SCOLIASTE

ÔĽŅ
SCOLIASTE
¬†¬†¬†¬†Par exemple, Dacier et son illustre √©pouse √©taient, quoi qu'on dise, des traducteurs et des scoliastes tr√®s utiles. C'√©tait encore une des singularit√©s du grand si√®cle, qu'un savant et sa femme nous fissent conna√ģtre Hom√®re et Horace, en nous apprenant les moeurs et les usages des Grecs et des Romains, dans le m√™me temps o√Ļ Boileau donnait son Art po√©tique; Racine, Iphig√©nie et Athalie; Quinault, Atys et Armide; o√Ļ F√©n√©lon √©crivait son T√©l√©maque, o√Ļ Bossuet d√©clamait ses Oraisons fun√®bres, o√Ļ Le Brun peignait, o√Ļ Girardon sculptait, o√Ļ Du Cange fouillait les ruines des si√®cles barbares pour en tirer des tr√©sors, etc., etc.: remercions les Dacier mari et femme. J'ai plusieurs questions √† leur proposer.
QUESTIONS SUR HORACE, A M. DACIER.
¬†¬†¬†¬†Voudriez-vous, monsieur, avoir la bont√© de me dire pourquoi dans la Vie d'Horace imput√©e √† Su√©tone, vous traduisez le mot d'Auguste purissimum penem, par petit d√©bauch√© ? Il me semble que les Latins, dans le discours familier, entendaient par purus penis ce que les Italiens modernes ont entendu par buon coglione, faceto coglione, phrase que nous traduisions √† la lettre au seizi√®me si√®cle, quand notre langue √©tait un compos√© de welche et d'italien. Purissimus penis ne signifierait-il pas un convive agr√©able, un bon compagnon ? le purissimus exclut le d√©bauch√©. Ce n'est pas que je veuille insinuer par l√† qu'Horace ne f√Ľt tr√®s d√©bauch√©; √† Dieu ne plaise !
    Je ne sais pourquoi vous dites qu'une espèce de guitare grecque, le barbiton, avait anciennement des cordes de soie. Ces cordes n'auraient point rendu de son, et les premiers Grecs ne connaissaient point la soie.
¬†¬†¬†¬†Il faut que je vous dise un mot sur la quatri√®me ode , dans laquelle le " beau Printemps revient avec le Z√©phyre; V√©nus ram√®ne les Amours, les Gr√Ęces, les Nymphes; elles dansent d'un pas l√©ger et mesur√© aux doux rayons de Diane qui les regarde, tandis que Vulcain embrase les forges des laborieux Cyclopes. "
¬†¬†¬†¬†Vous traduisez: " V√©nus recommence √† danser au clair de la lune avec les Gr√Ęces et les Nymphes, pendant que Vulcain est empress√© √† faire travailler ses Cyclopes. "
¬†¬†¬†¬†Vous dites dans vos remarques que l'on n'a jamais vu de cour plus jolie que celle de V√©nus, et qu'Horace fait ici une all√©gorie fort galante; car par V√©nus il entend les femmes; par les Nymphes il entend les filles; et par Vulcain il entend les sots qui se tuent du soin de leurs affaires, tandis que leurs femmes se divertissent. Mais √™tes-vous bien s√Ľr qu'Horace ait entendu tout cela ?
    Dans l'ode sixième, Horace dit:
    " Nos convivia, nos praelia virginum
    Sectis in juvenes unguibus acrium
    Cantamus vacui, sive quid urimur,
    Non praeter solitum leves. "
    " Pour moi, soit que je sois libre, soit que j'aime, suivant ma légèreté ordinaire, je chante nos festins et les combats de nos jeunes filles qui menacent leurs amants de leurs ongles qui ne peuvent les blesser. "
¬†¬†¬†¬†Vous traduisez: " En quelque √Čtat que je sois, libre ou amoureux, et toujours pr√™t √† changer, je ne m'amuse qu'√† chanter les combats des jeunes filles qui se font les ongles pour mieux √©gratigner leurs amants. "
    Mais j'oserai vous dire, monsieur, qu'Horace ne parle point d'égratigner, et que mieux on coupe ses ongles, moins on égratigne.
¬†¬†¬†¬†Voici un trait plus curieux que celui des filles qui √©gratignent. Il s'agit de Mercure dans l'ode dixi√®me; vous dites qu'il est vraisemblable qu'on n'a donn√© √† Mercure la qualit√© de dieu des larrons " que par rapport √† Mo√Įse, qui commanda √† ses H√©breux de prendre tout ce qu'ils pourraient aux √Čgyptiens, comme le remarque le savant Huet, √©v√™que d'Avranches, dans sa D√©monstration √©vang√©lique. "
¬†¬†¬†¬†Ainsi, selon vous et cet √©v√™que, Mo√Įse et Mercure sont les patrons des voleurs. Mais vous savez combien on se moqua du savant √©v√™que, qui fit de Mo√Įse un Mercure, un Bacchus, un Priape, un Adonis, etc. Assur√©ment Horace ne se doutait pas que Mercure serait un jour compar√© √† Mo√Įse dans les Gaules.
    Quant à cette ode à Mercure, vous croyez que c'est une hymne dans laquelle Horace l'adore; et moi, je soupçonne qu'il s'en moque.
¬†¬†¬†¬†Vous croyez qu'on donna l'√©pith√®te de Liber √† Bacchus parce que les rois s'appelaient Liberi. Je ne vois dans l'antiquit√© aucun roi qui ait pris ce titre. Ne se pourrait-il pas que la libert√© avec laquelle les buveurs parlent √† table e√Ľt valu cette √©pith√®te au dieu des buveurs ?
    " O matre pulchra filia pulchrior. "
¬†¬†¬†¬†Vous traduisez: " Belle Tyndaris, qui pouvez seule remporter le prix de la beaut√© sur votre charmante m√®re. " Horace dit seulement: " Votre m√®re est belle, et vous √™tes plus belle encore. " Cela me para√ģt plus court et mieux; mais je puis me tromper.
    Horace, dans cette ode, dit que Prométhée, ayant pétri l'homme de limon, fut obligé d'y ajouter les qualités des autres animaux, et qu'il mit dans son coeur la colère du lion.
¬†¬†¬†¬†Vous pr√©tendez que cela est imit√© de Simonide, qui assure que Dieu ayant fait l'homme, et n'ayant plus rien √† donner √† la femme, prit chez les animaux tout ce qui lui convenait, donna aux unes les qualit√©s du pourceau, aux autres celles du renard, √† celles-ci les talents du singe, √† ces autres ceux de l'√Ęne. Assur√©ment Simonide n'√©tait pas galant, ni Dacier non plus.
    " In me tota ruens Venus
    Cyprum deseruit. "
    Vous traduisez: " Vénus quitté entièrement Chypre pour venir loger dans mon coeur. "
    N'aimez-vous pas mieux ces vers de Racine:
    Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée,
    C'est Vénus tout entière à sa proie attachée ?
    " Dulce ridentem Lalagen amabo,
    Dulce loquentem. "
¬†¬†¬†¬†" J'aimerai Lalag√©, qui parle et rit avec tant de gr√Ęce. "
    N'aimez-vous pas encore mieux la traduction de Sapho par Boileau:
    Que l'on voit quelquefois doucement lui sourire,
    Que l'on voit quelquefois tendrement lui parler ?
    " Quis desiderio sit pudor aut modus
    Tam cari capitis ? "
    Vous traduisez: " Quelle honte peut-il y avoir à pleurer un homme qui nous était si cher ? etc. "
    Le mot de honte ne rend pas ici celui de pudor; que peut-il y avoir, n'est pas le style d'Horace. J'aurais peut-être mis à la place:: " Peut-on rougir de regretter une tête si chère, peut-on sécher ses larmes ? "
    " Natis in usum laetitiae scyphis
    Pugnare Thracum est. "
    Od. XXVII.
    Vous traduisez: " C'est aux Thraces de se battre avec les verres qui ont été faits pour la joie. "
    On ne buvait point dans des verres alors, et les Thraces encore moins que les Romains.
    N'aurait-il pas mieux valu dire: " C'est une barbarie des Thraces d'ensanglanter des repas destinés à la joie ? "
    " Nunc est bibendum, nunc pede libero
    Pulsanda tellus. "
    Vous traduisez: " C'est maintenant, mes chers amis, qu'il faut boire, et que sans rien craindre il faut danser de toute sa force. "
    Frapper la terre d'un pas libre en cadence, ce n'est pas danser de toute sa force. Cette expression même n'est ni agréable, ni noble, ni d'Horace.
    Je saute par-dessus cent questions grammaticales que je voudrais vous faire, pour vous demander compte du vin superbe de Cécube. Vous voulez absolument qu'Horace ait dit:
    " Tinget pavimentum superbo
    Pontificum potiore coenis. "
¬†¬†¬†¬†Vous traduisez: " Il inondera ses chambres de ce vin qui nagera sur ses riches parquets, de ce vin qui aurait d√Ľ √™tre r√©serv√© pour les festins des pontifes. "
¬†¬†¬†¬†Horace ne dit rien de tout cela. Comment voulez-vous que du vin dont on fait une petite libation dans le triclinium, dans la salle √† manger, inonde ces chambres ? Pourquoi pr√©tendez-vous que ce vin d√Ľt √™tre r√©serv√© pour les pontifes ? J'ai d'excellent vin de Malaga et de Canarie; mais je vous r√©ponds que je ne l'enverrai pas √† mon √©v√™que.
¬†¬†¬†¬†Horace parle d'un superbe parquet, d'une magnifique mosa√Įque; et vous m'allez parler d'un vin superbe, d'un vin magnifique ! On lit dans toutes les √©ditions d'Horace, Tinget pavimentum superbum, et non pas superbo.
    Vous dites que c'est un grand sentiment de religion dans Horace, de ne vouloir réserver ce bon vin que pour les prêtres. Je crois, comme vous, qu'Horace était très religieux, témoin tous ses vers pour les bambins; mais je pense qu'il aurait encore mieux aimé boire ce bon vin de Cécube, que de le réserver pour les prêtres de Rome.
    " Motus doceri gaudet ionicos
    Matura virgo, et fingitur artubus, etc. "
    Liv. III, od. VI.
    Vous traduisez: " Le plus grand plaisir de nos filles à marier est d'apprendre les danses lascives des Ioniens. A cet usage elles n'ont point de honte de se rendre les membres souples, et de les former à des postures déshonnêtes. "
    Que de phrases pour deux petits vers ! Ah, monsieur, des postures déshonnêtes ! S'il y a dans le latin fingitur artubus, et non pas artibus, cela ne signifie-t-il pas: " Nos jeunes filles apprennent les danses et les mouvements voluptueux des Ioniennes ? " et rien de plus.
    Je tombe sur cette ode , Horrida tempestas.
    Vous dites que le vieux commentateur se trompe en pensant que contraxit coelum signifie nous a caché le ciel; et pour montrer qu'il s'est trompé, vous êtes de son avis.
    Ensuite quand Horace introduit le docteur Chiron, précepteur d'Achille, annonçant à son élève, pour l'encourager, qu'il ne reviendra pas de Troie:
    " Unde tibi reditum certo subtemine Parcae
    Rupere. "
    Epod. XIII.
    Vous traduisez: " Les Parques ont coupé le fil de votre vie. "
    Mais ce fil n'est pas coupé. Il le sera; mais Achille n'est pas encore tué. Horace ne parle point de fil; Parcoe est là pour fata. Cela veut dire mot à mot: " Les destins s'opposent à votre retour. "
    Vous dites que " Chiron savait cela par lui-même, car il était grand astrologue. "
    Vous ne voulez pas que dulcibus alloquiis signifie de doux entretiens. Que voulez-vous donc qu'il signifie ? Vous assurez positivement que " rien n'est plus ridicule, et qu'Achille ne parlait jamais à personne. " Mais il parlait à Patrocle, à Phénix, à Automédon, aux capitaines thessaliens. Ensuite vous imaginez que le mot alloqui signifie consoler. Ces contradictions peuvent égarer studiosam juventutem.
¬†¬†¬†¬†Dans vos remarques sur la troisi√®me satire du second livre, vous nous apprenez que les sir√®nes s'appelaient de ce nom chez les Grecs, parce que sir signifiait cantique chez les H√©breux. Est-ce Bochart qui vous l'a dit ? Croyez-vous qu'Hom√®re e√Ľt beaucoup de liaisons avec les Juifs ? Non, vous n'√™tes pas du nombre de ces fous qui veulent faire accroire aux sots que tout nous vient de cette mis√©rable nation juive, qui habitait un si petit pays, et qui fut si longtemps inconnue √† l'Europe enti√®re.
¬†¬†¬†¬†Je pourrais faire des questions sur chaque ode et sur chaque √©p√ģtre; mais ce serait un gros livre. Si jamais j'ai le temps, je vous proposerai mes doutes, non seulement sur ces odes, mais encore sur les Satires, les √Čp√ģtres, et l'Art po√©tique. Mais √† pr√©sent il faut que je parle √† madame votre femme.
A MADAME DACIER, SUR HOM√ąRE.
¬†¬†¬†¬†Madame, sans vouloir troubler la paix de votre m√©nage, je vous dirai que je vous estime et vous respecte encore plus que votre mari; car il n'est pas le seul traducteur et commentateur, et vous √™tes la seule traductrice et commentatrice. Il est si beau √† une Fran√ßaise d'avoir fait conna√ģtre le plus ancien des po√®tes, que nous vous devons d'√©ternels remerc√ģments.
    Je commence par remarquer la prodigieuse différence du grec à notre welche, devenu latin et ensuite français.
    Voici votre élégante traduction du commencement de l'Iliade:
¬†¬†¬†¬†" D√©esse, chantez la col√®re d'Achille fils de P√©l√©e; cette col√®re pernicieuse qui causa tant de malheurs aux Grecs, et qui pr√©cipita dans le sombre royaume de Pluton les √Ęmes g√©n√©reuses de tant de h√©ros, et livra leurs corps en proie aux chiens et aux vautours, depuis le jour fatal qu'une querelle d'√©clat eut divis√© le fils d'Atr√©e et le divin Achille: ainsi les d√©crets de Jupiter s'accomplissaient. Quel dieu les jeta dans ces dissensions ? Le fils de Jupiter et de Latone, irrit√© contre le roi qui avait d√©shonor√© Chrys√®s son sacrificateur, envoya sur l'arm√©e une affreuse maladie qui emportait les peuples; car Chrys√®s √©tant all√© aux vaisseaux des Grecs, charg√© de pr√©sents pour la ran√ßon de sa fille, et tenant dans ses mains les bandelettes sacr√©es d'Apollon avec le sceptre d'or, pria humblement les Grecs, et surtout les deux fils d'Atr√©e leurs g√©n√©raux. Fils d'Atr√©e, leur dit-il, et vous g√©n√©reux Grecs, que les dieux qui habitent l'Olympe vous fassent la gr√Ęce de d√©truire la superbe ville de Priam, et de vous voir heureusement de retour dans votre patrie; mais rendez-moi ma fille en recevant ces pr√©sents, et respectez en moi le fils du grand Jupiter, Apollon, dont les traits sont in√©vitables. Tous les Grecs firent conna√ģtre par un murmure favorable qu'il fallait respecter le ministre du dieu, et recevoir ses riches pr√©sents. Mais cette demande d√©plut √† Agamemnon aveugl√© par sa col√®re. "
    Voici la traduction mot à mot, et vers par ligne:
    La colère chantez, déesse, de piliade Achille,
¬†¬†¬†¬†Funeste, qui infinis aux Aka√Įens maux apporta,
¬†¬†¬†¬†Et plusieurs fortes √Ęmes √† l'enfer envoya
    De héros; et à l'égard d'eux, proie les fit aux chiens
    Et à tous les oiseaux. S'accomplissait la volonté de Dieu,
    Depuis que d'abord différèrent disputants
    Agamemnon chef des hommes et le divin Achille.
    Qui des dieux par dispute les commit à combattre ?
    De Latone et de Dieu le fils; car contre le roi étant irrité,
    Il suscita dans l'armée une maladie mauvaise, et mouraient les peuples.
    Il n'y a pas moyen d'aller plus loin. Cet échantillon suffit pour montrer le différent génie des langues, et pour faire voir combien les traductions littérales sont ridicules.
    Je pourrais vous demander pourquoi vous avez parlé du sombre royaume de Pluton et des vautours, dont Homère ne dit rien.
¬†¬†¬†¬†Pourquoi vous dites qu'Agamemnon avait d√©shonor√© le pr√™tre d'Apollon. D√©shonorer signifie √īter l'honneur: Agamemnon n'avait √īt√© √† ce pr√™tre que sa fille. Il me semble que le verbe [Grec] ne signifie pas en cet endroit d√©shonorer, mais m√©priser, maltraiter.
¬†¬†¬†¬†Pourquoi vous faites dire √† ce pr√™tre, Que les dieux vous fassent la gr√Ęce de d√©truire, etc. Ces termes, vous fassent la gr√Ęce, semblent pris de notre cat√©chisme. Hom√®re dit, Que les dieux habitants de l'Olympe vous donnent de d√©truire la ville de Troie.
    .... [Grec],
    [Grec].
    Il., I, 18-19.
¬†¬†¬†¬†Pourquoi vous dites que tous les Grecs firent conna√ģtre par un murmure favorable qu'il fallait respecter le ministre des dieux. Il n'est point question dans Hom√®re d'un murmure favorable. Il y a express√©ment, tous dirent [Grec].
    Vous avez partout ou retranché, ou ajouté, ou changé; et ce n'est pas à moi de décider si vous avez bien ou mal fait.
¬†¬†¬†¬†Il n'y a qu'une chose dont je sois s√Ľr, et dont vous n'√™tes pas convenue: c'est que si on faisait aujourd'hui un po√®me tel que celui d'Hom√®re, on serait, je ne dis pas seulement siffl√© d'un bout de l'Europe √† l'autre, mais je dis enti√®rement ignor√©; et cependant l'Iliade √©tait un po√®me excellent pour les Grecs. Nous avons vu combien les langues diff√®rent. Les moeurs, les usages, les sentiments, les id√©es, diff√®rent bien davantage.
    Si je l'osais, je comparerais l'Iliade au livre de Job; tous deux sont orientaux, fort anciens, également pleins de fictions, d'images, et d'hyperboles. Il y a dans l'un et dans l'autre des morceaux qu'on cite souvent. Les héros de ces deux romans se piquent de parler beaucoup et de se répéter; les amis s'y disent des injures. Voilà bien des ressemblances.
¬†¬†¬†¬†Que quelqu'un s'avise aujourd'hui de faire un po√®me dans le go√Ľt de Job, vous verrez comme il sera re√ßu.
    Vous dites dans votre préface qu'il est impossible de mettre Homère en vers français; dites que cela vous est impossible, parce que vous ne vous êtes pas adonnée à notre poésie. Les Géorgiques de Virgile sont bien plus difficiles à traduire; cependant on y est parvenu.
    Je suis persuadé que nous avons deux ou trois poètes en France qui traduiraient bien Homère; mais en même temps je suis très convaincu qu'on ne les lira pas s'ils ne changent, s'ils n'adoucissent, s'ils n'élaguent presque tout. La raison en est, madame, qu'il faut écrire pour son temps, et non pour les temps passés. Il est vrai que notre froid La Motte a tout adouci, tout élagué, et qu'on ne l'en a pas lu davantage. Mais c'est qu'il a tout énervé.
    Un jeune homme vint ces jours passés me montrer une traduction d'un morceau du vingt-quatrième livre de l'Iliade. Je le mets ici sous vos yeux, quoique vous ne vous connaissiez guère en vers français:
    L'horizon se couvrait des ombres de la nuit
    L'infortuné Priam, qu'un dieu même a conduit,
¬†¬†¬†¬†Entre, et para√ģt soudain dans la tente d'Achille.
    Le meurtrier d'Hector, en ce moment tranquille,
    Par un léger repas suspendait ses douleurs.
    Il se détourne; il voit ce front baigné de pleurs,
    Ce roi jadis heureux, ce vieillard vénérable
    Que le fardeau des ans et la douleur accable,
    Exhalant à ses pieds ses sanglots et ses cris,
    Et lui baisant la main qui fit périr son fils.
    Il n'osait sur Achille encor jeter la vue.
    Il voulait lui parler, et sa voix s'est perdue.
    Enfin il le regarde, et parmi ses sanglots,
¬†¬†¬†¬†Tremblant, p√Ęle, et sans force, il prononce ces mots:
    Songez, seigneur, songez que vous avez un père...
    Il ne put achever. - Le héros sanguinaire
    Sentit que la pitié pénétrait dans son coeur.
    Priam lui prend les mains. - Ah ! prince, ah ! mon vainqueur,
    J'étais père d'Hector !... et ses généreux frères
    Flattaient mes derniers jours, et les rendaient prospères...
    Ils ne sont plus... Hector est tombé sous vos coups...
    Puisse l'heureux Pélée entre Thétis et vous
    Prolonger de ses ans l'éclatante carrière !
    Le seul nom de son fils remplit la terre entière
    Ce nom fait son bonheur ainsi que son appui.
    Vos honneurs sont les siens, vos lauriers sont à lui.
    Hélas ! tout mon bonheur et toute mon attente
    Est de voir de mon fils la dépouille sanglante
    De racheter de vous ces restes mutilés,
¬†¬†¬†¬†Tra√ģn√©s devant mes yeux sous nos murs d√©sol√©s.
    Voilà le seul espoir, le seul bien qui me reste.
¬†¬†¬†¬†Achille, accordez-moi cette gr√Ęce funeste,
    Et laissez-moi jouir de ce spectacle affreux.
    Le héros, qu'attendrit ce discours douloureux,
    Aux larmes de Priam répondit par des larmes.
    Tous nos jours sont tissus de regrets et d'alarmes,
    Lui dit-il; par mes mains les dieux vous ont frappé.
    Dans le malheur commun moi-même enveloppé,
    Mourant avant le temps loin des yeux de mon père,
    Je teindrai de mon sang cette terre étrangère.
    J'ai vu tomber Patrocle; Hector me l'a ravi:
    Vous perdez votre fils, et je perds un ami.
    Tel est donc des humains le destin déplorable.
    Dieu verse donc sur nous la coupe inépuisable,
    La coupe des douleurs et des calamités
    Il y mêle un moment de faibles voluptés,
    Mais c'est pour en aigrir la fatale amertume.
    Me conseillez-vous de continuer ? me dit le jeune homme. Comment ! lui répondis-je, vous vous mêlez aussi de peindre ! il me semble que je vois ce vieillard qui veut parler, et qui dans sa douleur ne peut d'abord que prononcer quelques mots étouffés par ses soupirs. Cela n'est pas dans Homère; mais je vous le pardonne. Je vous sais même bon gré d'avoir esquivé les deux tonneaux, qui feraient un mauvais effet dans notre langue, et surtout d'avoir accourci. Oui, oui, continuez. La nation ne vous donnera pas quinze mille livres sterling, comme les Anglais les ont données à Pope; mais peu d'Anglais ont eu le courage de lire toute son Iliade.
¬†¬†¬†¬†Croyez-vous de bonne foi que, depuis Versailles jusqu'√† Perpignan et jusqu'√† Saint-Malo, vous trouviez beaucoup de Grecs qui s'int√©ressent √† Eurithion , tu√© autrefois par Nestor; √† Ekopolious, fils de Thalesious, tu√© par Antilokous; √† Simoisious, fils d'Athemion, tu√© par T√©lamon; et √† Pirous, fils d'Embrasous, bless√© √† la cheville du pied droit ? Nos vers fran√ßais, cent fois plus difficiles √† faire que des vers grecs, n'aiment point ces d√©tails. J'ose vous r√©pondre qu'aucune de nos dames ne vous lira; et que deviendrez-vous sans elles ? Si elles √©taient toutes des Dacier, elles vous liraient encore moins. N'est-il pas vrai, madame ? on ne r√©ussira jamais si on ne conna√ģt bien le go√Ľt de son si√®cle et le g√©nie de sa langue.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

Regardez d'autres dictionnaires:

  • scoliaste ‚ÄĒ ou scholiaste [ sk…Ēljast ] n. m. ‚ÄĘ 1674, 1552; de scholie ‚ô¶ Didact. Commentateur ancien, auteur de scolies. Les scoliastes d Alexandrie. ‚ôĘ Par ext. Annotateur, commentateur √©rudit. ‚óŹ scoliaste ou scholiaste nom masculin (de scolie) Auteur de… ‚Ķ   Encyclop√©die Universelle

  • scoliaste ‚ÄĒ (meno com. scoliasta) s.m. [dal gr. skholiastŠłós, der. di skh√≥lion scolio1 ]. (filol.) [autore di annotazioni ai testi classici] ‚Ė∂‚óĬ†‚áϬ†annotatore, chiosatore, commentatore, glossatore ‚Ķ   Enciclopedia Italiana

  • SCOLIASTE ‚ÄĒ s. m. Celui qui a fait des scolies sur quelque ancien auteur classique. Le scoliaste d Hom√®re. Le scoliaste d Aristophane ‚Ķ   Dictionnaire de l'Academie Francaise, 7eme edition (1835)

  • SCOLIASTE ‚ÄĒ n. m. Celui qui a fait des scolies sur quelque ancien auteur classique. Le scoliaste d‚ÄôHom√®re. Le scoliaste d‚ÄôAristophane ‚Ķ   Dictionnaire de l'Academie Francaise, 8eme edition (1935)

  • scoliaste ‚ÄĒ (sko li a st ) s. m. Celui qui a fait des scolies sur quelque ancien auteur classique. ‚Äʬ†¬†¬†Il fallait poss√©der √† fond toute la Fable pour entendre une d√©claration d amour mise en rimes fran√ßaises [dans Ronsard] ; et il y avait tel sonnet, pour l… ‚Ķ   Dictionnaire de la Langue Fran√ßaise d'√Čmile Littr√©

  • Scoliaste ‚ÄĒ Scholie  Pour l‚Äôarticle homophone, voir Scolie. Une scholie ou scolie (du grec ancien ŌÉŌáŌĆőĽőĻőŅőĹ / skh√≥lion, ¬ę commentaire, scholie ¬Ľ, lui m√™me d√©riv√© de ŌÉŌáőŅőĽőģ / skholŠļŅ, ¬ę occupation studieuse, √©tude ¬Ľ) est un commentaire,… ‚Ķ   Wikip√©dia en Fran√ßais

  • scoliaste ‚ÄĒ sco¬∑li√†¬∑ste s.m. TS filol. nell antichit√†, commentatore di testi {{line}} {{/line}} VARIANTI: scoliasta. DATA: 1583. ETIMO: dal gr. skholiastńďs, der. di skh√≥lion 1scolio ‚Ķ   Dizionario italiano

  • scoliaste ‚ÄĒ {{hw}}{{scoliaste}}{{/hw}}o scoliasta s. m. ¬†(pl. i¬†) Anticamente, chiosatore di antichi poeti ‚Ķ   Enciclopedia di italiano

  • scoliaste ‚ÄĒ pl.m. scoliasti ‚Ķ   Dizionario dei sinonimi e contrari

  • scholiaste ‚ÄĒ scoliaste ou scholiaste [ sk…Ēljast ] n. m. ‚ÄĘ 1674, 1552; de scholie ‚ô¶ Didact. Commentateur ancien, auteur de scolies. Les scoliastes d Alexandrie. ‚ôĘ Par ext. Annotateur, commentateur √©rudit. ‚óŹ scoliaste ou scholiaste nom masculin (de scolie)… ‚Ķ   Encyclop√©die Universelle


Share the article and excerpts

Direct link
… Do a right-click on the link above
and select ‚ÄúCopy Link‚ÄĚ

We are using cookies for the best presentation of our site. Continuing to use this site, you agree with this.