X√ČNOPHON

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X√ČNOPHON
X√ČNOPHON, Et la retraite des dix mille.
    Quand Xénophon n'aurait eu d'autre mérite que d'être l'ami du martyr Socrate, il serait un homme recommandable; mais il était guerrier, philosophe, poète, historien, agriculteur, aimable dans la société; et il y eut beaucoup de Grecs qui réunirent tous ces mérites.
¬†¬†¬†¬†Mais pourquoi cet homme libre eut-il une compagnie grecque √† la solde du jeune Cosrou, nomm√© Cyrus par les Grecs ? Ce Cyrus √©tait fr√®re pu√ģn√© et sujet de l'empereur de Perse Artaxerxe Mnemon, dont on a dit qu'il n'avait jamais rien oubli√© que les injures. Cyrus avait d√©j√† voulu assassiner son fr√®re dans le temple m√™me o√Ļ l'on faisait la c√©r√©monie de son sacre (car les rois de Perse furent les premiers qui furent sacr√©s); non seulement Artaxerxe eut la cl√©mence de pardonner √† ce sc√©l√©rat, mais il eut la faiblesse de lui laisser le gouvernement absolu d'une grande partie de l'Asie-Mineure, qu'il tenait de leur p√®re, et dont il m√©ritait au moins d'√™tre d√©pouill√©.
¬†¬†¬†¬†Pour prix d'une si √©tonnante cl√©mence, d√®s qu'il put se soulever dans sa satrapie contre son fr√®re, il ajouta ce second crime au premier. Il d√©clara par un manifeste " qu'il √©tait plus digne du tr√īne de Perse que son fr√®re, parce qu'il √©tait meilleur magicien, et qu'il buvait plus de vin que lui. "
    Je ne crois pas que ce fussent ces raisons qui lui donnèrent pour alliés les Grecs. Il en prit à sa solde treize mille, parmi lesquels se trouva le jeune Xénophon, qui n'était alors qu'un aventurier. Chaque soldat eut d'abord une darique de paie par mois. La darique valait environ une guinée ou un louis d'or de notre temps, comme le dit très bien M. le chevalier de Jaucourt, et non pas dix francs, comme le dit Rollin.
    Quand Cyrus leur proposa de se mettre en marche avec ses autres troupes, pour aller combattre son frère vers l'Euphrate, ils demandèrent une darique et demie, et il fallut bien la leur accorder. C'était trente-six livres par mois, et par conséquent la plus forte paie qu'on ait jamais donnée. Les soldats de César et de Pompée n'eurent que vingt sous par jour dans la guerre civile. Outre cette solde exorbitante, dont ils se firent payer quatre mois d'avance, Cyrus leur fournissait quatre cents chariots chargés de farine et de vin.
    Les Grecs étaient donc précisément ce que sont aujourd'hui les Helvétiens, qui louent leur service et leur courage aux princes leurs voisins, mais pour une somme trois fois plus modique que n'était la solde des Grecs.
¬†¬†¬†¬†Il est √©vident, quoi qu'on en dise, qu'ils ne s'informaient pas si la cause pour laquelle ils combattaient √©tait juste; il suffisait que Cyrus pay√Ęt bien.
    Les Lacédémoniens composaient la plus grande partie de ces troupes. Ils violaient en cela leurs traités solennels avec le roi de Perse.
¬†¬†¬†¬†Qu'√©tait devenue l'ancienne aversion de Sparte pour l'or et pour l'argent ? o√Ļ √©tait la bonne foi dans les trait√©s ? o√Ļ √©tait leur vertu alti√®re et incorruptible ? C'√©tait Cl√©arque, un Spartiate, qui commandait le corps principal de ces braves mercenaires.
¬†¬†¬†¬†Je n'entends rien aux manoeuvres de guerre d'Artaxerx√®s et de Cyrus; je ne vois pas pourquoi cet Artaxerx√®s, qui venait √† son ennemi avec douze cent mille combattants, commence par faire tirer des lignes de douze lieues d'√©tendue entre Cyrus et lui; et je ne comprends rien √† l'ordre de bataille. J'entends encore moins comment Cyrus, suivi de six cents chevaux seulement, attaque dans la m√™l√©e les six mille gardes √† cheval de l'empereur, suivi d'ailleurs d'une arm√©e innombrable. Enfin il est tu√© de la main d'Artaxerx√®s, qui apparemment, ayant bu moins de vin que le rebelle ingrat, se battit avec plus de sang froid et d'adresse que cet ivrogne. Il est clair qu'il gagna compl√®tement la bataille, malgr√© la valeur et la r√©sistance de treize mille Grecs, puisque la vanit√© grecque est oblig√©e d'avouer qu'Artaxerx√®s leur fit dire de mettre bas les armes. Ils r√©pondent qu'ils n'en feront rien, mais que, si l'empereur veut les payer, ils se mettront √† son service. Il leur √©tait donc tr√®s indiff√©rent pour qui ils combattissent, pourvu qu'on les pay√Ęt. Ils n'√©taient donc que des meurtriers √† louer.
    Il y a, outre la Suisse, des provinces d'Allemagne qui en usent ainsi. Il n'importe à ces bons chrétiens de tuer pour de l'argent des Anglais, ou des Français, ou des Hollandais, ou d'être tués par eux. Vous les voyez réciter leurs prières et aller au carnage comme des ouvriers vont à leur atelier. Pour moi, j'avoue que j'aime mieux ceux qui s'en vont en Pensylvanie cultiver la terre avec les simples et équitables quakers, et former des colonies dans le séjour de la paix et de l'industrie. Il n'y a pas un grand savoir-faire à tuer et à être tué pour six sous par jour; mais il y en a beaucoup à faire fleurir la république des dunkards, ces thérapeutes nouveaux, sur la frontière du pays le plus sauvage.
    Artaxerxès ne regarda ces Grecs que comme des complices de la révolte de son frère, et franchement c'est tout ce qu'ils étaient. Il se croyait trahi par eux, et il les trahit, à ce que prétend Xénophon: car après qu'un de ses capitaines eut juré en son nom de leur laisser une retraite libre, et de leur fournir des vivres; après que Cléarque et cinq autres commandants des Grecs se furent mis entre ses mains pour régler la marche, il leur fit trancher la tête, et on égorgea tous les Grecs qui les avaient accompagnés dans cette entrevue, s'il faut s'en rapporter à Xénophon.
¬†¬†¬†¬†Cet acte royal nous fait voir que le machiav√©lisme n'est pas nouveau; mais aussi est-il bien vrai qu'Artaxerx√®s e√Ľt promis de ne pas faire un exemple des chefs mercenaires qui s'√©taient vendus √† son fr√®re ? ne lui √©tait-il pas permis de punir ceux qu'il croyait si coupables ?
    C'est ici que commence la fameuse retraite des dix mille. Si je n'ai rien compris à la bataille, je ne comprends pas plus à la retraite.
¬†¬†¬†¬†L'empereur, avant de faire couper la t√™te aux six g√©n√©raux grecs et √† leur suite, avait jur√© de laisser retourner en Gr√®ce cette petite arm√©e r√©duite √† dix mille hommes. La bataille s'√©tait donn√©e sur le chemin de l'Euphrate, il e√Ľt donc fallu faire retourner les Grecs par la M√©sopotamie occidentale, par la Syrie, par l'Asie-Mineure, par l'Ionie. Point du tout; on les faisait passer √† l'orient, on les obligeait de traverser le Tigre sur des barques qu'on leur fournissait; ils remontaient ensuite par le chemin de l'Arm√©nie, lorsque leurs commandants furent supplici√©s. Si quelqu'un comprend cette marche, dans laquelle on tournait le dos √† la Gr√®ce, il me fera plaisir de me l'expliquer.
¬†¬†¬†¬†De deux choses l'une: ou les Grecs avaient choisi eux-m√™mes leur route, et en ce cas ils ne savaient ni o√Ļ ils allaient ni ce qu'ils voulaient; ou Artaxerx√®s les faisait marcher malgr√© eux (ce qui est bien plus probable), et en ce cas pourquoi ne les exterminait-il point ?
¬†¬†¬†¬†On ne peut se tirer de ces difficult√©s qu'en supposant que l'empereur persan ne se vengea qu'√† demi; qu'il se contenta d'avoir puni les principaux chefs mercenaires qui avaient vendu les troupes grecques √† Cyrus; qu'ayant fait un trait√© avec ces troupes fugitives, il ne voulait pas descendre √† la honte de le violer; qu'√©tant s√Ľr que de ces Grecs errants il en p√©rirait un tiers dans la route, il abandonnait ces malheureux √† leur mauvais sort. Je ne vois pas d'autre jour pour √©clairer l'esprit du lecteur sur les obscurit√©s de cette marche.
¬†¬†¬†¬†On s'est √©tonn√© de la retraite des dix mille; mais on devait s'√©tonner bien davantage qu'Artaxerx√®s, vainqueur √† la t√™te de douze cent mille combattants (du moins √† ce qu'on dit), laiss√Ęt voyager dans le nord de ses vastes √©tats dix mille fugitifs qu'il pouvait √©craser √† chaque village, √† chaque passage de rivi√®re, √† chaque d√©fil√©, ou qu'on pouvait faire p√©rir de faim et de mis√®re.
¬†¬†¬†¬†Cependant on leur fournit, comme nous l'avons vu, vingt-sept grands bateaux vers la ville d'Itace pour leur faire passer le Tigre, comme si on voulait les conduire aux Indes. De l√† on les escorte en tirant vers le nord, pendant plusieurs jours, dans le d√©sert o√Ļ est aujourd'hui Bagdad. Ils passent encore la rivi√®re de Zabate; et c'est l√† que viennent les ordres de l'empereur de punir les chefs. Il est clair qu'on pouvait exterminer l'arm√©e aussi facilement qu'on avait fait justice des commandants. Il est donc tr√®s vraisemblable qu'on ne le voulut pas.
    On ne doit donc plus regarder les Grecs perdus dans ces pays sauvages que comme des voyageurs égarés, à qui la bonté de l'empereur laissait achever leur route comme ils pouvaient.
¬†¬†¬†¬†Il y a une autre observation √† faire, qui ne para√ģt pas honorable pour le gouvernement persan. Il √©tait impossible que les Grecs n'eussent pas des querelles continuelles pour les vivres avec tous les peuples chez lesquels ils devaient passer. Les pillages, les d√©solations, les meurtres, √©taient la suite in√©vitable de ces d√©sordres; et cela est si vrai que, dans une route de six cents lieues, pendant laquelle les Grecs march√®rent toujours au hasard, ces Grecs, n'√©tant ni escort√©s ni poursuivis par aucun grand corps de troupes persanes, perdirent quatre mille hommes, ou assomm√©s par les paysans, ou morts de maladie. Comment donc Artaxerx√®s ne les fit-il pas escorter depuis leur passage de la rivi√®re de Zabate, comme il l'avait fait depuis le champ de bataille jusqu'√† cette rivi√®re ?
¬†¬†¬†¬†Comment un souverain si sage et si bon commit-il une faute si essentielle ? Peut-√™tre ordonna-t-il l'escorte; peut-√™tre X√©nophon, d'ailleurs un peu d√©clamateur, la passe-t-il sous silence pour ne pas diminuer le merveilleux de la retraite des dix mille; peut-√™tre l'escorte fut toujours oblig√©e de marcher tr√®s loin de la troupe grecque par la difficult√© des vivres. Quoi qu'il en soit, il para√ģt certain qu'Artaxerx√®s usa d'une extr√™me indulgence, et que les Grecs lui d√Ľrent la vie, puisqu'ils ne furent pas extermin√©s.
    Il est dit dans le Dictionnaire encyclopédique, à l'article Retraite, que celle des dix mille se fit sous le commandement de Xénophon. On se trompe; il ne commanda jamais, il fut seulement sur la fin de la marche à la tête d'une division de quatorze cents hommes.
¬†¬†¬†¬†Je vois que ces h√©ros, √† peine arriv√©s, apr√®s tant de fatigues, sur le rivage du Pont-Euxin, pillent indiff√©remment amis et ennemis pour se refaire. X√©nophon embarque √† H√©racl√©e sa petite troupe, et va faire un nouveau march√© avec un roi de Thrace qu'il ne connaissait pas. Cet Ath√©nien, au lieu d'aller secourir sa patrie accabl√©e alors par les Spartiates, se vend donc encore une fois √† un petit despote √©tranger. Il fut mal pay√©, je l'avoue; et c'est une raison de plus pour conclure qu'il e√Ľt mieux fait d'aller secourir sa patrie.
¬†¬†¬†¬†Il r√©sulte de tout ce que nous avons remarqu√©, que l'Ath√©nien X√©nophon, n'√©tant qu'un jeune volontaire, s'enr√īla sous un capitaine lac√©d√©monien, l'un des tyrans d'Ath√®nes, au service d'un rebelle et d'un assassin; et qu'√©tant devenu chef de quatorze cents hommes, il se mit aux gages d'un barbare.
¬†¬†¬†¬†Ce qu'il y a de pis, c'est que la n√©cessit√© ne le contraignait pas √† cette servitude. Il dit lui-m√™me qu'il avait laiss√© en d√©p√īt, dans le temple de la fameuse Diane d'√Čph√®se, une grande partie de l'or gagn√© au service de Cyrus.
    Remarquons qu'en recevant la paie d'un roi, il s'exposait à être condamné au supplice, si cet étranger n'était pas content de lui. Voyez ce qui est arrivé au major-général Doxat, homme né libre. Il se vendit à l'empereur Charles VI, qui lui fit couper le coupour avoir rendu aux Turcs une place qu'il ne pouvait défendre.
    Rollin, en parlant de la retraite des dix mille, dit que " cet heureux succès remplit de mépris pour Artaxerxès les peuples de la Grèce, en leur faisant voir que l'or, l'argent, les délices, le luxe, un nombreux sérail, faisaient tout le mérite du grand roi, etc. "
¬†¬†¬†¬†Rollin pouvait consid√©rer que les Grecs ne devaient pas m√©priser un souverain qui avait gagn√© une bataille compl√®te; qui, ayant pardonn√© en fr√®re, avait vaincu en h√©ros; qui, ma√ģtre d'exterminer dix mille Grecs, les avait laiss√©s vivre et retourner chez eux; et qui, pouvant les avoir √† sa solde, avait d√©daign√© de s'en servir. Ajoutez que ce prince vainquit depuis les Lac√©d√©moniens et leurs alli√©s, et leur imposa des lois humiliantes; ajoutez que dans une guerre contre des Scythes nomm√©s Cadusiens, vers la mer Caspienne, il supporta, comme le moindre soldat, toutes les fatigues et tous les dangers. Il v√©cut et mourut plein de gloire; il est vrai qu'il eut un s√©rail, mais son courage n'en fut que plus estimable. Gardons-nous des d√©clamations de coll√©ge.
¬†¬†¬†¬†Si j'osais attaquer le pr√©jug√©, j'oserais pr√©f√©rer la retraite du mar√©chal de Belle-Isle a celle des dix mille. Il est bloqu√© dans Prague par soixante mille hommes, il n'en a pas treize mille. Il prend ses mesures avec tant d'habilet√© qu'il sort de Prague, dans le froid le plus rigoureux, avec son arm√©e, ses vivres, son bagage, et trente pi√®ces de canon, sans que les assi√©geants s'en doutent. Il a d√©j√† gagn√© deux marches avant qu'ils s'en soient aper√ßus. Une arm√©e de trente mille combattants le poursuit sans rel√Ęche l'espace de trente lieues. Il fait face partout; il n'est jamais entam√©; il brave, tout malade qu'il est, les saisons, la disette, et les ennemis. Il ne perd que les soldats qui ne peuvent r√©sister √† la rigueur extr√™me de la saison. Que lui a-t-il manqu√© ? une plus longue course, et des √©loges exag√©r√©s √† la grecque.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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