QUISQUIS DE RAMUS

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QUISQUIS DE RAMUS
QUISQUIS (DU) DE RAMUS OU LA RAM√ČE ,
Avec quelques observations utiles sur les persécuteurs, les calomniateurs, et les faiseurs de libelles.
    Il vous importe fort peu, mon cher lecteur, qu'une des plus violentes persécutions excitées au seizième siècle contre Ramus, ait eu pour objet la manière dont on devait prononcer quisquis et quanquam.
¬†¬†¬†¬†Cette grande dispute partagea longtemps tous les r√©gents de coll√©ge et tous les ma√ģtres de pension du seizi√®me si√®cle; mais elle est assoupie aujourd'hui, et probablement ne se r√©veillera pas.
    Voulez-vous apprendre si " M. Gallandius Torticolis passait M. Ramus son ennemi en l'art oratoire, ou si M. Ramus passait M. Gallandius Torticolis, " vous pourrez vous satisfaire en consultant Thomas Freigius, in vita Rami; car Thomas Freigius est un auteur qui peut être utile aux curieux, quoi qu'en dise Banosius.
¬†¬†¬†¬†Mais que ce Ramus ou La Ram√©e, fondateur d'une chaire de math√©matiques au coll√©ge royal de Paris, bon philosophe dans un temps o√Ļ l'on ne pouvait gu√®re en compter que trois, Montaigne, Charron, et de Thou l'historien; que ce Ramus, homme vertueux dans un si√®cle de crimes, homme aimable dans la soci√©t√©, et m√™me, si on veut, bel esprit; qu'un tel homme, dis-je, ait √©t√© pers√©cut√© toute sa vie, qu'il ait √©t√© assassin√© par des professeurs et des √©coliers de l'universit√©; qu'on ait tra√ģn√© les lambeaux de son corps sanglant aux portes de tous les coll√©ges, comme une juste r√©paration faite √† la gloire d'Aristote; que cette horreur, dis-je encore, ait √©t√© commise √† l'√©dification des √Ęmes catholiques et pieuses ! √ī Fran√ßais ! avouez que cela est un peu welche.
    On me dit que depuis ces temps les choses sont bien changées en Europe, que les moeurs se sont adoucies, qu'on ne persécute plus les gens jusqu'à la mort. Quoi donc ! n'avons-nous pas déjà observé dans ce Dictionnaire que le respectable Barneveldt, le premier homme de la Hollande, mourut sur l'échafaud pour la plus folle et la plus impertinente dispute qui ait jamais troublé les cerveaux théologiques ?
¬†¬†¬†¬†Que le proc√®s criminel du malheureux Th√©ophile n'eut sa source que dans quatre vers d'une ode que les j√©suites Garasse et Voisin lui imput√®rent, qu'ils le poursuivirent avec la fureur la plus violente et les artifices les plus noirs, qu'ils le firent br√Ľler en effigie ?
¬†¬†¬†¬†Que de nos jours cet autre proc√®s de La Cadi√®re ne fut intent√© que par la jalousie d'un jacobin contre un j√©suite qui avait disput√© avec lui sur la gr√Ęce ?
    Qu'une misérable querelle de littérature dans un café fut la première origine de ce fameux procès de Jean-Baptiste Rousseau le poète; procès dans lequel un philosophe innocent fut sur le point de succomber par des manoeuvres bien criminelles ?
¬†¬†¬†¬†N'avons-nous pas vu l'abb√© Guyot Desfontaines d√©noncer le pauvre abb√© Pellegrin comme auteur d'une pi√®ce de th√©√Ętre, et lui faire √īter la permission de dire la messe qui √©tait son gagne-pain ?
¬†¬†¬†¬†Le fanatique Jurieu ne pers√©cuta-t-il pas sans rel√Ęche le philosophe Bayle; et lorsqu'il fut parvenu enfin √† le faire d√©pouiller de sa pension et de sa place, n'eut-il pas l'infamie de le pers√©cuter encore ?
¬†¬†¬†¬†Le th√©ologien Lange n'accusa-t-il pas Wolf, non seulement de ne pas croire en Dieu, mais encore d'avoir insinu√© dans son cours de g√©om√©trie qu'il ne fallait pas s'enr√īler au service du second roi de Prusse ? Et sur cette belle d√©lation, le roi ne donna-t-il pas au vertueux Wolf le choix de sortir de ses √©tats dans vingt-quatre heures, ou d'√™tre pendu ? Enfin, la cabale j√©suitique ne voulut-elle pas perdre Fontenelle ?
    Je vous citerais cent exemples des fureurs de la jalousie pédantesque; et j'ose maintenir, à la honte de cette indigne passion, que si tous ceux qui ont persécuté les hommes célèbres ne les ont pas traités comme les gens de collége traitèrent Ramus, c'est qu'ils ne l'ont pas pu.
    C'est surtout dans la canaille de la littérature et dans la fange de la théologie que cette passion éclate avec le plus de rage.
    Nous allons, mon cher lecteur, vous en donner quelques exemples.
EXEMPLES DES PERS√ČCUTIONS QUE DES HOMMES DE LETTRES INCONNUS ONT EXCIT√ČES OU TACH√Č D'EXCITER CONTRE DES HOMMES DE LETTRES CONNUS.
    Le catalogue de ces persécutions serait bien long; il faut se borner.
    Le premier qui éleva l'orage contre le très estimable et très regretté Helvétius fut un petit convulsionnaire.
    Si ce malheureux avait été un véritable homme de lettres, il aurait pu relever avec honnêteté les défauts du livre.
¬†¬†¬†¬†Il aurait pu remarquer que ce mot esprit, √©tant seul, ne signifie pas l'entendement humain, titre convenable au livre de Locke; qu'en fran√ßais le mot esprit ne veut dire ordinairement que pens√©e brillante. Ainsi la mani√®re de bien penser dans les ouvrages d'esprit signifie, dans le titre de ce livre, la mani√®re de mettre de la justesse dans les ouvrages agr√©ables, dans les ouvrages d'imagination. Le titre Esprit, sans aucune explication, pouvait donc para√ģtre √©quivoque; et c'√©tait assur√©ment une bien petite faute.
    Ensuite, en examinant ce livre, on aurait pu observer:
¬†¬†¬†¬†Que ce n'est point parce que les singes ont les mains diff√©rentes de nous qu'ils ont moins de pens√©es , car leurs mains sont comme les n√ītres
    Qu'il n'est pas vrai que l'homme soit l'animal le plus multiplié sur la terre; car dans chaque maison il y a deux ou trois mille fois plus de mouches que d'hommes
¬†¬†¬†¬†Qu'il est faux que du temps de N√©ron on se plaign√ģt de la doctrine de l'autre monde nouvellement introduite, laquelle √©nervait les courages; car cette doctrine √©tait introduite depuis longtemps
    Qu'il est faux que les mots nous rappellent des images ou des idées; car les images sont des idées: il fallait dire des idées simples ou composées
    Qu'il est faux que la Suisse ait à proportion plus d'habitants que la France et l'Angleterre
    Qu'il est faux que le mot de libre soit le synonyme d'éclairé: lisez le chapitre de Locke sur la puissance
    Qu'il est faux que les Romains aient accordé à César, sous le nom d'imperator, ce qu'ils lui refusaient sous le nom de rex; car ils le créèrent dictateur perpétuel, et quiconque avait gagné une bataille était imperator: Cicéron était imperator
    Qu'il est faux que la science ne soit que le souvenir des idées d'autrui , car Archimède et Newton inventaient
    Qu'il est faux autant que déplacé de dire que la Lecouvreur et Ninon aient eu autant d'esprit qu'Aristote et Solon; car Solon fit des lois, Aristote quelques livres excellents, et nous n'avons rien de ces deux demoiselles
    Qu'il est faux de conclure que l'esprit soit le premier des dons, de ce que l'envie permet à chacun d'être le panégyriste de sa probité, et qu'il n'est pas permis de vanter son esprit: car, premièrement, il n'est permis de parler de sa probité que quand elle est attaquée; secondement, l'esprit est un ornement dont il est impertinent de se vanter, et la probité une chose nécessaire dont il est abominable de manquer
¬†¬†¬†¬†Qu'il est faux que l'on devienne stupide d√®s qu'on cesse d'√™tre passionn√©; car, au contraire, une passion violente rend l'√Ęme stupide sur tous les autres objets
¬†¬†¬†¬†Qu'il est faux que tous les hommes soient n√©s avec les m√™mes talents; car dans toutes les √©coles des arts et des sciences, tous ayant les m√™mes ma√ģtres, il y en a toujours tr√®s peu qui r√©ussissent
¬†¬†¬†¬†Qu'enfin, sans aller plus loin, cet ouvrage, d'ailleurs estimable, est un peu confus, qu'il manque de m√©thode, et qu'il est g√Ęt√© par des contes indignes d'un livre de philosophie.
¬†¬†¬†¬†Voil√† ce qu'un v√©ritable homme de lettres aurait pu remarquer. Mais de crier au d√©isme et √† l'ath√©isme tout √† la fois, de recourir indignement √† ces deux accusations contradictoires, de cabaler pour perdre un homme d'un tr√®s grand m√©rite, pour le d√©pouiller lui et son approbateur de leurs charges, de solliciter contre lui non seulement la Sorbonne qui ne peut faire aucun mal par elle-m√™me, mais le parlement qui en pouvait faire beaucoup, ce fut la manoeuvre la plus l√Ęche et la plus cruelle; et c'est ce qu'ont fait deux ou trois hommes p√©tris de fanatisme, d'orgueil, et d'envie.
DU GAZETIER ECCL√ČSIASTIQUE.
¬†¬†¬†¬†Lorsque l'Esprit des Lois parut, le gazetier eccl√©siastique ne manqua pas de gagner de l'argent, ainsi que nous l'avons d√©j√† remarqu√© , en accusant dans deux feuilles absurdes le pr√©sident de Montesquieu d'√™tre d√©iste et ath√©e. Sous un autre gouvernement, Montesquieu e√Ľt √©t√© perdu: mais les feuilles du gazetier, qui, √† la v√©rit√©, furent bien vendues, parce qu'elles √©taient calomnieuses, lui valurent aussi les sifflets et l'horreur du public.
DE PATOUILLET.
¬†¬†¬†¬†Un ex-j√©suite, nomm√© Patouillet, s'avisa de faire, en 1764, un mandement sous le nom d'un pr√©lat, dans lequel il accusait encore deux hommes de lettres connus, d'√™tre d√©istes et ath√©es, selon la louable coutume de ces messieurs. Mais comme ce mandement attaquait aussi tous les parlements du royaume, et que d'ailleurs il √©tait √©crit d'un style de coll√©ge, il ne fut gu√®re connu que du procureur-g√©n√©ral qui le d√©f√©ra, et du bourreau qui le br√Ľla.
DU JOURNAL CHR√ČTIEN.
¬†¬†¬†¬†Quelques √©crivains avaient entrepris un Journal chr√©tien, comme si les autres journaux √©taient idol√Ętres. Ils vendaient leur christianisme vingt sous par mois, ensuite ils le propos√®rent √† quinze, il tomba √† douze, puis disparut √† jamais. Ces bonnes gens avaient, en 1760, renouvel√© l'accusation ordinaire de d√©isme et d'ath√©isme contre M. de Saint-Foix, √† l'occasion de quelques faits tr√®s vrais, rapport√©s dans les Essais sur Paris. Ils trouv√®rent cette fois-l√† dans l'auteur qu'ils attaquaient un homme qui se d√©fendait mieux que Ramus: il leur fit un proc√®s criminel au Ch√Ętelet. Ces chr√©tiens furent oblig√©s de se r√©tracter, apr√®s quoi ils rest√®rent dans leur n√©ant.
DE NONOTTE.
¬†¬†¬†¬†Un autre ex-j√©suite, nomm√© Nonotte, dont nous avons quelquefois dit deux mots pour le faire conna√ģtre, fit encore la m√™me manoeuvre en deux volumes, et r√©p√©ta les accusations de d√©isme et d'ath√©isme contre un homme assez connu. Sa grande preuve √©tait que cet homme avait, cinquante ans auparavant, traduit dans une trag√©die deux vers de Sophocle, dans lesquels il est dit que les pr√™tres pa√Įens s'√©taient souvent tromp√©s. Nonotte envoya son livre √† Rome au secr√©taire des brefs; il esp√©rait un b√©n√©fice, et n'en eut point; mais il obtint l'honneur inestimable de recevoir une lettre du secr√©taire des brefs.
¬†¬†¬†¬†C'est une chose plaisante que tous ces dogues attaqu√©s de la rage aient encore de la vanit√©. Ce Nonotte, r√©gent de coll√©ge et pr√©dicateur de village, le plus ignorant des pr√©dicateurs, avait imprim√©, dans son libelle, que Constantin fut en effet tr√®s doux et tr√®s honn√™te dans sa famille; qu'en cons√©quence le Labarum s'√©tait fait voir √† lui dans le ciel; que Diocl√©tien avait pass√© toute sa vie √† massacrer des chr√©tiens pour son plaisir, quoiqu'il les e√Ľt prot√©g√©s sans interruption pendant dix-huit ann√©es; que Clovis ne fut jamais cruel; que les rois de ce temps-l√† n'eurent jamais plusieurs femmes √† la fois; que les confessionnaux furent en usage d√®s les premiers si√®cles de l'√Čglise; que ce fut une action tr√®s m√©ritoire de faire une croisade contre le comte de Toulouse, de lui donner le fouet, et de le d√©pouiller de ses √©tats.
    M. Damilaville daigna relever les erreurs de Nonotte , et l'avertit qu'il n'était pas poli de dire de grosses injures, sans aucune raison, à l'auteur de l'Essai sur les moeurs et l'esprit des nations; qu'un critique est obligé d'avoir toujours raison, et que Nonotte avait trop rarement observé cette loi.
    Comment ! s'écrie Nonotte, je n'aurais pas toujours raison, moi qui suis jésuite, ou qui du moins l'ai été ! Je pourrais me tromper, moi qui ai régenté en province, et qui même ai prêché ! Et voilà Nonotte qui fait encore un gros livre, pour prouver à l'univers que, s'il s'est trompé, c'est sur la foi de quelques jésuites, que par conséquent on doit le croire. Et il entasse, il entasse bévue sur bévue, pour se plaindre à l'univers du tort qu'on lui fait, pour éclairer l'univers très peu instruit de la vanité de Nonotte et de ses erreurs.
    Tous ces gens-là trouvent toujours mauvais qu'on ose se défendre contre eux. Ils ressemblent au Scaramouche de l'ancienne comédie italienne, qui volait un rabat de point à Mezzetin: celui-ci déchirait un peu le rabat en se défendant; et Scaramouche lui disait: Comment ! insolent, vous me déchirez mon rabat !
DE LARCHER,
ANCIEN R√ČP√ČTITEUR DU COLL√ČGE MAZARIN.
¬†¬†¬†¬†Une autre lumi√®re de coll√©ge, un nomm√© Larcher, pouvait, sans √™tre un m√©chant homme, faire un m√©chant livre de critique, dans lequel il semble inviter toutes les belles dames de Paris √† venir coucher pour de l'argent dans l'√Čglise Notre-Dame, avec tous les rouliers et tous les bateliers, et cela par d√©votion. Il pr√©tend que les jeunes Parisiens sont fort sujets √† la sodomie; il cite pour son garant un auteur grec son favori. Il s'√©tend avec complaisance sur la bestialit√©; et il se f√Ęche s√©rieusement de ce que dans un errata de son livre on a mis par m√©garde: Bestialit√©, lisez b√™tise.
¬†¬†¬†¬†Mais ce m√™me Larcher commence son livre comme ceux de ses confr√®res, par vouloir faire br√Ľler l'abb√© Bazin. Il l'accuse de d√©isme et d'ath√©isme, pour avoir dit que les fl√©aux qui affligent la nature viennent tous de la Providence. Et apr√®s cela M. Larcher est tout √©tonn√© qu'on se soit moqu√© de lui.
    A présent que toutes les impostures de ces messieurs sont reconnues, que les délateurs en fait de religion sont devenus l'opprobre du genre humain; que leurs livres, s'ils trouvent deux ou trois lecteurs, n'excitent que la risée; c'est une chose divertissante de voir comment tous ces gens-là s'imaginent que l'univers a les yeux sur eux; comme ils accumulent brochures sur brochures, dans lesquelles ils prennent à témoin tout le public de leurs innombrables efforts pour inspirer les bonnes moeurs, la modération, et la piété.
DES LIBELLES DE LANGLEVIEL, DIT LA BEAUMELLE.
    On a remarqué que tous ces écrivains subalternes de libelles diffamatoires sont un composé d'ignorance, d'orgueil, de méchanceté, et de démence. Une de leurs folies est de parler toujours d'eux-mêmes, eux qui par tant de raisons sont forcés de se cacher.
    Un des plus inconcevables héros de cette espèce est un certain Langleviel de La Beaumelle, qui atteste tout le public qu'on a mal orthographié son nom. Je m'appelle Langleviel et non pas Langlevieux, dit-il dans une de ses immortelles productions; donc tout ce qu'on me reproche est faux, et ne peut porter sur moi.
¬†¬†¬†¬†Dans une autre lettre, voici comme il parle √† l'univers attentif: " Le six du m√™me mois parut mon ode: on la trouva tr√®s belle, et elle l'√©tait pour Copenhague o√Ļ je l'envoyai, et autant pour Berlin, o√Ļ il y a peut-√™tre moins de go√Ľt qu'√† Copenhague. J'avais le projet de faire imprimer les classiques fran√ßais; mais j'en fus d√©tourn√© le 27 janvier par une aventure de galanterie qui eut des suites funestes. Je fus vol√© par le capitaine Cocchius, dont la femme m'avait fait des agaceries √† l'op√©ra. Je fus condamn√© sans avoir √©t√© interrog√© ni confront√©, et je fus conduit √† Spandau. J'√©crivis au roi. Je crois que Darget supprima mes lettres. Il √©crivit √† l'ing√©nieur Lefebvre qu'on ne cherchait qu'√† me jouer un mauvais tour. Vous voyez que Darget ne me disait pas bien finement que son ma√ģtre avait des impressions f√Ęcheuses contre moi. "
    Hé, pauvre homme ! qui dans le monde peut s'embarrasser si tu as donné une galanterie à madame Cocchius, ou si madame Cocchius te l'a donnée ? qu'importe que tu aies été volé par M. Cocchius, ou que tu l'aies volé ? qu'importe que Darget se soit moqué de toi ? qui saura jamais qu'un natif des Cévennes ait fait une ode à Copenhague ?
¬†¬†¬†¬†On retrouve partout la mouche d'√Čsope, qui, du fond d'un char, dans un chemin sablonneux, s'√©criait: " Que j'√©l√®ve de poussi√®re ! "
    L'orgueil des petits consiste à parler toujours de soi: l'orgueil des grands est de n'en jamais parler. Ce dernier orgueil est infiniment plus noble; mais il est quelquefois un peu insultant pour la compagnie. Il veut dire: Messieurs, vous ne valez pas la peine que je cherche à être estimé de vous.
    Tout homme a de l'orgueil; tout homme est sensible. Le plus habile est celui qui sait le mieux cacher son jeu.
¬†¬†¬†¬†Il y a un cas o√Ļ l'on est malheureusement oblig√© de parler de soi, et m√™me tr√®s longtemps; c'est quand on a un proc√®s. Alors il faut bien instruire ses juges; c'est un devoir de leur donner bonne opinion de vous. Cic√©ron, en plaidant pro domo sua, fut oblig√© de rappeler ses services √† la r√©publique; D√©mosth√®ne avait √©t√© r√©duit √† la m√™me n√©cessit√© dans sa harangue contre Eschine. Hors de l√† taisez-vous, et ne faites parler que votre m√©rite, si vous en avez.
    La mère du maréchal de Villars disait à son fils: Ne parlez jamais de vous qu'au roi, et de votre femme à personne.
    On pardonne à un tailleur qui vous apporte votre habit de vouloir vous persuader qu'il est un très bon ouvrier: sa fortune dépend de l'opinion qu'il vous inspire.
    Il était permis à Dubelloi de vanter un peu les vers durs et mal faits de son Siége de Calais; toute son existence était fondée sur cette pièce, aussi insipide qu'éblouissante. Si Racine avait parlé ainsi d'Iphigénie, il aurait révolté les lecteurs.
    C'est presque toujours par orgueil qu'on attaque de grands noms. La Beaumelle, dans un de ses libelles , insulte MM. d'Erlach, de Sinner, de Diesbach, de Vatteville, etc., et il s'en justifie en disant que c'est un ouvrage de politique. Mais dans ce même libelle, qu'il appelle son livre de politique, il dit en propres mots: " Une république fondée par Cartouche aurait eu de plus sages lois que la république de Solon. " Quel respect cet homme a pour les voleurs !
¬†¬†¬†¬†" Le roi de Prusse ne tient son sceptre que de l'abus que l'empereur a fait de sa puissance, et de la l√Ęchet√© des autres princes. " Quel juge des rois et des royaumes !
    " Pourquoi aurions-nous de l'horreur du régicide de Charles 1er ? il serait mort aujourd'hui. "
¬†¬†¬†¬†Quelle raison, ou plut√īt quelle ex√©crable d√©mence ! Sans doute il serait mort aujourd'hui, puisque cet horrible parricide fut commis en 1649. Ainsi donc il ne faut pas, selon Langleviel, d√©tester Ravaillac, parce que le grand Henri IV fut assassin√© en 1610.
¬†¬†¬†¬†" Cromwell et Richelieu se ressemblent. " Cette ressemblance est difficile √† trouver; mais la folie atroce de l'auteur est ais√©e √† reconna√ģtre.
    Il parle de messieurs de Maurepas, Chauvelin, Machault, Berrier, en les nommant par leurs noms sans y mettre le monsieur, et il en parle avec un ton d'autorité qui fait rire.
    Ensuite il fit le roman des Mémoires de madame de Maintenon, dans lequel il outrage les maisons de Noailles, de Richelieu, tous les ministres de Louis XIV, tous les généraux d'armée; sacrifiant toujours la vérité à la fiction, pour l'amusement des lecteurs.
¬†¬†¬†¬†Ce qui para√ģt son chef-d'oeuvre en ce genre, c'est sa r√©ponse √† un de nos √©crivains qui avait dit en parlant de la France:
    " Je défie qu'on me montre aucune monarchie sur la terre dans laquelle les lois, la justice distributive, et les droits de l'humanité, aient été moins foulés aux pieds. "
    Voici comme ce monsieur réfute cette assertion, qui est de la plus exacte vérité.
¬†¬†¬†¬†" Je ne puis relire ce passage sans indignation, quand je me rappelle toutes les injustices g√©n√©rales et particuli√®res que commit le feu roi. Quoi ! Louis XIV √©tait juste quand il ramenait tout √† lui-m√™me, quand il oubliait (et il l'oubliait sans cesse) que l'autorit√© n'√©tait confi√©e √† un seul que pour la f√©licit√© de tous ? √Čtait-il juste quand il armait cent mille hommes pour venger l'affront fait par un fou √† un de ses ambassadeurs; quand, en 1667, il d√©clarait la guerre √† l'Espagne pour agrandir ses √©tats, malgr√© la l√©gitimit√© d'une renonciation solennelle et libre; quand il envahissait la Hollande uniquement pour l'humilier; quand il bombardait G√™nes pour la punir de n'√™tre pas son alli√©e; quand il s'obstinait √† ruiner totalement la France pour placer un de ses petits-fils sur un tr√īne √©tranger ?
¬†¬†¬†¬†√Čtait-il juste, respectait-il les lois, √©tait-il plein des droits de l'humanit√© quand il √©crasait son peuple d'imp√īts; quand, pour soutenir des entreprises imprudentes, il imaginait mille nouvelles esp√®ces de tributs, telles que le papier marqu√© qui excita une r√©volte √† Rennes et √† Bordeaux; quand, en 1691 , il ab√ģmait par quatre-vingts √©dits bursaux quatre-vingt mille familles; quand, en 1692 , il extorquait l'argent de ses sujets par cinquante-cinq √©dits; quand, en 1693 , il √©puisait leur patience et appauvrissait leur mis√®re par soixante autres ?
    Protégeait-il les lois, observait-il la justice distributive, respectait-il les droits de l'humanité, faisait-il de grandes choses pour le bien public, mettait-il la France au-dessus de toutes les monarchies de la terre, quand, pour abattre par les fondements un édit accordé au cinquième de la nation, il surseyait, en 1676, pour trois ans les dettes des prosélytes ? "
¬†¬†¬†¬†Ce n'est pas le seul endroit o√Ļ ce monsieur insulte avec brutalit√© √† la m√©moire d'un de nos grands rois, et qui est si ch√®re √† son successeur. Il a os√© dire ailleurs que Louis XIV avait empoisonn√© le marquis de Louvois son ministre; que le r√©gent avait empoisonn√© la famille royale , et que le p√®re du prince de Cond√© d'aujourd'hui avait fait assassiner Vergier; que la maison d'Autriche a des empoisonneurs √† gages.
    Une fois, il s'est avisé de faire le plaisant dans une brochure contre l'Histoire de Henri IV. Quelle plaisanterie !
¬†¬†¬†¬†" Je lis avec un charme infini, dans l'Histoire du Mogol , que le petit-fils de Sha-Abas fut berc√© pendant sept ans par des femmes, qu'ensuite il fut berc√© pendant huit ans par des hommes; qu'on l'accoutuma de bonne heure √† s'adorer lui-m√™me et √† se croire form√© d'un autre limon que ses sujets; que tout ce qui l'environnait avait ordre de lui √©pargner le p√©nible soin d'agir, de penser, de vouloir, et de le rendre inhabile √† toutes les fonctions du corps et de l'√Ęme; qu'en cons√©quence un pr√™tre le dispensait de la fatigue de prier de sa bouche le grand √™tre; que certains officiers √©taient pr√©pos√©s pour lui m√Ęcher noblement, comme dit Rabelais, le peu de paroles qu'il avait √† prononcer; que d'autres lui t√Ętaient le pouls trois ou quatre fois le jour comme √† un agonisant; qu'√† son lever, qu'√† son coucher, trente seigneurs accouraient, l'un pour lui d√©nouer l'aiguillette, l'autre pour le d√©constiper, celui-ci pour l'accoutrer d'une chemise, celui-l√† pour l'armer d'un cimeterre, chacun pour s'emparer du membre dont il avait la surintendance. Ces particularit√©s me plaisent, parce qu'elles me donnent une id√©e nette du caract√®re des Indiens, et que d'ailleurs elles me font assez entrevoir celui du petit-fils de Sha-Abas, pour me dispenser de lire tant d'√©pais volumes, que les Indiens ont √©crits sur les faits et gestes de cet empereur automate. "
¬†¬†¬†¬†Cet homme est bien mal instruit de l'√©ducation des princes mogols. Ils sont √† trois ans entre les mains des eunuques, et non entre les mains des femmes. Il n'y a point de seigneurs √† leur lever et √† leur coucher; on ne leur d√©noue point l'aiguillette. On voit assez qui l'auteur veut d√©signer. Mais reconna√ģtra-t-on √† ce portrait le fondateur des Invalides, de l'Observatoire, de Saint-Cyr; le protecteur g√©n√©reux d'une famille royale infortun√©e; le conqu√©rant de la Franche-Comt√©, de la Flandre fran√ßaise, le fondateur de la marine, le r√©mun√©rateur √©clair√© de tous les arts utiles ou agr√©ables; le l√©gislateur de la France qui re√ßut son royaume dans le plus horrible d√©sordre, et qui le mit au plus haut point de la gloire et de la grandeur; enfin le roi que don Ustariz, cet homme d'√Čtat si estim√©, appelle un homme prodigieux, malgr√© des d√©fauts ins√©parables de la nature humaine ?
¬†¬†¬†¬†Y reconna√ģtra-t-on le vainqueur de Fontenoi et de Laufeldt, qui donna la paix √† ses ennemis √©tant victorieux; le fondateur de l'√Čcole militaire qui, √† l'exemple de son a√Įeul, n'a jamais manqu√© de tenir son conseil ? O√Ļ est ce petit-fils automate de Sha-Abas ?
¬†¬†¬†¬†Qui ne voit la d√©licate allusion de ce brave homme, ainsi que la profonde science de ce grand √©crivain ? il croit que Sha-Abas √©tait un Mogol, et c'√©tait un Persan de la race des Sophi. Il appelle au hasard son petit-fils automate; et ce petit-fils √©tait Abas, second fils de Sa√Įn-Mirza, qui remporta quatre victoires contre les Turcs, et qui fit ensuite la guerre aux Mogols.
    C'est ainsi que ce pauvre homme a écrit tous ses libelles; c'est ainsi qu'il fit le pitoyable roman de Madame de Maintenon, parlant d'ailleurs de tout à tort et à travers, avec une suffisance qui ne serait pas permise au plus savant homme de l'Europe.
¬†¬†¬†¬†De quelle indignation n'est-on pas saisi quand on voit un mis√©rable √©chapp√© des C√©vennes, √©lev√© par charit√©, et souill√© des actions les plus inf√Ęmes, oser parler ainsi des rois, s'emporter jusqu'√† une licence si effr√©n√©e, abuser √† ce point du m√©pris qu'on a pour lui, et de l'indulgence qu'on a eue de ne le condamner qu'√† six mois de cachot !
    On ne sait pas combien de telles horreurs font tort à la littérature. C'est là pourtant ce qui lui attire des entraves rigoureuses. Ce sont ces abominables libellistes dignes de la potence qui font qu'on est si difficile sur les bons livres.
¬†¬†¬†¬†Il vient de para√ģtre un de ces ouvrages de t√©n√®bres , o√Ļ, depuis le monarque jusqu'au dernier citoyen, tout le monde est insult√© avec fureur; o√Ļ la calomnie la plus atroce et la plus absurde distille un poison affreux sur tout ce qu'on respecte et qu'on aime. L'auteur s'est d√©rob√© √† l'ex√©cration publique , mais La Beaumelle s'y est offert.
    Puissent les jeunes fous qui seraient tentés de suivre de tels exemples, et qui, sans talents et sans science, ont la rage d'écrire, sentir à quoi une telle frénésie les expose ! On risque la corde si on est connu; et si on ne l'est pas, on vit dans la fange et dans la crainte. La vie d'un forçat est préférable à celle d'un faiseur de libelles; car l'un peut avoir été condamné injustement aux galères, et l'autre les mérite.
OBSERVATION SUR TOUS CES LIBELLES DIFFAMATOIRES.
¬†¬†¬†¬†Que tous ceux qui sont tent√©s d'√©crire de telles infamies se disent: Il n'y a point d'exemple qu'un libelle ait fait le moindre bien √† son auteur; jamais on ne recueillit de profit ni de gloire dans cette carri√®re honteuse. De tous ces libelles contre Louis XIV, il n'en est pas un seul aujourd'hui qui soit un livre de biblioth√®que, et qui ne soit tomb√© dans un oubli profond. De cent combats meurtriers livr√©s dans une guerre, et dont chacun semblait devoir d√©cider du destin d'un √Čtat, il en est √† peine trois ou quatre qui laissent un long souvenir; les √©v√©nements tombent les uns sur les autres, comme les feuilles dans l'automne pour dispara√ģtre sur la terre; et un gredin voudrait que son libelle obscur demeur√Ęt dans la m√©moire des hommes ! Le gredin vous r√©pond: On se souvient des vers d'Horace contre Pantolabus, contre Nomentanus, et de ceux de Boileau contre Cotin et l'abb√© de Pure. On r√©plique au gredin: Ce ne sont point l√† des libelles; si tu veux mortifier tes adversaires, t√Ęche d'imiter Boileau et Horace: mais quand tu auras un peu de leur bon sens et de leur g√©nie, tu ne feras plus de libelles.
ERRATA ET SUPPL√ČMENT A L'ARTICLE LANGLEVIEL
DES QUESTIONS SUR L'ENCYCLOP√ČDIE.
    Langleviel n'est pas le nom du personnage qui est l'objet de cet article; il se nomme ANGLIVIEL, et s'est surnommé de La Beaumelle pour les causes ci-après.
¬†¬†¬†¬†Feu M. d'Av√©jan, √©v√™que d'Alais, y fonda un coll√®ge de vingt-cinq bourses pour vingt-cinq jeunes gens fils de p√®re ou de m√®re protestants, afin de les faire √©lever dans la religion catholique. N... Angliviel a √©t√© de ce nombre. Il √©tait fils d'un soldat irlandais qui s'√©tait mari√© √† Valerogues, gros bourg du dioc√®se d'Alais, avec une protestante; et voil√† pourquoi son fils, qu'il avait laiss√© orphelin en bas √Ęge, fut du nombre de ces vingt-cinq, M. l'√©v√™que ne voulant pas lui laisser sucer avec le lait les erreurs de sa m√®re. Il fit de bonnes √©tudes dans ce coll√©ge qui √©tait alors tr√®s bien compos√©. Il s'y distingua par quelques prix qu'il eut, et plus encore par de petites friponneries. M. Puech en √©tait alors principal. C'√©tait de son nom qu'√©taient sign√©es les petites marques de distinction qu'on donne aux √©coliers, et qu'on appelle exemptions. M. Puech en avait sign√© √† la fois plusieurs mains; la feuille en contenait soixante-quatre; le sieur Angliviel en vola quelques mains, et les vendit aux √©coliers √† deux ou trois sous la pi√®ce. Ces mains de papier √©tant √©puis√©es, et ce commerce √©tant tr√®s lucratif, ledit sieur en vola d'autres, ou les acheta chez l'imprimeur. La signature de M. Puech y manquait; ce ne fut pas un obstacle; elle fut si parfaitement imit√©e que M. Puech lui-m√™me y fut tromp√©, et le trafic alla son train. Cette adresse inspira de nouvelles id√©es audit Angliviel. Il se servit de cette signature pour avoir chez le nomm√© Portalier, p√Ętissier, de quoi d√©jeuner avec friandise durant un certain temps. Cela fut enfin d√©couvert, et Angliviel, qui venait de finir sa rh√©torique, fut chass√© honteusement du coll√©ge, quoiqu'il d√Ľt y rester encore deux ans. C'√©tait en 1744 ou 1745, je ne peux assigner l'√©poque pr√©cise. Alors Angliviel fit entendre √† sa m√®re protestante, que c'√©tait parce qu'il avait paru faire sa premi√®re communion √† la catholique, malgr√© lui, qu'on l'avait renvoy√©. La m√®re, p√©n√©tr√©e d'un z√®le pour le calvinisme que la pers√©cution √©chauffait encore dans ce temps-l√†, lui fournit les moyens de s'expatrier et d'aller √† Gen√®ve o√Ļ il pourrait devenir ministre du saint √Čvangile. Angliviel partit; mais comme il se croyait d√©j√† quelque chose, il s'imagina que le gouvernement avait les yeux ouverts sur lui, vu le lieu, l'objet et le genre de son √©ducation; et cons√©quemment il prit le nom de La Beaumelle pour se d√©rober √† des recherches qu'on n'avait pas envie de faire. A Gen√®ve, Angliviel se lia avec M. Baulacre, qui en √©tait alors biblioth√©caire. Mademoiselle Baulacre, sa ni√®ce, avait une petite soci√©t√© de veill√©e dans la cour du coll√©ge. La Beaumelle y fut admis; et dans une conversation de femmes, il eut de quoi savoir la chronique scandaleuse de Gen√®ve: c'√©tait plus qu'il n'en fallait pour alimenter sa malignit√© naturelle; mais il fallait, avant tout, se faire un nom. Voici comme il s'y prit. M. de La Viscl√®de, secr√©taire perp√©tuel de l'acad√©mie de Marseille, venait de faire une Ode sur la mort, qui avait √©t√© couronn√©e aux jeux floraux; il ne s'√©tait point fait conna√ģtre. La Beaumelle s'en procura une copie; il la fit imprimer en placard et en in-8¬į, chez Duvillard, la d√©dia √† M. Lullin, alors professeur d'histoire eccl√©siastique, et jouit de la gloire d'√™tre, √† vingt-un ans environ, auteur d'une ode o√Ļ il y avait de bonnes strophes. Cette c√©l√©brit√© lui plut; mais il fallait se donner le plaisir de la satire. En cons√©quence, d'apr√®s ce qu'il avait recueilli des m√©disances f√©minines, il composa un catalogue de livres dans lequel il d√©chira tout Gen√®ve. Je ne me souviens que d'un article, et le voici: Le mauvais M√©nage, op√©ra comique, par monsieur et madame Gallatin. Tous les autres √©taient dans ce go√Ľt. Cela fut su; il fut honni, s'intrigua, alla en Danemarck, etc., etc., etc.
    Je ne peux plus répondre de la vérité des faits qui ont suivi cette époque.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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