PHILOSOPHIE

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PHILOSOPHIE
SECTION PREMI√ąRE.
¬†¬†¬†¬†√Čcrivez filosofie ou philosophie, comme il vous plaira; mais convenez que d√®s qu'elle para√ģt elle est pers√©cut√©e. Les chiens √† qui vous pr√©sentez un aliment pour lequel ils n'ont pas de go√Ľt vous mordent.
    Vous direz que je répète; mais il faut remettre cent fois devant les yeux du genre humain que la sacrée congrégation condamna Galilée, et que les cuistres qui déclarèrent excommuniés tous les bons citoyens qui se soumettraient au grand Henri IV, furent les mêmes qui condamnèrent les seules vérités qu'on pouvait trouver dans les ouvrages de Descartes.
    Tous les barbets de la fange théologique, aboyant les uns contre les autres, aboyèrent tous contre De Thou, contre La Mothe-le-Vayer, contre Bayle. Que de sottises ont été écrites par de petits écoliers welches contre le sage Locke !
    Ces Welches disent que César, Cicéron, Sénèque, Pline, Marc-Aurèle, pouvaient être philosophes, mais que cela n'est pas permis chez les Welches. On leur répond que cela est très permis et très utile chez les Français; que rien n'a fait plus de bien aux Anglais, et qu'il est temps d'exterminer la barbarie.
    Vous me répliquez qu'on n'en viendra pas à bout. Non, chez le peuple et chez les imbéciles; mais chez tous les honnêtes gens votre affaire est faite.
SECTION II.
    Un des grands malheurs, comme un des grands ridicules du genre humain, c'est que dans tous les pays qu'on appelle policés, excepté peut-être à la Chine, les prêtres se chargèrent de ce qui n'appartenait qu'aux philosophes. Ces prêtres se mêlèrent de régler l'année: c'était, disaient-ils, leurs droits; car il était nécessaire que les peuples connussent leurs jours de fêtes. Ainsi les prêtres chaldéens, égyptiens, grecs, romains, se crurent mathématiciens et astronomes: mais quelle mathématique et quelle astronomie ! Ils étaient trop occupés de leurs sacrifices, de leurs oracles, de leurs divinations, de leurs augures, pour étudier sérieusement. Quiconque s'est fait un métier de la charlatanerie ne peut avoir l'esprit juste et éclairé. Ils furent astrologues, et jamais astronomes.
    Les prêtres grecs eux-mêmes ne firent d'abord l'année que de trois cent soixante jours. Il fallut que les géomètres leur apprissent qu'ils s'étaient trompés de cinq jours et plus. Ils réformèrent donc leur année. D'autres géomètres leur montrèrent encore qu'ils s'étaient trompés de six heures. Iphitus les obligea de changer leur almanach grec. Ils ajoutèrent un jour de quatre ans en quatre ans à leur année fautive; et Iphitus célébra ce changement par l'institution des olympiades.
    On fut enfin obligé de recourir au philosophe Méthon, qui, en combinant l'année de la lune avec celle du soleil, composa son cycle de dix-neuf années, au bout desquelles le soleil et la lune revenaient au même point à une heure et demie près. Ce cycle fut gravé en or dans la place publique d'Athènes; et c'est ce fameux nombre d'or dont on se sert encore aujourd'hui avec les corrections nécessaires.
    On sait assez quelle confusion ridicule les prêtres romains avaient introduite dans le comput de l'année.
    Leurs bévues avaient été si grandes que leurs fêtes de l'été arrivaient en hiver. César, l'universel César, fut obligé de faire venir d'Alexandrie le philosophe Sosigène pour réparer les énormes fautes des pontifes.
    Lorsqu'il fut encore nécessaire de réformer le calendrier de Jules-César, sous le pontificat de Grégoire XIII, à qui s'adressa-t-on ? fut-ce à quelque inquisiteur ? Ce fut à un philosophe, à un médecin nommé Lilio.
    Que l'on donne le livre de la Connaissance des temps à faire au professeur Cogé, recteur de l'université, il ne saura pas seulement de quoi il est question. Il faudra bien en revenir à M. de Lalande de l'académie des sciences, chargé de ce très pénible travail trop mal récompensé.
    Le rhéteur Cogé a donc fait une étrange bévue, quand il a proposé pour les prix de l'université ce sujet si singulièrement énoncé: Non magis Deo quam regibus infensa est ista quoe vocatur hodie philosophia. " Cette, qu'on nomme aujourd'hui philosophie, n'est pas plus ennemie de Dieu que des rois. " Il voulait dire moins ennemie. Il a pris magis pour minus. Et le pauvre homme devait savoir que nos académies ne sont ennemies du roi ni de Dieu.
SECTION III.
¬†¬†¬†¬†Si la philosophie a fait tant d'honneur √† la France dans l'Encyclop√©die, il faut avouer aussi que l'ignorance et l'envie, qui ont os√© condamner cet ouvrage, auraient couvert la France d'opprobre, si douze ou quinze convulsionnaires, qui form√®rent une cabale, pouvaient √™tre regard√©s comme les organes de la France, eux qui n'√©taient en effet que les ministres du fanatisme et de la s√©dition, eux qui ont forc√© le roi √† casser le corps qu'ils avaient s√©duit. Leurs manoeuvres ne furent pas si violentes que du temps de la Fronde, mais ne furent pas moins ridicules. Leur fanatique cr√©dulit√© pour les convulsions et pour les mis√©rables prestiges de Saint-M√©dard √©tait si forte, qu'ils oblig√®rent un magistrat, d'ailleurs sage et respectable, de dire en plein parlement " que les miracles de l'√Čglise catholique subsistaient toujours. " On ne peut entendre par ces miracles que ceux des convulsions. Assur√©ment il ne s'en fait pas d'autres, √† moins qu'on ne croie aux petits enfants ressuscit√©s par saint Ovide. Le temps des miracles est pass√©; l'√Čglise triomphante n'en a plus besoin. De bonne foi, y avait-il un seul des pers√©cuteurs de l'Encyclop√©die qui entend√ģt un mot des articles d'astronomie, de dynamique, de g√©om√©trie, de m√©taphysique, de botanique, de m√©decine, d'anatomie, dont ce livre, devenu si n√©cessaire, est charg√© √† chaque tome ? Quelle foule d'imputations absurdes et de calomnies grossi√®res n'accumula-t-on pas contre ce tr√©sor de toutes les sciences ! Il suffirait de les r√©imprimer √† la suite de l'Encyclop√©die pour √©terniser leur honte. Voil√† ce que c'est que d'avoir voulu juger un ouvrage qu'on n'√©tait pas m√™me en √©tat d'√©tudier. Les l√Ęches ! ils ont cri√© que la philosophie ruinait la catholicit√©. Quoi donc ! sur vingt millions d'hommes s'en est-il trouv√© un seul qui ait vex√© le moindre habitu√© de paroisse ? un seul a-t-il jamais manqu√© de respect dans les √©glises ? un seul a-t-il prof√©r√© publiquement contre nos c√©r√©monies une seule parole qui approch√Ęt de la virulence avec laquelle on s'exprimait alors contre l'autorit√© royale ?
¬†¬†¬†¬†R√©p√©tons que jamais la philosophie n'a fait de mal √† l'√Čtat, et que le fanatisme, joint √† l'esprit de corps, lui en a fait beaucoup dans tous les temps.
SECTION IV.
Précis de la philosophie ancienne.
¬†¬†¬†¬†J'ai consum√© environ quarante ann√©es de mon p√©lerinage dans deux ou trois coins de ce monde √† chercher cette pierre philosophale qu'on nomme la v√©rit√©. J'ai consult√© tous les adeptes de l'antiquit√©, √Čpicure et Augustin, Platon et Malebranche, et je suis demeur√© dans ma pauvret√©. Peut-√™tre dans tous ces creusets des philosophes y a-t-il une ou deux onces d'or; mais tout le reste est t√™te-morte, fange insipide, dont rien ne peut na√ģtre.
¬†¬†¬†¬†Il me semble que les Grecs nos ma√ģtres √©crivaient bien plus pour montrer leur esprit qu'ils ne se servaient de leur esprit pour s'instruire. Je ne vois pas un seul auteur de l'antiquit√© qui ait un syst√®me suivi, m√©thodique, clair, marchant de cons√©quence en cons√©quence.
    Quand j'ai voulu rapprocher et combiner les systèmes de Platon, du précepteur d'Alexandre, de Pythagore, et des Orientaux, voici à peu près ce que j'en ai pu tirer.
    Le hasard est un mot vide de sens; rien ne peut exister sans cause. Le monde est arrangé suivant des lois mathématiques; donc il est arrangé par une intelligence.
    Ce n'est pas un être intelligent tel que je le suis qui a présidé à la formation de ce monde, car je ne puis former un ciron; donc ce monde est l'ouvrage d'une intelligence prodigieusement supérieure.
¬†¬†¬†¬†Cet √™tre, qui poss√®de l'intelligence et la puissance dans un si haut degr√©, existe-t-il n√©cessairement ? Il le faut bien; car il faut, ou qu'il ait re√ßu l'√™tre par un autre, ou qu'il soit par sa propre nature. S'il a re√ßu l'√™tre par un autre, ce qui est tr√®s difficile √† concevoir, il faut donc que je recoure √† cet autre, et cet autre sera le premier moteur. De quelque c√īt√© que je me tourne, il faut donc que j'admette un premier moteur puissant et intelligent, qui est tel n√©cessairement par sa propre nature.
    Ce premier moteur a-t-il produit les choses de rien ? cela ne se conçoit pas; créer de rien, c'est changer le néant en quelque chose. Je ne dois point admettre une telle production, à moins que je ne trouve des raisons invincibles qui me forcent d'admettre ce que mon esprit ne peut jamais comprendre.
¬†¬†¬†¬†Tout ce qui existe para√ģt exister n√©cessairement, puisqu'il existe. Car s'il y a aujourd'hui une raison de l'existence des choses, il y en a eu une hier, il y en a eu une dans tous les temps; et cette cause doit toujours avoir eu son effet, sans quoi elle aurait √©t√© pendant l'√©ternit√© une cause inutile.
    Mais comment les choses auront-elles toujours existé, étant visiblement sous la main du premier moteur ? Il faut donc que cette puissance ait toujours agi; de même, à peu près, qu'il n'y a point de soleil sans lumière, de même qu'il n'y a point de mouvement sans un être qui passe d'un point de l'espace dans un autre point.
    Il y a donc un être puissant et intelligent qui a toujours agi; et si cet être n'avait point agi, à quoi lui aurait servi son existence ?
    Toutes les choses sont donc des émanations éternelles de ce premier moteur.
    Mais comment imaginer que de la pierre et de la fange soient des émanations de l'être éternel, intelligent et puissant ?
    Il faut de deux choses l'une, ou que la matière de cette pierre et cette fange existent nécessairement par elles-mêmes, ou qu'elles existent nécessairement par ce premier moteur; il n'y a pas de milieu.
    Ainsi donc il n'y a que deux partis à prendre, ou d'admettre la matière éternelle par elle-même, ou la matière sortant éternellement de l'être puissant, intelligent, éternel.
    Mais, ou subsistante par sa propre nature, ou émanée de l'être producteur, elle existe de toute éternité, puisqu'elle existe, et qu'il n'y a aucune raison pour laquelle elle n'aurait pas existé auparavant.
    Si la matière est éternellement nécessaire, il est donc impossible, il est donc contradictoire qu'elle ne soit pas: mais quel homme peut assurer qu'il est impossible, qu'il est contradictoire que ce caillou et cette mouche n'aient pas l'existence ? On est pourtant forcé de dévorer cette difficulté qui étonne plus l'imagination qu'elle ne contredit les principes du raisonnement.
¬†¬†¬†¬†En effet, d√®s que vous avez con√ßu que tout est √©man√© de l'√™tre supr√™me et intelligent, que rien n'en est √©man√© sans raison, que cet √™tre existant toujours a d√Ľ toujours agir, que par cons√©quent toutes les choses ont d√Ľ √©ternellement sortir du sein de son existence, vous ne devez pas √™tre plus rebut√© de croire la mati√®re dont sont form√©s ce caillou et cette mouche une production √©ternelle, que vous n'√™tes rebut√© de concevoir la lumi√®re comme une √©manation √©ternelle de l'√™tre tout puissant.
    Puisque je suis un être étendu et pensant, mon étendue et ma pensée sont donc des productions nécessaires de cet être. Il m'est évident que je ne puis me donner ni l'étendue ni la pensée: j'ai donc reçu l'une et l'autre de cet être nécessaire.
    Peut-il m'avoir donné ce qu'il n'a pas ? J'ai l'intelligence, et je suis dans l'espace; donc il est intelligent, et il est dans l'espace.
¬†¬†¬†¬†Dire que cet √™tre √©ternel, ce Dieu tout puissant, a de tout temps rempli n√©cessairement l'univers de ses productions, ce n'est pas lui √īter sa libert√©; au contraire, car la libert√© n'est que le pouvoir d'agir. Dieu a toujours pleinement agi; donc Dieu a toujours us√© de la pl√©nitude de sa libert√©.
    La liberté qu'on nomme d'indifférence est un mot sans idée, une absurdité; car ce serait se déterminer sans raison, ce serait un effet sans cause. Donc Dieu ne peut avoir cette liberté prétendue qui est une contradiction dans les termes. Il a donc toujours agi par cette même nécessité qui fait son existence.
    Il est donc impossible que le monde soit sans Dieu, il est impossible que Dieu soit sans le monde.
    Ce monde est rempli d'êtres qui se succèdent; donc Dieu a toujours produit des êtres qui se sont succédé.
¬†¬†¬†¬†Ces assertions pr√©liminaires sont la base de l'ancienne philosophie orientale et de celle des Grecs. Il faut excepter D√©mocrite et √Čpicure, dont la philosophie corpusculaire a combattu ces dogmes. Mais remarquons que les √©picuriens se fondaient sur une physique enti√®rement erron√©e, et que le syst√®me m√©taphysique de tous les autres philosophes subsiste avec tous les syst√®mes physiques. Toute la nature, except√© le vide, contredit √Čpicure; et aucun ph√©nom√®ne ne contredit la philosophie que je viens d'expliquer. Or une philosophie qui est d'accord avec tout ce qui se passe dans la nature, et qui contente les esprits les plus attentifs, n'est-elle pas sup√©rieure √† tout autre syst√®me non r√©v√©l√© ?
    Après les assertions des anciens philosophes, que j'ai rapprochées autant qu'il m'a été possible, que nous reste-t-il ? un chaos de doutes et de chimères. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu un philosophe à système qui n'ait avoué à la fin de sa vie qu'il avait perdu son temps. Il faut avouer que les inventeurs des arts mécaniques ont été bien plus utiles aux hommes que les inventeurs des syllogismes: celui qui imagina la navette l'emporte furieusement sur celui qui imagina les idées innées.
PIERRE (SAINT).
    Pourquoi les successeurs de saint Pierre ont-ils eu tant de pouvoir en Occident, et aucun en Orient ? C'est demander pourquoi les évêques de Vurtzbourg et de Saltzbourg se sont attribué les droits régaliens dans des temps d'anarchie, tandis que les évêques grecs sont toujours restés sujets. Le temps, l'occasion, l'ambition des uns et la faiblesse des autres, ont fait et feront tout dans ce monde. Nous faisons toujours abstraction de ce qui est divin.
    A cette anarchie l'opinion s'est jointe, et l'opinion est la reine des hommes. Ce n'est pas qu'en effet ils aient une opinion bien déterminée, mais des mots leur en tiennent lieu.
    " Je te donnerai les clefs du royaume des cieux. " Les partisans outrés de l'évêque de Rome soutinrent, vers le onzième siècle, que qui donne le plus donne le moins; que les cieux entouraient la terre; et que Pierre ayant les clefs du contenant, il avait aussi les clefs du contenu. Si on entend par les cieux toutes les étoiles et toutes les planètes, il est évident, selon Tomasius, que les clefs données à Simon Barjone, surnommé Pierre, étaient un passe-partout. Si on entend par les cieux les nuées, l'atmosphère, l'éther, l'espace dans lequel roulent les planètes, il n'y a guère de serruriers, selon Meursius, qui puissent faire une clef pour ces portes-là. Mais les railleries ne sont pas des raisons.
¬†¬†¬†¬†Les clefs en Palestine √©taient une cheville de bois qu'on liait avec une courroie. J√©sus dit √† Barjone: " Ce que tu auras li√© sur la terre sera li√© dans le ciel. " Les th√©ologiens du pape en ont conclu que les papes avaient re√ßu le droit de lier et de d√©lier les peuples du serment de fid√©lit√© fait √† leurs rois, et de disposer √† leur gr√© de tous les royaumes. C'est conclure magnifiquement. Les communes, dans les √©tats-g√©n√©raux de France en 1302, disent, dans leur requ√™te au roi, que " Boniface VIII √©tait un b ***** qui croyait que Dieu liait et emprisonnait au ciel ce que ce Boniface liait sur terre. " Un fameux luth√©rien d'Allemagne (c'√©tait M√©lanchton) ne pouvait souffrir que J√©sus e√Ľt dit √† Simon Barjone, Cepha ou Cephas: " Tu es Pierre, et sur cette pierre je b√Ętirai mon assembl√©e, mon √Čglise. " Il ne pouvait concevoir que Dieu e√Ľt employ√© un pareil jeu de mots, une pointe si extraordinaire, et que la puissance du pape f√Ľt fond√©e sur un quolibet. Cette pens√©e n'est permise qu'√† un protestant.
¬†¬†¬†¬†Pierre a pass√© pour avoir √©t√© √©v√™que de Rome; mais on sait assez qu'en ce temps-l√†, et longtemps apr√®s, il n'y eut aucun √©v√™ch√© particulier. La soci√©t√© chr√©tienne ne prit une forme que vers le milieu du second si√®cle. Il se peut que Pierre e√Ľt fait le voyage de Rome; il se peut m√™me qu'il f√Ľt mis en croix la t√™te en bas, quoique ce ne f√Ľt pas l'usage; mais on n'a aucune preuve de tout cela. Nous avons une lettre sous son nom, dans laquelle il dit qu'il est √† Babylone: des canonistes judicieux ont pr√©tendu que par Babylone on devait entendre Rome. Ainsi, suppos√© qu'il e√Ľt dat√© de Rome, on aurait pu conclure que la lettre avait √©t√© √©crite √† Babylone. On a tir√© longtemps de pareilles cons√©quences, et c'est ainsi que le monde a √©t√© gouvern√©.
¬†¬†¬†¬†Il y avait un saint homme √† qui on avait fait payer bien ch√®rement un b√©n√©fice √† Rome, ce qui s'appelle une simonie; on lui demandait s'il croyait que Simon Pierre e√Ľt √©t√© au pays; il r√©pondit: Je ne vois pas que Pierre y ait √©t√©, mais je suis s√Ľr de Simon.
    Quant à la personne de saint Pierre, il faut avouer que Paul n'est pas le seul qui ait été scandalisé de sa conduite; on lui a souvent résisté en face, à lui et à ses successeurs. Saint Paul lui reprochait aigrement de manger des viandes défendues, c'est-à-dire du porc, du boudin, du lièvre, des anguilles, de l'ixion, et du griffon; Pierre se défendait en disant qu'il avait vu le ciel ouvert vers la sixième heure, et une grande nappe qui descendait des quatre coins du ciel, laquelle était toute remplie d'anguilles, de quadrupèdes et d'oiseaux, et que la voix d'un ange avait crié: " Tuez et mangez. " C'est apparemment cette même voix qui a crié à tant de pontifes: " Tuez tout, et mangez la substance du peuple, " dit Wollaston; mais ce reproche est beaucoup trop fort.
    Casaubon ne peut approuver la manière dont Pierre traita Anania et Saphira sa femme. De quel droit, dit Casaubon, un Juif esclave des Romains ordonnait-il ou souffrait-il que tous ceux qui croiraient en Jésus vendissent leurs héritages et en apportassent le prix à ses pieds ? Si quelque anabaptiste à Londres faisait apporter à ses pieds tout l'argent de ses frères, ne serait-il pas arrêté comme un séducteur séditieux, comme un larron, qu'on ne manquerait pas d'envoyer à Tyburn ? N'est-il pas horrible de faire mourir Anania, parce qu'ayant vendu son fonds et en ayant donné l'argent à Pierre, il avait retenu pour lui et pour sa femme quelques écus pour subvenir à leurs nécessités, sans le dire ? A peine Anania est-il mort, que sa femme arrive. Pierre, au lieu de l'avertir charitablement qu'il vient de faire mourir son mari d'apoplexie pour avoir gardé quelques oboles, et de lui dire de bien prendre garde à elle, la fait tomber dans le piége. Il lui demande si son mari a donné tout son argent aux saints. La bonne femme répond oui, et elle meurt sur-le-champ. Cela est dur.
¬†¬†¬†¬†Conringius demande pourquoi Pierre, qui tuait ainsi ceux qui lui avaient fait l'aum√īne, n'allait pas tuer plut√īt tous les docteurs qui avaient fait mourir J√©sus-Christ, et qui le firent fouetter lui-m√™me plus d'une fois. O Pierre, dit Conringius, vous faites mourir deux chr√©tiens qui vous ont fait l'aum√īne, et vous laissez vivre ceux qui ont crucifi√© votre Dieu !
¬†¬†¬†¬†Nous avons eu, du temps de Henri IV et de Louis XIII, un avocat-g√©n√©ral du parlement de Provence, homme de qualit√©, nomm√© Doraison de Torame, qui, dans un livre de l'√Čglise militante d√©di√© √† Henri IV, a fait un chapitre entier des arr√™ts rendus par saint Pierre en mati√®re criminelle. Il dit que l'arr√™t prononc√© par Pierre contre Anania et Saphira fut ex√©cut√© par Dieu m√™me, aux termes et cas de la juridiction spirituelle. Tout son livre est dans ce go√Ľt. Conringius, comme on voit, ne pense pas comme notre avocat proven√ßal. Apparemment que Conringius n'√©tait pas en pays d'inquisition quand il faisait ces questions hardies.
¬†¬†¬†¬†√Črasme, √† propos de Pierre, remarquait une chose fort singuli√®re; c'est que le chef de la religion chr√©tienne commen√ßa son apostolat par renier J√©sus-Christ, et que le premier pontife des Juifs avait commenc√© son minist√®re par faire un veau d'or et par l'adorer.
    Quoi qu'il en soit, Pierre nous est dépeint comme un pauvre qui catéchisait des pauvres. Il ressemble à ces fondateurs d'ordres, qui vivaient dans l'indigence, et dont les successeurs sont devenus grands seigneurs.
¬†¬†¬†¬†Le pape, successeur de Pierre, a tant√īt gagn√©, tant√īt perdu; mais il lui reste encore environ cinquante millions d'hommes sur la terre, soumis en plusieurs points √† ses lois, outre ses sujets imm√©diats.
¬†¬†¬†¬†Se donner un ma√ģtre √† trois ou quatre cents lieues de chez soi; attendre pour penser que cet homme ait paru penser; n'oser juger en dernier ressort un proc√®s entre quelques uns de ses concitoyens que par des commissaires nomm√©s par cet √©tranger; n'oser se mettre en possession des champs et des vignes qu'on a obtenus de son propre roi, sans payer une somme consid√©rable √† ce ma√ģtre √©tranger; violer les lois de son pays qui d√©fendent d'√©pouser sa ni√®ce, et l'√©pouser l√©gitimement en donnant √† ce ma√ģtre √©tranger une somme encore plus consid√©rable; n'oser cultiver son champ le jour que cet √©tranger veut qu'on c√©l√®bre la m√©moire d'un inconnu qu'il a mis dans le ciel de son autorit√© priv√©e: c'est l√† en partie ce que c'est que d'admettre un pape; ce sont l√† les libert√©s de l'√Čglise gallicane, si nous en croyons Dumarsais.
    Il y a quelques autres peuples qui portent plus loin leur soumission. Nous avons vu de nos jours un souverain demander au pape la permission de faire juger par son tribunal royal des moines accusés de parricide, ne pouvoir obtenir cette permission, et n'oser les juger.
    On sait assez qu'autrefois les droits des papes allaient plus loin; ils étaient fort au-dessus des dieux de l'antiquité; car ces dieux passaient seulement pour disposer des empires, et les papes en disposaient en effet.
    Sturbinus dit qu'on peut pardonner à ceux qui doutent de la divinité et de l'infaillibilité du pape, quand on fait réflexion:
    Que quarante schismes ont profané la chaire de saint Pierre, et que vingt-sept l'ont ensanglantée
¬†¬†¬†¬†Qu'√Čtienne VII, fils d'un pr√™tre, d√©terra le corps de Formose son pr√©d√©cesseur, et fit trancher la t√™te √† ce cadavre
    Que Sergius III, convaincu d'assassinats, eut un fils de Marozie, lequel hérita de la papauté
    Que Jean X, amant de Théodora, fut étranglé dans son lit
    Que Jean XI, fils de Sergius III, ne fut connu que par sa crapule
¬†¬†¬†¬†Que Jean XII fut assassin√© chez sa ma√ģtresse
¬†¬†¬†¬†Que Beno√ģt IX acheta et revendit le pontificat
    Que Grégoire VII fut l'auteur de cinq cents ans de guerres civiles soutenues par ses successeurs
    Qu'enfin parmi tant de papes ambitieux, sanguinaires et débauchés, il y eut un Alexandre VI, dont le nom n'est prononcé qu'avec la même horreur que ceux des Néron et des Caligula.
¬†¬†¬†¬†C'est une preuve, dit-on, de la divinit√© de leur caract√®re, qu'elle ait subsist√© avec tant de crimes; mais si les califes avaient eu une conduite encore plus affreuse, ils auraient donc √©t√© encore plus divins. C'est ainsi que raisonne Dermius; on lui a r√©pondu. Mais la meilleure r√©ponse est dans la puissance mitig√©e que les √©v√™ques de Rome exercent aujourd'hui avec sagesse; dans la longue possession o√Ļ les empereurs les laissent jouir, parce qu'ils ne peuvent les en d√©pouiller; dans le syst√®me d'un √©quilibre g√©n√©ral, qui est l'esprit de toutes les cours.
    On a prétendu depuis peu qu'il n'y avait que deux peuples qui pussent envahir l'Italie et écraser Rome. Ce sont les Turcs et les Russes; mais ils sont nécessairement ennemis, et de plus....
    Je ne sais point prévoir les malheurs de si loin.
    RACINE, Andromaque, acte I, scène II.
PIERRE-LE-GRAND ET J. J. ROUSSEAU.
SECTION PREMI√ąRE.
¬†¬†¬†¬†" Le czar Pierre.... n'avait pas le vrai g√©nie, celui qui cr√©e et fait tout de rien. Quelques unes des choses qu'il fit √©taient bien, la plupart √©taient d√©plac√©es. Il a vu que son peuple √©tait barbare, il n'a point vu qu'il n'√©tait pas m√Ľr pour la police; il l'a voulu civiliser quand il ne fallait que l'aguerrir. Il a d'abord voulu faire des Allemands, des Anglais, quand il fallait commencer par faire des Russes; il a emp√™ch√© ses sujets de devenir jamais ce qu'ils pourraient √™tre, en leur persuadant qu'ils √©taient ce qu'ils ne sont pas. C'est ainsi qu'un pr√©cepteur fran√ßais forme son √©l√®ve pour briller un moment dans son enfance, et puis n'√™tre jamais rien. L'empire de Russie voudra subjuguer l'Europe, et sera subjugu√© lui-m√™me. Les Tartares ses sujets ou ses voisins deviendront ses ma√ģtres et les n√ītres: cette r√©volution me para√ģt infaillible; tous les rois de l'Europe travaillent de concert √† l'acc√©l√©rer. " (Du Contrat social, liv. II, chap. VIII.)
    Ces paroles sont tirées d'une brochure intitulée le Contrat social, ou insocial, du peu sociable Jean-Jacques Rousseau. Il n'est pas étonnant qu'ayant fait des miracles à Venise, il ait fait des prophéties sur Moscou; mais comme il sait bien que le bon temps des miracles et des prophéties est passé, il doit croire que sa prédiction contre la Russie n'est pas aussi infaillible qu'elle lui a paru dans son premier accès. Il est doux d'annoncer la chute des grands empires, cela nous console de notre petitesse. Ce sera un beau gain pour la philosophie, quand nous verrons incessamment les Tartares Nogais, qui peuvent, je crois, mettre jusqu'à douze mille hommes en campagne, venir subjuguer la Russie, l'Allemagne, l'Italie, et la France. Mais je me flatte que l'empereur de la Chine ne le souffrira pas; il a déjà accédé à la paix perpétuelle; et comme il n'a plus de jésuites chez lui, il ne troublera point l'Europe. Jean-Jacques qui a, comme on croit, le vrai génie, trouve que Pierre-le-Grand ne l'avait pas.
    Un seigneur russe, homme de beaucoup d'esprit, qui s'amuse quelquefois à lire des brochures, se souvint, en lisant celle-ci, de quelques vers de Molière, et les cita fort à propos:
    Il semble à trois gredins, dans leur petit cerveau,
    Que pour être imprimés et reliés en veau,
    Les voilà dans l'état d'importantes personnes,
    Qu'avec leur plume ils font le destin des couronnes.
    Les Russes, dit Jean-Jacques, ne seront jamais policés. J'en ai vu du moins de très polis, et qui avaient l'esprit juste, fin, agréable, cultivé, et même conséquent, ce que Jean-Jacques trouvera fort extraordinaire.
¬†¬†¬†¬†Comme il est tr√®s galant, il ne manquera pas de dire qu'ils se sont form√©s √† la cour de l'imp√©ratrice Catherine, que son exemple a influ√© sur eux, mais que cela n'emp√™che pas qu'il n'ait raison, et que bient√īt cet empire sera d√©truit.
    Ce petit bonhomme nous assure, dans un de ses modestes ouvrages, qu'on doit lui dresser une statue. Ce ne sera probablement ni à Moscou ni à Pétersbourg qu'on s'empressera de sculpter Jean-Jacques.
¬†¬†¬†¬†Je voudrais, en g√©n√©ral, que lorsqu'on juge les nations du haut de son grenier, on f√Ľt plus honn√™te et plus circonspect. Tout pauvre diable peut dire ce qu'il lui pla√ģt des Ath√©niens, des Romains, et des anciens Perses. Il peut se tromper impun√©ment sur les tribunats, sur les comices, sur la dictature. Il peut gouverner en id√©e deux ou trois mille lieues de pays, tandis qu'il est incapable de gouverner sa servante. Il peut dans un roman recevoir un baiser √Ęcre de sa Julie, et conseiller √† un prince d'√©pouser la fille d'un bourreau. Il y a des sottises sans cons√©quence; il y en a d'autres qui peuvent avoir des suites f√Ęcheuses.
    Les fous de cour étaient fort sensés; ils n'insultaient par leurs bouffonneries que les faibles, et respectaient les puissants: les fous de village sont aujourd'hui plus hardis.
    On répondra que Diogène et l'Arétin ont été tolérés; d'accord: mais une mouche ayant vu un jour une hirondelle qui, en volant, emportait des toiles d'araignées, en voulut faire autant; elle y fut prise.
SECTION II.
    Ne peut-on pas dire de ces législateurs qui gouvernent l'univers à deux sous la feuille, et qui de leurs galetas donnent des ordres à tous les rois, ce qu'Homère dit de Calchas ?
    [Grec].
    Il., I, 10.
¬†¬†¬†¬†Il conna√ģt le pass√©, le pr√©sent, l'avenir.
    C'est dommage que l'auteur du petit paragraphe que nous venons de citer n'ait connu aucun des trois temps dont parle Homère.
    Pierre-le-Grand, dit-il, " n'avait pas le génie qui fait tout de rien. " Vraiment, Jean-Jacques, je le crois sans peine; car on prétend que Dieu seul a cette prérogative.
¬†¬†¬†¬†" Il n'a pas vu que son peuple n'√©tait pas m√Ľr pour la police; " en ce cas, le czar est admirable de l'avoir fait m√Ľrir. Il me semble que c'est Jean-Jacques qui n'a pas vu qu'il fallait se servir d'abord des Allemands et des Anglais pour faire des Russes.
    " Il a empêché ses sujets de jamais devenir ce qu'ils pourraient être, etc. "
    Cependant ces mêmes Russes sont devenus les vainqueurs des Turcs et des Tartares, les conquérants et les législateurs de la Crimée et de vingt peuples différents; leur souveraine a donné des lois à des nations dont le nom même était ignoré en Europe.
¬†¬†¬†¬†Quant √† la proph√©tie de Jean-Jacques, il se peut qu'il ait exalt√© son √Ęme jusqu'√† lire dans l'avenir; il a tout ce qu'il faut pour √™tre proph√®te: mais pour le pass√© et pour le pr√©sent, on avouera qu'il n'y entend rien. Je doute que l'antiquit√© ait rien de comparable √† la hardiesse d'envoyer quatre escadres du fond de la mer Baltique dans les mers de la Gr√®ce, de dominer √† la fois sur la mer √Čg√©e et sur le Pont-Euxin, de porter la terreur dans la Colchide et aux Dardanelles, de subjuguer la Tauride, et de forcer le vizir Azem √† s'enfuir des bords du Danube jusqu'aux portes d'Andrinople.
    Si Jean-Jacques compte pour rien tant de grandes actions qui étonnent la terre attentive, il doit du moins avouer qu'il y a quelque générosité dans un comte d'Orloff, qui, après avoir pris un vaisseau qui portait toute la famille et tous les trésors d'un bacha, lui renvoya sa famille et ses trésors.
¬†¬†¬†¬†Si les Russes n'√©taient pas m√Ľrs pour la police du temps de Pierre-le-Grand, convenons qu'ils sont m√Ľrs aujourd'hui pour la grandeur d'√Ęme, et que Jean-Jacques n'est pas tout-√†-fait m√Ľr pour la v√©rit√© et pour le raisonnement.
¬†¬†¬†¬†A l'√©gard de l'avenir, nous le saurons quand nous aurons des √Čz√©chiels, des Isa√Įes, des Habacucs, des Mich√©es. Mais le temps en est pass√©; et, si on ose le dire, il est √† craindre qu'il ne revienne plus.
¬†¬†¬†¬†J'avoue que ces mensonges imprim√©s sur le temps pr√©sent m'√©tonnent toujours. Si on se donne ces libert√©s dans un si√®cle o√Ļ mille volumes, mille gazettes, mille journaux peuvent continuellement vous d√©mentir, quelle foi pourrons-nous avoir en ces historiens des anciens temps qui recueillaient tous les bruits vagues, qui ne consultaient aucunes archives, qui mettaient par √©crit ce qu'ils avaient entendu dire √† leurs grand'm√®res dans leur enfance, bien s√Ľrs qu'aucun critique ne rel√®verait leurs fautes ?
¬†¬†¬†¬†Nous e√Ľmes longtemps neuf Muses, la saine critique est la dixi√®me, qui est venue bien tard. Elle n'existait point du temps de C√©crops, du premier Bacchus, de Sanchoniathon, de Thaut, de Brama, etc., etc. On √©crivait alors impun√©ment tout ce qu'on voulait: il faut √™tre aujourd'hui un peu plus avis√©.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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