Z√ąLE

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Z√ąLE
    Celui de la religion est un attachement pur et éclairé au maintien et au progrès du culte qu'on doit à la Divinité; mais quand ce zèle est persécuteur, aveugle, et faux, il devient le plus grand fléau de l'humanité.
    Voici comme l'empereur Julien parle du zèle des chrétiens de son temps: " Les galiléens, dit-il , ont souffert sous mon prédécesseur l'exil et les prisons; on a massacré réciproquement ceux qui s'appellent tour-à-tour hérétiques. J'ai rappelé leurs exilés, élargi leurs prisonniers; j'ai rendu leurs biens aux proscrits, je les ai forcés de vivre en paix: mais telle est la fureur inquiète des galiléens, qu'ils se plaignent de ne pouvoir plus se dévorer les uns les autres. "
¬†¬†¬†¬†Ce portrait ne para√ģtra point outr√©, si l'on fait seulement attention aux calomnies atroces dont les chr√©tiens se noircissaient r√©ciproquement. Par exemple, saint Augustin accuse les manich√©ens de contraindre leurs √©lus √† recevoir l'eucharistie apr√®s l'avoir arros√©e de semence humaine. Avant lui saint Cyrille de J√©rusalem les avait accus√©s de la m√™me infamie en ces termes: " Je n'oserais dire en quoi ces sacril√®ges trempent leurs ischas qu'ils donnent √† leurs malheureux sectateurs, qu'ils exposent au milieu de leur autel, et dont le manich√©en souille sa bouche et sa langue. Que les hommes pensent √† ce qui a coutume de leur arriver en songe, et les femmes dans le temps de leurs r√®gles. " Le pape saint L√©on, dans un de ses sermons , appelle aussi le sacrifice des manich√©ens la turpitude m√™me. Enfin Suidas et Cedrenus ont encore ench√©ri sur cette calomnie, en avan√ßant que les manich√©ens faisaient des assembl√©es nocturnes, o√Ļ, apr√®s avoir √©teint les flambeaux, ils commettaient les plus √©normes impudicit√©s.
¬†¬†¬†¬†Observons d'abord que les premiers chr√©tiens furent accus√©s des m√™mes horreurs qu'ils imput√®rent depuis aux manich√©ens, et que la justification des uns peut √©galement s'appliquer aux autres. Afin d'avoir des pr√©textes de nous pers√©cuter, disait Ath√©nagore dans son apologie pour les chr√©tiens , on nous accuse de faire des festins d√©testables et de commettre des incestes dans nos assembl√©es. C'est un vieux artifice dont on a us√© de tout temps pour faire p√©rir la vertu. Ainsi Pythagore fut br√Ľl√© avec trois cents de ses disciples, H√©raclite chass√© par les √Čph√©siens, D√©mocrite par les Abd√©ritains, et Socrate condamn√© par les Ath√©niens.
    Athénagore fait voir ensuite que les principes et les moeurs des chrétiens suffisaient seuls pour détruire les calomnies qu'on répandait contre eux; les mêmes raisons militent en faveur des manichéens. Pourquoi, d'ailleurs, saint Augustin, qui est si affirmatif dans son livre des Hérésies, est-il réduit dans celui des Moeurs des manichéens, en parlant de l'horrible cérémonie dont il s'agit, à dire simplement: On les en soupçonne.... Le monde a cette opinion d'eux.... S'ils ne font pas ce qu'on leur impute.... La renommée publie beaucoup de mal d'eux; mais ils soutiennent que ce sont des mensonges ?
    Pourquoi ne pas soutenir en face cette accusation dans sa dispute contre Fortunat, qui l'en sommait en public et en ces termes: Nous sommes accusés de faux crimes; et comme Augustin a assisté à notre culte, je le prie de déclarer devant tout le peuple si ces crimes sont véritables ou non ? Saint Augustin répond: Il est vrai que j'ai assisté à votre culte; mais autre est la question de la foi, autre celle des moeurs; et c'est celle de la foi que j'ai proposée. Cependant, si les personnes qui sont présentes aiment mieux que nous agitions celle de vos moeurs, je ne m'y opposerai pas.
¬†¬†¬†¬†Fortunat s'adressant √† l'assembl√©e: Je veux, dit-il, avant toutes choses, √™tre justifi√© dans l'esprit des personnes qui nous croient coupables, et qu'Augustin t√©moigne √† pr√©sent devant vous, et un jour devant le tribunal de J√©sus-Christ, s'il a jamais vu, ou s'il sait, de quelque mani√®re que ce soit, que les choses qu'on nous impute se commettent parmi nous. Saint Augustin r√©pond encore: Vous sortez de la question; celle que j'ai propos√©e roule sur la foi, et non sur les moeurs. Enfin, Fortunat continuant √† presser saint Augustin de s'expliquer, il le fait en ces termes: Je reconnais que dans la pri√®re o√Ļ j'ai assist√©, je ne vous ai vus commettre rien d'impur.
¬†¬†¬†¬†Le m√™me saint Augustin, dans son livre de l'Utilit√© de la foi , justifie encore les manich√©ens. " Dans ce temps-l√†, dit-il √† son ami Honorat, lorsque j'√©tais engag√© dans le manich√©isme, j'√©tais encore plein du d√©sir et de l'esp√©rance d'√©pouser une belle femme, d'acqu√©rir des richesses, de parvenir aux honneurs, et de jouir des autres volupt√©s pernicieuses de la vie. Car lorsque j'√©coutais avec assiduit√© les docteurs manich√©ens, je n'avais pas encore renonc√© au d√©sir et √† l'esp√©rance de toutes ces choses. Je n'attribue pas cela √† leur doctrine; car je dois leur rendre ce t√©moignage, qu'ils exhortent soigneusement les hommes √† se pr√©server de ces m√™mes choses. C'est donc l√† ce qui m'emp√™chait de m'attacher tout-√†-fait √† la secte, et ce qui me retenait dans le rang de ceux qu'ils appellent auditeurs. Je ne voulais pas renoncer aux esp√©rances et aux affaires du si√®cle. " Et dans le dernier chapitre de ce livre, o√Ļ il repr√©sente les docteurs manich√©ens comme des hommes superbes, qui avaient l'esprit aussi grossier qu'ils avaient le corps maigre et d√©charn√©, il ne dit pas un mot de leurs pr√©tendues infamies.
¬†¬†¬†¬†Mais sur quelles preuves √©taient donc fond√©es ces imputations ? La premi√®re qu'all√®gue saint Augustin, c'est que ces impudicit√©s √©taient une suite du syst√®me de Manich√©e sur les moyens dont Dieu se sert pour arracher aux princes des t√©n√®bres les parties de sa substance. Nous en avons parl√© √† l'article G√ČN√ČALOGIE; ce sont des horreurs que l'on se dispense de r√©p√©ter. Il suffit de dire ici que le passage du septi√®me livre du Tr√©sor de Manich√©e, que saint Augustin cite en plusieurs endroits, est √©videmment falsifi√©. L'h√©r√©siarque dit, si nous l'en croyons, que ces vertus c√©lestes qui se transforment tant√īt en beaux gar√ßons, et tant√īt en belles filles, sont Dieu le p√®re lui-m√™me. Cela est faux. Man√®s n'a jamais confondu les vertus c√©lestes avec Dieu le p√®re. Saint Augustin n'ayant pas compris l'expression syriaque d'une vierge de lumi√®re pour dire une lumi√®re vierge, suppose que Dieu fait voir aux princes des t√©n√®bres une belle fille vierge pour exciter leur ardeur brutale; il ne s'agit point du tout de cela dans les anciens auteurs, il est question de la cause des pluies.
¬†¬†¬†¬†Le grand prince, dit Tirbon cit√© par saint √Čpiphane , fait sortir de lui-m√™me dans sa col√®re des nuages noirs qui obscurcissent tout le monde; il s'agite, se tourmente, se met tout en eau, et c'est l√† ce qui fait la pluie, qui n'est autre chose que la sueur du grand prince. Il faut que saint Augustin ait √©t√© tromp√© par une traduction ou plut√īt par quelque extrait infid√®le du Tr√©sor de Manich√©e, dont il n'a cit√© que deux ou trois passages. Aussi le manich√©en Secundinus lui reprochait-il de n'entendre rien aux myst√®res de Manich√©e, et de ne les combattre que par de purs paralogismes. Comment d'ailleurs, dit le savant M. de Beausobre, que nous abr√©geons ici , saint Augustin aurait-il pu demeurer tant d'ann√©es dans une secte o√Ļ l'on enseignait publiquement de telles abominations ? et comment aurait-il eu le front de la d√©fendre contre les catholiques ?
¬†¬†¬†¬†De cette preuve de raisonnement, passons aux preuves de fait et de t√©moignage all√©gu√©es par saint Augustin, et voyons si elles sont plus solides. On dit, continue ce P√®re , que quelques uns d'eux ont confess√© ce fait dans des jugements publics, non seulement dans la Paphlagonie, mais aussi dans les Gaules, comme je l'ai ou√Į dire √† Rome par un certain catholique.
¬†¬†¬†¬†De pareils ou√Į-dire m√©ritent si peu d'attention, que saint Augustin n'osa en faire usage dans sa conf√©rence avec Fortunat, quoiqu'il y e√Ľt sept √† huit ans qu'il avait quitt√© Rome; il semble m√™me avoir oubli√© le nom du catholique de qui il les tient. Il est vrai que dans son livre des H√©r√©sies, le m√™me saint Augustin parle des confessions de deux filles, nomm√©es l'une Marguerite et l'autre Eus√©bie, et de quelques manich√©ens qui, ayant √©t√© d√©couverts √† Carthage et men√©s √† l'√©glise, avou√®rent, dit-on, l'horrible fait dont il s'agit.
    Il ajoute qu'un certain Viator déclara que ceux qui commettaient ces infamies s'appelaient catharistes ou purgateurs; et qu'interrogés sur quelle écriture ils appuyaient cette affreuse pratique, ils produisaient le passage du Trésor de Manichée, dont on a démontré la falsification. Mais nos hérétiques, bien loin de s'en servir, l'auraient hautement désavoué comme l'ouvrage de quelque imposteur qui voulait les perdre. Cela seul rend suspects tous ces actes de Carthage que Quod-vult-Deus avait envoyés à saint Augustin; et ces misérables, découverts et conduits à l'église, ont bien la mine d'être des gens apostés pour avouer tout ce qu'on voulait qu'ils avouassent.
¬†¬†¬†¬†Au chapitre XLVII de la Nature du bien, saint Augustin avoue que, lorsqu'on reprochait √† nos h√©r√©tiques les crimes en question, ils r√©pondaient qu'un de leurs √©lus, d√©serteur de leur secte, et devenu leur ennemi, avait introduit cette √©norme pratique. Sans examiner si cette secte que Viator nommait des catharistes √©tait r√©elle, il suffit d'observer ici que les premiers chr√©tiens imputaient de m√™me aux gnostiques les horribles myst√®res dont ils √©taient accus√©s par les Juifs et par les pa√Įens; et si cette apologie est bonne dans leur bouche, pourquoi ne le serait-elle pas dans celle des manich√©ens ?
    C'est cependant ces bruits populaires que M. de Tillemont, qui se pique d'exactitude et de fidélité, ose convertir en faits certains. Il assure qu'on avait fait avouer ces infamies aux manichéens dans des jugements publics en Paphlagonie, dans les Gaules, et diverses fois à Carthage.
¬†¬†¬†¬†Pesons aussi le t√©moignage de saint Cyrille de J√©rusalem, dont le rapport est tout diff√©rent de celui de saint Augustin; et consid√©rons que le fait est si incroyable et si absurde, qu'on aurait peine √† le croire quand il serait attest√© par cinq ou six t√©moins qui l'auraient vu, et qui l'affirmeraient avec serment. Saint Cyrille est seul, il ne l'a point vu, il l'avance dans une d√©clamation populaire, o√Ļ il se donne la licence de faire tenir √† Manich√©e, dans la conf√©rence de Cascar, un discours dont il n'y a pas un mot dans les Actes d'Arch√©la√ľs, comme M. Zaccagni est oblig√© d'en convenir; et l'on ne saurait all√©guer, pour la d√©fense de saint Cyrille, qu'il n'a pris que le sens d'Arch√©la√ľs et non les termes: car ni les termes, ni le sens, rien ne s'y trouve. D'ailleurs, le tour que prend ce P√®re para√ģt √™tre celui d'un historien qui cite les propres paroles de son auteur.
¬†¬†¬†¬†Cependant, pour sauver l'honneur et la bonne foi de saint Cyrille, M. Zaccagni, et apr√®s lui M. de Tillemont, supposent, sans aucune preuve, que le traducteur ou le copiste ont omis l'endroit des actes all√©gu√© par ce P√®re; et les journalistes de Tr√©voux ont imagin√© deux sortes d'Actes d'Arch√©la√ľs, les uns authentiques, que Cyrille a copi√©s, les autres suppos√©s dans le cinqui√®me si√®cle par quelque nestorien. Quand ils auront prouv√© cette supposition, nous examinerons leurs raisons.
¬†¬†¬†¬†Venons enfin au t√©moignage du pape L√©on touchant les abominations manich√©ennes. Il dit dans ses sermons que les troubles survenus en d'autres pays avaient jet√© en Italie des manich√©ens dont les myst√®res √©taient si abominables, qu'il ne pouvait les exposer aux yeux du public sans blesser l'honn√™tet√©; que pour les conna√ģtre il avait fait venir des √©lus et des √©lues de cette secte dans une assembl√©e compos√©e d'√©v√™ques, de pr√™tres et de quelques la√Įques, hommes nobles; que ces h√©r√©tiques avaient d√©couvert beaucoup de choses touchant leurs dogmes et les c√©r√©monies de leur f√™te, et avaient avou√© un crime qu'il ne pouvait leur dire, mais dont on ne pouvait douter apr√®s la confession des coupables; savoir, d'une jeune fille qui n'avait que dix ans, de deux femmes qui l'avaient pr√©par√©e pour l'horrible c√©r√©monie de la secte, du jeune homme qui en avait √©t√© complice, de l'√©v√™que qui l'avait ordonn√©e et qui y avait pr√©sid√©. Il renvoie ceux de ses auditeurs qui en voudront savoir davantage aux informations qui avaient √©t√© faites, et qu'il communiqua aux √©v√™ques d'Italie dans sa seconde lettre.
¬†¬†¬†¬†Ce t√©moignage para√ģt plus pr√©cis et plus d√©cisif que celui de saint Augustin; mais il n'est rien moins que suffisant pour prouver un fait d√©menti par les protestations des accus√©s, et par les principes certains de leur morale. En effet, quelles preuves a-t-on que les personnes inf√Ęmes interrog√©es par L√©on n'ont pas √©t√© gagn√©es pour d√©poser contre leur secte ?
¬†¬†¬†¬†On r√©pondra que la pi√©t√© et la sinc√©rit√© de ce pape ne permettront jamais de croire qu'il ait procur√© une telle fraude. Mais si, comme nous l'avons dit √† l'article RELIQUES, le m√™me saint L√©on a √©t√© capable de supposer que des linges, des rubans qu'on a mis dans une bo√ģte, et que l'on a fait descendre dans le s√©pulcre de quelques saints, ont r√©pandu du sang quand on les a coup√©s; ce pape dut-il se faire aucun scrupule de gagner ou de faire gagner des femmes perdues, et je ne sais quel √©v√™que manich√©en, lesquels, assur√©s de leur gr√Ęce, s'avoueraient coupables des crimes qui peuvent √™tre vrais pour eux en particulier, mais non pour leur secte, de la s√©duction de laquelle saint L√©on voulait garantir son peuple ? De tout temps les √©v√™ques se sont crus autoris√©s √† user de ces fraudes pieuses, qui tendent au salut des √Ęmes. Les √©crits suppos√©s et apocryphes en sont une preuve; et la facilit√© avec laquelle les P√®res ajoutaient foi √† ces mauvais ouvrages fait voir que, s'ils n'√©taient pas complices de la fraude, ils n'√©taient pas scrupuleux √† en profiter.
    Enfin saint Léon prétend confirmer les crimes secrets des manichéens par un argument qui les détruit. Ces exécrables mystères, dit-il , qui plus ils sont impurs, plus on a soin de les cacher, sont communs aux manichéens et aux priscillianistes. C'est partout le même sacrilège, la même obscénité, la même turpitude. Ces crimes, ces infamies, sont les mêmes que l'on découvrit autrefois dans les priscillianistes, et dont toute la terre a été informée.
¬†¬†¬†¬†Les priscillianistes ne furent jamais coupables de ceux pour lesquels on les fit p√©rir. On trouve dans les Oeuvres de saint Augustin le M√©moire instructif qui fut remis √† ce P√®re par Orose, et dans lequel ce pr√™tre espagnol proteste qu'il a ramass√© toutes les plantes de perdition qui pullulent dans la secte des priscillianistes; qu'il n'en a pas oubli√© la moindre branche, la moindre racine; qu'il expose au m√©decin toutes les maladies de cette secte, afin qu'il travaille √† sa gu√©rison. Orose ne dit pas un mot des myst√®res abominables dont parle L√©on; d√©monstration invincible qu'il ne doutait pas que ce ne fussent de pures calomnies. Saint J√©r√īme dit aussi que Priscillien fut opprim√© par la faction, par les machinations des √©v√™ques Ithace et Idace. Parle-t-on ainsi d'un homme coupable de profaner la religion par les plus inf√Ęmes c√©r√©monies ? Cependant Orose et saint J√©r√īme n'ignoraient pas ces crimes, dont toute la terre a √©t√© inform√©e.
¬†¬†¬†¬†Saint Martin de Tours et saint Ambroise, qui √©taient √† Tr√®ves quand Priscillien fut jug√©, devaient en √™tre √©galement inform√©s. Cependant ils sollicit√®rent instamment sa gr√Ęce, et, n'ayant pu l'obtenir, ils refus√®rent de communiquer avec ses accusateurs et leur faction. Sulpice S√©v√®re rapporte l'histoire des malheurs de Priscillien. Latronien, Euphrosine, veuvedu po√®te Delphidius, sa fille, et quelques autres personnes, furent ex√©cut√©s avec lui √† Tr√®ves, par les ordres du tyran Maxime et aux instances d'Ithace et d'Idace, deux √©v√™ques vicieux, et qui, pour prix de leur injustice, moururent dans l'excommunication, charg√©s de la haine de Dieu et des hommes.
    Les priscillianistes étaient accusés comme les manichéens de doctrines obscènes, de nudité, et d'impudicités religieuses. Comment en furent-ils convaincus ? Priscillien et ses complices les avouèrent, à ce qu'on dit, dans les tourments. Trois personnes viles, Tertulle, Potamius et Jean, les confessèrent sans attendre la question. Mais l'action intentée contre les priscillianistes devait être fondée sur d'autres témoignages qui avaient été rendus contre eux en Espagne. Cependant les dernières informations furent rejetées par un grand nombre d'évêques, d'ecclésiastiques estimés; et le bon vieillard Higimis, évêque de Cordoue, qui avait été le dénonciateur des priscillianistes, les crut dans la suite si innocents des crimes qu'on leur imputait, qu'il les reçut à sa communion, et se trouva par là enveloppé dans la persécution qu'ils essuyèrent.
    Ces horribles calomnies, dictées par un zèle aveugle, sembleraient justifier la réflexion qu'Ammien Marcellin rapporte de l'empereur Julien: Les bêtes féroces, dit-il, ne sont pas plus redoutables aux hommes que les chrétiens le sont les uns aux autres quand ils sont divisés de croyance et de sentiment.
    Ce qu'il y a de plus déplorable en cela, c'est quand le zèle est hypocrite et faux; les exemples n'en sont pas rares. L'on tient d'un docteur de Sorbonne qu'en sortant d'une séance de la faculté, Tourneli, avec lequel il était fort lié, lui dit tout bas: Vous voyez que j'ai soutenu avec chaleur tel sentiment pendant deux heures; eh bien ! je vous assure qu'il n'y a pas un mot de vrai dans tout ce que j'ai dit.
¬†¬†¬†¬†On sait aussi la r√©ponse d'un j√©suite qui avait √©t√© employ√© vingt ans dans les missions du Canada, et qui, ne croyant pas en Dieu, comme il en convenait √† l'oreille d'un ami, avait affront√© vingt fois la mort pour la religion qu'il pr√™chait avec succ√®s aux sauvages. Cet ami lui repr√©sentant l'incons√©quence de son z√®le: Ah ! r√©pondit le j√©suite missionnaire, vous n'avez pas d'id√©e du plaisir que l'on go√Ľte √† se faire √©couter de vingt mille hommes, et √† leur persuader ce qu'on ne croit pas soi-m√™me.
¬†¬†¬†¬†On est effray√© de voir que tant d'abus et de d√©sordres soient n√©s de l'ignorance profonde o√Ļ l'Europe a √©t√© plong√©e si longtemps; et les souverains qui sentent enfin combien il importe d'√™tre √©clair√© deviennent les bienfaiteurs de l'humanit√©, en favorisant le progr√®s des connaissances, qui sont le soutien de la tranquillit√© et du bonheur des peuples, et le plus solide rempart contre les entreprises du fanatisme.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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