TAXE

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TAXE
¬†¬†¬†¬†Le pape Pie II, dans une √©p√ģtre √† Jean Peregal , avoue que la cour romaine ne donne rien sans argent; l'imposition m√™me des mains et les dons du Saint-Esprit s'y vendent, et la r√©mission des p√©ch√©s ne s'y accorde qu'aux riches.
¬†¬†¬†¬†Avant lui, saint Antonin, archev√™que de Florence , avait observ√© que du temps de Boniface IX, qui mourut l'an 1404, la cour romaine √©tait si inf√Ęme par la tache de simonie, que les b√©n√©fices s'y conf√©raient moins au m√©rite qu'√† ceux qui apportaient beaucoup d'argent. Il ajoute que ce pape remplit l'univers d'indulgences pl√©ni√®res, de sorte que les petites √©glises, dans leurs jours de f√™tes, les obtenaient √† un prix modique.
    Théodoric de Niem , secrétaire de ce pontife, nous apprend en effet que Boniface envoya des quêteurs en divers royaumes pour vendre l'indulgence à ceux qui leur offraient autant d'argent qu'ils en auraient dépensé en chemin s'ils eussent fait pour cela le voyage de Rome; de sorte qu'ils remettaient tous les péchés, même sans pénitence, à ceux qui se confessaient, et les dispensaient, moyennant de l'argent, de toutes sortes d'irrégularités, disant qu'ils avaient sur cela toute la puissance que le Christ avait accordée à Pierre de lier et de délier sur la terre.
    Et ce qui est plus singulier encore, le prix de chaque crime est taxé dans un ouvrage latin imprimé à Rome par ordre de Léon X, le 18 novembre 1514, chez Marcel Silber, dans le champ de Flore, sous le titre de Taxes de la sacrée chancellerie et de la sacrée pénitencerie apostolique.
¬†¬†¬†¬†Entre plusieurs autres √©ditions de ce livre, faites en diff√©rents pays, celle in-4¬į de Paris, de l'an 1520, chez Toussaint Denis, rue Saint-Jacques, √† la Croix de bois, pr√®s Saint-Yves, avec privil√®ge du roi pour trois ans, porte au frontispice les armes de France et celles de la maison de M√©dicis, de laquelle √©tait L√©on X. Voil√† ce qui aura tromp√© l'auteur du Tableau des papes , qui attribue √† L√©on X l'√©tablissement de ces taxes, quoique Polydore Virgile et le cardinal d'Ossat s'accordent √† placer l'invention de la taxe de la chancellerie sous Jean XXII, vers l'an 1320, et le commencement de celle de la p√©nitencerie, seize ans plus tard, sous Beno√ģt XII.
    Pour nous faire une idée de ces taxes, copions ici quelques articles du chapitre des absolutions.
¬†¬†¬†¬†L'absolution pour celui qui a connu charnellement sa m√®re, sa soeur, etc., co√Ľte cinq gros.
    L'absolution pour celui qui a défloré une vierge, six gros.
    L'absolution pour celui qui a révélé la confession d'un autre, sept gros.
¬†¬†¬†¬†L'absolution pour celui qui a tu√© son p√®re, sa m√®re, etc., cinq gros; et ainsi des autres p√©ch√©s, comme nous verrons bient√īt: mais √† la fin du livre les prix sont √©valu√©s par ducats.
    Il y est aussi parlé d'une sorte de lettres appelées confessionnales, par lesquelles le pape permet de choisir, à l'article de la mort, un confesseur qui donne plein pardon de tout péché: aussi ces lettres ne s'accordent qu'aux princes, et même avec grande difficulté. Ce détail se trouve page 32 de l'édition de Paris.
    La cour de Rome, dans la suite, eut honte de ce livre, qu'elle supprima tant qu'il lui fut possible; elle l'a même fait insérer dans l'indice expurgatoire du concile de Trente, sur la fausse supposition que les hérétiques l'ont corrompu.
¬†¬†¬†¬†Il est vrai qu'Antoine Dupinet, gentilhomme franc-comtois, en fit imprimer √† Lyon, en 1564, un extrait in-8¬į, dont voici le titre: Taxes des parties casuelles de la boutique du pape, en latin et en fran√ßais, avec annotations prinses des d√©crets, conciles, et canons tant vieux que modernes, pour la v√©rification de la discipline anciennement observ√©e en l'√Čglise; par A. D. P. Mais quoiqu'il n'avertisse point que son ouvrage n'est qu'un abr√©g√© de l'autre, bien loin de corrompre son original, il en retranche au contraire quelques traits odieux, tels que celui qui se lit page 23, ligne 9 d'en bas, dans l'√©dition de Paris; le voici: " Et remarquez soigneusement que ces sortes de gr√Ęces et de dispenses ne s'accordent point aux pauvres, parce que, n'ayant pas de quoi, ils ne peuvent √™tre consol√©s. "
    Il est vrai encore que Dupinet évalue ces taxes par tournois, ducats, et carlins; mais comme il observe, page 42, que les carlins et les gros sont de la même valeur, en substituant à la taxe de cinq, six, sept gros, etc., qui est dans son original, celle d'un nombre égal de carlins, ce n'est point le falsifier. En voici la preuve dans les quatre articles déjà cités de l'original.
¬†¬†¬†¬†L'absolution, dit Dupinet, pour celui qui conna√ģt charnellement sa m√®re, sa soeur, ou quelque autre parente ou alli√©e, ou sa comm√®re de bapt√™me, est tax√©e √† cinq carlins.
    L'absolution pour celui qui dépucelle une jeune fille est taxée à six carlins.
    L'absolution pour celui qui révèle la confession de quelque pénitent est taxée à sept carlins.
¬†¬†¬†¬†L'absolution pour celui qui a tu√© son p√®re, sa m√®re, son fr√®re, sa soeur, sa femme, ou quelque autre parent ou alli√©, la√Įque n√©anmoins, est tax√©e √† cinq carlins: car si le mort √©tait eccl√©siastique, l'homicide serait oblig√© de visiter les saints lieux.
    Rapportons-en quelques autres.
¬†¬†¬†¬†L'absolution, continue Dupinet, pour quelque acte de paillardise que ce soit, commis par un clerc, f√Ľt-ce avec une religieuse dans le clo√ģtre ou dehors, ou avec ses parentes et alli√©es, ou avec sa fille spirituelle (sa filleule), ou avec quelques autres femmes que ce soit, co√Ľte trente-six tournois, trois ducats.
    L'absolution pour un prêtre qui tient une concubine, vingt-un tournois, cinq ducats, six carlins.
¬†¬†¬†¬†L'absolution d'un la√Įque pour toutes sortes de p√©ch√©s de la chair se donne au for de la conscience pour six tournois, deux ducats.
¬†¬†¬†¬†L'absolution d'un la√Įque pour crime d'adult√®re, donn√©e au for de la conscience, co√Ľte quatre tournois; et s'il y a adult√®re et inceste, il faut payer par t√™te six tournois. Si outre ces crimes on demande l'absolution du p√©ch√© contre nature ou de la bestialit√©, il faut quatre-vingt-dix tournois, douze ducats et six carlins; mais si on demande seulement l'absolution du crime contre nature ou de la bestialit√©, il n'en co√Ľtera que trente-six tournois et neuf ducats.
    La femme qui aura pris un breuvage pour se faire avorter, ou le père qui le lui aura fait prendre, paiera quatre tournois, un ducat, et huit carlins; et si c'est un étranger qui ait donné le breuvage pour la faire avorter, il paiera quatre tournois, un ducat, et cinq carlins.
    Un père ou une mère, ou quelque autre parent qui aura étouffé un enfant, paiera quatre tournois, un ducat, huit carlins; et si le mari et la femme l'ont tué ensemble, ils paieront six tournois et deux ducats.
    La taxe qu'accorde le dataire pour contracter mariage hors les temps permis est de vingt carlins; et dans les temps permis, si les contractants sont au second ou troisième degré, elle est ordinairement de vingt-cinq ducats, et quatre pour l'expédition des bulles; et au quatrième degré, de sept tournois, un ducat, et six carlins.
¬†¬†¬†¬†La dispense du je√Ľne pour un la√Įque aux jours marqu√©s par l'√Čglise, et la permission de manger du fromage, sont tax√©es √† vingt carlins. La permission de manger de la viande et des oeufs aux jours d√©fendus est tax√©e √† douze carlins; et celle de manger des laitages, √† six tournois pour une personne seule; et √† douze tournois, trois ducats, et six carlins, pour toute une famille et pour plusieurs parents.
¬†¬†¬†¬†L'absolution d'un apostat et d'un vagabond qui veut revenir dans le giron de l'√Čglise co√Ľte douze tournois, trois ducats, et six carlins.
    L'absolution et la réhabilitation de celui qui est coupable de sacrilège, de vol, d'incendie, de rapine, de parjure, et semblables, est taxée à trente-six tournois et neuf ducats.
¬†¬†¬†¬†L'absolution pour un valet qui retient le bien de son ma√ģtre tr√©pass√©, pour le paiement de ses gages, et qui, √©tant averti, n'en fait pas la restitution, pourvu que le bien qu'il retient n'exc√®de pas la valeur de ses gages, est tax√©e seulement, dans le for de la conscience, √† six tournois, deux ducats.
    Pour changer les clauses d'un testament, la taxe ordinaire est de douze tournois, trois ducats, six carlins.
¬†¬†¬†¬†La permission de changer son nom propre co√Ľte neuf tournois, deux ducats, et neuf carlins; et pour changer le surnom et la mani√®re de le signer, il faut payer six tournois et deux ducats.
    La permission d'avoir un autel portatif pour une seule personne est taxée à dix carlins; et celle d'avoir une chapelle domestique, à cause de l'éloignement de l'église paroissiale, et pour y établir des fonts baptismaux et des chapelains, trente carlins.
    Enfin la permission de transporter des marchandises une ou plusieurs fois aux pays des infidèles, et généralement trafiquer et vendre sa marchandise, sans être obligé d'obtenir la permission des seigneurs temporels, de quelques lieux que ce soit, fussent-ils rois ou empereurs, avec toutes les clauses dérogatoires très amples, n'est taxée qu'à vingt-quatre tournois, six ducats.
¬†¬†¬†¬†Cette permission, qui suppl√©e √† celle des seigneurs temporels, est une nouvelle preuve des pr√©tentions papales dont nous avons parl√© √† l'article BULLE. On sait d'ailleurs que tous les rescrits ou exp√©ditions pour les b√©n√©fices se paient encore √† Rome suivant la taxe; et cette charge retombe toujours sur les la√Įques, par les impositions que le clerg√© subalterne en exige. Ne parlons ici que des droits pour les mariages et pour les s√©pultures.
¬†¬†¬†¬†Un arr√™t du parlement de Paris, du 19 mai 1409, rendu √† la poursuite des habitants et √©chevins d'Abbeville, porte que chacun pourra coucher avec sa femme sit√īt apr√®s la c√©l√©bration du mariage, sans attendre le cong√© de l'√©v√™que d'Amiens, et sans payer le droit qu'exigeait ce pr√©lat pour lever la d√©fense qu'il avait faite de consommer le mariage les trois premi√®res nuits des noces. Les moines de Saint-√Čtienne de Nevers furent priv√©s du m√™me droit par un autre arr√™t du 27 septembre 1591. Quelques th√©ologiens ont pr√©tendu que cela √©tait fond√© sur le quatri√®me concile de Carthage, qui l'avait ordonn√© pour la r√©v√©rence de la b√©n√©diction matrimoniale. Mais comme ce concile n'avait point ordonn√© d'√©luder sa d√©fense en payant, il est plus vraisemblable que cette taxe √©tait une suite de la coutume inf√Ęme qui donnait √† certains seigneurs la premi√®re nuit des nouvelles mari√©es de leurs vassaux. Buchanan croit que cet usage avait commenc√© en √Čcosse sous le roi Even.
    Quoi qu'il en soit, les seigneurs de Prellei et de Parsanni en Piémont appelaient ce droit carragio; mais ayant refusé de le commuer en une prestation honnête, leurs vassaux révoltés se donnèrent à Amédée VI, quatorzième comte de Savoie.
    On a conservé un procès-verbal fait par M. Jean Fraguier, auditeur en la chambre des comptes de Paris, en vertu d'arrêt d'icelle du 7 avril 1507, pour l'évaluation du comté d'Eu, tombé en la garde du roi par la minorité des enfants du comte de Nevers et de Charlotte de Bourbon sa femme. Au chapitre du revenu de la baronnie de Saint-Martin-le-Gaillard, dépendant du comté d'Eu, il est dit: Item, a ledit seigneur, audit lieu de Saint-Martin, droit de culage quand on se marie.
¬†¬†¬†¬†Les seigneurs de Sonloire avaient autrefois un droit semblable, et l'ayant omis en l'aveu par eux rendu au seigneur de Montlevrier leur suzerain, l'aveu fut bl√Ęm√©; mais, par acte du 15 d√©cembre 1607, le sieur de Montlevrier y renon√ßa formellement; et ces droits honteux ont √©t√© partout convertis en des prestations modiques appel√©es marchetta.
¬†¬†¬†¬†Or, quand nos pr√©lats eurent des fiefs, suivant la remarque du judicieux Fleury, ils crurent avoir comme √©v√™ques ce qu'ils n'avaient que comme seigneurs; et les cur√©s, comme leurs arri√®re-vassaux, imagin√®rent la b√©n√©diction du lit nuptial, qui leur valait un petit droit sous le nom de plat de noces, c'est-√†-dire leur d√ģner en argent ou en esp√®ce. Voici le quatrain qu'un cur√© de province mit, en cette occasion, sous le chevet d'un pr√©sident fort √Ęg√©, qui √©pousait une jeune demoiselle du nom de La Montagne; il faisait allusion aux cornes de Mo√Įse, dont il est parl√© dans l'Exode:
    Le président à barbe grise
    Sur la montagne va monter
    Mais certes il peut bien compter
¬†¬†¬†¬†D'en descendre comme Mo√Įse.
¬†¬†¬†¬†Disons aussi deux mots sur les droits qu'exige le clerg√© pour les s√©pultures des la√Įques. Autrefois, au d√©c√®s de chaque particulier, les √©v√™ques se faisaient repr√©senter les testaments, et defendaient de donner la s√©pulture √† ceux qui √©taient morts d√©conf√®s, c'est-√†-dire qui n'avaient pas fait un legs √† l'√Čglise, √† moins que les parents n'allassent √† l'official, qui commettait un pr√™tre ou quelque autre personne eccl√©siastique pour r√©parer la faute du d√©funt, et faire ce legs en son nom. Les cur√©s aussi s'opposaient √† la profession de ceux qui voulaient se faire moines, jusqu'√† ce qu'ils eussent pay√© les droits de leur s√©pulture; disant que, puisqu'ils mouraient au monde, il √©tait juste qu'ils s'acquittassent de ce qu'ils auraient d√Ľ si on les avait enterr√©s.
    Mais les débats fréquents occasionés par ces vexations obligèrent les magistrats de fixer la taxe de ces droits singuliers. Voici l'extrait d'un réglement à ce sujet, porté par François de Harlai de Chanvallon, archevêque de Paris, le 30 mai 1693, et homologué en la cour du parlement le 10 juin suivant.
MARIAGES.
    Pour la publication des bans,.... 1 l. 10 s.
    Pour les fiançailles,.... 2
    Pour la célébration du mariage,.... 6
    Pour le certificat de la publication des bans, et la permission donnée au futur époux d'aller se marier dans la paroisse de la future épouse,.... 5
    Pour l'honoraire de la messe du mariage,. 1 10
    Pour le vicaire,.... 1 10
    Pour le clerc des sacrements,.... 1
    Pour la bénédiction du lit,.... 1 10
CONVOIS.
    Des enfants au-dessous de sept ans, lorsqu'on ne va point en corps de clergé.
    Pour le curé,.... 1 l. 10 s.
    Pour chaque prêtre,.... 10
    Lorsqu'on ira en clergé.
    Pour le droit curial,.... 4
    Pour la présence du curé,.... 2
    Pour chaque prêtre,.... 10
    Pour le vicaire,.... 1
    Pour chaque enfant de choeur lorsqu'ils portent le corps,.... 8
    Et lorsqu'ils ne le portent pas,.... 5
    Et ainsi des jeunes gens au-dessus de sept ans jusqu'à douze.
    Des personnes au-dessus de douze ans.
    Pour le droit curial,.... 6 l.
    Pour l'assistance du curé,.... 4
    Pour le vicaire,.... 2
    Pour chaque prêtre,.... 1
    Pour chaque enfant de choeur,.... 10 s.
    Chacun des prêtres qui veillent le corps pendant la nuit, à boire, et.... 3
    Et pendant le jour, à chacun.... 2
    Pour la célébration de la messe,.... 1
    Pour le service extraordinaire, appelé le service complet, c'est-à-dire les vigiles et les deux messes du Saint-Esprit et de la sainte Vierge,.... 4 10
    Pour chacun des prêtres qui portent le corps,.... 1 l.
    Pour le port de la haute croix,.... 10 s.
    Pour le porte-bénitier,.... 5
    Pour le port de la petite croix,.... 5
    Pour le clerc des convois,.... 1
    Pour le transport des corps d'une église à une autre, sera payé moitié plus des droits ci-dessus.
    Pour la réception des corps transportés.
    Au curé,.... 6
    Au vicaire,.... 1 10
    A chaque prêtre ,.... 15

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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