ou bien il faut regarder presque chaque trait de la vie d'Abraham comme un miracle, ou il faut croire que tout cela n'est qu'une all√©gorie: quelque parti qu'on prenne, on sera encore tr√®s embarrass√©. Par exemple, quel tour pourrons-nous donner √† la promesse que Dieu fait √† Abraham de l'investir lui et sa post√©rit√© de toute la terre de Canaan, que jamais ce Chald√©en ne poss√©da ? c'est l√† une de ces difficult√©s qu'il est impossible de r√©soudre.
¬†¬†¬†¬†Il para√ģt √©tonnant que Dieu ayant fait na√ģtre Isaac d'une femme de quatre-vingt-quinze ans et d'un p√®re centenaire, il ait ensuite ordonn√© au p√®re d'√©gorger ce m√™me enfant qu'il lui avait donn√© contre toute attente. Cet ordre √©trange de Dieu semble faire voir que, dans le temps o√Ļ cette histoire fut √©crite, les sacrifices de victimes humaines √©taient en usage chez les Juifs, comme ils le devinrent chez d'autres nations, t√©moin le voeu de Jepht√©. Mais on peut dire que l'ob√©issance d'Abraham, pr√™t de sacrifier son fils au Dieu qui le lui avait donn√©, est une all√©gorie de la r√©signation que l'homme doit aux ordres de l'√™tre supr√™me.
    Il y a surtout une remarque bien importante à faire sur l'histoire de ce patriarche, regardé comme le père des Juifs et des Arabes. Ses principaux enfants sont Isaac, né de sa femme par une faveur miraculeuse de la Providence, et Ismael, né de sa servante. C'est dans Isaac qu'est bénie la race du patriarche, et cependant Isaac n'est le père que d'une nation malheureuse et méprisable, longtemps esclave, et plus longtemps dispersée. Ismael, au contraire, est le père des Arabes, qui ont enfin fondé l'empire des califes, un des plus puissants et des plus étendus de l'univers.
    Les musulmans ont une grande vénération pour Abraham, qu'ils appellent Ibrahim. Ceux qui le croient enterré à Hébron y vont en pélerinage; ceux qui pensent que son tombeau est à la Mecque, l'y révèrent.
¬†¬†¬†¬†Quelques anciens Persans ont cru qu'Abraham √©tait le m√™me que Zoroastre. Il lui est arriv√© la m√™me chose qu'√† la plupart des fondateurs des nations orientales, auxquels on attribuait diff√©rents noms et diff√©rentes aventures; mais, par le texte de l'√Čcriture, il para√ģt qu'il √©tait un de ces Arabes vagabonds qui n'avaient pas de demeure fixe.
¬†¬†¬†¬†On le voit na√ģtre √† Ur en Chald√©e, aller √† Haran, puis en Palestine, en √Čgypte, en Ph√©nicie, et enfin √™tre oblig√© d'acheter un s√©pulcre √† H√©bron.
¬†¬†¬†¬†Une des plus remarquables circonstances de sa vie, c'est qu'√† l'√Ęge de quatre-vingt-dix-neuf ans, n'ayant point encore engendr√© Isaac, il se fit circoncire, lui et son fils Ismael, et tous ses serviteurs. Il avait apparemment pris cette id√©e chez les √Čgyptiens. Il est difficile de d√©m√™ler l'origine d'une pareille op√©ration. Ce qui para√ģt le plus probable, c'est qu'elle fut invent√©e pour pr√©venir les abus de la pubert√©. Mais pourquoi couper son pr√©puce √† cent ans ?
¬†¬†¬†¬†On pr√©tend, d'un autre c√īt√©, que les pr√™tres seuls d'√Čgypte √©taient anciennement distingu√©s par cette coutume. C'√©tait un usage tr√®s ancien en Afrique et dans une partie de l'Asie, que les plus saints personnages pr√©sentassent leur membre viril √† baiser aux femmes qu'ils rencontraient. On portait en procession, en √Čgypte, le phallum, qui √©tait un gros priape. Les organes de la g√©n√©ration √©taient regard√©s comme quelque chose de noble et de sacr√©, comme un symbole de la puissance divine; on jurait par eux, et lorsque l'on faisait un serment √† quelqu'un, on mettait la main √† ses testicules; c'est peut-√™tre m√™me de cette ancienne coutume qu'ils tir√®rent ensuite leur nom, qui signifie t√©moins, parce qu'autrefois ils servaient ainsi de t√©moignage et de gage. Quand Abraham envoya son serviteur demander Rebecca pour son fils Isaac, le serviteur mit la main aux parties g√©nitales d'Abraham, ce qu'on a traduit par le mot cuisse.
¬†¬†¬†¬†On voit par l√† combien les moeurs de cette haute antiquit√© diff√©raient en tout des n√ītres. Il n'est pas plus √©tonnant aux yeux d'un philosophe qu'on ait jur√© autrefois par cette partie que par la t√™te, et il n'est pas √©tonnant que ceux qui voulaient se distinguer des autres hommes, missent un signe √† cette partie r√©v√©r√©e.
¬†¬†¬†¬†La Gen√®se dit que la circoncision fut un pacte entre Dieu et Abraham, et elle ajoute express√©ment qu'on fera mourir quiconque ne sera pas circoncis dans la maison. Cependant on ne dit point qu'Isaac l'ait √©t√©, et il n'est plus parl√© de circoncision jusqu'au temps de Mo√Įse.
    On finira cet article par une autre observation, c'est qu'Abraham ayant eu de Sara et d'Agar deux fils qui furent chacun le père d'une grande nation, il eut six fils de Céthura, qui s'établirent dans l'Arabie; mais leur postérité n'a point été célèbre.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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