APOTRES

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APOTRES
¬†¬†¬†¬†Apr√®s l'article AP√ĒTRE de l'Encyclop√©die, lequel est aussi savant qu'orthodoxe, il reste bien peu de chose √† dire; mais on demande souvent: Les ap√ītres √©taient-ils mari√©s ? ont-ils eu des enfants ? que sont devenus ces enfants ? o√Ļ les ap√ītres ont-ils v√©cu ? o√Ļ ont-ils √©crit ? o√Ļ sont-ils morts ? ont-ils eu un district ? ont-ils exerc√© un minist√®re civil ? avaient-ils une juridiction sur les fid√®les ? √©taient-ils √©v√™ques ? y avait-il une hi√©rarchie, des rites, des c√©r√©monies ?
I. Les ap√ītres √©taient-ils mari√©s ?
¬†¬†¬†¬†Il existe une lettre attribu√©e √† saint Ignace le martyr, dans laquelle sont ces paroles d√©cisives: " Je me souviens de votre saintet√© comme d'√Člie, de J√©r√©mie, de Jean-Baptiste, des disciples choisis, Timoth√©e, Titus, √Čvodius, Cl√©ment, qui ont v√©cu dans la chastet√©: mais je ne bl√Ęme point les autres bienheureux qui ont √©t√© li√©s par le mariage; et je souhaite d'√™tre trouv√© digne de Dieu, en suivant leurs vestiges dans son r√®gne, √† l'exemple d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, de Joseph, d'Isa√Įe, des autres proph√®tes tels que Pierre et Paul, et des autres ap√ītres qui ont √©t√© mari√©s. " Epist. ad Philadelphienses.
    Quelques savants ont prétendu que le nom de saint Paul est interpolé dans cette lettre fameuse; cependant Turrien, et tous ceux qui ont vu les lettres de saint Ignace en latin dans la bibliothèque du Vatican, avouent que le nom de Saint Paul s'y trouve. Et Baronius ne nie pas que ce passage ne soit dans quelques manuscrits grecs: " Non negamus in quibusdam graecis codicibus; " mais il prétend que ces mots ont été ajoutés par des Grecs modernes.
¬†¬†¬†¬†Il y avait dans l'ancienne biblioth√®que d'Oxford un manuscrit des lettres de saint Ignace en grec, o√Ļ ces mots se trouvaient. J'ignore s'il n'a pas √©t√© br√Ľl√© avec beaucoup d'autres livres √† la prise d'Oxford par Cromwell. Il en reste encore un latin dans la m√™me biblioth√®que; les mots Pauli et apostolorum y sont effac√©s, mais de fa√ßon qu'on peut lire ais√©ment les anciens caract√®res.
¬†¬†¬†¬†Il est certain que ce passage existe dans plusieurs √©ditions de ces lettres. Cette dispute sur le mariage de saint Paul est peut-√™tre assez frivole. Qu'importe qu'il ait √©t√© mari√© ou non, si les autres ap√ītres l'ont √©t√© ? Il n'y a qu'√† lire sa premi√®re √Čp√ģtre aux Corinthiens , pour prouver qu'il pouvait √™tre mari√© comme les autres: " N'avons-nous pas droit de manger et de boire chez vous ? n'avons-nous pas droit d'y amener notre femme, notre soeur, comme les autres ap√ītres et les fr√®res du Seigneur, et C√©phas ? Serions-nous donc les seuls, Barnab√© et moi, qui n'aurions pas ce pouvoir ? Qui va jamais √† la guerre √† ses d√©pens ? "
¬†¬†¬†¬†Il est clair, par ce passage, que tous les ap√ītres √©taient mari√©s aussi bien que saint Pierre. Et saint Cl√©ment d'Alexandrie d√©clare positivement que saint Paul avait une femme.
    La discipline romaine a changé; mais cela n'empêche pas qu'il y ait eu un autre usage dans les premiers temps.
II. Des enfants des ap√ītres.
    On a très peu de notions sur leurs familles. Saint Clément d'Alexandrie dit que Pierre eut des enfants; que Philippe eut des filles, et qu'il les maria.
¬†¬†¬†¬†Les Actes des ap√ītres sp√©cifient saint Philippe dont les quatre filles proph√©tisaient. On croit qu'il y en eut une de mari√©e, et c'est sainte Hermione.
¬†¬†¬†¬†Eus√®be rapporte que Nicolas , choisi par les ap√ītres pour coop√©rer au saint minist√®re avec saint √Čtienne, avait une fort belle femme dont il √©tait jaloux. Les ap√ītres lui ayant reproch√© sa jalousie, il s'en corrigea, leur amena sa femme, et leur dit: " Je suis pr√™t √† la c√©der; que celui qui la voudra l'√©pouse. " Les ap√ītres n'accept√®rent point sa proposition. Il eut de sa femme un fils et des filles.
¬†¬†¬†¬†Cl√©ophas, selon Eus√®be et saint √Čpiphane, √©tait fr√®re de saint Joseph, et p√®re de saint Jacques-le-Mineur et de saint Jude qu'il avait eu de Marie, soeur de la sainte Vierge. Ainsi saint Jude l'ap√ītre √©tait cousin germain de J√©sus-Christ.
¬†¬†¬†¬†H√©g√©sippe, cit√© par Eus√®be, dit que deux des petits-fils de saint Jude furent d√©f√©r√©s √† l'empereur Domitien , comme descendants de David, et ayant un droit incontestable au tr√īne de J√©rusalem. Domitien, craignant qu'ils ne se servissent de ce droit, les interrogea lui-m√™me; ils expos√®rent leur g√©n√©alogie, l'empereur leur demanda quelle √©tait leur fortune; ils r√©pondirent qu'ils poss√©daient trente-neuf arpents de terre, lesquels payaient tribut, et qu'ils travaillaient pour vivre. L'empereur leur demanda quand arriverait le royaume de J√©sus-Christ: ils dirent que ce serait √† la fin du monde. Apr√®s quoi Domitien les laissa aller en paix; ce qui prouverait qu'il n'√©tait pas pers√©cuteur.
¬†¬†¬†¬†Voil√†, si je ne me trompe, tout ce qu'on sait des enfants des ap√ītres.
III. O√Ļ les ap√ītres ont-ils v√©cu ? o√Ļ sont-ils morts ?
¬†¬†¬†¬†Selon Eus√®be , Jacques surnomm√© le Juste, fr√®re de J√©sus-Christ, fut d'abord plac√© le premier sur le tr√īne √©piscopal de la ville de J√©rusalem; ce sont ses propres mots. Ainsi, selon lui, le premier √©v√™ch√© fut celui de J√©rusalem, suppos√© que les Juifs connussent le nom d'√©v√™que. Il paraissait en effet bien vraisemblable que le fr√®re de J√©sus f√Ľt le premier apr√®s lui, et que la ville m√™me o√Ļ s'√©tait op√©r√© le miracle de notre salut f√Ľt la m√©tropole du monde chr√©tien. A l'√©gard du tr√īne √©piscopal, c'est un terme dont Eus√®be se sert par anticipation. On sait assez qu'alors il n'y avait ni tr√īne ni si√©ge.
¬†¬†¬†¬†Eus√®be ajoute, d'apr√®s saint Cl√©ment, que les autres ap√ītres ne contest√®rent point √† saint Jacques l'honneur de cette dignit√©. Ils l'√©lurent imm√©diatement apr√®s l'Ascension. " Le Seigneur, dit-il, apr√®s sa r√©surrection, avait donn√© √† Jacques surnomm√© le Juste, √† Jean et √† Pierre, le don de la science; " paroles bien remarquables. Eus√®be nomme Jacques le premier, Jean le second; Pierre ne vient ici que le dernier: il semble juste que le fr√®re et le disciple bien-aim√© de J√©sus passent avant celui qui l'a reni√©. L'√Čglise grecque tout enti√®re, et tous les r√©formateurs, demandent o√Ļ est la primaut√© de Pierre ? Les catholiques romains r√©pondent: S'il n'est pas nomm√© le premier chez les P√®res de l'√Čglise, il l'est dans les Actes des ap√ītres. Les Grecs et les autres r√©pliquent qu'il n'a pas √©t√© le premier √©v√™que, et la dispute subsistera autant que ces √Čglises.
¬†¬†¬†¬†Saint Jacques, ce premier √©v√™que de J√©rusalem, fr√®re du Seigneur, continua toujours √† observer la loi mosa√Įque. Il √©tait r√©cabite, ne se faisant jamais raser, marchant pieds nus, allant se prosterner dans le temple des Juifs deux fois par jour, et surnomm√© par les Juifs Oblia, qui signifie le Juste. Enfin ils s'en rapport√®rent √† lui pour savoir qui √©tait J√©sus-Christ: mais ayant r√©pondu que J√©sus √©tait " le fils de l'homme assis √† la droite de Dieu, et qu'il viendrait dans les nu√©es, " il fut assomm√© √† coups de b√Ęton. C'est de saint Jacques-le-Mineur que nous venons de parler. Saint Jacques-le-Majeur √©tait son oncle, fr√®re de saint Jean l'√©vang√©liste, fils de Z√©b√©d√©e et de Salom√©. On pr√©tend qu'Agrippa, roi des Juifs, lui fit couper la t√™te √† J√©rusalem.
¬†¬†¬†¬†Saint Jean resta dans l'Asie, et gouverna l'√©glise d'√Čph√®se, o√Ļ il fut, dit-on, enterr√©.
¬†¬†¬†¬†Saint Andr√©, fr√®re de saint Pierre, quitta l'√©cole de saint Jean-Baptiste pour celle de J√©sus-Christ. On n'est pas d'accord s'il pr√™cha chez les Tartares, ou dans Argos: mais pour trancher la difficult√©, on a dit que c'√©tait dans l'√Čpire. Personne ne sait o√Ļ il fut martyris√©, ni m√™me s'il le fut. Les actes de son martyre sont plus que suspects aux savants; les peintres l'ont toujours repr√©sent√© sur une croix en sautoir, √† laquelle on a donn√© son nom; c'est un usage qui a pr√©valu sans qu'on en connaisse la source.
¬†¬†¬†¬†Saint Pierre pr√™cha aux Juifs dispers√©s dans le Pont, la Bithynie, la Cappadoce, dans Antioche, √† Babylone. Les Actes des ap√ītres ne parlent point de son voyage √† Rome. Saint Paul m√™me ne fait aucune mention de lui dans les lettres qu'il √©crit de cette capitale. Saint Justin est le premier auteur accr√©dit√© qui ait parl√© de ce voyage, sur lequel les savants ne s'accordent pas. Saint Ir√©n√©e, apr√®s saint Justin, dit express√©ment que saint Pierre et saint Paul vinrent √† Rome, et qu'ils donn√®rent le gouvernement √† saint Lin. C'est encore l√† une nouvelle difficult√©. S'il √©tablirent saint Lin pour inspecteur de la soci√©t√© chr√©tienne naissante √† Rome, on inf√®re qu'ils ne la conduisirent pas, et qu'ils ne rest√®rent point dans cette ville.
¬†¬†¬†¬†La critique a jet√© sur cette mati√®re une foule d'incertitudes. L'opinion que saint Pierre vint √† Rome sous N√©ron, et qu'il y occupa la chaire pontificale vingt-cinq ans, est insoutenable, puisque N√©ron ne r√©gna que treize ann√©es. La chaise de bois qui est ench√Ęss√©e dans l'√©glise √† Rome, ne peut gu√®re avoir appartenu √† saint Pierre; le bois ne dure pas si longtemps; et il n'est pas vraisemblable que saint Pierre ait enseign√© dans ce fauteuil comme dans une √©cole toute form√©e, puisqu'il est av√©r√© que les Juifs de Rome √©taient les ennemis violents des disciples de J√©sus-Christ.
¬†¬†¬†¬†La plus forte difficult√©, peut-√™tre, est que saint Paul, dans son √Čp√ģtre √©crite de Rome aux Colossiens , dit positivement qu'il n'a √©t√© second√© que par Aristarque, Marc, et un autre qui portait le nom de J√©sus. Cette objection a paru insoluble aux plus savants hommes.
¬†¬†¬†¬†Dans sa Lettre aux Galates, il dit " qu'il obligea Jacques, C√©phas, et Jean, qui √©taient colonnes, " √† reconna√ģtre aussi pour colonnes lui et Barnab√©. S'il place Jacques avant C√©phas, C√©phas n'√©tait donc pas le chef. Heureusement ces disputes n'entament pas le fond de notre sainte religion. Que saint Pierre ait √©t√© √† Rome, ou non, J√©sus-Christ n'en est pas moins fils de Dieu et de la Vierge Marie, et n'en est pas moins ressuscit√©; il n'en a pas moins recommand√© l'humilit√© et la pauvret√©, qu'on n√©glige, il est vrai, mais sur lesquelles on ne dispute pas.
¬†¬†¬†¬†Nic√©phore Caliste, auteur du quatorzi√®me si√®cle, dit que Pierre " √©tait menu, grand et droit, le visage long et p√Ęle, la barbe et les cheveux √©pais, courts et cr√©pus, les yeux noirs, le nez long, plut√īt camus que pointu. " C'est ainsi que dom Calmet traduit ce passage. Voyez son Dictionnaire de la Bible.
¬†¬†¬†¬†Saint Barth√©lemi, mot corrompu de Bar-Ptolemaios , fils de Ptol√©m√©e. Les Actes des ap√ītres nous apprennent qu'il √©tait de Galil√©e. Eus√®be pr√©tend qu'il alla pr√™cher dans l'Inde, dans l'Arabie Heureuse, dans la Perse, et dans l'Abyssinie. On croit que c'√©tait le m√™me que Nathanael. On lui attribue un √©vangile; mais tout ce qu'on a dit de sa vie et de sa mort est tr√®s incertain. On a pr√©tendu qu'Astyage, fr√®re de Pol√©mon roi d'Arm√©nie, le fit √©corcher vif; mais cette histoire est regard√©e comme fabuleuse par tous les bons critiques.
    Saint Philippe. Si l'on en croit les légendes apocryphes, il vécut quatre-vingt-sept ans, et mourut paisiblement sous Trajan.
¬†¬†¬†¬†Saint Thomas-Didyme. Orig√®ne, cit√© par Eus√®be, dit qu'il alla pr√™cher aux M√®des, aux Perses, aux Caramaniens, aux Bactriens, et aux mages, comme si les mages avaient √©t√© un peuple. On ajoute qu'il baptisa un des mages qui √©taient venus √† Bethl√©em. Les manich√©ens pr√©tendaient qu'un homme ayant donn√© un soufflet √† saint Thomas, fut d√©vor√© par un lion. Des auteurs portugais assurent qu'il fut martyris√© √† M√©liapour, dans la presqu'√ģle de l'Inde. L'√Čglise grecque croit qu'il pr√™cha dans l'Inde, et que de l√† on porta son corps √† √Čdesse. Ce qui fait croire encore √† quelques moines qu'il alla dans l'Inde, c'est qu'on y trouva, vers la c√īte d'Ormus, √† la fin du quinzi√®me si√®cle, quelques familles nestoriennes √©tablies par un marchand de Mozoul, nomm√© Thomas. La l√©gende porte qu'il b√Ętit un palais magnifique pour un roi de l'Inde, appel√© Condafer; mais les savants rejettent toutes ces histoires.
    Saint Mathias. On ne sait de lui aucune particularité. Sa vie n'a été écrite qu'au douzième siècle, par un moine de l'abbaye de Saint-Mathias de Trèves, qui disait la tenir d'un Juif qui la lui avait traduite de l'hébreu en latin.
¬†¬†¬†¬†Saint Matthieu. Si l'on en croit Rufin, Socrate, Abdias, il pr√™cha et mourut en √Čthiopie. H√©racl√©on le fait vivre longtemps, et mourir d'une mort naturelle; mais Abdias dit qu'Hirtacus, roi d'√Čthiopie, fr√®re d'√Čglipus, voulant √©pouser sa ni√®ce Iphig√©nie, et n'en pouvant obtenir la permission de saint Matthieu, lui fit trancher la t√™te, et mit le feu √† la maison d'Iphig√©nie. Celui √† qui nous devons l'√Čvangile le plus circonstanci√© que nous ayons, m√©ritait un meilleur historien qu'Abdias.
    Saint Simon Cananéen, qu'on fête communément avec saint Jude. On ignore sa vie. Les Grecs modernes disent qu'il alla prêcher dans la Libye, et de là en Angleterre. D'autres le font martyriser en Perse.
¬†¬†¬†¬†Saint Thadd√©e ou L√©b√©e, le m√™me que saint Jude, que les Juifs appellent, dans saint Matthieu , fr√®re de J√©sus-Christ, et qui, selon Eus√®be, √©tait son cousin germain. Toutes ces relations, la plupart incertaines et vagues, ne nous √©clairent point sur la vie des ap√ītres. Mais s'il y a peu pour notre curiosit√©, il reste assez pour notre instruction.
¬†¬†¬†¬†Des quatre √Čvangiles choisis parmi les cinquante-quatre qui furent compos√©s par les premiers chr√©tiens, il y en a deux qui ne sont point faits par des ap√ītres.
¬†¬†¬†¬†Saint Paul n'√©tait pas un des douze ap√ītres; et cependant ce fut lui qui contribua le plus √† l'√©tablissement du christianisme. C'√©tait le seul homme de lettres qui f√Ľt parmi eux. Il avait √©tudi√© dans l'√©cole de Gamaliel. Festus m√™me, gouverneur de Jud√©e, lui reproche qu'il est trop savant; et, ne pouvant comprendre les sublimit√©s de sa doctrine, il lui dit: Tu es fou, Paul; tes grandes √©tudes t'ont conduit √† la folie. " Insanis, Paule; multae te litterae ad insaniam convertunt. "
¬†¬†¬†¬†Il se qualifie envoy√©, dans sa premi√®re √Čp√ģtre aux Corinthiens. " Ne suis-je pas libre ? ne suis-je pas ap√ītre ? n'ai-je pas vu notre Seigneur ? n'√™tes-vous pas mon ouvrage en notre Seigneur ? Quand je ne serais pas ap√ītre √† l'√©gard des autres, je le suis √† votre √©gard... Sont-ils ministres du Christ ? Quand on devrait m'accuser d'impudence, je le suis encore plus. "
¬†¬†¬†¬†Il se peut en effet qu'il e√Ľt vu J√©sus, lorsqu'il √©tudiait √† J√©rusalem sous Gamaliel. On peut dire cependant que ce n'√©tait point une raison qui autoris√Ęt son apostolat. Il n'avait point √©t√© au rang des disciples de J√©sus; au contraire, il les avait pers√©cut√©s; il avait √©t√© complice de la mort de saint √Čtienne. Il est √©tonnant qu'il ne justifie pas plut√īt son apostolat volontaire par le miracle que fit depuis J√©sus-Christ en sa faveur, par la lumi√®re c√©leste qui lui apparut en plein midi, qui le renversa de cheval, et par son enl√®vement au troisi√®me ciel.
¬†¬†¬†¬†Saint √Čpiphane cite des Actes des ap√ītres qu'on croit compos√©s par les chr√©tiens nomm√©s √©bionites ou pauvres, et qui furent rejet√©s par l'√Čglise; actes tr√®s anciens, √† la v√©rit√©, mais pleins d'outrages contre saint Paul.
¬†¬†¬†¬†C'est l√† qu'il est dit que saint Paul √©tait n√© √† Tarsis de parents idol√Ętres; " utroque parente gentili procreatus; " et qu'√©tant venu √† J√©rusalem, o√Ļ il resta quelque temps, il voulut √©pouser la fille de Gamaliel; que dans ce dessein il se rendit pros√©lyte juif, et se fit circoncire; mais que n'ayant pas obtenu cette vierge (ou ne l'ayant pas trouv√©e vierge), la col√®re le fit √©crire contre la circoncision, le sabbat, et toute la loi.
    " Quumque Hierosolymam accessisset, et ibidem aliquandiu mansisset, pontificis filiam ducere in animum induxisse, et eam ob rem proselytum factum, atque circumcisum esse; postea quod virginem eam non accepisset, succensuisse, et adversus circumcisionem, ac sabbatum, totamque legem, scripsisse. "
    Ces paroles injurieuses font voir que ces premiers chrétiens, sous le nom de pauvres, étaient attachés encore au sabbat et à la circoncision, se prévalant de la circoncision de Jésus-Christ, et de son observance du sabbat; qu'ils étaient ennemis de saint Paul; qu'ils le regardaient comme un intrus qui voulait tout renverser. En un mot ils étaient hérétiques; et en conséquence ils s'efforçaient de répandre la diffamation sur leurs ennemis, emportement trop ordinaire à l'esprit de parti et de superstition.
¬†¬†¬†¬†Aussi saint Paul les traite-t-il de faux ap√ītres, d'ouvriers trompeurs, et les accable d'injures; il les appelle chiens dans sa lettre aux habitants de Philippes.
¬†¬†¬†¬†Saint J√©r√īme pr√©tend qu'il √©tait n√© √† Giscala, bourg de Galil√©e, et non √† Tarsis. D'autres lui contestent sa qualit√© de citoyen romain, parce qu'il n'y avait alors de citoyen romain ni √† Tarsis, ni √† Giscala, et que Tarsis ne fut colonie romaine qu'environ cent ans apr√®s. Mais il en faut croire les Actes des ap√ītres, qui sont inspir√©s par le Saint-Esprit, et qui doivent l'emporter sur le t√©moignage de saint J√©r√īme, tout savant qu'il √©tait.
¬†¬†¬†¬†Tout est int√©ressant de saint Pierre et de saint Paul. Si Nic√©phore nous a donn√© le portrait de l'un, les Actes de sainte Th√®cle, qui, bien que non canoniques, sont du premier si√®cle, nous ont fourni le portrait de l'autre. Il √©tait, disent ces actes, de petite taille, chauve, les cuisses tortues, la jambe grosse, le nez aquilin, les sourcils joints, plein de la gr√Ęce du Seigneur. Statura brevi, etc.
¬†¬†¬†¬†Au reste, ces Actes de saint Paul et de sainte Th√®cle furent compos√©s, selon Tertullien, par un Asiatique, disciple de Paul lui-m√™me, qui les mit d'abord sous le nom de l'ap√ītre, et qui en fut repris, et m√™me d√©pos√©, c'est-√†-dire exclus de l'assembl√©e; car la hi√©rarchie n'√©tant pas encore √©tablie, il n'y avait pas de d√©position proprement dite.
IV. Quelle √©tait la discipline sous laquelle vivaient les ap√ītres et les premiers disciples ?
¬†¬†¬†¬†Il para√ģt qu'ils √©taient tous √©gaux. L'√©galit√© √©tait le grand principe des ess√©niens, des r√©cabites, des th√©rapeutes, des disciples de Jean, et surtout de J√©sus-Christ, qui la recommande plus d'une fois.
¬†¬†¬†¬†Saint Barnab√©, qui n'√©tait pas un des douze ap√ītres, donne sa voix avec eux. Saint Paul, qui √©tait encore moins ap√ītre choisi du vivant de J√©sus, non seulement est √©gal √† eux, mais il a une sorte d'ascendant; il tance rudement saint Pierre.
¬†¬†¬†¬†On ne voit parmi eux aucun sup√©rieur quand ils sont assembl√©s. Personne ne pr√©side, pas m√™me tour-√†-tour. Ils ne s'appellent point d'abord √©v√™ques. Saint Pierre ne donne le nom d'√©v√™que, ou l'√©pith√®te √©quivalente, qu'√† J√©sus-Christ, qu'il appelle le surveillant des √Ęmes. Ce nom de surveillant, d'√©v√™que, est donn√© ensuite indiff√©remment aux anciens, que nous appelons pr√™tres; mais nulle c√©r√©monie, nulle dignit√©, nulle marque distinctive de pr√©√©minence.
¬†¬†¬†¬†Les anciens ou vieillards sont charg√©s de distribuer les aum√īnes. Les plus jeunes sont √©lus √† la pluralit√© des voix , pour avoir soin des tables, et ils sont au nombre de sept; ce qui constate √©videmment des repas de communaut√©.
    De juridiction, de puissance, de commandement, de punition, on n'en voit pas la moindre trace.
¬†¬†¬†¬†Il est vrai qu'Ananias et Saphira sont mis √† mort pour n'avoir pas donn√© tout leur argent √† saint Pierre, pour en avoir retenu une petite partie dans la vue de subvenir √† leurs besoins pressants; pour ne l'avoir pas avou√©; pour avoir corrompu, par un petit mensonge, la saintet√© de leurs largesses: mais ce n'est pas saint Pierre qui les condamne. Il est vrai qu'il devine la faute d'Ananias; il la lui reproche; il lui dit: " Vous avez menti au Saint-Esprit; " et Ananias tombe mort. Ensuite Saphira vient, et Pierre au lieu de l'avertir l'interroge; ce qui semble une action de juge. Il la fait tomber dans le pi√©ge en lui disant: " Femme, dites-moi combien vous avez vendu votre champ. " La femme r√©pond comme son mari. Il est √©tonnant qu'en arrivant sur le lieu, elle n'ait pas su la mort de son √©poux; que personne ne l'en ait avertie; qu'elle n'ait pas vu dans l'assembl√©e l'effroi et le tumulte qu'une telle mort devait causer, et surtout la crainte mortelle que la justice n'accour√Ľt pour informer de cette mort comme d'un meurtre. Il est √©trange que cette femme n'ait pas rempli la maison de ses cris, et qu'on l'ait interrog√©e paisiblement comme dans un tribunal s√©v√®re, o√Ļ les huissiers contiennent tout le monde dans le silence. Il est encore plus √©tonnant que saint Pierre lui ait dit: " Femme, vois-tu les pieds de ceux qui ont port√© ton mari en terre ? ils vont t'y porter. " Et dans l'instant la sentence est ex√©cut√©e. Rien ne ressemble plus √† l'audience criminelle d'un juge despotique.
¬†¬†¬†¬†Mais il faut consid√©rer que saint Pierre n'est ici que l'organe de J√©sus-Christ et du Saint-Esprit; que c'est √† eux qu'Ananias et sa femme ont menti; et que ce sont eux qui les punissent par une mort subite; que c'est m√™me un miracle fait pour effrayer tous ceux qui, en donnant leur bien √† l'√Čglise, et qui, en disant qu'ils ont tout donn√©, retiendront quelque chose pour des usages profanes. Le judicieux dom Calmet fait voir combien les P√®res et les commentateurs diff√®rent sur le salut de ces deux premiers chr√©tiens, dont le p√©ch√© consistait dans une simple r√©ticence, mais coupable.
¬†¬†¬†¬†Quoi qu'il en soit, il est certain que les ap√ītres n'avaient aucune juridiction, aucune puissance, aucune autorit√© que celle de la persuasion, qui est la premi√®re de toutes, et sur laquelle toutes les autres sont fond√©es.
¬†¬†¬†¬†D'ailleurs il para√ģt par cette histoire m√™me que les chr√©tiens vivaient en commun.
¬†¬†¬†¬†Quand ils √©taient assembl√©s deux ou trois, J√©sus-Christ √©tait au milieu d'eux. Ils pouvaient tous recevoir √©galement l'Esprit. J√©sus √©tait leur v√©ritable, leur seul sup√©rieur; il leur avait dit: " N'appelez personne sur la terre votre p√®re, car vous n'avez qu'un p√®re, qui est dans le ciel. Ne d√©sirez point qu'on vous appelle ma√ģtres, parce que vous n'avez qu'un seul ma√ģtre, et que vous √™tes tous fr√®res; ni qu'on vous appelle docteurs, car votre seul docteur est J√©sus. "
¬†¬†¬†¬†Il n'y avait du temps des ap√ītres aucun rite, point de liturgie, point d'heures marqu√©es pour s'assembler, nulle c√©r√©monie. Les disciples baptisaient les cat√©chum√®nes; on leur soufflait dans la bouche pour y faire entrer l'Esprit saint avec le souffle , ainsi que J√©sus-Christ avait souffl√© sur les ap√ītres, ainsi qu'on souffle encore aujourd'hui, en plusieurs √©glises, dans la bouche d'un enfant quand on lui administre le bapt√™me. Tels furent les commencements du christianisme. Tout se faisait par inspiration, par enthousiasme, comme chez les th√©rapeutes et chez les juda√Įtes, s'il est permis de comparer un moment des soci√©t√©s juda√Įques, devenues r√©prouv√©es, √† des soci√©t√©s conduites par J√©sus-Christ m√™me, du haut du ciel, o√Ļ il √©tait assis √† la droite de son p√®re.
¬†¬†¬†¬†Le temps amena des changements n√©cessaires; l'√Čglise s'√©tant √©tendue, fortifi√©e, enrichie, eut besoin de nouvelles lois.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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