TOL√ČRANCE

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TOL√ČRANCE
SECTION PREMI√ąRE.
¬†¬†¬†¬†J'ai vu dans les histoires tant d'horribles exemples du fanatisme, depuis les divisions des athanasiens et des ariens jusqu'√† l'assassinat de Henri-le-Grand et au massacre des C√©vennes; j'ai vu de mes yeux tant de calamit√©s publiques et particuli√®res caus√©es par cette fureur de parti, et par cette rage d'enthousiasme, depuis la tyrannie du j√©suite Le Tellier jusqu'√† la d√©mence des convulsionnaires et des billets de confession, que je me suis demand√© souvent √† moi-m√™me: La tol√©rance serait-elle un aussi grand mal que l'intol√©rance ? et la libert√© de conscience est-elle un fl√©au aussi barbare que les b√Ľchers de l'inquisition ?
¬†¬†¬†¬†C'est √† regret que je parle des Juifs: cette nation est, √† bien des √©gards, la plus d√©testable qui ait jamais souill√© la terre. Mais tout absurde et atroce qu'elle √©tait, la secte des saduc√©ens fut paisible et honor√©e, quoiqu'elle ne cr√Ľt point l'immortalit√© de l'√Ęme, pendant que les pharisiens la croyaient. La secte d'√Čpicure ne fut jamais pers√©cut√©e chez les Grecs. Quant √† la mort injuste de Socrate, je n'en ai jamais pu trouver le motif que dans la haine des p√©dants. Il avoue lui-m√™me qu'il avait pass√© sa vie √† leur montrer qu'ils √©taient des gens absurdes; il offensa leur amour-propre; ils se veng√®rent par la cigu√ę. Les Ath√©niens lui demand√®rent pardon apr√®s l'avoir empoisonn√©, et lui √©rig√®rent une chapelle. C'est un fait unique qui n'a aucun rapport avec l'intol√©rance.
¬†¬†¬†¬†Quand les Romains furent ma√ģtres de la plus belle partie du monde, on sait qu'ils en tol√©r√®rent toutes les religions, s'ils ne les admirent pas; et il me para√ģt d√©montr√© que c'est √† la faveur de cette tol√©rance que le christianisme s'√©tablit, car les premiers chr√©tiens √©taient presque tous Juifs. Les Juifs avaient, comme aujourd'hui, des synagogues √† Rome et dans la plupart des villes commer√ßantes. Les chr√©tiens tir√©s de leur corps profit√®rent d'abord de la libert√© dont les Juifs jouissaient.
    Je n'examine pas ici les causes des persécutions qu'ils souffrirent ensuite: il suffit de se souvenir que si de tant de religions les Romains n'en ont enfin voulu proscrire qu'une seule, ils n'étaient pas certainement persécuteurs.
¬†¬†¬†¬†Il faut avouer, au contraire, que parmi nous toute √Čglise a voulu exterminer toute √Čglise d'une opinion contraire √† la sienne. Le sang a coul√© longtemps pour des arguments th√©ologiques; et la tol√©rance seule a pu √©tancher le sang qui coulait d'un bout de l'Europe √† l'autre.
SECTION II.
    Qu'est-ce que la tolérance ? c'est l'apanage de l'humanité. Nous sommes tous pétris de faiblesses et d'erreurs; pardonnons-nous réciproquement nos sottises, c'est la première loi de la nature.
¬†¬†¬†¬†Qu'√† la bourse d'Amsterdam, de Londres, ou de Surate ou de Bassora, le gu√®bre, le banian, le juif, le mahom√©tan, le d√©icole chinois, le bramin, le chr√©tien grec, le chr√©tien romain, le chr√©tien protestant, le chr√©tien quaker, trafiquent ensemble, ils ne l√®veront pas le poignard les uns sur les autres pour gagner des √Ęmes √† leur religion. Pourquoi donc nous sommes-nous √©gorg√©s presque sans interruption depuis le premier concile de Nic√©e ?
¬†¬†¬†¬†Constantin commen√ßa par donner un √©dit qui permettait toutes les religions; il finit par pers√©cuter. Avant lui on ne s'√©leva contre les chr√©tiens que parce qu'ils commen√ßaient √† faire un parti dans l'√Čtat. Les Romains permettaient tous les cultes, jusqu'√† celui des Juifs, jusqu'√† celui des √Čgyptiens, pour lesquels ils avaient tant de m√©pris. Pourquoi Rome tol√©rait-elle ces cultes ? C'est que ni les √Čgyptiens, ni m√™me les Juifs ne cherchaient √† exterminer l'ancienne religion de l'empire, ne couraient point la terre et les mers pour faire des pros√©lytes; ils ne songeaient qu'√† gagner de l'argent: mais il est incontestable que les chr√©tiens voulaient que leur religion f√Ľt la dominante. Les Juifs ne voulaient pas que la statue de Jupiter f√Ľt √† J√©rusalem; mais les chr√©tiens ne voulaient pas qu'elle f√Ľt au Capitole. Saint Thomas a la bonne foi d'avouer que si les chr√©tiens ne d√©tr√īn√®rent pas les empereurs, c'est qu'ils ne le pouvaient pas. Leur opinion √©tait que toute la terre doit √™tre chr√©tienne. Ils √©taient donc n√©cessairement ennemis de toute la terre, jusqu'√† ce qu'elle f√Ľt convertie.
    Ils étaient entre eux ennemis les uns des autres sur tous les points de leur controverse. Faut-il d'abord regarder Jésus-Christ comme Dieu, ceux qui le nient sont anathématisés sous le nom d'ébionites, qui anathématisent les adorateurs de Jésus.
¬†¬†¬†¬†Quelques uns d'entre eux veulent-ils que tous les biens soient communs, comme on pr√©tend qu'ils l'√©taient du temps des ap√ītres, leurs adversaires les appellent nicola√Įtes, et les accusent des crimes les plus inf√Ęmes. D'autres pr√©tendent-ils √† une d√©votion mystique, on les appelle gnostiques, et on s'√©l√®ve contre eux avec fureur. Marcion dispute-t-il sur la Trinit√©, on le traite d'idol√Ętre.
¬†¬†¬†¬†Tertullien, Prax√©as, Orig√®ne, Novat, Novatien, Sabellius, Donat, sont tous pers√©cut√©s par leurs fr√®res avant Constantin; et √† peine Constantin a-t-il fait r√©gner la religion chr√©tienne, que les athanasiens et les eus√©biens se d√©chirent: et depuis ce temps l'√Čglise chr√©tienne est inond√©e de sang jusqu'√† nos jours.
¬†¬†¬†¬†Le peuple juif √©tait, je l'avoue, un peuple bien barbare. Il √©gorgeait sans piti√© tous les habitants d'un malheureux petit pays sur lequel il n'avait pas plus de droit qu'il n'en a sur Paris et sur Londres. Cependant quand Naaman est gu√©ri de sa l√®pre pour s'√™tre plong√© sept fois dans le Jourdain; quand, pour t√©moigner sa gratitude √† √Člis√©e, qui lui a enseign√© ce secret, il lui dit qu'il adorera le dieu des Juifs par reconnaissance, il se r√©serve la libert√© d'adorer aussi le dieu de son roi; il en demande permission √† √Člis√©e, et le proph√®te n'h√©site pas √† la lui donner. Les Juifs adoraient leur Dieu; mais ils n'√©taient jamais √©tonn√©s que chaque peuple e√Ľt le sien. Ils trouvaient bon que Chamos e√Ľt donn√© un certain district aux Moabites, pourvu que leur dieu leur en donn√Ęt aussi un. Jacob n'h√©sita pas √† √©pouser les filles d'un idol√Ętre. Laban avait son dieu, comme Jacob avait le sien. Voil√† des exemples de tol√©rance chez le peuple le plus intol√©rant et le plus cruel de toute l'antiquit√©: nous l'avons imit√© dans ses fureurs absurdes, et non dans son indulgence.
¬†¬†¬†¬†Il est clair que tout particulier qui pers√©cute un homme, son fr√®re, parce qu'il n'est pas de son opinion, est un monstre; cela ne souffre pas de difficult√©: mais le gouvernement, mais les magistrats, mais les princes, comment en useront-ils envers ceux qui ont un autre culte que le leur ? Si ce sont des √©trangers puissants, il est certain qu'un prince fera alliance avec eux. Fran√ßois 1er tr√®s chr√©tien s'unira avec les musulmans contre Charles-Quint tr√®s catholique. Fran√ßois 1er donnera de l'argent aux luth√©riens d'Allemagne pour les soutenir dans leur r√©volte contre l'empereur; mais il commencera, selon l'usage, par faire br√Ľler les luth√©riens chez lui. Il les paie en Saxe par politique; il les br√Ľle par politique √† Paris. Mais qu'arrivera-t-il ? Les pers√©cutions font des pros√©lytes; bient√īt la France sera pleine de nouveaux protestants: d'abord ils se laisseront pendre, et puis ils pendront √† leur tour. Il y aura des guerres civiles, puis viendra la Saint-Barth√©lemi; et ce coin du monde sera pire que tout ce que les anciens et les modernes ont jamais dit de l'enfer.
    Insensés, qui n'avez jamais pu rendre un culte pur au Dieu qui vous a faits ! malheureux, que l'exemple des noachides, des lettrés chinois, des parsis et de tous les sages, n'a jamais pu conduire ! monstres, qui avez besoin de superstitions comme le gésier des corbeaux a besoin de charognes ! on vous l'a déjà dit , et on n'a autre chose à vous dire; si vous avez deux religions chez vous, elles se couperont la gorge; si vous en avez trente, elles vivront en paix. Voyez le grand-turc, il gouverne des guèbres, des banians, des chrétiens grecs, des nestoriens, des romains. Le premier qui veut exciter du tumulte est empalé; et tout le monde est tranquille.
SECTION III.
    De toutes les religions, la chrétienne est sans doute celle qui doit inspirer le plus de tolérance, quoique jusqu'ici les chrétiens aient été les plus intolérants de tous les hommes.
¬†¬†¬†¬†J√©sus ayant daign√© na√ģtre dans la pauvret√© et dans la bassesse, ainsi que ses fr√®res, ne daigna jamais pratiquer l'art d'√©crire. Les Juifs avaient une loi √©crite avec le plus grand d√©tail, et nous n'avons pas une seule ligne de la main de J√©sus. Les ap√ītres se divis√®rent sur plusieurs points. Saint Pierre et saint Barnab√© mangeaient des viandes d√©fendues avec les nouveaux chr√©tiens √©trangers, et s'en abstenaient avec les chr√©tiens juifs. Saint Paul lui reprochait cette conduite, et ce m√™me saint Paul pharisien, disciple du pharisien Gamaliel, ce m√™me saint Paul qui avait pers√©cut√© les chr√©tiens avec fureur, et qui, ayant rompu avec Gamaliel, se fit chr√©tien lui-m√™me, alla pourtant ensuite sacrifier dans le temple de J√©rusalem, dans le temps de son apostolat. Il observa publiquement pendant huit jours toutes les c√©r√©monies de la loi juda√Įque, √† laquelle il avait renonc√©; il y ajouta m√™me des d√©votions, des purifications qui √©taient la surabondance; il juda√Įsa enti√®rement. Le plus grand ap√ītre des chr√©tiens fit pendant huit jours les m√™mes choses pour lesquelles on condamne les hommes au b√Ľcher chez une grande partie des peuples chr√©tiens.
¬†¬†¬†¬†Theudas, Judas, s'√©taient dits messies avant J√©sus. Dosith√©e, Simon, M√©nandre, se dirent messies apr√®s J√©sus. Il y eut d√®s le premier si√®cle de l'√Čglise, et avant m√™me que le nom de chr√©tien f√Ľt connu, une vingtaine de sectes dans la Jud√©e.
¬†¬†¬†¬†Les gnostiques contemplatifs, les dosith√©ens, les c√©rinthiens, existaient avant que les disciples de J√©sus eussent pris le nom de chr√©tiens. Il y eut bient√īt trente √Čvangiles, dont chacun appartenait √† une soci√©t√© diff√©rente; et d√®s la fin du premier si√®cle on peut compter trente sectes de chr√©tiens dans l'Asie-Mineure, dans la Syrie, dans Alexandrie, et m√™me dans Rome.
¬†¬†¬†¬†Toutes ces sectes, m√©pris√©es du gouvernement romain, et cach√©es dans leur obscurit√©, se pers√©cutaient cependant les unes les autres dans les souterrains o√Ļ elles rampaient; c'est-√†-dire elles se disaient des injures; c'est tout ce qu'elles pouvaient faire dans leur abjection: elles n'√©taient presque toutes compos√©es que de gens de la lie du peuple.
¬†¬†¬†¬†Lorsque enfin quelques chr√©tiens eurent embrass√© les dogmes de Platon, et m√™l√© un peu de philosophie √† leur religion qu'ils s√©par√®rent de la juive, ils devinrent insensiblement plus consid√©rables, mais toujours divis√©s en plusieurs sectes, sans que jamais il y ait eu un seul temps o√Ļ l'√Čglise chr√©tienne ait √©t√© r√©unie. Elle a pris sa naissance au milieu des divisions des Juifs, des samaritains, des pharisiens, des saduc√©ens, des ess√©niens, des juda√Įtes, des disciples de Jean, des th√©rapeutes. Elle a √©t√© divis√©e dans son berceau, elle l'a √©t√© dans les pers√©cutions m√™mes qu'elle essuya quelquefois sous les premiers empereurs. Souvent le martyr √©tait regard√© comme un apostat par ses fr√®res, et le chr√©tien carpocratien expirait sous le glaive des bourreaux romains, excommuni√© par le chr√©tien √©bionite, lequel √©bionite √©tait anath√©matis√© par le sabellien.
    Cette horrible discorde, qui dure depuis tant de siècles, est une leçon bien frappante que nous devons mutuellement nous pardonner nos erreurs; la discorde est le grand mal du genre humain, et la tolérance en est le seul remède.
    Il n'y a personne qui ne convienne de cette vérité, soit qu'il médite de sang froid dans son cabinet, soit qu'il examine paisiblement la vérité avec ses amis. Pourquoi donc les mêmes hommes qui admettent en particulier l'indulgence, la bienfaisance, la justice, s'élèvent-ils en public avec tant de fureur contre ces vertus ? Pourquoi ? c'est que leur intérêt est leur dieu, c'est qu'ils sacrifient tout à ce monstre qu'ils adorent.
¬†¬†¬†¬†Je poss√®de une dignit√© et une puissance que l'ignorance et la cr√©dulit√© ont fond√©e; je marche sur les t√™tes des hommes prostern√©s √† mes pieds: s'ils se rel√®vent et me regardent en face, je suis perdu; il faut donc les tenir attach√©s √† la terre avec des cha√ģnes de fer.
¬†¬†¬†¬†Ainsi ont raisonn√© des hommes que des si√®cles de fanatisme ont rendus puissants. Ils ont d'autres puissants sous eux, et ceux-ci en ont d'autres encore, qui tous s'enrichissent des d√©pouilles du pauvre, s'engraissent de son sang, et rient de son imb√©cillit√©. Ils d√©testent tous la tol√©rance comme des partisans enrichis aux d√©pens du public craignent de rendre leurs comptes, et comme des tyrans redoutent le mot de libert√©. Pour comble, enfin, ils soudoient des fanatiques qui crient √† haute voix: Respectez les absurdit√©s de mon ma√ģtre, tremblez, payez, et taisez-vous.
¬†¬†¬†¬†C'est ainsi qu'on en usa longtemps dans une grande partie de la terre; mais aujourd'hui que tant de sectes se balancent par leur pouvoir, quel parti prendre avec elles ? Toute secte, comme on sait, est un titre d'erreur; il n'y a point de secte de g√©om√®tres, d'alg√©bristes, d'arithm√©ticiens, parce que toutes les propositions de g√©om√©trie, d'alg√®bre, d'arithm√©tique, sont vraies. Dans toutes les autres sciences on peut se tromper. Quel th√©ologien thomiste ou scotiste oserait dire s√©rieusement qu'il est s√Ľr de son fait ?
¬†¬†¬†¬†S'il est une secte qui rappelle les temps des premiers chr√©tiens, c'est sans contredit celle des quakers. Rien ne ressemble plus aux ap√ītres. Les ap√ītres recevaient l'esprit, et les quakers re√ßoivent l'esprit. Les ap√ītres et les disciples parlaient trois ou quatre √† la fois dans l'assembl√©e au troisi√®me √©tage, les quakers en font autant au rez-de-chauss√©e. Il √©tait permis, selon saint Paul, aux femmes de pr√™cher, et selon le m√™me saint Paul il leur √©tait d√©fendu; les quakeresses pr√™chent en vertu de la premi√®re permission.
¬†¬†¬†¬†Les ap√ītres et les disciples juraient par oui et par non, les quakers ne jurent pas autrement.
¬†¬†¬†¬†Point de dignit√©, point de parure diff√©rente parmi les disciples et les ap√ītres; les quakers ont des manches sans boutons, et sont tous v√™tus de la m√™me mani√®re.
¬†¬†¬†¬†J√©sus-Christ ne baptisa aucun de ses ap√ītres; les quakers ne sont point baptis√©s.
    Il serait aisé de pousser plus loin le parallèle, il serait encore plus aisé de faire voir combien la religion chrétienne d'aujourd'hui diffère de la religion que Jésus a pratiquée. Jésus était juif, et nous ne sommes point juifs. Jésus s'abstenait de porc parce qu'il est immonde, et du lapin parce qu'il rumine et qu'il n'a point le pied fendu; nous mangeons hardiment du porc parce qu'il n'est point pour nous immonde, et nous mangeons du lapin qui a le pied fendu, et qui ne rumine pas.
    Jésus était circoncis, et nous gardons notre prépuce. Jésus mangeait l'agneau pascal avec des laitues, il célébrait la fête des tabernacles, et nous n'en faisons rien. Il observait le sabbat, et nous l'avons changé; il sacrifiait, et nous ne sacrifions point.
¬†¬†¬†¬†J√©sus cacha toujours le myst√®re de son incarnation et de sa dignit√©; il ne dit point qu'il √©tait √©gal √† Dieu. Saint Paul dit express√©ment dans son √Čp√ģtre aux H√©breux que Dieu a cr√©√© J√©sus inf√©rieur aux anges; et, malgr√© toutes les paroles de saint Paul, J√©sus a √©t√© reconnu Dieu au concile de Nic√©e.
¬†¬†¬†¬†J√©sus n'a donn√© au pape ni la marche d'Anc√īne, ni le duch√© de Spolette; et cependant le pape les poss√®de de droit divin.
    Jésus n'a point fait un sacrement du mariage ni du diaconat; et chez nous le diaconat et le mariage sont des sacrements.
    Si l'on veut bien y faire attention, la religion catholique, apostolique et romaine est, dans toutes ses cérémonies et dans tous ses dogmes, l'opposé de la religion de Jésus.
¬†¬†¬†¬†Mais quoi ! faudra-t-il que nous juda√Įsions tous parce que J√©sus a juda√Įs√© toute sa vie ?
¬†¬†¬†¬†S'il √©tait permis de raisonner cons√©quemment en fait de religion, il est clair que nous devrions tous nous faire juifs, puisque J√©sus-Christ notre sauveur est n√© juif, a v√©cu juif, est mort juif, et qu'il a dit express√©ment qu'il accomplissait, qu'il remplissait la religion juive. Mais il est plus clair encore que nous devons nous tol√©rer mutuellement, parce que nous sommes tous faibles, incons√©quents, sujets √† la mutabilit√©, √† l'erreur: un roseau couch√© par le vent dans la fange dira-t-il au roseau voisin couch√© dans un sens contraire: " Rampe √† ma fa√ßon, mis√©rable, ou je pr√©senterai requ√™te pour qu'on t'arrache et qu'on te br√Ľle ? "
SECTION IV.
    Mes amis, quand nous avons prêché la tolérance en prose, en vers, dans quelques chaires, et dans toutes nos sociétés; quand nous avons fait retentir ces véritables voix humaines dans les orgues de nos églises, nous avons servi la nature, nous avons rétabli l'humanité dans ses droits; et il n'y a pas aujourd'hui un ex-jésuite, ou un ex-janséniste, qui ose dire, Je suis intolérant.
    Il y aura toujours des barbares et des fourbes qui fomenteront l'intolérance; mais ils ne l'avoueront pas; et c'est avoir gagné beaucoup.
    Souvenons-nous toujours, mes amis, répétons (car il faut répéter de peur qu'on n'oublie), répétons les paroles de l'évêque de Soissons, non pas Languet, mais Fitzjames-Stuart, dans son mandement de 1757: " Nous devons regarder les Turcs comme nos frères. "
    Songeons que dans toute l'Amérique anglaise, ce qui fait à peu près le quart du monde connu, la liberté entière de conscience est établie; et pourvu qu'on y croie un Dieu, toute religion est bien reçue, moyennant quoi le commerce fleurit et la population augmente.
    Réfléchissons toujours que la première loi de l'empire de Russie, plus grand que l'empire romain, est la tolérance de toute secte.
¬†¬†¬†¬†L'empire turc et le persan us√®rent toujours de la m√™me indulgence. Mahomet II, en prenant Constantinople, ne for√ßa point les Grecs √† quitter leur religion, quoiqu'il les regard√Ęt comme des idol√Ętres. Chaque p√®re de famille grec en fut quitte pour cinq ou six √©cus par an. On leur conserva plusieurs pr√©bendes et plusieurs √©v√™ch√©s; et m√™me encore aujourd'hui le sultan turc fait des chanoines et des √©v√™ques, sans que le pape ait jamais fait un iman ou un mollah.
    Mes amis, il n'y a que quelques moines, et quelques protestants aussi sots et aussi barbares que ces moines, qui soient encore intolérants.
¬†¬†¬†¬†Nous avons √©t√© si infect√©s de cette fureur, que dans nos voyages de long cours nous l'avons port√©e √† la Chine, au Tonquin, au Japon. Nous avons empest√© ces beaux climats. Les plus indulgents des hommes ont appris de nous √† √™tre les plus inflexibles. Nous leur avons dit d'abord pour prix de leur bon accueil: Sachez que nous sommes sur la terre les seuls qui aient raison, et que nous devons √™tre partout les ma√ģtres. Alors on nous a chass√©s pour jamais; il en a co√Ľt√© des flots de sang: cette le√ßon a d√Ľ nous corriger.
SECTION V.
¬†¬†¬†¬†L'auteur de l'article pr√©c√©dent est un bonhomme qui voulait souper avec un quaker, un anabaptiste, un socinien, un musulman, etc. Je veux pousser plus loin l'honn√™tet√©, je dirai √† mon fr√®re le Turc: Mangeons ensemble une bonne poule au riz en invoquant Allah; ta religion me para√ģt tr√®s respectable, tu n'adores qu'un Dieu, tu es oblig√© de donner en aum√īnes tous les ans le denier quarante de ton revenu, et de te r√©concilier avec tes ennemis le jour du bairam. Nos bigots qui calomnient la terre ont dit mille fois que ta religion n'a r√©ussi que parce qu'elle est toute sensuelle. Ils en ont menti, les pauvres gens; ta religion est tr√®s aust√®re, elle ordonne la pri√®re cinq fois par jour, elle impose le je√Ľne le plus rigoureux, elle te d√©fend le vin et les liqueurs que nos directeurs savourent; et si elle ne permet que quatre femmes √† ceux qui peuvent les nourrir (ce qui est bien rare), elle condamne par cette contrainte l'incontinence juive qui permettait dix-huit femmes √† l'homicide David, et sept cents √† Salomon, l'assassin de son fr√®re, sans compter les concubines.
    Je dirai à mon frère le Chinois: Soupons ensemble sans cérémonies, car je n'aime pas les simagrées; mais j'aime ta loi, la plus sage de toutes, et peut-être la plus ancienne. J'en dirai à peu près autant à mon frère l'Indien.
¬†¬†¬†¬†Mais que dirai-je √† mon fr√®re le Juif ? lui donnerai-je √† souper ? Oui, pourvu que pendant le repas l'√Ęne de Balaam ne s'avise pas de braire; qu'√Čz√©chiel ne m√™le pas son d√©jeuner avec notre souper; qu'un poisson ne vienne pas avaler quelqu'un des convives, et le garder trois jours dans son ventre; qu'un serpent ne se m√™le pas de la conversation pour s√©duire ma femme; qu'un proph√®te ne s'avise pas de coucher avec elle apr√®s souper, comme fit le bonhomme Os√©e, pour quinze francs et un boisseau d'orge; surtout qu'aucun Juif ne fasse le tour de ma maison en sonnant de la trompette, ne fasse tomber les murs, et ne m'√©gorge, moi, mon p√®re, ma m√®re, ma femme, mes enfants, mon chat, et mon chien, selon l'ancien usage des Juifs. Allons, mes amis, la paix; disons notre benedicite.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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