PUISSANCE

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PUISSANCE
PUISSANCE, TOUTE-PUISSANCE.
    Je suppose que celui qui lira cet article est convaincu que ce monde est formé avec intelligence, et qu'un peu d'astronomie et d'anatomie suffisent pour faire admirer cette intelligence universelle et suprême.
    Encore une fois, Mens agitat molem. (Virg. Aen. VI.)
    Peut-il savoir par lui-même si cette intelligence est toute puissante, c'est-à-dire infiniment puissante ? A-t-il la moindre notion de l'infini, pour comprendre ce que c'est qu'une puissance infinie ?
    Le célèbre historien philosophe David Hume dit
    : " Un poids de dix onces est enlevé dans la balance par un autre poids; donc cet autre poids est de plus de dix onces; mais on ne peut apporter de raison pourquoi il doit être de cent. "
    On peut dire de même: Tu reconnais une intelligence suprême assez forte pour te former, pour te conserver un temps limité, pour te récompenser, pour te punir. En sais-tu assez pour te démontrer qu'elle peut davantage ?
    Comment peux-tu te prouver par ta raison que cet être peut plus qu'il n'a fait ?
    La vie de tous les animaux est courte. Pouvait-il la faire plus longue ?
¬†¬†¬†¬†Tous les animaux sont la p√Ęture les uns des autres sans exception: tout na√ģt pour √™tre d√©vor√©. Pouvait-il former sans d√©truire ?
    Tu ignores quelle est sa nature. Tu ne peux donc savoir si sa nature ne l'a pas forcé de ne faire que les choses qu'il a faites.
    Ce globe n'est qu'un vaste champ de destruction et de carnage. Ou le grand être a pu en faire une demeure éternelle de délices pour tous les êtres sensibles, ou il ne l'a pas pu. S'il l'a pu et s'il ne l'a pas fait, crains de le regarder comme malfaisant; mais s'il ne l'a pas pu, ne crains point de le regarder comme une puissance très grande, circonscrite par sa nature dans ses limites.
¬†¬†¬†¬†Qu'elle soit infinie ou non, cela ne t'importe. Il est indiff√©rent √† un sujet que son ma√ģtre poss√®de cinq cents lieues de terrain ou cinq mille; il n'en est ni plus ni moins sujet.
    Lequel serait le plus injurieux à cet être ineffable de dire, Il a fait des malheureux sans pouvoir s'en dispenser, ou, Il les a faits pour son plaisir ?
    Plusieurs sectes le représentent comme cruel; d'autres, de peur d'admettre un Dieu méchant, ont l'audace de nier son existence. Ne vaut-il pas mieux dire que probablement la nécessité de sa nature et celle des choses ont tout déterminé ?
¬†¬†¬†¬†Le monde est le th√©√Ętre du mal moral et du mal physique; on ne le sent que trop; et le Tout est bien de Shaftesbury, de Bolingbroke et de Pope n'est qu'un paradoxe de bel esprit, une mauvaise plaisanterie.
    Les deux principes de Zoroastre et de Manès, tant ressassés par Bayle, sont une plaisanterie plus mauvaise encore. Ce sont, comme on l'a déjà observé, les deux médecins de Molière , dont l'un dit à l'autre: Passez-moi l'émétique, et je vous passerai la saignée. Le manichéisme est absurde; et voilà pourquoi il a eu un si grand parti.
    J'avoue que je n'ai point été éclairé par tout ce que dit Bayle sur les manichéens et sur les pauliciens. C'est de la controverse; j'aurais voulu de la pure philosophie. Pourquoi parler de nos mystères à Zoroastre ? Dès que vous osez traiter nos mystères, qui ne veulent que de la foi et non du raisonnement, vous vous ouvrez des précipices.
    Le fatras de notre théologie scolastique n'a rien à faire avec le fatras des rêveries de Zoroastre.
    Pourquoi discuter avec Zoroastre le péché originel ? il n'en a jamais été question que du temps de saint Augustin. Zoroastre, ni aucun législateur de l'antiquité, n'en avait entendu parler.
    Si vous disputez avec Zoroastre, mettez sous la clef l'ancien et le nouveau Testament, qu'il ne connaissait pas, et qu'il faut révérer sans vouloir les expliquer.
¬†¬†¬†¬†Qu'aurais-je donc dit √† Zoroastre ? Ma raison ne peut admettre deux dieux qui se combattent; cela n'est bon que dans un po√®me o√Ļ Minerve se querelle avec Mars. Ma faible raison est bien plus contente d'un seul grand √™tre, dont l'essence √©tait de faire et qui a fait tout ce que sa nature lui a permis, qu'elle n'est satisfaite de deux grands √™tres, dont l'un g√Ęte tous les ouvrages de l'autre. Votre mauvais principe Arimane n'a pu d√©ranger une seule des lois astronomiques et physiques du bon principe Oromase; tout marche avec la plus grande r√©gularit√© dans les cieux. Pourquoi le m√©chant Arimane n'aurait-il eu de puissance que sur ce petit globe de la terre ?
    Si j'avais été Arimane, j'aurais attaqué Oromase dans ses belles et grandes provinces de tant de soleils et d'étoiles. Je ne me serais pas borné à lui faire la guerre dans un petit village.
¬†¬†¬†¬†Il y a beaucoup de mal dans ce village: mais d'o√Ļ savons-nous que ce mal n'√©tait pas in√©vitable ?
¬†¬†¬†¬†Vous √™tes forc√© d'admettre une intelligence r√©pandue dans l'univers; mais 1¬į savez-vous, par exemple, si cette puissance s'√©tend jusqu'√† pr√©voir l'avenir ? Vous l'avez assur√© mille fois; mais vous n'avez jamais pu ni le prouver, ni le comprendre. Vous ne pouvez savoir comment un √™tre quelconque voit ce qui n'est pas. Or l'avenir n'est pas; donc nul √™tre ne peut le voir. Vous vous r√©duisez √† dire qu'il pr√©voit; mais pr√©voir c'est conjecturer.
    Or un Dieu qui, selon vous, conjecture peut se tromper. Il s'est réellement trompé dans votre système; car s'il avait prévu que son ennemi empoisonnerait ici-bas toutes ses oeuvres, il ne les aurait pas produites; il ne se serait pas préparé lui-même la honte d'être continuellement vaincu.
¬†¬†¬†¬†2¬į Ne lui fais-je pas bien plus d'honneur en disant qu'il a fait tout par la n√©cessit√© de sa nature, que vous ne lui en faites en lui suscitant un ennemi qui d√©figure, qui souille, qui d√©truit ici-bas toutes ses oeuvres ?
¬†¬†¬†¬†3¬į Ce n'est point avoir de Dieu une id√©e indigne que de dire qu'ayant form√© des milliards de mondes o√Ļ la mort et le mal n'habitent point, il a fallu que le mal et la mort habitassent dans celui-ci.
¬†¬†¬†¬†4¬į Ce n'est point rabaisser Dieu que de dire qu'il ne pouvait former l'homme sans lui donner de l'amour-propre; que cet amour-propre ne pouvait le conduire sans l'√©garer presque toujours; que ses passions sont n√©cessaires, mais qu'elles sont funestes; que la propagation ne peut s'ex√©cuter sans d√©sirs; que ces d√©sirs ne peuvent animer l'homme sans querelles; que ces querelles am√®nent n√©cessairement des guerres, etc.
¬†¬†¬†¬†5¬į En voyant une partie des combinaisons du r√®gne v√©g√©tal, animal et min√©ral, et ce globe perc√© partout comme un crible, d'o√Ļ tant d'exhalaisons s'√©chappent en foule, quel sera le philosophe assez hardi ou le scolastique assez imb√©cile pour voir clairement que la nature pouvait arr√™ter les effets des volcans, les intemp√©ries de l'atmosph√®re, la violence des vents, les pestes, et tous les fl√©aux destructeurs ?
¬†¬†¬†¬†6¬į Il faut √™tre bien puissant, bien fort, bien industrieux, pour avoir form√© des lions qui d√©vorent des taureaux, et produit des hommes qui inventent des armes pour tuer d'un seul coup, non seulement les taureaux et les lions, mais encore pour se tuer les uns les autres. Il faut √™tre tr√®s puissant pour avoir fait na√ģtre des araign√©es qui tendent des filets pour prendre des mouches; mais ce n'est pas √™tre tout puissant, infiniment puissant.
¬†¬†¬†¬†7¬į Si le grand √™tre avait √©t√© infiniment puissant, il n'y a nulle raison pour laquelle il n'aurait pas fait les animaux sensibles infiniment heureux; il ne l'a pas fait, donc il ne l'a pas pu.
¬†¬†¬†¬†8¬į Toutes les sectes des philosophes ont √©chou√© contre l'√©cueil du mal physique et moral. Il ne reste que d'avouer que Dieu ayant agi pour le mieux n'a pu agir mieux.
¬†¬†¬†¬†9¬į Cette n√©cessit√©s tranche toutes les difficult√©s et finit toutes les disputes. Nous n'avons pas le front de dire, tout est bien; nous disons, tout est le moins mal qu'il se pouvait.
¬†¬†¬†¬†10¬į Pourquoi un enfant meurt-il souvent dans le sein de sa m√®re ? Pourquoi un autre, ayant eu le malheur de na√ģtre, est-il r√©serv√© √† des tourments aussi longs que sa vie, termin√©s par une mort affreuse ?
    Pourquoi la source de la vie a-t-elle été empoisonnée dans toute la terre depuis la découverte de l'Amérique ? Pourquoi, depuis le septième siècle de notre ère vulgaire, la petite-vérole emporte-t-elle la huitième partie du genre humain ? Pourquoi de tout temps les vessies ont-elles été sujettes à être des carrières de pierres ? Pourquoi la peste, la guerre, la famine et l'inquisition ? Tournez-vous de tous les sens, vous ne trouverez d'autre solution sinon que tout a été nécessaire.
    Je parle ici aux seuls philosophes, et non pas aux théologiens. Nous savons bien que la foi est le fil du labyrinthe. Nous savons que la chute d'Adam et d'ève, le péché originel, la puissance immense donnée aux diables, la prédilection accordée par le grand être au peuple juif, et le baptême substitué à l'amputation du prépuce, sont les réponses qui éclaircissent tout. Nous n'avons argumenté que contre Zoroastre, et non contre l'université de Conimbre ou Coimbre, à laquelle nous nous soumettons dans tous nos articles. (Voyez les Lettres de Memmius à Cicéron , et répondez-y, si vous pouvez.)

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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  • puissance ‚ÄĒ [ p…•is…ĎŐÉs ] n. f. ‚ÄĘ 1150; de puissant I ‚ô¶ (Sens faible) 1 ‚ô¶ Vx Puissance de... : moyen ou droit gr√Ęce auquel on peut (faire qqch.). ‚áí capacit√©. ¬ę La puissance de bien juger [...] est √©gale en tous les hommes ¬Ľ (Descartes). 2 ‚ô¶ Mod. Philos.… ‚Ķ   Encyclop√©die Universelle

  • puissance ‚ÄĒ Puissance, f. pen. Est robustet√© du corps, Virium corporis validitas. Dont on dit un puissant ribaut, d un qui est fort amass√© de corps, nerveux et de gros membres. Ores est pouvoir d authorit√©, ainsi le Roy en ses lettres patentes, dit, de… ‚Ķ   Thresor de la langue fran√ßoyse

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  • Puissance ‚ÄĒ Pu is*sance, n. [F., fr. puissant. See {Puissant}, and cf. {Potency}, {Potance}, {Potence}.] Power; strength; might; force; potency. Youths of puissance. Tennyson. [1913 Webster] The power and puissance of the king. Shak. [1913 Webster] Note: In… ‚Ķ   The Collaborative International Dictionary of English

  • puissance ‚ÄĒ early 15c., from O.Fr. puissance (12c.), from puissant (see PUISSANT (Cf. puissant)) ‚Ķ   Etymology dictionary

  • PUISSANCE(S) ‚ÄĒ PUISSANCE Les deux puissances. SECTION PREMI√ąRE. ¬†¬†¬†¬†Quiconque tient le sceptre et l encensoir a les deux mains fort occup√©es. On peut le regarder comme un homme fort habile, s il commande √† des peuples qui ont le sens commun; mais s il n a… ‚Ķ   Dictionnaire philosophique de Voltaire

  • Puissance ‚ÄĒ (fr., spr. Pwissangs), Macht, Gewalt; davon Puissanciren, eine Staatsmacht vorstellen ‚Ķ   Pierer's Universal-Lexikon

  • Puissance ‚ÄĒ (p√ľissang√ü), frz., Macht; puissant, m√§chtig ‚Ķ   Herders Conversations-Lexikon


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