RELIGION

ÔĽŅ
RELIGION
SECTION PREMI√ąRE.
    Les épicuriens, qui n'avaient nulle religion, recommandaient l'éloignement des affaires publiques, l'étude et la concorde. Cette secte était une société d'amis, car leur principal dogme était l'amitié. Atticus, Lucrèce, Memmius, et quelques hommes de cette trempe, pouvaient vivre très honnêtement ensemble, et cela se voit dans tous les pays. Philosophez tant qu'il vous plaira entre vous. Je crois entendre des amateurs qui se donnent un concert d'une musique savante et raffinée; mais gardez-vous d'exécuter ce concert devant le vulgaire ignorant et brutal; il pourrait vous casser vos instruments sur vos têtes. Si vous avez une bourgade à gouverner, il faut qu'elle ait une religion.
¬†¬†¬†¬†Je ne parle point ici de la n√ītre; elle est la seule bonne, la seule n√©cessaire, la seule prouv√©e, et la seconde r√©v√©l√©e.
¬†¬†¬†¬†Aurait-il √©t√© possible √† l'esprit humain, je ne dis pas d'admettre une religion qui approch√Ęt de la n√ītre, mais qui f√Ľt moins mauvaise que toutes les autres religions de l'univers ensemble ? et quelle serait cette religion ?
¬†¬†¬†¬†Ne serait-ce point celle qui nous proposerait l'adoration de l'√™tre supr√™me, unique, infini, √©ternel, formateur du monde, qui le meut et le vivifie, cui nec simile nec secundum; celle qui nous r√©unirait √† cet √™tre des √™tres pour prix de nos vertus, et qui nous en s√©parerait pour le ch√Ętiment de nos crimes ?
¬†¬†¬†¬†Celle qui admettrait tr√®s peu de dogmes invent√©s par la d√©mence orgueilleuse, √©ternels sujets de dispute; celle qui enseignerait une morale pure, sur laquelle on ne disput√Ęt jamais ?
¬†¬†¬†¬†Celle qui ne ferait point consister l'essence du culte dans de vaines c√©r√©monies, comme de vous cracher dans la bouche, ou de vous √īter un bout de votre pr√©puce, ou de vous couper un testicule, attendu qu'on peut remplir tous les devoirs de la soci√©t√© avec deux testicules et un pr√©puce entier, et sans qu'on vous crache dans la bouche ?
    Celle de servir son prochain pour l'amour de Dieu, au lieu de le persécuter, de l'égorger au nom de Dieu; celle qui tolérerait toutes les autres, et qui, méritant ainsi la bienveillance de toutes, serait seule capable de faire du genre humain un peuple de frères ?
    Celle qui aurait des cérémonies augustes dont le vulgaire serait frappé, sans avoir des mystères qui pourraient révolter les sages et irriter les incrédules ?
    Celle qui offrirait aux hommes plus d'encouragement aux vertus sociales que d'expiations pour les perversités ?
    Celle qui assurerait à ses ministres un revenu assez honorable pour les faire subsister avec décence, et ne leur laisserait jamais usurper des dignités et un pouvoir qui pourraient en faire des tyrans ? Celle qui établirait des retraites commodes pour la vieillesse et pour la maladie, mais jamais pour la fainéantise ?
    Une grande partie de cette religion est déjà dans le coeur de plusieurs princes, et elle sera dominante dès que les articles de paix perpétuelle que l'abbé de Saint-Pierre a proposés seront signés de tous les potentats.
SECTION II.
    Je méditais cette nuit; j'étais absorbé dans la contemplation de la nature; j'admirais l'immensité, le cours, les rapports de ces globes infinis que le vulgaire ne sait pas admirer.
¬†¬†¬†¬†J'admirais encore plus l'intelligence qui pr√©side √† ces vastes ressorts. Je me disais: Il faut √™tre aveugle pour n'√™tre pas √©bloui de ce spectacle; il faut √™tre stupide pour n'en pas reconna√ģtre l'auteur; il faut √™tre fou pour ne pas l'adorer. Quel tribut d'adoration dois-je lui rendre ? ce tribut ne doit-il pas √™tre le m√™me dans toute l'√©tendue de l'espace, puisque c'est le m√™me pouvoir supr√™me qui r√®gne √©galement dans cette √©tendue ? Un √™tre pensant qui habite dans une √©toile de la voie lact√©e ne lui doit-il pas le m√™me hommage que l'√™tre pensant sur ce petit globe o√Ļ nous sommes ? La lumi√®re est uniforme pour l'astre de Sirius et pour nous; la morale doit √™tre uniforme. Si un animal sentant et pensant dans Sirius est n√© d'un p√®re et d'une m√®re tendres qui aient √©t√© occup√©s de son bonheur, il leur doit autant d'amour et de soins que nous en devons ici √† nos parents. Si quelqu'un dans la voie lact√©e voit un indigent estropi√©, s'il peut le soulager et s'il ne le fait pas, il est coupable envers tous les globes. Le coeur a partout les m√™mes devoirs: sur les marches du tr√īne de Dieu, s'il a un tr√īne; et au fond de l'ab√ģme, s'il est un ab√ģme.
¬†¬†¬†¬†J'√©tais plong√© dans ces id√©es, quand un de ces g√©nies qui remplissent les intermondes descendit vers moi. Je reconnus cette m√™me cr√©ature a√©rienne qui m'avait apparu autrefois pour m'apprendre combien les jugements de Dieu diff√®rent des n√ītres, et combien une bonne action est pr√©f√©rable √† la controverse.
    Il me transporta dans un désert tout couvert d'ossements entassés; et entre ces monceaux de morts il y avait des allées d'arbres toujours verts, et au bout de chaque allée un grand homme d'un aspect auguste, qui regardait avec compassion ces tristes restes.
¬†¬†¬†¬†H√©las ! mon archange, lui dis-je, o√Ļ m'avez-vous men√© ? A la d√©solation, me r√©pondit-il. - Et qui sont ces beaux patriarches que je vois immobiles et attendris au bout de ces all√©es vertes, et qui semblent pleurer sur cette foule innombrable de morts ? Tu le sauras, pauvre cr√©ature humaine, me r√©pliqua le g√©nie des intermondes; mais auparavant il faut que tu pleures.
    Il commença par le premier amas. Ceux-ci, dit-il, sont les vingt-trois mille Juifs qui dansèrent devant un veau, avec les vingt-quatre mille qui furent tués sur des filles madianites. Le nombre des massacrés pour des délits ou des méprises pareilles se monte à près de trois cent mille.
    Aux allées suivantes sont les charniers des chrétiens égorgés les uns par les autres pour des disputes métaphysiques. Ils sont divisés en plusieurs monceaux de quatre siècles chacun. Un seul aurait monté jusqu'au ciel; il a fallu les partager.
    Quoi ! m'écriai-je, des frères ont traité ainsi leurs frères, et j'ai le malheur d'être dans cette confrérie !
¬†¬†¬†¬†Voici, dit l'esprit, les douze millions d'Am√©ricains tu√©s dans leur patrie, parce qu'ils n'avaient pas √©t√© baptis√©s. Eh, mon Dieu ! que ne laissiez-vous ces ossements affreux se dess√©cher dans l'h√©misph√®re o√Ļ leurs corps naquirent, et o√Ļ ils furent livr√©s √† tant de tr√©pas diff√©rents ? Pourquoi r√©unir ici tous ces monuments abominables de la barbarie et du fanatisme ? - Pour t'instruire.
    Puisque tu veux m'instruire, dis-je au génie, apprends-moi s'il y a eu d'autres peuples que les chrétiens et les Juifs à qui le zèle et la religion malheureusement tournée en fanatisme aient inspiré tant de cruautés horribles. Oui, me dit-il; les mahométans se sont souillés des mêmes inhumanités, mais rarement; et lorsqu'on leur a demandé amman, miséricorde, et qu'on leur a offert le tribut, ils ont pardonné.
    Pour les autres nations, il n'y en a aucune depuis l'existence du monde qui ait jamais fait une guerre purement de religion. Suis-moi maintenant. Je le suivis.
¬†¬†¬†¬†Un peu au-del√† de ces piles de morts nous trouv√Ęmes d'autres piles; c'√©taient des sacs d'or et d'argent, et chacune avait son √©tiquette: " Substance des h√©r√©tiques massacr√©s au dix-huiti√®me si√®cle, au dix-sept, au seizi√®me, " et ainsi en remontant: " Or et argent des Am√©ricains √©gorg√©s, etc., etc. " Et toutes ces piles √©taient surmont√©es de croix, de mitres, de crosses, de tiares enrichies de pierreries.
    Quoi ! mon génie, ce fut donc pour avoir ces richesses qu'on accumula ces morts ? - Oui, mon fils.
¬†¬†¬†¬†Je versai des larmes; et quand j'eus m√©rit√© par ma douleur qu'il me men√Ęt au bout des all√©es vertes, il m'y conduisit.
    Contemple, me dit-il, les héros de l'humanité qui ont été les bienfaiteurs de la terre, et qui se sont tous réunis à bannir du monde, autant qu'ils l'ont pu, la violence et la rapine. Interroge-les.
¬†¬†¬†¬†Je courus au premier de la bande; il avait une couronne sur la t√™te, et un petit encensoir √† la main; je lui demandai humblement son nom. Je suis Numa Pompilius, me dit-il; je succ√©dai √† un brigand, et j'avais des brigands √† gouverner: je leur enseignai la vertu et le culte de Dieu; ils oubli√®rent apr√®s moi plus d'une fois l'un et l'autre; je d√©fendis qu'il y e√Ľt dans les temples aucun simulacre, parce que la Divinit√© qui anime la nature ne peut √™tre repr√©sent√©e. Les Romains n'eurent sous mon r√®gne ni guerres ni s√©ditions, et ma religion ne fit que du bien. Tous les peuples voisins vinrent honorer mes fun√©railles, ce qui n'est arriv√© qu'√† moi.
    Je lui baisai la main, et j'allai au second; c'était un beau vieillard d'environ cent ans, vêtu d'une robe blanche: il mettait le doigt médium sur sa bouche, et de l'autre main il jetait des fèves derrière lui. Je reconnus Pythagore. Il m'assura qu'il n'avait jamais eu de cuisse d'or, et qu'il n'avait point été coq; mais qu'il avait gouverné les Crotoniates avec autant de justice que Numa gouvernait les Romains, à peu près de son temps, et que cette justice était la chose du monde la plus nécessaire et la plus rare. J'appris que les pythagoriciens faisaient leur examen de conscience deux fois par jour. Les honnêtes gens ! et que nous sommes loin d'eux ! Mais nous qui n'avons été pendant treize cents ans que des assassins, nous disons que ces sages étaient des orgueilleux.
    Je ne dis mot à Pythagore pour lui plaire, et je passai à Zoroastre, qui s'occupait à concentrer le feu céleste dans le foyer d'un miroir concave, au milieu d'un vestibule à cent portes qui toutes conduisent à la sagesse. Sur la principale de ces portes , je lus ces paroles, qui sont le précis de toute la morale, et qui abrégent toutes les disputes des casuistes:
    " Dans le doute si une action est bonne ou mauvaise, abstiens-toi. "
    Certainement, dis-je à mon génie, les barbares qui ont immolé toutes les victimes dont j'ai vu les ossements n'avaient pas lu ces belles paroles.
¬†¬†¬†¬†Nous v√ģmes ensuite les Zaleucus, les Thal√®s, les Anaximandre, et tous les sages qui avaient cherch√© la v√©rit√© et pratiqu√© la vertu.
¬†¬†¬†¬†Quand nous f√Ľmes √† Socrate, je le reconnus bien vite √† son nez √©pat√©. Eh bien, lui dis-je, vous voil√† donc au nombre des confidents du Tr√®s-Haut ! Tous les habitants de l'Europe, except√© les Turcs et les Tartares de Crim√©e, qui ne savent rien, prononcent votre nom avec respect. On le r√©v√®re, on l'aime, ce grand nom, au point qu'on a voulu savoir ceux de vos pers√©cuteurs. On conna√ģt M√©litus et Anitus √† cause de vous, comme on conna√ģt Ravaillac √† cause de Henri IV: mais je ne connais que ce nom d'Anitus; je ne sais pas pr√©cis√©ment quel √©tait ce sc√©l√©rat par qui vous f√Ľtes calomni√©, et qui vint √† bout de vous faire condamner √† la cigu√ę.
¬†¬†¬†¬†Je n'ai jamais pens√© √† cet homme depuis mon aventure, me r√©pondit Socrate; mais puisque vous m'en faites souvenir, je le plains beaucoup. C'√©tait un m√©chant pr√™tre qui faisait secr√®tement un commerce de cuirs, n√©goce r√©put√© honteux parmi nous. Il envoya ses deux enfants dans mon √©cole. Les autres disciples leur reproch√®rent leur p√®re le corroyeur; ils furent oblig√©s de sortir. Le p√®re irrit√© n'eut point de cesse qu'il n'e√Ľt ameut√© contre moi tous les pr√™tres et tous les sophistes. On persuada au conseil des cinq cents que j'√©tais un impie qui ne croyait pas que la Lune, Mercure et Mars fussent des dieux. En effet, je pensais comme √† pr√©sent qu'il n'y a qu'un Dieu, ma√ģtre de toute la nature. Les juges me livr√®rent √† l'empoisonneur de la r√©publique; il accourcit ma vie de quelques jours: je mourus tranquillement √† l'√Ęge de soixante et dix ans; et depuis ce temps-l√† je passe une vie heureuse avec tous ces grands hommes que vous voyez, et dont je suis le moindre.
¬†¬†¬†¬†Apr√®s avoir joui quelque temps de l'entretien de Socrate, je m'avan√ßai avec mon guide dans un bosquet situ√© au-dessus des bocages o√Ļ tous ces sages de l'antiquit√© semblaient go√Ľter un doux repos.
¬†¬†¬†¬†Je vis un homme d'une figure douce et simple, qui me parut √Ęg√© d'environ trente-cinq ans. Il jetait de loin des regards de compassion sur ces amas d'ossements blanchis, √† travers desquels on m'avait fait passer pour arriver √† la demeure des sages. Je fus √©tonn√© de lui trouver les pieds enfl√©s et sanglants, les mains de m√™me, le flanc perc√©, et les c√ītes √©corch√©es de coups de fouet. Eh, bon Dieu ! lui dis-je, est-il possible qu'un juste, un sage soit dans cet √©tat ? je viens d'en voir un qui a √©t√© trait√© d'une mani√®re bien odieuse; mais il n'y a pas de comparaison entre son supplice et le v√ītre. De mauvais pr√™tres et de mauvais juges l'ont empoisonn√©: est-ce aussi par des pr√™tres et par des juges que vous avez √©t√© assassin√© si cruellement ?
    Il me répondit oui avec beaucoup d'affabilité.
    Et qui étaient donc ces monstres ?
    " C'étaient des hypocrites. "
¬†¬†¬†¬†Ah ! c'est tout dire; je comprends par ce seul mot qu'ils d√Ľrent vous condamner au dernier supplice. Vous leur aviez donc prouv√©, comme Socrate, que la Lune n'√©tait pas une d√©esse, et que Mercure n'√©tait pas un dieu ?
    " Non, il n'était pas question de ces planètes. Mes compatriotes ne savaient point du tout ce que c'est qu'une planète; ils étaient tous de francs ignorants. Leurs superstitions étaient toutes différentes de celles des Grecs. "
¬†¬†¬†¬†Vous voul√Ľtes donc leur enseigner une nouvelle religion ?
¬†¬†¬†¬†" Point du tout; je leur disais simplement: Aimez Dieu de tout votre coeur, et votre prochain comme vous-m√™me, car c'est l√† tout l'homme. Jugez si ce pr√©cepte n'est pas aussi ancien que l'univers; jugez si je leur apportais un culte nouveau. Je ne cessais de leur dire que j'√©tais venu non pour abolir la loi, mais pour l'accomplir; j'avais observ√© tous leurs rites; circoncis comme ils l'√©taient tous, baptis√© comme l'√©taient les plus z√©l√©s d'entre eux, je payais comme eux le corban; je faisais comme eux la p√Ęque, en mangeant debout un agneau cuit dans des laitues. Moi et mes amis nous allions prier dans le temple; mes amis m√™me fr√©quent√®rent ce temple apr√®s ma mort; en un mot, j'accomplis toutes leurs lois sans en excepter une. "
    Quoi ! ces misérables n'avaient pas même à vous reprocher de vous être écarté de leurs lois ?
    " Non sans doute. "
¬†¬†¬†¬†Pourquoi donc vous ont-ils mis dans l'√©tat o√Ļ je vous vois ?
¬†¬†¬†¬†" Que voulez-vous que je vous dise ? ils √©taient fort orgueilleux et int√©ress√©s. Ils virent que je les connaissais; ils surent que je les faisais conna√ģtre aux citoyens; ils √©taient les plus forts; ils m'√īt√®rent la vie: et leurs semblables en feront toujours autant, s'ils le peuvent, √† quiconque leur aura trop rendu justice. "
¬†¬†¬†¬†Mais, ne d√ģtes-vous, ne f√ģtes-vous rien qui p√Ľt leur servir de pr√©texte ?
    " Tout sert de prétexte aux méchants. "
¬†¬†¬†¬†Ne leur d√ģtes-vous pas une fois que vous √©tiez venu apporter le glaive et non la paix ?
    " C'est une erreur de copiste; je leur dis que j'apportais la paix et non le glaive. Je n'ai jamais rien écrit; on a pu changer ce que j'avais dit sans mauvaise intention. "
    Vous n'avez donc contribué en rien par vos discours, ou mal rendus, ou mal interprétés, à ces monceaux affreux d'ossements que j'ai vus sur ma route en venant vous consulter ?
    " Je n'ai vu qu'avec horreur ceux qui se sont rendus coupables de tous ces meurtres. "
    Et ces monuments de puissance et de richesse, d'orgueil et d'avarice, ces trésors, ces ornements, ces signes de grandeur, que j'ai vus accumulés sur la route en cherchant la sagesse, viennent-ils de vous ?
    " Cela est impossible; j'ai vécu, moi et les miens, dans la pauvreté et dans la bassesse: ma grandeur n'était que dans la vertu. "
    J'étais près de le supplier de vouloir bien me dire au juste qui il était. Mon guide m'avertit de n'en rien faire. Il me dit que je n'étais pas fait pour comprendre ces mystères sublimes. Je le conjurai seulement de m'apprendre en quoi consistait la vraie religion.
    " Ne vous l'ai-je pas déjà dit ? Aimez Dieu, et votre prochain comme vous-même. "
    Quoi ! en aimant Dieu on pourrait manger gras le vendredi ?
¬†¬†¬†¬†" J'ai toujours mang√© ce qu'on m'a donn√©; car j'√©tais trop pauvre pour donner √† d√ģner √† personne. "
    En aimant Dieu, en étant juste, ne pourrait-on pas être assez prudent pour ne point confier toutes les aventures de sa vie à un inconnu ?
    " C'est ainsi que j'en ai toujours usé. "
    Ne pourrai-je, en faisant du bien, me dispenser d'aller en pélerinage à Saint-Jacques de Compostelle ?
    " Je n'ai jamais été dans ce pays-là. "
    Faudrait-il me confiner dans une retraite avec des sots ?
    " Pour moi, j'ai toujours fait de petits voyages de ville en ville. "
¬†¬†¬†¬†Me faudrait-il prendre parti pour l'√Čglise grecque ou pour la latine ?
    " Je ne fis aucune différence entre le Juif et le Samaritain quand je fus au monde. "
¬†¬†¬†¬†Eh bien, s'il est ainsi, je vous prends pour mon seul ma√ģtre. Alors il me fit un signe de t√™te qui me remplit de consolation. La vision disparut, et la bonne conscience me resta.
SECTION III.
Questions sur la religion.
PREMI√ąRE QUESTION.
¬†¬†¬†¬†L'√©v√™que de Worcester, Warburton, auteur d'un des plus savants ouvrages qu'on ait jamais faits, s'exprime ainsi, page 8, tome I: " Une religion, une soci√©t√© qui n'est pas fond√©e sur la cr√©ance d'une autre vie, doit √™tre soutenue par une providence extraordinaire. Le juda√Įsme n'est pas fond√© sur la cr√©ance d'une autre vie; donc le juda√Įsme a √©t√© soutenu par une providence extraordinaire. "
    Plusieurs théologiens se sont élevés contre lui; et comme on rétorque tous les arguments, on a rétorqué le sien, on lui a dit:
¬†¬†¬†¬†" Toute religion qui n'est pas fond√©e sur le dogme de l'immortalit√© de l'√Ęme, et sur les peines et les r√©compenses √©ternelles, est n√©cessairement fausse: or le juda√Įsme ne connut point ces dogmes; donc le juda√Įsme, loin d'√™tre soutenu par la Providence, √©tait, par vos principes, une religion fausse et barbare qui attaquait la Providence. "
¬†¬†¬†¬†Cet √©v√™que eut quelques autres adversaires qui lui soutinrent que l'immortalit√© de l'√Ęme √©tait connue chez les Juifs, dans le temps m√™me de Mo√Įse; mais il leur prouva tr√®s √©videmment que ni le D√©calogue, ni le L√©vitique, ni le Deut√©ronome, n'avaient dit un seul mot de cette cr√©ance, et qu'il est ridicule de vouloir tordre et corrompre quelques passages des autres livres pour en tirer une v√©rit√© qui n'est point annonc√©e dans le livre de la loi.
¬†¬†¬†¬†Monsieur l'√©v√™que, ayant fait quatre volumes pour d√©montrer que la loi juda√Įque ne proposait ni peines ni r√©compenses apr√®s la mort, n'a jamais pu r√©pondre √† ses adversaires d'une mani√®re bien satisfaisante. Ils lui disaient: " Ou Mo√Įse connaissait ce dogme, et alors il a tromp√© les Juifs en ne le manifestant pas; ou il l'ignorait, et en ce cas il n'en savait pas assez pour fonder une bonne religion. En effet, si sa religion avait √©t√© bonne, pourquoi l'aurait-on abolie ? Une religion vraie doit √™tre pour tous les temps et pour tous les lieux; elle doit √™tre comme la lumi√®re du soleil, qui √©claire tous les peuples et toutes les g√©n√©rations. "
    Ce prélat, tout éclairé qu'il est, a eu beaucoup de peine à se tirer de toutes ces difficultés: mais quel système en est exempt ?
SECONDE QUESTION.
¬†¬†¬†¬†Un autre savant beaucoup plus philosophe, qui est un des plus profonds m√©taphysiciens de nos jours, donne de fortes raisons pour prouver que le polyth√©isme a √©t√© la premi√®re religion des hommes, et qu'on a commenc√© √† croire plusieurs dieux, avant que la raison f√Ľt assez √©clair√©e pour ne reconna√ģtre qu'un seul √™tre supr√™me.
¬†¬†¬†¬†J'ose croire, au contraire, qu'on a commenc√© d'abord par reconna√ģtre un seul Dieu, et qu'ensuite la faiblesse humaine en a adopt√© plusieurs; et voici comme je con√ßois la chose:
¬†¬†¬†¬†Il est indubitable qu'il y eut des bourgades avant qu'on e√Ľt b√Ęti de grandes villes, et que tous les hommes ont √©t√© divis√©s en petites r√©publiques avant qu'ils fussent r√©unis dans de grands empires. Il est bien naturel qu'une bourgade effray√©e du tonnerre, afflig√©e de la perte de ses moissons, maltrait√©e par la bourgade voisine, sentant tous les jours sa faiblesse, sentant partout un pouvoir invisible, ait bient√īt dit: Il y a quelque √™tre au-dessus de nous qui nous fait du bien et du mal.
¬†¬†¬†¬†Il me para√ģt impossible qu'elle ait dit: Il y a deux pouvoirs. Car pourquoi plusieurs ? On commence en tout genre par le simple, ensuite vient le compos√©, et souvent enfin on revient au simple par des lumi√®res sup√©rieures. Telle est la marche de l'esprit humain.
    Quel est cet être qu'on aura d'abord invoqué ? sera-ce le soleil ? sera-ce la lune ? je ne le crois pas. Examinons ce qui se passe dans les enfants; ils sont à peu près ce que sont les hommes ignorants. Ils ne sont frappés ni de la beauté ni de l'utilité de l'astre qui anime la nature, ni des secours que la lune nous prête, ni des variations régulières de son cours; ils n'y pensent pas, ils y sont trop accoutumés. On n'adore, on n'invoque, on ne veut apaiser que ce qu'on craint; tous les enfants voient le ciel avec indifférence; mais que le tonnerre gronde, ils tremblent, ils vont se cacher. Les premiers hommes en ont sans doute agi de même. Il ne peut y avoir que des espèces de philosophes qui aient remarqué le cours des astres, les aient fait admirer, et les aient fait adorer; mais des cultivateurs simples et sans aucune lumière n'en savaient pas assez pour embrasser une erreur si noble.
¬†¬†¬†¬†Un village se sera donc born√© √† dire: Il y a une puissance qui tonne, qui gr√™le sur nous, qui fait mourir nos enfants; apaisons-la: mais comment l'apaiser ? Nous voyons que nous avons calm√© par de petits pr√©sents la col√®re des gens irrit√©s; faisons donc de petits pr√©sents √† cette puissance. Il faut bien aussi lui donner un nom. Le premier qui s'offre est celui de chef, de ma√ģtre, de seigneur; cette puissance est donc appel√©e monseigneur. C'est probablement la raison pour laquelle les premiers √Čgyptiens appel√®rent leur dieu Knef; les Syriens, Adoni; les peuples voisins, Baal ou Bel, ou Melch, ou Moloch; les Scythes, Pap√©e: tous mots qui signifient seigneur, ma√ģtre.
    C'est ainsi qu'on trouva presque toute l'Amérique partagée en une multitude de petites peuplades, qui toutes avaient leur dieu protecteur. Les Mexicains mêmes, et les Péruviens, qui étaient de grandes nations, n'avaient qu'un seul dieu: l'une adorait Manco Kapak, l'autre le dieu de la guerre. Les Mexicains donnaient à leur dieu guerrier le nom de Vitzliputzli, comme les Hébreux avaient appelé leur Seigneur Sabaoth.
¬†¬†¬†¬†Ce n'est point par une raison sup√©rieure et cultiv√©e que tous les peuples ont ainsi commenc√© √† reconna√ģtre une seule divinit√©; s'ils avaient √©t√© philosophes, ils auraient ador√© le dieu de toute la nature, et non pas le dieu d'un village; ils auraient examin√© ces rapports infinis de tous les √™tres, qui prouvent un √™tre cr√©ateur et conservateur; mais ils n'examin√®rent rien, ils sentirent. C'est l√† le progr√®s de notre faible entendement; chaque bourgade sentait sa faiblesse et le besoin qu'elle avait d'un fort protecteur. Elle imaginait cet √™tre tut√©laire et terrible r√©sidant dans la for√™t voisine, ou sur la montagne, ou dans une nu√©e. Elle n'en imaginait qu'un seul, parce que la bourgade n'avait qu'un chef √† la guerre. Elle l'imaginait corporel, parce qu'il √©tait impossible de se le repr√©senter autrement. Elle ne pouvait croire que la bourgade voisine n'e√Ľt pas aussi son dieu. Voil√† pourquoi Jepht√© dit aux habitants de Moab: " Vous poss√©dez l√©gitimement ce que votre dieu Chamos vous a fait conqu√©rir; vous devez nous laisser jouir de ce que notre dieu nous a donn√© par ses victoires (Juges, XI, 24). "
    Ce discours, tenu par un étranger à d'autres étrangers, est très remarquable. Les Juifs et les Moabites avaient dépossédé les naturels du pays; l'un et l'autre n'avait d'autre droit que celui de la force, et l'un dit à l'autre: Ton dieu t'a protégé dans ton usurpation, souffre que mon dieu me protége dans la mienne.
¬†¬†¬†¬†J√©r√©mie et Amos demandent l'un et l'autre " quelle raison a eue le dieu Melchom de s'emparer du pays de Gad. " Il para√ģt √©vident par ces passages que l'antiquit√© attribuait √† chaque pays un dieu protecteur. On trouve encore des traces de cette th√©ologie dans Hom√®re.
¬†¬†¬†¬†Il est bien naturel que l'imagination des hommes s'√©tant √©chauff√©e, et leur esprit ayant acquis des connaissances confuses, ils aient bient√īt multipli√© leurs dieux, et assign√© des protecteurs aux √©l√©ments, aux mers, aux for√™ts, aux fontaines, aux campagnes. Plus ils auront examin√© les astres, plus ils auront √©t√© frapp√©s d'admiration. Le moyen de ne pas adorer le soleil, quand on adore la divinit√© d'un ruisseau ? D√®s que le premier pas est fait, la terre est bient√īt couverte de dieux; et on descend enfin des astres aux chats et aux ognons.
    Cependant il faut bien que la raison se perfectionne; le temps forme enfin des philosophes qui voient que ni les ognons, ni les chats, ni même les astres, n'ont arrangé l'ordre de la nature. Tous ces philosophes, babyloniens, persans, égyptiens, scythes, grecs et romains, admettent un Dieu suprême, rémunérateur et vengeur.
¬†¬†¬†¬†Ils ne le disent pas d'abord aux peuples; car quiconque e√Ľt mal parl√© des ognons et des chats devant des vieilles et des pr√™tres e√Ľt √©t√© lapid√©; quiconque e√Ľt reproch√© √† certains √Čgyptiens de manger leurs dieux e√Ľt √©t√© mang√© lui-m√™me, comme en effet Juv√©nal rapporte qu'un √Čgyptien fut tu√© et mang√© tout cru dans une dispute de controverse.
¬†¬†¬†¬†Mais que fit-on ? Orph√©e et d'autres √©tablissent des myst√®res que les initi√©s jurent par des serments ex√©crables de ne point r√©v√©ler, et le principal de ces myst√®res est l'adoration d'un seul Dieu. Cette grande v√©rit√© p√©n√®tre dans la moiti√© de la terre; le nombre des initi√©s devient immense: il est vrai que l'ancienne religion subsiste toujours; mais comme elle n'est point contraire au dogme de l'unit√© de Dieu, on la laisse subsister. Et pourquoi l'abolirait-on ? Les Romains reconnaissent le Deus optimus maximus; les Grecs ont leur Zeus, leur Dieu supr√™me. Toutes les autres divinit√©s ne sont que des √™tres interm√©diaires: on place des h√©ros et des empereurs au rang des dieux, c'est-√†-dire des bienheureux; mais il est s√Ľr que Claude, Octave, Tib√®re, et Caligula, ne sont pas regard√©s comme les cr√©ateurs du ciel et de la terre.
¬†¬†¬†¬†En un mot, il para√ģt prouv√© que, du temps d'Auguste, tous ceux qui avaient une religion reconnaissaient un Dieu sup√©rieur, √©ternel, et plusieurs ordres de dieux secondaires, dont le culte fut appel√© depuis idol√Ętrie.
¬†¬†¬†¬†Les lois des Juifs n'avaient jamais favoris√© l'idol√Ętrie; car quoiqu'ils admissent des malachim, des anges, des √™tres c√©lestes d'un ordre inf√©rieur, leur loi n'ordonnait point que ces divinit√©s secondaires eussent un culte chez eux. Ils adoraient les anges, il est vrai, c'est-√†-dire ils se prosternaient quand ils en voyaient; mais comme cela n'arrivait pas souvent, il n'y avait ni de c√©r√©monial ni de culte l√©gal √©tabli pour eux. Les ch√©rubins de l'arche ne recevaient point d'hommages. Il est constant que les Juifs, du moins depuis Alexandre, adoraient ouvertement un seul Dieu, comme la foule innombrable d'initi√©s l'adoraient secr√®tement dans leurs myst√®res.
TROISI√ąME QUESTION.
¬†¬†¬†¬†Ce fut dans ce temps o√Ļ le culte d'un Dieu supr√™me √©tait universellement √©tabli chez tous les sages en Asie, en Europe, et en Afrique, que la religion chr√©tienne prit naissance.
    Le platonisme aida beaucoup à l'intelligence de ses dogmes. Le Logos, qui, chez Platon, signifiait la sagesse, la raison de l'être suprême, devint chez nous le Verbe et une seconde personne de Dieu. Une métaphysique profonde et au-dessus de l'intelligence humaine fut un sanctuaire inaccessible dans lequel la religion fut enveloppée.
¬†¬†¬†¬†On ne r√©p√©tera point ici comment Marie fut d√©clar√©e dans la suite m√®re de Dieu, comment on √©tablit la consubstantialit√© du P√®re et du Verbe, et la procession du Pneuma, organe divin du divin Logos, deux natures et deux volont√©s r√©sultantes de l'hypostase, et enfin la manducation sup√©rieure, l'√Ęme nourrie ainsi que le corps des membres et du sang de l'Homme-Dieu ador√© et mang√© sous la forme du pain, pr√©sent aux yeux, sensible au go√Ľt, et cependant an√©anti. Tous les myst√®res ont √©t√© sublimes.
    On commença, dès le second siècle, par chasser les démons au nom de Jésus: auparavant on les chassait au nom de Jehovah ou Ihaho; car saint Matthieu rapporte que les ennemis de Jésus ayant dit qu'il chassait les démons au nom du prince des démons, il leur répondit: " Si c'est par Belzébuth que je chasse les démons, par qui vos enfants les chassent-ils ? "
    On ne sait point en quel temps les Juifs reconnurent pour prince des démons Belzébuth, qui était un dieu étranger; mais on sait (et c'est Josèphe qui nous l'apprend) qu'il y avait à Jérusalem des exorcistes préposés pour chasser les démons des corps des possédés, c'est-à-dire des hommes attaqués de maladies singulières, qu'on attribuait alors dans une grande partie de la terre à des génies malfaisants.
    On chassait donc ces démons avec la véritable prononciation de Jehovah aujourd'hui perdue, et avec d'autres cérémonies aujourd'hui oubliées.
¬†¬†¬†¬†Cet exorcisme par Jehovah ou par les autres noms de Dieu √©tait encore en usage dans les premiers si√®cles de l'√Čglise. Orig√®ne, en disputant contre Celse, lui dit, n¬į 262: " Si en invoquant Dieu, ou en jurant par lui, on le nomme le Dieu d'Abraham, d'Isaac, et de Jacob, on fera certaines choses par ces noms, dont la nature et la force sont telles que les d√©mons se soumettent √† ceux qui les prononcent; mais si on le nomme d'un autre nom, comme Dieu de la mer bruyante, supplantateur, ces noms seront sans vertu. Le nom d'Isra√ęl traduit en grec ne pourra rien op√©rer; mais prononcez-le en h√©breu, avec les autres mots requis, vous op√©rerez la conjuration. "
¬†¬†¬†¬†Le m√™me Orig√®ne, au nombre XIX, dit ces paroles remarquables: " Il y a des noms qui ont naturellement de la vertu, tels que sont ceux dont se servent les sages parmi les √Čgyptiens, les mages en Perse, les brachmanes dans l'Inde. Ce qu'on nomme magie n'est pas un art vain et chim√©rique, ainsi que le pr√©tendent les sto√Įciens et les √©picuriens: ni le nom de Sabaoth, ni celui d'Adona√Į, n'ont pas √©t√© faits pour des √™tres cr√©√©s, mais ils appartiennent √† une th√©ologie myst√©rieuse qui se rapporte au Cr√©ateur; de l√† vient la vertu de ces noms quand on les arrange et qu'on les prononce selon les r√®gles, etc. "
¬†¬†¬†¬†Orig√®ne en parlant ainsi ne donne point son sentiment particulier, il ne fait que rapporter l'opinion universelle. Toutes les religions alors connues admettaient une esp√®ce de magie; et on distinguait la magie c√©leste et la magie infernale, la n√©cromancie et la th√©urgie; tout √©tait prodige, divination, oracle. Les Perses ne niaient point les miracles des √Čgyptiens, ni les √Čgyptiens ceux des Perses. Dieu permettait que les premiers chr√©tiens fussent persuad√©s des oracles attribu√©s aux sibylles, et leur laissait encore quelques erreurs peu importantes, qui ne corrompaient point le fond de la religion.
¬†¬†¬†¬†Une chose encore fort remarquable, c'est que les chr√©tiens des deux premiers si√®cles avaient de l'horreur pour les temples, les autels et les simulacres. C'est ce qu'Orig√®ne avoue, n¬į 347. Tout changea depuis avec la discipline, quand l'√Čglise re√ßut une forme constante.
QUATRI√ąME QUESTION.
¬†¬†¬†¬†Lorsqu'une fois une religion est √©tablie l√©galement dans un √Čtat, les tribunaux sont tous occup√©s √† emp√™cher qu'on ne renouvelle la plupart des choses qu'on faisait dans cette religion avant qu'elle f√Ľt publiquement re√ßue. Les fondateurs s'assemblaient en secret malgr√© les magistrats; on ne permet que les assembl√©es publiques sous les yeux de la loi, et toutes associations qui se d√©robent √† la loi sont d√©fendues. L'ancienne maxime √©tait qu'il vaut mieux ob√©ir √† Dieu qu'aux hommes; la maxime oppos√©e est re√ßue, que c'est ob√©ir √† Dieu que de suivre les lois de l'√Čtat. On n'entendait parler que d'obsessions et de possessions; le diable √©tait alors d√©cha√ģn√© sur la terre; le diable ne sort plus aujourd'hui de sa demeure. Les prodiges, les pr√©dictions √©taient alors n√©cessaires, on ne les admet plus: un homme qui pr√©dirait des calamit√©s sur les places publiques serait mis aux Petites-Maisons. Les fondateurs recevaient secr√®tement l'argent des fid√®les; un homme qui recueillerait de l'argent pour en disposer, sans y √™tre autoris√© par la loi, serait repris de justice. Ainsi on ne se sert plus d'aucun des √©chafauds qui ont servi √† b√Ętir l'√©difice.
CINQUI√ąME QUESTION.
    Après notre sainte religion, qui sans doute est la seule bonne, quelle serait la moins mauvaise ?
    Ne serait-ce pas la plus simple ? ne serait-ce pas celle qui enseignerait beaucoup de morale et très peu de dogmes ? celle qui tendrait à rendre les hommes justes, sans les rendre absurdes ? celle qui n'ordonnerait point de croire des choses impossibles, contradictoires, injurieuses à la Divinité, et pernicieuses au genre humain, et qui n'oserait point menacer des peines éternelles quiconque aurait le sens commun ? Ne serait-ce point celle qui ne soutiendrait pas sa créance par des bourreaux, et qui n'inonderait pas la terre de sang pour des sophismes inintelligibles ? celle dans laquelle une équivoque, un jeu de mots et deux ou trois chartes supposées ne feraient pas un souverain et un dieu d'un prêtre souvent incestueux, homicide et empoisonneur ? celle qui ne soumettrait pas les rois à ce prêtre ? celle qui n'enseignerait que l'adoration d'un Dieu, la justice, la tolérance, et l'humanité ?
SIXI√ąME QUESTION.
    On a dit que la religion des gentils était absurde en plusieurs points, contradictoire, pernicieuse; mais ne lui a-t-on pas imputé plus de mal qu'elle n'en a fait, et plus de sottises qu'elle n'en a prêché ?
    Car de voir Jupiter taureau,
    Serpent, cygne, ou quelque autre chose,
    Je ne trouve point cela beau,
    Et ne m'étonne pas si parfois on en cause.
¬†¬†¬†¬†MOLI√ąRE, Prologue d'Amphitryon.
¬†¬†¬†¬†Sans doute cela est fort impertinent; mais qu'on me montre dans toute l'antiquit√© un temple d√©di√© √† L√©da couchant avec un cygne ou avec un taureau ? Y a-t-il eu un sermon pr√™ch√© dans Ath√®nes ou dans Rome pour encourager les filles √† faire des enfants avec les cygnes de leur basse-cour ? Les fables recueillies et orn√©es par Ovide sont-elles la religion ? ne ressemblent-elles pas √† notre L√©gende dor√©e, √† notre Fleur des saints ? Si quelque brame ou quelque derviche venait nous objecter l'histoire de sainte Marie √©gyptienne, laquelle n'ayant pas de quoi payer les matelots qui l'avaient conduite en √Čgypte, donna √† chacun d'eux ce que l'on appelle des faveurs, en guise de monnaie, nous dirions au brame: Mon r√©v√©rend p√®re, vous vous trompez, notre religion n'est pas la L√©gende dor√©e.
¬†¬†¬†¬†Nous reprochons aux anciens leurs oracles, leurs prodiges: s'ils revenaient au monde, et qu'on p√Ľt compter les miracles de Notre-Dame de Lorette et ceux de Notre-Dame d'√Čph√®se, en faveur de qui des deux serait la balance du compte ?
¬†¬†¬†¬†Les sacrifices humains ont √©t√© √©tablis chez presque tous les peuples, mais tr√®s rarement mis en usage. Nous n'avons que la fille de Jepht√© et le roi Agag d'immol√©s chez les Juifs, car Isaac et Jonathas ne le furent pas. L'histoire d'Iphig√©nie n'est pas bien av√©r√©e chez les Grecs. Les sacrifices humains sont tr√®s rares chez les anciens Romains; en un mot, la religion pa√Įenne a fait r√©pandre tr√®s peu de sang, et la n√ītre en a couvert la terre. La n√ītre est sans doute la seule bonne, la seule vraie; mais nous avons fait tant de mal par son moyen, que quand nous parlons des autres nous devons √™tre modestes.
SEPTI√ąME QUESTION.
    Si un homme veut persuader sa religion à des étrangers ou à ses compatriotes, ne doit-il pas s'y prendre avec la plus insinuante douceur et la modération la plus engageante ? S'il commence par dire que ce qu'il annonce est démontré, il trouvera une foule d'incrédules; s'il ose leur dire qu'ils ne rejettent sa doctrine qu'autant qu'elle condamne leurs passions, que leur coeur a corrompu leur esprit, qu'ils n'ont qu'une raison fausse et orgueilleuse, il les révolte, il les anime contre lui, il ruine lui-même ce qu'il veut établir.
¬†¬†¬†¬†Si la religion qu'il annonce est vraie, l'emportement et l'insolence la rendront-ils plus vraie ? Vous mettez-vous en col√®re quand vous dites qu'il faut √™tre doux, patient, bienfaisant, juste, remplir tous les devoirs de la soci√©t√© ? non, car tout le monde est de votre avis. Pourquoi donc dites-vous des injures √† votre fr√®re, quand vous lui pr√™chez une m√©taphysique myst√©rieuse ? c'est que son sens irrite votre amour-propre. Vous avez l'orgueil d'exiger que votre fr√®re soumette son intelligence √† la v√ītre: l'orgueil humili√© produit la col√®re; elle n'a point d'autre source. Un homme bless√© de vingt coups de fusil dans une bataille ne se met point en col√®re; mais un docteur bless√© du refus d'un suffrage devient furieux et implacable.
HUITI√ąME QUESTION.
¬†¬†¬†¬†Ne faut-il pas soigneusement distinguer la religion de l'√Čtat et la religion th√©ologique ? Celle de l'√Čtat exige que les imans tiennent des registres des circoncis, les cur√©s ou pasteurs des registres des baptis√©s; qu'il y ait des mosqu√©es, des √©glises, des temples, des jours consacr√©s √† l'adoration et au repos, des rites √©tablis par la loi; que les ministres de ces rites aient de la consid√©ration sans pouvoir; qu'ils enseignent les bonnes moeurs au peuple, et que les ministres de la loi veillent sur les moeurs des ministres des temples. Cette religion de l'√Čtat ne peut en aucun temps causer aucun trouble.
¬†¬†¬†¬†Il n'en est pas ainsi de la religion th√©ologique; celle-ci est la source de toutes les sottises et de tous les troubles imaginables; c'est la m√®re du fanatisme et de la discorde civile; c'est l'ennemie du genre humain. Un bonze pr√©tend que Fo est un dieu; qu'il a √©t√© pr√©dit par des fakirs; qu'il est n√© d'un √©l√©phant blanc; que chaque bonze peut faire un Fo avec des grimaces. Un talapoin dit que Fo √©tait un saint homme dont les bonzes ont corrompu la doctrine, et que c'est Sammonocodom qui est le vrai dieu. Apr√®s cent arguments et cent d√©mentis, les deux factions conviennent de s'en rapporter au dala√Į-lama, qui demeure √† trois cents lieues de l√†, qui est immortel et m√™me infaillible. Les deux factions lui envoient une d√©putation solennelle. Le dala√Į-lama commence, selon son divin usage, par leur distribuer sa chaise perc√©e.
¬†¬†¬†¬†Les deux sectes rivales la re√ßoivent d'abord avec un respect √©gal, la font s√©cher au soleil, et l'ench√Ęssent dans de petits chapelets qu'ils baisent d√©votement: mais d√®s que le dala√Į-lama et son conseil ont prononc√© au nom de Fo, voil√† le parti condamn√© qui jette les chapelets au nez du vice-dieu, et qui lui veut donner cent coups d'√©trivi√®res. L'autre parti d√©fend son lama dont il a re√ßu de bonnes terres; tous deux se battent longtemps; et quand ils sont las de s'exterminer, de s'assassiner, de s'empoisonner r√©ciproquement, ils se disent encore de grosses injures; et le dala√Į-lama en rit; et il distribue encore sa chaise perc√©e √† quiconque veut bien recevoir les d√©jections du bon p√®re lama.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

Regardez d'autres dictionnaires:

  • Religion ‚ÄĒ religion ‚Ķ   Dictionary of sociology

  • Religion ‚ÄĒ ‚ÄĘ The voluntary subjection of oneself to God Catholic Encyclopedia. Kevin Knight. 2006. Religion ¬†¬†¬†¬†Religion ¬†¬†¬†¬†‚Ć ‚Ķ   Catholic encyclopedia

  • RELIGION ‚ÄĒ L‚Äô√ČTYMOLOGIE du terme religion reste incertaine; elle est controvers√©e depuis l‚ÄôAntiquit√©. √Ä la suite de Lactance, de Tertullien, les auteurs chr√©tiens se plaisent √† expliquer le latin religio par les verbes ligare, religare , lier, relier. La… ‚Ķ   Encyclop√©die Universelle

  • religion ‚ÄĒ RELIGION. s. f. Culte qu on rend √† la Divinit√©, suivant la creance que l on en a. La Religion Juifve. la Religion Chrestienne. la bonne, la fausse Religion. la Religion de Mahomet. professer une Religion. faire profession d une Religion. faire… ‚Ķ   Dictionnaire de l'Acad√©mie fran√ßaise

  • Religion ‚ÄĒ Re*li gion (r[ e]*l[i^]j [u^]n), n. [F., from L. religio; cf. religens pious, revering the gods, Gr. ale gein to heed, have a care. Cf. {Neglect}.] 1. The outward act or form by which men indicate their recognition of the existence of a god or of ‚Ķ   The Collaborative International Dictionary of English

  • religi√≥n ‚ÄĒ sustantivo femenino 1. √Ārea: religi√≥n Conjunto de creencias y pr√°cticas que ponen en relaci√≥n al hombre con la divinidad. religi√≥n budista. religi√≥n cat√≥lica. religi√≥n cristiana. religi√≥n jud√≠a. religi√≥n monote√≠sta. religi√≥n musulmana. religi√≥n… ‚Ķ   Diccionario Salamanca de la Lengua Espa√Īola

  • Religion ‚ÄĒ Sf std. (16. Jh.) Entlehnung. Im Fr√ľhneuhochdeutschen entlehnt aus l. religio ( Ňćnis) (auch: gewissenhafte Ber√ľcksichtigung, Sorgfalt ), zu l. relegere bedenken, achtgeben . Gemeint ist urspr√ľnglich die gewissenhafte Sorgfalt in der Beachtung von ‚Ķ   Etymologisches W√∂rterbuch der deutschen sprache

  • religion ‚ÄĒ religion, denomination, sect, cult, communion, faith, creed, persuasion, church can all denote a system of religious belief and worship or the body of persons who accept such a system. Religion, the usual uncolored term, may apply to a system (as ‚Ķ   New Dictionary of Synonyms

  • religion ‚ÄĒ Religion, Profession de religion, Hierodulia, B. Faire profession de religion, In manum conuenire antistitis, In mancipio antistitis esse coepisse, B. Diverses religions, Aliae atque aliae religiones. Estimant que c estoit contre la religion et… ‚Ķ   Thresor de la langue fran√ßoyse

  • religi√≥n ‚ÄĒ (Del lat. religń≠o, Ňćnis). 1. f. Conjunto de creencias o dogmas acerca de la divinidad, de sentimientos de veneraci√≥n y temor hacia ella, de normas morales para la conducta individual y social y de pr√°cticas rituales, principalmente la oraci√≥n y… ‚Ķ   Diccionario de la lengua espa√Īola

  • religion ‚ÄĒ [ri lij‚Ä≤…ôn] n. [ME religioun < OFr or L: OFr religion < L religio, reverence for the gods, holiness, in LL(Ec), a system of religious belief < ? religare, to bind back < re , back + ligare, to bind, bind together; or < ? re + IE… ‚Ķ   English World dictionary


Share the article and excerpts

Direct link
… Do a right-click on the link above
and select ‚ÄúCopy Link‚ÄĚ

We are using cookies for the best presentation of our site. Continuing to use this site, you agree with this.