QUÊTE

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QUÊTE
¬†¬†¬†¬†L'on compte quatre-vingt-dix-huit ordres monastiques dans l'√Čglise; soixante-quatre qui sont rent√©s, et trente-quatre qui vivent de qu√™te, " sans aucune obligation, disent-ils, de travailler, ni corporellement ni spirituellement, pour gagner leur vie, mais seulement pour √©viter l'oisivet√©; et comme seigneurs directs de tout le monde, et participants √† la souverainet√© de Dieu en l'empire de l'univers, ils ont droit de vivre aux d√©pens du public, sans faire que ce qu'il leur plaira. "
    Ces propres paroles se lisent dans un livre très curieux intitulé, Les heureux succès de la piété; et les raisons qu'en allègue l'auteur ne sont pas moins convaincantes. " Depuis, dit-il, que le cénobite a consacré à Jésus-Christ le droit de se servir des biens temporels, le monde ne possède plus rien qu'à son refus; et il voit les royaumes et les seigneuries comme des usages que sa libéralité a laissés en fief. C'est ce qui le rend seigneur du monde, possédant tout par un domaine direct, parce que s'étant rendu une possession de Jésus-Christ par le voeu, et le possédant, il prend aucunement (en quelque manière) part à sa souveraineté. Le religieux a même cet avantage sur le prince, qu'il ne lui faut point d'armes pour lever ce que le peuple doit à son exercice: il possède les affections devant que de recevoir les libéralités, et son empire s'étend plus sur les coeurs que sur les biens. "
¬†¬†¬†¬†Ce fut Fran√ßois d'Assise qui, l'an 1209, imagina cette nouvelle mani√®re de vivre de qu√™te; mais voici ce que porte sa r√®gle: Les fr√®res √† qui Dieu en a donn√© le talent travailleront fid√®lement, en sorte qu'ils √©vitent l'oisivet√© sans √©teindre l'esprit d'oraison; et pour r√©compense de leur travail ils recevront leurs besoins corporels pour eux et pour leurs fr√®res suivant l'humilit√© et la pauvret√©; mais ils ne recevront point d'argent. Les fr√®res n'auront rien en propre, ni maison, ni lieu, ni autre chose; mais se regardant comme √©trangers en ce monde, ils iront avec confiance demander l'aum√īne.
    Remarquons avec le judicieux Fleury, que si les inventeurs des nouveaux ordres mendiants n'étaient pas canonisés pour la plupart, on pourrait les soupçonner de s'être laissé séduire à l'amour-propre, et d'avoir voulu se distinguer par leur raffinement au-dessus des autres. Mais sans préjudice de leur sainteté, on peut librement attaquer leurs lumières; et le pape Innocent III avait raison de faire difficulté d'approuver le nouvel Institut de Saint-François; et plus encore le Concile de Latran, tenu en 1215, de défendre de nouvelles religions, c'est-à-dire de nouveaux ordres ou congrégations.
¬†¬†¬†¬†Cependant, comme au treizi√®me si√®cle l'on √©tait touch√© des d√©sordres que l'on avait devant les yeux, de l'avarice du clerg√©, de son luxe, de sa vie molle et voluptueuse qui avait gagn√© les monast√®res rent√©s, l'on fut si frapp√© de ce renoncement √† la possession des biens temporels en particulier et en commun, qu'au chapitre g√©n√©ral que saint Fran√ßois tint pr√®s d'Assise en 1219, o√Ļ il se trouva plus de cinq mille fr√®res mineurs qui camp√®rent en rase campagne, ils ne manqu√®rent de rien par la charit√© des villes voisines. On voyait accourir de tous les pays les eccl√©siastiques, les la√Įques, la noblesse, le petit peuple, et non seulement leur fournir les choses n√©cessaires, mais s'empresser √† les servir de leurs propres mains avec une sainte √©mulation d'humilit√© et de charit√©.
¬†¬†¬†¬†Saint Fran√ßois, par son testament, avait fait une d√©fense expresse √† ses disciples de demander au pape aucun privil√®ge, et de donner aucune explication √† sa r√®gle; mais quatre ans apr√®s sa mort, dans un chapitre assembl√© l'an 1230, ils obtinrent du pape Gr√©goire IX une bulle qui d√©clare qu'ils ne sont point oblig√©s √† l'observation de son testament, et qui explique la r√®gle en plusieurs articles. Ainsi le travail des mains, si recommand√© dans l'√Čcriture, et si bien pratiqu√© par les premiers moines, est devenu odieux; et la mendicit√©, odieuse auparavant, est devenue honorable.
¬†¬†¬†¬†Aussi, trente ans apr√®s la mort de saint Fran√ßois, on remarquait d√©j√† un rel√Ęchement extr√™me dans les ordres de sa fondation. Nous n'en citerons pour preuve que le t√©moignage de saint Bonaventure, qui ne peut √™tre suspect. C'est dans la lettre qu'il √©crivit en 1257, √©tant g√©n√©ral de l'ordre, √† tous les provinciaux et les gardiens. Cette lettre est dans ses opuscules, tome II, page 352. Il se plaint de la multitude des affaires pour lesquelles ils requ√©raient de l'argent, de l'oisivet√© de divers fr√®res, de leur vie vagabonde, de leurs importunit√©s √† demander, des grands b√Ętiments qu'ils √©levaient, enfin de leur avidit√© des s√©pultures et des testaments. Saint Bonaventure n'est pas le seul qui se soit √©lev√© contre ces abus, puisque M. Camus, √©v√™que de Belley, observe que le seul ordre des minoritains a souffert plus de vingt-cinq r√©formes en quatre cents ans. Disons un mot sur chacun de ces griefs que tant de r√©formes n'ont pu d√©raciner encore.
    Les frères mendiants, sous prétexte de charité, se mêlaient de toutes sortes d'affaires publiques et particulières. Ils entraient dans le secret des familles, et se chargeaient de l'exécution des testaments; ils prenaient des députations pour négocier la paix entre les villes et les princes. Les papes surtout leur donnaient volontiers des commissions, comme à des gens sans conséquence, qui voyageaient à peu de frais, et qui leur étaient entièrement dévoués; ils les employaient même quelquefois à des levées de deniers.
    Mais une chose plus singulière encore, c'est le tribunal de l'inquisition dont ils se chargèrent. On sait que dans ce tribunal odieux il y a capture de criminels, prison, torture, condamnations, confiscations, peines infamantes et fort souvent corporelles par le bras séculier. Il est sans doute bien étrange de voir des religieux, faisant profession de l'humilité la plus profonde et de la pauvreté la plus exacte, transformés tout d'un coup en juges criminels, ayant des appariteurs et des familiers armés, c'est-à-dire des gardes et des trésors à leur disposition, se rendant ainsi terribles à toute la terre.
¬†¬†¬†¬†Nous glissons sur le m√©pris du travail des mains, qui attire l'oisivet√© chez les mendiants comme chez les autres religieux. De l√† cette vie vagabonde que saint Bonaventure reproche √† ses fr√®res, lesquels, dit-il, sont √† charge √† leurs h√ītes, et scandalisent au lieu d'√©difier. Leur importunit√© √† demander fait craindre leur rencontre comme celle des voleurs. En effet cette importunit√© est une esp√®ce de violence √† laquelle peu de gens savent r√©sister, surtout √† l'√©gard de ceux dont l'habit et la profession ont attir√© du respect; et d'ailleurs c'est une suite naturelle de la mendicit√©, car enfin il faut vivre. D'abord la faim et les autres besoins pressants font vaincre la pudeur d'une √©ducation honn√™te; et quand une fois on a franchi cette barri√®re, on se fait un m√©rite et un honneur d'avoir plus d'industrie qu'un autre √† attirer les aum√īnes.
¬†¬†¬†¬†La grandeur et la curiosit√© des b√Ętiments, ajoute le m√™me saint, incommodent nos amis qui fournissent √† la d√©pense, et nous exposent aux mauvais jugements des hommes. Ces fr√®res, dit aussi Pierre Desvignes, qui dans la naissance de leur religion semblaient fouler aux pieds la gloire du monde, reprennent le faste qu'ils ont quitt√©; n'ayant rien, ils poss√®dent tout, et sont plus riches que les riches m√™mes. On conna√ģt ce mot de Dufresny √† Louis XIV: Sire, je ne regarde jamais le nouveau Louvre sans m'√©crier: Superbe monument de la magnificence d'un des plus grands rois qui de son nom ait rempli la terre, palais digne de nos monarques, vous seriez achev√©, si l'on vous avait donn√© √† l'un des quatre ordres mendiants pour tenir ses chapitres et loger son g√©n√©ral.
¬†¬†¬†¬†Quant √† leur avidit√© des s√©pultures et des testaments, Matthieu P√Ęris l'a peinte en ces termes: Ils sont soigneux d'assister √† la mort des grands, au pr√©judice des pasteurs ordinaires; ils sont avides de gain, et extorquent des testaments secrets; ils ne recommandent que leur ordre, et le pr√©f√®rent √† tous les autres. Sauval rapporte aussi qu'en 1502 Gilles Dauphin, g√©n√©ral des cordeliers, en consid√©ration des bienfaits que son ordre avait re√ßus de messieurs du parlement de Paris, envoya aux pr√©sidents, conseillers et greffiers, la permission de se faire enterrer en habit de cordelier. L'ann√©e suivante il gratifia d'un semblable brevet les pr√©v√īts des marchands et √©chevins, et les principaux officiers de la ville. Il ne faut pas regarder cette permission comme une simple politesse, s'il est vrai que saint Fran√ßois fait r√©guli√®rement chaque ann√©e une descente en purgatoire, pour en tirer les √Ęmes de ceux qui sont morts dans l'habit de son ordre, comme l'assuraient ces religieux.
    Voici un trait à ce sujet qui ne sera pas hors de propos. L'Estoile, dans ses Mémoires, année 1577, raconte qu'une fille fort belle, déguisée en homme, et qui se faisait appeler Antoine, fut découverte et prise dans le couvent des cordeliers de Paris. Elle servait, entre autres, frère Jacques Berson, qu'on appelait l'enfant de Paris, et le cordelier aux belles mains. Ces révérends Pères disaient tous qu'ils croyaient que c'était un vrai garçon. Elle en fut quitte pour le fouet, qui fut un grand dommage à la chasteté de cette fille qui se disait mariée, et qui par dévotion avait servi dix ou douze ans ces bons religieux, sans jamais avoir été intéressée en son honneur. Peut-être croyait-elle s'exempter, après la mort, d'un long séjour en purgatoire; c'est ce que l'Estoile ne dit pas.
¬†¬†¬†¬†Le m√™me √©v√™que de Belley, que nous avons d√©j√† cit√©, pr√©tend qu'un seul ordre de mendiants co√Ľte par an trente millions d'or pour le v√™tement et la nourriture de ses moines, sans compter l'extraordinaire; de sorte qu'il n'y a point de prince catholique qui l√®ve tant sur ses sujets, que les c√©nobites mendiants qui sont dans ses √©tats exigent de ses peuples. Que sera-ce si on y ajoute les trente-trois autres ordres ? On verra, dit-il, que les trente-quatre ensemble tirent plus des peuples chr√©tiens que les soixante-quatre de c√©nobites rent√©s ni tous les autres eccl√©siastiques n'ont de bien. Avouons que c'est beaucoup dire.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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