APPARITION

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APPARITION
    Ce n'est point du tout une chose rare qu'une personne, vivement émue, voie ce qui n'est point. Une femme, en 1726, accusée à Londres d'être complice du meurtre de son mari, niait le fait; on lui présente l'habit du mort qu'on secoue devant elle; son imagination épouvantée lui fait voir son mari même; elle se jette à ses pieds, et veut les embrasser. Elle dit aux jurés qu'elle avait vu son mari.
    Il ne faut pas s'étonner que Théodoric ait vu dans la tête d'un poisson qu'on lui servait, celle de Symmaque qu'il avait assassiné, ou fait exécuter injustement (c'est la même chose).
¬†¬†¬†¬†Charles IX, apr√®s la Saint-Barth√©lemi, voyait des morts et du sang, non pas en songe, mais dans les convulsions d'un esprit troubl√©, qui cherchait en vain le sommeil. Son m√©decin et sa nourrice l'attest√®rent. Des visions fantastiques sont tr√®s fr√©quentes dans les fi√®vres chaudes. Ce n'est point s'imaginer voir, c'est voir en effet. Le fant√īme existe pour celui qui en a la perception. Si le don de la raison, accord√© √† la machine humaine, ne venait pas corriger ces illusions, toutes les imaginations √©chauff√©es seraient dans un transport presque continuel, et il serait impossible de les gu√©rir.
    C'est surtout dans cet état mitoyen entre la veille et le sommeil qu'un cerveau enflammé voit des objets imaginaires, et entend des sons que personne ne prononce. La frayeur, l'amour, la douleur, le remords, sont les peintres qui tracent les tableaux dans les imaginations bouleversées. L'oeil qui est ébranlé pendant la nuit par un coup vers le petit canthus, et qui voit jaillir des étincelles, n'est qu'une très faible image des inflammations de notre cerveau.
¬†¬†¬†¬†Aucun th√©ologien ne doute qu'√† ces causes naturelles la volont√© du Ma√ģtre de la nature n'ait joint quelquefois sa divine influence. L'ancien et le nouveau Testament en sont d'assez √©vidents t√©moignages. La Providence daigna employer ces apparitions, ces visions en faveur du peuple juif, qui √©tait alors son peuple ch√©ri.
¬†¬†¬†¬†Il se peut que dans la suite des temps quelques √Ęmes, pieuses √† la v√©rit√©, mais tromp√©es par leur enthousiasme, aient cru recevoir d'une communication intime avec Dieu ce qu'elles ne tenaient que de leur imagination enflamm√©e. C'est alors qu'on a besoin du conseil d'un honn√™te homme, et surtout d'un bon m√©decin.
    Les histoires des apparitions sont innombrables. On prétend que ce fut sur la foi d'une apparition que saint Théodore, au commencement du quatrième siècle, alla mettre le feu au temple d'Amasée, et le réduisit en cendre. Il est bien vraisemblable que Dieu ne lui avait pas ordonné cette action, qui en elle-même est si criminelle, dans laquelle plusieurs citoyens périrent, et qui exposait tous les chrétiens à une juste vengeance.
¬†¬†¬†¬†Que sainte Potamienne ait apparu √† saint Basilide, Dieu peut l'avoir permis; il n'en a rien r√©sult√© qui troubl√Ęt l'√Čtat. On ne niera pas que J√©sus-Christ ait pu appara√ģtre √† saint Victor: mais que saint Beno√ģt ait vu l'√Ęme de saint Germain de Capoue port√©e au ciel par des anges, et que deux moines aient vu celle de saint Beno√ģt marcher sur un tapis √©tendu depuis le ciel jusqu'au Mont-Cassin, cela est plus difficile √† croire.
¬†¬†¬†¬†On peut douter de m√™me, sans offenser notre auguste religion, que saint Eucher fut men√© par un ange en enfer, o√Ļ il vit l'√Ęme de Charles-Martel; et qu'un saint ermite d'Italie ait vu des diables qui encha√ģnaient l'√Ęme de Dagobert dans une barque, et lui donnaient cent coups de fouet: car apr√®s tout il ne serait pas ais√© d'expliquer nettement comment une √Ęme marche sur un tapis, comment on l'encha√ģne dans un bateau, et comment on la fouette.
    Mais il se peut très bien faire que des cervelles allumées aient eu de semblables visions; on en a mille exemples de siècle en siècle. Il faut être bien éclairé pour distinguer dans ce nombre prodigieux de visions celles qui viennent de Dieu même, et celles qui sont produites par la seule imagination.
    L'illustre Bossuet rapporte, dans l'Oraison funèbre de la princesse palatine , deux visions qui agirent puissamment sur cette princesse, et qui déterminèrent toute la conduite de ses dernières années. Il faut croire ces visions célestes, puisqu'elles sont regardées comme telles par le disert et savant évêque de Meaux, qui pénétra toutes les profondeurs de la théologie, et qui même entreprit de lever le voile dont l'Apocalypse est couvert.
    Il dit donc que la princesse palatine, après avoir prêté cent mille francs à la reine de Pologne sa soeur, vendu le duché de Réthelois un million, marié avantageusement ses filles, étant heureuse selon le monde, mais doutant malheureusement des vérités de la religion catholique, fut rappelée à la conviction et à l'amour de ces vérités ineffables par deux visions. La première fut un rêve, dans lequel un aveugle-né lui dit qu'il n'avait aucune idée de la lumière, et qu'il fallait en croire les autres sur les choses qu'on ne peut concevoir. La seconde fut un violent ébranlement des méninges et des fibres du cerveau dans un accès de fièvre. Elle vit une poule qui courait après un de ses poussins qu'un chien tenait dans sa gueule. La princesse palatine arrache le petit poulet au chien; une voix lui crie: " Rendez-lui son poulet; si vous le privez de son manger, il fera mauvaise garde. Non, s'écria la princesse, je ne le rendrai jamais. "
¬†¬†¬†¬†Ce poulet, c'√©tait l'√Ęme d'Anne de Gonzague, princesse palatine; la poule √©tait l'√Čglise; le chien √©tait le diable. Anne de Gonzague, qui ne devait jamais rendre le poulet au chien, √©tait la gr√Ęce efficace.
¬†¬†¬†¬†Bossuet pr√™chait cette oraison fun√®bre aux religieuses carm√©lites du faubourg Saint-Jacques √† Paris, devant toute la maison de Cond√©; il leur dit ces paroles remarquables: " √Čcoutez; et prenez garde surtout de n'√©couter pas avec m√©pris l'ordre des avertissements divins et la conduite de la gr√Ęce. "
¬†¬†¬†¬†Les lecteurs doivent donc lire cette histoire avec le m√™me respect que les auditeurs l'√©cout√®rent. Ces effets extraordinaires de la Providence sont comme les miracles des saints qu'on canonise. Ces miracles doivent √™tre attest√©s par des t√©moins irr√©prochables. Eh ! quel d√©posant plus l√©gal pourrions-nous avoir des apparitions et des visions de la princesse palatine que celui qui employa sa vie √† distinguer toujours la v√©rit√© de l'apparence ? Il combattit avec vigueur contre les religieuses de Port-Royal sur le formulaire; contre Paul Ferri, sur le cat√©chisme; contre le ministre Claude, sur les variations de l'√Čglise; contre le docteur Dupin, sur la Chine; contre le P. Simon, sur l'intelligence du texte sacr√©; contre le cardinal Sfondrate, sur la pr√©destination; contre le pape, sur les droits de l'√Čglise gallicane; contre l'archev√™que de Cambrai, sur l'amour pur et d√©sint√©ress√©. Il ne se laissait s√©duire, ni par les noms, ni par les titres, ni par la r√©putation, ni par la dialectique de ses adversaires. Il a rapport√© ce fait, il l'a donc cru. Croyons-le comme lui, malgr√© les railleries qu'on en a faites. Adorons les secrets de la Providence; mais d√©fions-nous des √©carts de l'imagination, que Malebranche appelait la folle du logis. Car les deux visions accord√©es √† la princesse palatine ne sont pas donn√©es √† tout le monde.
    Jésus-Christ apparut à sainte Catherine de Sienne; il l'épousa; il lui donna un anneau. Cette apparition mystique est respectable, puisqu'elle est attestée par Raimond de Capoue, général des dominicains, qui la confessait, et même par le pape Urbain VI. Mais elle est rejetée par le savant Fleury, auteur de l'Histoire ecclésiastique. Et une fille qui se vanterait aujourd'hui d'avoir contracté un tel mariage, pourrait avoir une place aux Petites-Maisons pour présent de noce.
¬†¬†¬†¬†L'apparition de la m√®re Ang√©lique, abbesse de Port-Royal, √† soeur Doroth√©e, est rapport√©e par un homme d'un tr√®s grand poids dans le parti qu'on nomme jans√©niste; c'est le sieur Dufoss√©, auteur des M√©moires de Pontis. La m√®re Ang√©lique, longtemps apr√®s sa mort, vint s'asseoir dans l'√©glise de Port-Royal √† son ancienne place, avec sa crosse √† la main. Elle commanda qu'on f√ģt venir soeur Doroth√©e, √† qui elle dit de terribles secrets. Mais le t√©moignage de ce Dufoss√© ne vaut pas celui de Raimond de Capoue et du pape Urbain VI, lesquels pourtant n'ont pas √©t√© recevables.
¬†¬†¬†¬†Celui qui vient d'√©crire ce petit morceau a lu ensuite les quatre volumes de l'abb√© Lenglet sur les apparitions , et ne croit pas devoir en rien prendre. Il est convaincu de toutes les apparitions av√©r√©es par l'√Čglise; mais il a quelques doutes sur les autres jusqu'√† ce qu'elles soient authentiquement reconnues. Les cordeliers et les jacobins, les jans√©nistes et les molinistes, ont eu leurs apparitions et leurs miracles.
    " Iliacos intra muros peccatur et extra. "
    HOR., l. I, ep. II.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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  • apparition ‚ÄĒ [ aparisj…ĒŐÉ ] n. f. ‚ÄĘ 1190; lat. eccl√©s. apparitio ¬ę apparition, √©piphanie ¬Ľ 1 ‚ô¶ Action d appara√ģtre, de se montrer aux yeux. ‚áí manifestation. L apparition d un ph√©nom√®ne. L apparition du jour. ‚áí naissance. Apparition d une com√®te. Apparition de… ‚Ķ   Encyclop√©die Universelle

  • apparition ‚ÄĒ apparition, phantasm, phantom, wraith, ghost, spirit, specter, shade, revenant mean a visible but immaterial appearance of a person or thing, especially a likeness of a dead person or of a person or thing that is not physically present.… ‚Ķ   New Dictionary of Synonyms

  • Apparition ‚ÄĒ Ap pa*ri tion, n. [F. apparition, L. apparitio, fr. apparere. See {Appear}.] 1. The act of becoming visible; appearance; visibility. Milton. [1913 Webster] The sudden apparition of the Spaniards. Prescott. [1913 Webster] The apparition of Lawyer… ‚Ķ   The Collaborative International Dictionary of English

  • apparition ‚ÄĒ APPARITION. s. f. Manifestation de quelque objet, qui √©tant invisible de lui m√®me, se rend visible. L Apparition de l Ange Gabriel √† la Sainte Vierge. L apparition des esprits, des spectres. [b]f‚ôõ/b] Il se dit aussi De la manifestation subite d… ‚Ķ   Dictionnaire de l'Acad√©mie Fran√ßaise 1798

  • apparition ‚ÄĒ Apparition. s. f. v. Manifestation de quelque objet qui estant invisible de luy mesme, se rend visible. Avoir une apparition. l apparition de l Ange Gabriel √† la sainte Vierge. l apparition des esprits, des spectres. veritable apparition. fausse… ‚Ķ   Dictionnaire de l'Acad√©mie fran√ßaise

  • Apparition ‚ÄĒ (von lateinisch apperare erscheinen , oder apperatio Amtsdiener ) steht f√ľr: Apparition (Biologie), die Erscheinungsform von Tumoren L¬īApparition d¬īEglise √©ternelle, ein Orgelst√ľck (1932) von Olivier Messiaen Das Erscheinen eines Sterns Eine… ‚Ķ   Deutsch Wikipedia

  • apparition ‚ÄĒ (n.) c.1500, unclosing (of Heaven), from Anglo Fr. aparicion, O.Fr. apparition, aparoison (15c.), used in reference to the Epiphany (revealing of Christ child to the Wise Men), from L.L. apparitionem (nom. apparitio) an appearance, also… ‚Ķ   Etymology dictionary

  • apparition ‚ÄĒ [apőĄ…ô rish‚Ä≤…ôn] n. [ME apparicioun < OFr apparition < ML apparitio, epiphany, appearance (in L, attendance, service) < apparere, APPEAR] 1. anything that appears unexpectedly or in an extraordinary way; esp., a strange figure appearing… ‚Ķ   English World dictionary

  • Apparitń≠on ‚ÄĒ (v. lat.), Erscheinung ‚Ķ   Pierer's Universal-Lexikon

  • Apparition ‚ÄĒ (lat.), das Sichtbarwerden (von Gestirnen); Erscheinung; Gespenst ‚Ķ   Meyers Gro√ües Konversations-Lexikon

  • Apparition ‚ÄĒ (lat.), die (bes. au√üerordentliche) Erscheinung; das Sichtbarwerden (eines Sterns) ‚Ķ   Kleines Konversations-Lexikon


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