VISION DE CONSTANTIN

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VISION DE CONSTANTIN
    De graves théologiens n'ont pas manqué d'alléguer des raisons spécieuses pour soutenir la vérité de l'apparition de la croix au ciel; mais nous allons voir que leurs arguments ne sont point assez convaincants pour exclure le doute; les témoignages qu'ils citent en leur faveur n'étant d'ailleurs ni persuasifs, ni d'accord entre eux.
¬†¬†¬†¬†Premi√®rement, on ne produit d'autres t√©moins que des chr√©tiens, dont la d√©position peut √™tre suspecte dans ce cas o√Ļ il s'agit d'un fait qui prouverait la divinit√© de leur religion. Comment aucun auteur pa√Įen n'a-t-il fait mention de cette merveille, que toute l'arm√©e de Constantin avait √©galement aper√ßue ? Que Zosime, qui semble avoir pris √† t√Ęche de diminuer la gloire de Constantin, n'en ait rien dit, cela n'est pas surprenant; mais ce qui para√ģt √©trange, est le silence de l'auteur du Pan√©gyrique de Constantin, prononc√© en sa pr√©sence, √† Tr√®ves, dans lequel ce pan√©gyriste s'exprime en termes magnifiques sur toute la guerre contre Maxence, que cet empereur avait vaincu.
    Nazaire, autre rhéteur, qui, dans son panégyrique, disserte si éloquemment sur la guerre contre Maxence, sur la clémence dont usa Constantin après la victoire, et sur la délivrance de Rome, ne dit pas un mot de cette apparition, tandis qu'il assure que par toutes les Gaules on avait vu des armées célestes qui prétendaient être envoyées pour secourir Constantin.
¬†¬†¬†¬†Non seulement cette vision surprenante a √©t√© inconnue aux auteurs pa√Įens, mais √† trois √©crivains chr√©tiens qui avaient la plus belle occasion d'en parler. Optatien Porphyre fait mention plus d'une fois du monogramme de Christ, qu'il appelle le signe c√©leste, dans le Pan√©gyrique de Constantin qu'il √©crivit en vers latins; mais on n'y trouve pas un mot sur l'apparition de la croix au ciel.
    Lactance n'en dit rien dans son Traité de la mort des persécuteurs, qu'il composa vers l'an 314, deux ans après la vision dont il s'agit. Il devait cependant être parfaitement instruit de tout ce qui regarde Constantin, ayant été précepteur de Crispus, fils de ce prince. Il rapporte seulement que Constantin fut averti en songe de mettre sur les boucliers de ses soldats la divine image de la croix, et de livrer bataille; mais, en racontant un songe dont la vérité n'avait d'autre appui que le témoignage de l'empereur, il passe sous silence un prodige qui avait eu toute l'armée pour témoin.
¬†¬†¬†¬†Il y a plus: Eus√®be de C√©sar√©e lui-m√™me, qui a donn√© le ton √† tous les autres historiens chr√©tiens sur ce sujet, ne parle point de cette merveille dans tout le cours de son Histoire ecclesiastique, quoiqu'il s'y √©tende fort au long sur les exploits de Constantin contre Maxence. Ce n'est que dans la vie de cet empereur qu'il s'exprime en ces termes: " Constantin, r√©solu d'adorer le dieu de Constance son p√®re, implora la protection de ce dieu contre Maxence. Pendant qu'il lui faisait sa pri√®re, il eut une vision merveilleuse, et qui para√ģtrait peut-√™tre incroyable si elle √©tait rapport√©e par un autre; mais puisque ce victorieux empereur nous l'a racont√©e lui-m√™me, √† nous, qui √©crivons cette histoire longtemps apr√®s, lorsque nous avons √©t√© connus de ce prince, et que nous avons eu part √† ses bonnes gr√Ęces, confirmant ce qu'il disait par serment, qui pourrait en douter ? surtout l'√©v√©nement en ayant confirm√© la v√©rit√©.
    Il assurait qu'il avait vu dans l'après-midi, lorsque le soleil baissait, une croix lumineuse au-dessus du soleil, avec cette inscription en grec, Vainquez par ce signe; que ce spectacle l'avait extrêmement étonné, de même que tous les soldats qui le suivaient, qui furent témoins du miracle; que tandis qu'il avait l'esprit tout occupé de cette vision, et qu'il cherchait à en pénétrer le sens, la nuit étant survenue, Jésus-Christ lui était apparu pendant son sommeil, avec le même signe qu'il lui avait montré le jour dans l'air, et lui avait commandé de faire un étendard de la même forme, et de le porter dans les combats pour se garantir du danger. Constantin s'étant levé dès la pointe du jour, raconta à ses amis le songe qu'il avait eu; et ayant fait venir des orfèvres et des lapidaires, il s'assit au milieu, leur expliqua la figure du signe qu'il avait vu, et leur commanda d'en faire un semblable d'or et de pierreries: et nous nous souvenons de l'avoir vu quelquefois. "
    Eusèbe ajoute ensuite que Constantin, étonné d'une si admirable vision, fit venir les prêtres chrétiens; et qu'instruit par eux il s'appliqua à la lecture de nos livres sacrés, et conclut qu'il devait adorer avec un profond respect le Dieu qui lui était apparu.
¬†¬†¬†¬†Comment concevoir qu'une vision si admirable, vue de tant de milliers de personnes, et si propre √† justifier la v√©rit√© de la religion chr√©tienne, ait √©t√© inconnue √† Eus√®be, historien si soigneux de rechercher tout ce qui pouvait contribuer √† faire honneur au christianisme, jusqu'√† citer √† faux des monuments profanes, comme nous l'avons vu √† l'article √ČCLIPSE ? et comment se persuader qu'il n'en ait √©t√© inform√© que plusieurs ann√©es apr√®s, par le seul t√©moignage de Constantin ? N'y avait-il donc point de chr√©tiens dans l'arm√©e qui fissent gloire publiquement d'avoir vu un pareil prodige ? auraient-ils eu si peu d'int√©r√™t √† leur cause que de garder le silence sur un si grand miracle ? Doit-on, apr√®s cela, s'√©tonner que G√©lase de Cysique, un des successeurs d'Eus√®be dans le si√©ge de C√©sar√©e au cinqui√®me si√®cle, ait dit que bien des gens soup√ßonnaient que ce n'√©tait l√† qu'une fable invent√©e en faveur de la religion chr√©tienne ?
    Ce soupçon sera bien plus fort, si l'on fait attention combien peu les témoins sont d'accord entre eux sur les circonstances de cette merveilleuse apparition. Presque tous assurent que la croix fut vue de Constantin et de toute son armée; et Gélase ne parle que de Constantin seul. Ils diffèrent sur le temps de la vision. Philostorge, dans son Histoire ecclésiastique, dont Photius nous a conservé l'extrait, dit que ce fut lorsque Constantin remporta la victoire sur Maxence; d'autres prétendent que ce fut auparavant, lorsque Constantin faisait des préparatifs pour attaquer le tyran, et qu'il était en marche avec son armée. Arthémius, cité par Métaphraste et Surius, sur le 20 octobre, dit que c'était à midi; d'autres, l'après-midi, lorsque le soleil baissait.
    Les auteurs ne s'accordent pas davantage sur la vision même, le plus grand nombre n'en reconnaissant qu'une, et encore en songe; il n'y a qu'Eusèbe, suivi par Philostorge et Socrate , qui parlent de deux, l'une que Constantin vit de jour, et l'autre qu'il vit en songe, servant à confirmer la première; Nicéphore Calliste en compte trois.
    L'inscription offre de nouvelles différences. Eusèbe dit qu'elle était en grec, d'autres ne parlent point d'inscription. Selon Philostorge et Nicéphore, elle était en caractères latins; les autres n'en disent rien, et semblent par leur récit supposer que les caractères étaient grecs. Philostorge assure que l'inscription était formée par un assemblage d'étoiles; Arthémius dit que les lettres étaient dorées. L'auteur cité par Photius les représente composées de la même matière lumineuse que la croix; et selon Sozomène il n'y avait point d'inscription, et ce furent les anges qui dirent à Constantin: Remportez la victoire par ce signe.
¬†¬†¬†¬†Enfin le rapport des historiens est oppos√© sur les suites de cette vision. Si l'on s'en tient √† Eus√®be, Constantin, aid√© du secours de Dieu, remporta sans peine la victoire sur Maxence; mais, selon Lactance, la victoire fut fort disput√©e: il dit m√™me que les troupes de Maxence eurent quelque avantage avant que Constantin e√Ľt fait approcher son arm√©e des portes de Rome. Si l'on en croit Eus√®be et Sozom√®ne, depuis cette √©poque Constantin fut toujours victorieux, et opposa le signe salutaire de la croix √† ses ennemis, comme un rempart imp√©n√©trable. Cependant un auteur chr√©tien, dont M. de Valois a rassembl√© des fragments √† la suite d'Ammien Marcellin , rapporte que dans les deux batailles livr√©es √† Licinius par Constantin la victoire fut douteuse, et que Constantin fut m√™me bless√© l√©g√®rement √† la cuisse; et Nic√©phore dit que, depuis la premi√®re apparition, il combattit deux fois les Byzantins sans leur opposer la croix, et ne s'en serait pas m√™me souvenu, s'il n'e√Ľt perdu neuf mille hommes, et s'il n'e√Ľt eu encore deux fois la m√™me vision. Dans la premi√®re, les √©toiles √©taient arrang√©es de fa√ßon qu'elles formaient ces mots d'un psaume: Invoque-moi au jour de ta d√©tresse, je t'en d√©livrerai, et tu m'honoreras; et l'inscription de la derni√®re, beaucoup plus claire et plus nette encore, portait: Par ce signe tu vaincras tous tes ennemis.
¬†¬†¬†¬†Philostorge assure que la vision de la croix et la victoire remport√©e sur Maxence d√©termin√®rent Constantin √† embrasser la foi chr√©tienne; mais Rufin, qui a traduit en latin l'Histoire eccl√©siastique d'Eus√®be, dit qu'il favorisait d√©j√† le christianisme et honorait le vrai Dieu. L'on sait cependant qu'il ne re√ßut le bapt√™me que peu de jours avant de mourir, comme le disent express√©ment Philostorge , saint Athanase , saint Ambroise , saint J√©r√īme , Socrate , Th√©odoret , et l'auteur de la Chronique d'Alexandrie. Cet usage, commun alors, √©tait fond√© sur la croyance que le bapt√™me effa√ßant tous les p√©ch√©s de celui qui le re√ßoit, on mourait assur√© de son salut.
    Nous pourrions nous borner à ces réflexions générales; mais, par surabondance de droit, discutons l'autorité d'Eusèbe comme historien, et celle de Constantin et d'Arthémius comme témoins oculaires.
    Pour Arthémius, nous ne pensons pas qu'on doive le mettre au rang des témoins oculaires, son discours n'étant fondé que sur ses Actes, rapportés par Métaphraste, auteur fabuleux, Actes que Baronius prétend à tort de pouvoir défendre, en même temps qu'il avoue qu'on les a interpolés.
¬†¬†¬†¬†Quant au discours de Constantin rapport√© par Eus√®be, c'est, sans contredit, une chose √©tonnante que cet empereur ait craint de n'en √™tre pas cru √† moins qu'il ne f√ģt serment, et qu'Eus√®be n'ait appuy√© son t√©moignage par celui d'aucun des officiers ou des soldats de l'arm√©e. Mais sans adopter ici l'opinion de quelques savants, qui doutent qu'Eus√®be soit l'auteur de la vie de Constantin, n'est-ce pas un t√©moin qui, dans cet ouvrage, rev√™t partout le caract√®re de pan√©gyriste plut√īt que celui d'historien ? N'est-ce pas un √©crivain qui a supprim√© soigneusement tout ce qui pouvait √™tre d√©savantageux et peu honorable √† son h√©ros ? En un mot, ne montre-t-il pas sa partialit√©, quand il dit dans son Histoire eccl√©siastique , en parlant de Maxence, qu'ayant usurp√© √† Rome la puissance souveraine, il feignit d'abord, pour flatter le peuple, de faire profession de la religion chr√©tienne; comme s'il e√Ľt √©t√© impossible √† Constantin de se servir d'une feinte pareille, et de supposer cette vision, de m√™me que Licinius, quelque temps apr√®s, pour encourager ses soldats contre Maximin, supposa qu'un ange lui avait dict√© en songe une pri√®re qu'il devait r√©citer avec son arm√©e ?
¬†¬†¬†¬†Comment en effet Eus√®be a-t-il le front de donner pour chr√©tien un prince qui fit reb√Ętir √† ses d√©pens le temple de la Concorde, comme il est prouv√© par une inscription qui se lisait du temps de Lelio Giraldi, dans la basilique de Latran ? un prince qui fit p√©rir Crispus, son fils, d√©j√† d√©cor√© du titre de c√©sar, sur un l√©ger soup√ßon d'avoir commerce avec Fausta, sa belle-m√®re; qui fit √©touffer, dans un bain trop chauff√©, cette m√™me Fausta, son √©pouse, √† laquelle il √©tait redevable de la conservation de ses jours; qui fit √©trangler l'empereur Maximien Herculius, son p√®re adoptif; qui √īta la vie au jeune Licinius, son neveu, qui faisait para√ģtre de fort bonnes qualit√©s; qui enfin s'est d√©shonor√© par tant de meurtres, que le consul Ablavius appelait ces temps-l√† n√©roniens ? On pourrait ajouter qu'il y a d'autant moins de fond √† faire sur le serment de Constantin, qu'il n'eut pas le moindre scrupule de se parjurer, en faisant √©trangler Licinius, √† qui il avait promis la vie par serment. Eus√®be passe sous silence toutes ces actions de Constantin, qui sont rapport√©es par Eutrope , Zosime , Orose , saint J√©r√īme , et Aurelius Victor.
    N'a-t-on pas lieu de penser après cela que l'apparition prétendue de la croix dans le ciel n'est qu'une fraude que Constantin imagina pour favoriser le succès de ses entreprises ambitieuses ? Les médailles de ce prince et de sa famille, que l'on trouve dans Banduri et dans l'ouvrage intitulé Numismata imperatorum romanorum; l'arc de triomphe dont parle Baronius , dans l'inscription duquel le sénat et le peuple romain disaient que Constantin, par l'instinct de la Divinité, avait vengé la république du tyran Maxence et de toute sa faction; enfin, la statue que Constantin lui-même se fit ériger à Rome, tenant une lance terminée par un travers en forme de croix, avec cette inscription que rapporte Eusèbe , Par ce signe salutaire, j'ai délivré votre ville du joug de la tyrannie; tout cela, dis-je, ne prouve que l'orgueil immodéré de ce prince artificieux, qui voulait répandre partout le bruit de son prétendu songe, et en perpétuer la mémoire.
¬†¬†¬†¬†Cependant, pour excuser Eus√®be, il faut lui comparer un √©v√™que du dix-septi√®me si√®cle, que La Bruy√®re n'h√©sitait pas d'appeler un P√®re de l'√Čglise. Bossuet, en m√™me temps qu'il s'√©levait avec un acharnement si impitoyable contre les visions de l'√©l√©gant et sensible F√©n√©lon, commentait lui-m√™me, dans l'Oraison fun√®bre d'Anne de Gonzague de Cl√®ves, les deux visions qui avaient op√©r√© la conversion de cette princesse Palatine. Ce fut un songe admirable, dit ce pr√©lat; elle crut que, marchant seule dans une for√™t, elle y avait rencontr√© un aveugle dans une petite loge. Elle comprit qu'il manque un sens aux incr√©dules comme √† l'aveugle; et en m√™me temps, au milieu d'un songe si myst√©rieux, elle fit l'application de la belle comparaison de l'aveugle aux v√©rit√©s de la religion et de l'autre vie.
¬†¬†¬†¬†Dans la seconde vision, Dieu continua de l'instruire comme il a fait Joseph et Salomon; et durant l'assoupissement que l'accablement lui causa, il lui mit dans l'esprit cette parabole si semblable √† celle de l'√Čvangile. Elle voit para√ģtre ce que J√©sus-Christ n'a pas d√©daign√© de nous donner comme l'image de sa tendresse; une poule devenue m√®re, empress√©e autour des petits qu'elle conduisait. Un d'eux s'√©tant √©cart√©, notre malade le voit englouti par un chien avide. Elle accourt, elle lui arrache cet innocent animal. En m√™me temps on lui crie d'un autre c√īt√© qu'il le fallait rendre au ravisseur. Non, dit-elle, je ne le rendrai jamais. En ce moment elle s'√©veilla, et l'application de la figure qui lui avait √©t√© montr√©e se fit en un instant dans son esprit.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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