VERS ET PO√ČSIE

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VERS ET PO√ČSIE
    Il est aisé d'être prosateur, très difficile et très rare d'être poète. Plus d'un prosateur a fait semblant de mépriser la poésie. Il faut leur rappeler souvent le mot de Montaigne: " Nous ne pouvons y atteindre, vengeons-nous par en médire. "
    Nous avons déjà remarqué que Montesquieu n'ayant pu réussir en vers, s'avisa, dans ses Lettres persanes, de n'admettre nul mérite dans Virgile et dans Horace. L'éloquent Bossuet tenta de faire quelques vers, et les fit détestables; mais il se garda bien de déclamer contre les grands poètes.
    Fénélon ne fit guère de meilleurs vers que Bossuet; mais il savait par coeur presque toutes les belles poésies de l'antiquité: son esprit en est plein; il les cite souvent dans ses lettres.
    Il me semble qu'il n'y a jamais eu d'homme véritablement éloquent qui n'ait aimé la poésie. Je n'en citerai pour exemples que César et Cicéron: l'un fit la tragédie d'Oedipe; nous avons de l'autre des morceaux de poésie qui pouvaient passer pour les meilleurs avant que Lucrèce, Virgile, et Horace, parussent.
¬†¬†¬†¬†Rien n'est plus ais√© que de faire de mauvais vers en fran√ßais; rien de plus difficile que d'en faire de bons. Trois choses rendent cette difficult√© presque insurmontable: la g√™ne de la rime, le trop petit nombre de rimes nobles et heureuses , la privation de ces inversions dont le grec et le latin abondent. Aussi nous avons tr√®s peu de po√®tes qui soient toujours √©l√©gants et toujours corrects. Il n'y a peut-√™tre en France que Racine et Boileau qui aient une √©l√©gance continue. Mais remarquez que les beaux morceaux de Corneille sont toujours bien √©crits, √† quelques petites fautes pr√®s. On en peut dire autant des meilleures sc√®nes en vers de Moli√®re, des op√©ra de Quinault, des bonnes fables de La Fontaine. Ce sont l√† les seuls g√©nies qui ont illustr√© la po√©sie en France dans le grand si√®cle. Presque tous les autres ont manqu√© de naturel, de vari√©t√©, d'√©loquence, d'√©l√©gance, de justesse, de cette logique secr√®te qui doit guider toutes les pens√©es sans jamais para√ģtre; presque tous ont p√©ch√© contre la langue.
¬†¬†¬†¬†Quelquefois au th√©√Ętre on est √©bloui d'une tirade de vers pompeux, r√©cit√©s avec emphase. L'homme sans discernement applaudit, l'homme de go√Ľt condamne. Mais comment l'homme de go√Ľt fera-t-il comprendre √† l'autre que les vers applaudis par lui ne valent rien ? Si je ne me trompe, voici la m√©thode la plus s√Ľre.
    Dépouillez les vers de la cadence et de la rime, sans y rien changer d'ailleurs. Alors la faiblesse et la fausseté de la pensée, ou l'impropriété des termes, ou le solécisme, ou le barbarisme, ou l'ampoulé, se manifeste dans toute sa turpitude.
¬†¬†¬†¬†Faites cette exp√©rience sur tous les vers de la trag√©die d'Iphig√©nie, ou d'Armide, et sur ceux de l'Art po√©tique, vous n'y trouverez aucun de ces d√©fauts, pas un mot vicieux, pas un mot hors de sa place. Vous verrez que l'auteur a toujours exprim√© heureusement sa pens√©e, et que la g√™ne de la rime n'a rien co√Ľt√© au sens.
    Prenez au hasard toute autre pièce de vers, par exemple, la tragédie de Didon , qui me tombe actuellement sous la main. Voici le discours que tient Iarbe, à la première scène:
    Tous mes ambassadeurs irrités et confus
    Trop souvent de la reine ont subi les refus.
    Voisin de ses états, faibles dans leur naissance,
    Je croyais que Didon, redoutant ma vengeance,
    Se résoudrait sans peine à l'hymen glorieux
¬†¬†¬†¬†D'un monarque puissant, fils du ma√ģtre des dieux.
    Je contiens cependant la fureur qui m'anime
    Et déguisant encor mon dépit légitime,
    Pour la dernière fois en proie à ses hauteurs,
    Je viens sous le faux nom de mes ambassadeurs,
    Au milieu de la cour d'une reine étrangère,
    D'un refus obstiné pénétrer le mystère
    Que sais-je !... n'écouter qu'un transport amoureux,
    Me découvrir moi-même, et déclarer mes feux.
    Otez la rime, et vous serez révolté de voir subir des refus; parce qu'on essuie un refus, et qu'on subit une peine. Subir un refus est un barbarisme.
    " Je croyais que Didon, redoutant ma vengeance, se résoudrait sans peine. " Si elle ne se résolvait que par crainte de la vengeance, il est bien clair qu'alors elle ne se résoudrait pas sans peine, mais avec beaucoup de peine et de douleur. Elle se résoudrait malgré elle; elle prendrait un parti forcé. Iarbe, en parlant ainsi, fait un contre-sens.
    Il dit " qu'il est en proie aux hauteurs de la reine. " On peut être exposé à des hauteurs, mais on ne peut y être en proie, comme on l'est à la colère, à la vengeance, à la cruauté. Pourquoi ? c'est que la cruauté, la vengeance, la colère, poursuivent en effet l'objet de leur ressentiment; et cet objet est regardé comme leur proie: mais des hauteurs ne poursuivent personne; les hauteurs n'ont point de proie.
    " Il vient sous le faux nom de ses ambassadeurs. Tous ses ambassadeurs ont subi des refus. " Il est impossible qu'il vienne sous le nom de tant d'ambassadeurs à la fois. Un homme ne peut porter qu'un nom; et s'il prend le nom d'un ambassadeur, il ne peut prendre le faux nom de cet ambassadeur, il prend le véritable nom de ce ministre. Iarbe dit donc tout le contraire de ce qu'il veut dire, et ce qu'il dit ne forme aucun sens.
    " Il veut pénétrer le mystère d'un refus. " Mais s'il a été refusé avec tant de hauteur, il n'y a nul mystère à ce refus. Il veut dire qu'il cherche à en pénétrer les raisons. Mais il y a grande différence entre raison et mystère. Sans le mot propre, on n'exprime jamais bien ce qu'on pense.
    " Que sais-je !... n'écouter qu'un transport amoureux, me découvrir moi-même, et déclarer mes feux. "
¬†¬†¬†¬†Ces mots que sais-je ! font attendre que Iarbe va se livrer √† la fureur de sa passion. Point du tout: il dit qu'il parlera peut-√™tre d'amour √† sa ma√ģtresse; ce qui n'est assur√©ment ni extraordinaire, ni dangereux, ni tragique, et ce qu'il devrait avoir d√©j√† fait. Observez encore que s'il se d√©couvre, il faut bien qu'il se d√©couvre lui-m√™me: ce lui-m√™me est un pl√©onasme.
    Ce n'est pas ainsi que dans l'Andromaque Racine fait parler Oreste, qui se trouve à peu près dans la même situation.
    Il dit:
¬†¬†¬†¬†Je me livre en aveugle au transport qui m'entra√ģne.
    J'aime, je viens chercher Hermione en ces lieux,
    La fléchir, l'enlever, ou mourir à ses yeux.
    RACINE; Andromaque, acte I, scène I.
    Voilà comme devait s'exprimer un caractère fougueux et passionné, tel qu'on peint Iarbe.
¬†¬†¬†¬†Que de fautes dans ce peu de vers d√®s la premi√®re sc√®ne ! presque chaque mot est un d√©faut. Et si on voulait examiner ainsi tous nos ouvrages dramatiques, y en a-t-il un seul qui p√Ľt tenir contre une critique s√©v√®re ?
    L'Inès de La Motte est certainement une pièce touchante, on ne peut voir le dernier acte sans verser des larmes. L'auteur avait infiniment d'esprit; il l'avait juste, éclairé, délicat et fécond; mais, dès le commencement de la pièce, quelle versification faible, languissante, décousue, obscure, et quelle impropriété de termes !
    Mon fils ne me suit point: il a craint, je le vois,
    D'être ici le témoin du bruit de ses exploits.
    Vous, Rodrigue, le sang vous attache à sa gloire
    Votre valeur, Henrique, eut part à sa victoire.
    Ressentez avec moi sa nouvelle grandeur.
    Reine, de Ferdinand voici l'ambassadeur.
    D'abord, on ne sait quel est le personnage qui parle, ni à qui il s'adresse, ni dans quel lieu il est, ni de quelle victoire il s'agit; et c'est pécher contre la grande règle de Boileau et du bon sens.
¬†¬†¬†¬†Le sujet n'est jamais assez t√īt expliqu√©:
    Que le lieu de la scène y soit fixe et marqué.
    BOILEAU, Art poétique, chant III, 37.
    ....
    ....
    Que dès les premiers vers l'action préparée
    Sans peine du sujet aplanisse l'entrée.
    Ibid., vers 27.
    Ensuite, remarquez qu'on n'est point témoin d'un bruit d'exploits. Cette expression est vicieuse. L'auteur entend que peut-être ce fils trop modeste craint de jouir de sa renommée, qu'il veut se dérober aux honneurs qu'on s'empresse à lui rendre. Ces expressions seraient plus justes et plus nobles. Il s'agit d'une ambassade envoyée pour féliciter le prince. Ce n'est pas là un bruit d'exploits.
    Vous, Rodrigue. - Vous, Henrique. Il semble que le roi aille donner ses ordres à ce Rodrigue et à ce Henrique: point du tout; il ne leur ordonne rien, il ne leur apprend rien. Il s'interrompt pour leur dire seulement: Ressentez avec moi la nouvelle grandeur de mon fils. On ne ressent point une grandeur. Ce terme est absolument impropre; c'est une espèce de barbarisme. L'auteur aurait pu dire: Partagez son triomphe ainsi que son bonheur.
¬†¬†¬†¬†Le roi s'interrompt encore pour dire, Reine, de Ferdinand voici l'ambassadeur, sans apprendre au public quel est ce Ferdinand, et de quel pays cet ambassadeur est venu. Aussit√īt l'ambassadeur arrive. On apprend qu'il vient de Castille; que le personnage qui vient de parler est roi de Portugal, et qu'il vient le complimenter sur les victoires de l'infant son fils. Le roi de Portugal r√©pond au compliment de cet ambassadeur de Castille, qu'il va enfin marier son fils √† la soeur de Ferdinand roi de Castille.
    Allez; de mes desseins instruisez la Castille
    Faites savoir au roi cet hymen triomphant
    Dont je vais couronner les exploits de l'infant.
    Faire savoir un hymen, est sec et sans élégance. Un hymen triomphant, est très impropre et très vicieux, parce que cet hymen ne triomphe pas.
    Couronner les exploits d'un hymen, est trop trivial et n'est point à sa place, parce que ce mariage était conclu avant les triomphes de l'infant. Une plus grande faute est celle de dire sèchement à l'ambassadeur, allez-vous-en, comme si on parlait à un courrier; c'est manquer à la bienséance. Quand Pyrrhus donne audience à Oreste dans l'Andromaque, et lorsqu'il refuse ses propositions, il lui dit:
    Vous pouvez cependant voir la fille d'Hélène.
¬†¬†¬†¬†Du sang qui vous unit je sais l'√©troite cha√ģne.
    Après cela, seigneur, je ne vous retiens plus.
    RACINE, Andromaque, acte I, scène II.
    Toutes les bienséances sont observées dans le discours de Pyrrhus; c'est une règle qu'il ne faut jamais violer.
    Quand l'ambassadeur a été congédié, le roi de Portugal dit à sa femme (scène III):
    ...(Mon fils) est enfin digne que la princesse
    Lui donne avec sa main l'estime et la tendresse.
¬†¬†¬†¬†Voil√† un sol√©cisme intol√©rable, ou plut√īt un barbarisme. On ne donne point l'estime et la tendresse comme on donne le bonjour. Le pronom √©tait absolument n√©cessaire; les esprits les plus grossiers sentent cette n√©cessit√©. Jamais le bourgeois le plus mal √©lev√© n'a dit √† sa ma√ģtresse, accordez-moi l'estime, mais votre estime. La raison en est que tous nos sentiments nous appartiennent. Vous excitez ma col√®re, et non pas la col√®re; mon indignation, et non pas l'indignation, √† moins qu'on n'entende l'indignation, la col√®re du public. On dit, vous avez l'estime et l'amour du peuple; vous avez mon amour et mon estime. Le vers de La Motte n'est pas fran√ßais; et rien n'est peut-√™tre plus rare que de parler fran√ßais dans notre po√©sie.
    Mais, me dira-t-on, malgré cette mauvaise versification, Inès réussit: oui; elle réussirait cent fois davantage si elle était bien écrite; elle serait au rang des pièces de Racine, dont le style est, sans contredit, le principal mérite.
¬†¬†¬†¬†Il n'y a de vraie r√©putation que celle qui est form√©e √† la longue par le suffrage unanime des connaisseurs s√©v√®res. Je ne parle ici que d'apr√®s eux; je ne critique aucun mot, aucune phrase, sans en rendre une raison √©vidente. Je me garde bien d'en user comme ces regrattiers insolents de la litt√©rature, ces faiseurs d'observations √† tant la feuille, qui usurpent le nom de journalistes; qui croient flatter la malignit√© du public en disant, Cela est ridicule, cela est pitoyable, sans rien discuter, sans rien prouver. Ils d√©bitent pour toute raison des injures, des sarcasmes, des calomnies. Ils tiennent bureau ouvert de m√©disance, au lieu d'ouvrir une √©cole o√Ļ l'on puisse s'instruire.
¬†¬†¬†¬†Celui qui dit librement son avis, sans outrage et sans raillerie am√®re; qui raisonne avec son lecteur; qui cherche s√©rieusement √† √©purer la langue et le go√Ľt, m√©rite au moins l'indulgence de ses concitoyens. Il y a plus de soixante ans que j'√©tudie l'art des vers, et peut-√™tre suis-je en droit de dire mon sentiment. Je dis donc qu'un vers, pour √™tre bon, doit √™tre semblable √† l'or, en avoir le poids, le titre, et le son: le poids, c'est la pens√©e; le titre, c'est la puret√© √©l√©gante du style; le son, c'est l'harmonie. Si l'une de ces trois qualit√©s manque, le vers ne vaut rien.
¬†¬†¬†¬†J'avance hardiment, sans crainte d'√™tre d√©menti par quiconque a du go√Ľt, qu'il y a plusieurs pi√®ces de Corneille o√Ļ l'on ne trouvera pas six vers irr√©pr√©hensibles de suite. Je mets de ce nombre Th√©odore, Don Sanche, Attila, B√©r√©nice, Ag√©silas; et je pourrais augmenter beaucoup cette liste. Je ne parle pas ainsi pour d√©priser le m√Ęle et puissant g√©nie de Corneille, mais pour faire voir combien la versification fran√ßaise est difficile, et plut√īt pour excuser ceux qui l'ont imit√© dans ses d√©fauts que pour les condamner. Si vous lisez le Cid, les Horaces, Cinna, Pomp√©e, Polyeucte, avec le m√™me esprit de critique, vous y trouverez souvent douze vers de suite, je ne dis pas seulement bien faits, mais admirables.
¬†¬†¬†¬†Tous les gens de lettres savent que lorsqu'on apporta au s√©v√®re Boileau la trag√©die de Rhadamiste, il n'en put achever la lecture, et qu'il jeta le livre √† la moiti√© du second acte. " Les Pradons, dit-il, dont nous nous sommes tant moqu√©s, √©taient des soleils en comparaison de ces gens-ci. " L'abb√© Fraguier et l'abb√© G√©doyn √©taient pr√©sents avec Le Verrier, qui lisait la pi√®ce. Je les entendis plus d'une fois raconter cette anecdote; et Racine le fils en fait mention dans la Vie de son p√®re. L'abb√© G√©doyn nous disait que ce qui les avait d'abord r√©volt√©s tous, √©tait l'obscurit√© de l'exposition faite en mauvais vers. En effet, disait-il, nous ne p√Ľmes jamais comprendre ces vers de Z√©nobie:
    A peine je touchais à mon troisième lustre,
    Lorsque tout fut conclu pour cet hymen illustre.
    Rhadamiste déjà s'en croyait assuré,
    Quand son père cruel, contre nous conjuré,
    Entra dans nos états suivi de Tyridate,
¬†¬†¬†¬†Qui br√Ľlait de s'unir au sang de Mithridate:
¬†¬†¬†¬†Et ce Parthe, indign√© qu'on lui rav√ģt ma foi,
    Sema partout l'horreur, le désordre, et l'effroi.
    Mithridate, accablé par son indigne frère,
    Fit tomber sur le fils les cruautés du père.
¬†¬†¬†¬†CR√ČBILLON, Rhadamiste et Z√©nobie, acte I, sc√®ne I.
¬†¬†¬†¬†Nous sent√ģmes tous, dit l'abb√© G√©doyn, que l'hymen illustre n'√©tait que pour rimer √† troisi√®me lustre: que le p√®re cruel contre nous conjur√©, et entrant dans nos √©tats suivi de Tyridate, qui br√Ľlait de s'unir au sang de Mithridate, √©tait inintelligible √† des auditeurs qui ne savaient encore ni qui √©tait ce Tyridate, ni qui √©tait ce Mithridate: que ce Parthe semant partout l'horreur, le d√©sordre, et l'effroi, sont des expressions vagues, rebattues, qui n'apprennent rien de positif: que les cruaut√©s du p√®re, tombant sur le fils, sont une √©quivoque; qu'on ne sait si c'est le p√®re qui poursuit le fils, ou si c'est Mithridate qui se venge sur le fils des cruaut√©s du p√®re.
    Le reste de l'exposition n'est guère plus clair. Ce défaut devait choquer étrangement Boileau et ses élèves, Boileau surtout qui avait dit dans sa Poétique:
    Je me ris d'un acteur, qui, lent à s'exprimer,
    De ce qu'il veut d'abord ne sait pas m'informer
    Et qui, débrouillant mal une pénible intrigue,
    D'un divertissement me fait une fatigue.
    BOILEAU, Art poétique, chant III, 29.
    L'abbé Gédoyn ajoutait que Boileau avait arraché la pièce des mains de Le Verrier, et l'avait jetée par terre à ces vers:
    Eh ! que sais-je, Hiéron ? furieux, incertain,
    Criminel sans penchant, vertueux sans dessein,
    Jouet infortuné de ma douleur extrême,
¬†¬†¬†¬†Dans l'√©tat o√Ļ je suis me connais-je moi-m√™me ?
    Mon coeur, de soins divers sans cesse combattu,
    Ennemi du forfait sans aimer la vertu, etc.
¬†¬†¬†¬†CR√ČBILLON, Rhadamiste et Z√©nobie, acte II, sc√®ne I.
    Ces antithèses, en effet, ne forment qu'un contre-sens inintelligible. Que signifie criminel sans penchant ? Il fallait au moins dire sans penchant au crime. Il fallait jouter contre ces beaux vers de Quinault:
    Le destin de Médée est d'être criminelle:
    Mais son coeur était fait pour aimer la vertu.
    Thésée, acte II, scène I.
    Vertueux sans dessein: sans quel dessein ? Est-ce sans dessein d'être vertueux ? Il est impossible de tirer de ces vers un sens raisonnable.
    Comment le même homme qui vient de dire qu'il est vertueux, quoique sans dessein, peut-il dire qu'il n'aime point la vertu ? Avouons que tout cela est un étrange galimatias, et que Boileau avait raison.
    Par un don de César je suis roi d'Arménie,
    Parce qu'il croit par moi détruire l'Ibérie.
¬†¬†¬†¬†CR√ČBILLON, Rhadamiste et Z√©nobie, acte II, sc√®ne I.
    Boileau avait dit:
    Fuyez des mauvais sons le concours odieux.
    BOILEAU, Art poétique, chant I, 110.
    Certes, ce vers: Parce qu'il croit par moi, devait révolter son oreille.
¬†¬†¬†¬†Le d√©go√Ľt et l'impatience de ce grand critique √©taient donc tr√®s excusables. Mais s'il avait entendu le reste de la pi√®ce, il y aurait trouv√© des beaut√©s, de l'int√©r√™t, du path√©tique, du neuf, et plusieurs vers dignes de Corneille.
¬†¬†¬†¬†Il est vrai que dans un ouvrage de longue haleine on doit pardonner √† quelques vers mal faits, √† quelques fautes contre la langue; mais en g√©n√©ral un style pur et ch√Ęti√© est absolument n√©cessaire. Ne nous lassons point de citer l'Art po√©tique; il est le code, non seulement des po√®tes, mais m√™me des prosateurs:
    Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme,
    Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme.
    Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin
    Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.
    BOILEAU, Art poétique, chant I, 159.
    On peut être sans doute très ennuyeux en écrivant bien; mais on l'est bien davantage en écrivant mal.
¬†¬†¬†¬†N'oublions pas de dire qu'un style froid, languissant, d√©cousu, sans gr√Ęces et sans force, d√©pourvu de g√©nie et de vari√©t√©, est encore pire que mille sol√©cismes. Voil√† pourquoi sur cent po√®tes il s'en trouve √† peine un qu'on puisse lire. Songez √† toutes les pi√®ces de vers dont nos mercures sont surcharg√©s depuis cent ans, et voyez si de dix mille il y en a deux dont on se souvienne. Nous avons environ quatre mille pi√®ces de th√©√Ętre: combien peu sont √©chapp√©es √† un √©ternel oubli !
    Est-il possible qu'après les vers de Racine, des barbares aient osé forger des vers tels que ceux-ci:
¬†¬†¬†¬†Le lac, o√Ļ vous avez cent barques toutes pr√™tes,
¬†¬†¬†¬†Lavant le pied des murs du palais o√Ļ vous √™tes,
    Vous peut faire aisément regagner Tézeuco
    Ses ports nous sont ouverts. D'ailleurs à Tabasco...
    Vous le savez, seigneur, l'ardeur était nouvelle,
    Et d'un premier butin l'espérance étant belle...
    Ne le bravons donc pas, risquons moins, et que Charle
¬†¬†¬†¬†En ma√ģtre d√©sormais se pr√©sente et lui parle. -
    Ce prêtre d'un grand deuil menace Tlascala,
    Est-ce assez ? Sa fureur n'en demeure pas là.
    Nous saurons les serrer. Mais dans un temps plus calme
    Le myrte ne se doit cueillir qu'après la palme.
¬†¬†¬†¬†... Il apprit que le tr√īne est l'autel √©minent
¬†¬†¬†¬†D'o√Ļ part du roi des rois l'oracle dominant.
    Que le sceptre est la verge, etc..
¬†¬†¬†¬†Est-ce sur le th√©√Ętre d'Iphig√©nie et de Ph√®dre, est-ce chez les Hurons, chez les Illinois, qu'on a fait ronfler ces vers et qu'on les a imprim√©s ?
    Il y a quelquefois des vers qui paraissent d'abord moins ridicules, mais qui le sont encore plus, pour peu qu'ils soient examinés par un sage critique.
CATILINA.
    Quoi ! madame, aux autels vous devancez l'aurore !
    Eh ! quel soin si pressant vous y conduit encore ?
    Qu'il m'est doux cependant de revoir vos beaux yeux,
    Et de pouvoir ici rassembler tous mes dieux !
TULLIE.
    Si ce sont là les dieux à qui tu sacrifies,
    Apprends qu'ils ont toujours abhorré les impies
    Et que si leur pouvoir égalait leur courroux,
    La foudre deviendrait le moindre de leurs coups.
CATILINA.
    Tullie, expliquez-moi ce que je viens d'entendre.
¬†¬†¬†¬†CR√ČBILLON, Catilina, acte I, sc√®ne III.
    Il a bien raison de demander à Tullie l'explication de tout ce galimatias.
    " Une femme qui devance l'aurore aux autels,
    Et qu'un soin pressant y conduit encore.
    Ses beaux yeux qui s'y rassemblent avec tous les dieux,
    Ces beaux yeux qui abhorrent les impies,
    Ces yeux dont la foudre deviendrait le moindre coup,
    Si leur pouvoir égalait le courroux de ces yeux, etc. "
    De telles tirades (et qui sont en très grand nombre) sont encore pires que le lac qui peut faire aisément regagner Tézeuco, et dont les ports sont ouverts d'ailleurs à Tabasco. Et que pouvons-nous dire d'un siècle qui a vu représenter des tragédies écrites tout entières dans ce style barbare ?
    Je le répète: je mets ces exemples sous les yeux, pour faire voir aux jeunes gens dans quels excès incroyables on peut tomber quand on se livre à la fureur de rimer sans demander conseil. Je dois exhorter les artistes à se nourrir du style de Racine et de Boileau, pour empêcher le siècle de tomber dans la plus ignominieuse barbarie.
    On dira, si l'on veut, que je suis jaloux des beaux yeux rassemblés avec les dieux, et dont la foudre est le moindre coup. Je répondrai que j'ai les mauvais vers en horreur, et que je suis en droit de le dire.
    Un abbé Trublet a imprimé qu'il ne pouvait lire un poème tout de suite. Hé ! M. l'abbé, que peut-on lire, que peut-on entendre, que peut-on faire longtemps et tout de suite ?

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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