PHILOSOPHE

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PHILOSOPHE
SECTION PREMI√ąRE.
¬†¬†¬†¬†Philosophe, amateur de la sagesse, c'est-√†-dire de la v√©rit√©. Tous les philosophes ont eu ce double caract√®re; il n'en est aucun dans l'antiquit√© qui n'ait donn√© des exemples de vertu aux hommes, et des le√ßons de v√©rit√©s morales. Ils ont pu se tromper tous sur la physique; mais elle est si peu n√©cessaire √† la conduite de la vie, que les philosophes n'avaient pas besoin d'elle. Il a fallu des si√®cles pour conna√ģtre une partie des lois de la nature. Un jour suffit √† un sage pour conna√ģtre les devoirs de l'homme.
¬†¬†¬†¬†Le philosophe n'est point enthousiaste, il ne s'√©rige point en proph√®te, il ne se dit point inspir√© des dieux; ainsi je ne mettrai au rang des philosophes, ni l'ancien Zoroastre, ni Herm√®s, ni l'ancien Orph√©e, ni aucun de ces l√©gislateurs dont se vantaient les nations de la Chald√©e, de la Perse, de la Syrie, de l'√Čgypte, et de la Gr√®ce. Ceux qui se dirent enfants des dieux √©taient les p√®res de l'imposture; et s'ils se servirent du mensonge pour enseigner des v√©rit√©s, ils √©taient indignes de les enseigner; ils n'√©taient pas philosophes: ils √©taient tout au plus de tr√®s prudents menteurs.
¬†¬†¬†¬†Par quelle fatalit√©, honteuse peut-√™tre pour les peuples occidentaux, faut-il aller au bout de l'Orient pour trouver un sage simple, sans faste, sans imposture, qui enseignait aux hommes √† vivre heureux six cents ans avant notre √®re vulgaire, dans un temps o√Ļ tout le Septentrion ignorait l'usage des lettres, et o√Ļ les Grecs commen√ßaient √† peine √† se distinguer par la sagesse ? Ce sage est Confucius, qui √©tant l√©gislateur ne voulut jamais tromper les hommes. Quelle plus belle r√®gle de conduite a-t-on jamais donn√©e depuis lui dans la terre enti√®re ! " R√©glez un √Čtat comme vous r√©glez une famille; on ne peut bien gouverner sa famille qu'en lui donnant l'exemple.
    La vertu doit être commune au laboureur et au monarque.
    Occupe-toi du soin de prévenir les crimes pour diminuer le soin de les punir.
    Sous les bons rois Yao et Xu les Chinois furent bons; sous les mauvais rois Kie et Chu ils furent méchants.
    Fais à autrui comme à toi-même.
    Aime les hommes en général; mais chéris les gens de bien. Oublie les injures, et jamais les bienfaits.
    J'ai vu des hommes incapables de sciences, je n'en ai jamais vu incapables de vertus. "
    Avouons qu'il n'est point de législateur qui ait annoncé des vérités plus utiles au genre humain.
    Une foule de philosophes grecs enseigna depuis une morale aussi pure. S'ils s'étaient bornés à leurs vains systèmes de physique, on ne prononcerait aujourd'hui leur nom que pour se moquer d'eux. Si on les respecte encore, c'est qu'ils furent justes, et qu'ils apprirent aux hommes à l'être.
¬†¬†¬†¬†On ne peut lire certains endroits de Platon, et surtout l'admirable exorde des lois de Zaleucus, sans √©prouver dans son coeur l'amour des actions honn√™tes et g√©n√©reuses. Les Romains ont leur Cic√©ron, qui seul vaut peut-√™tre tous les philosophes de la Gr√®ce. Apr√®s lui viennent des hommes encore plus respectables, mais qu'on d√©sesp√®re presque d'imiter: c'est √Čpict√®te dans l'esclavage, ce sont les Antonin et les Julien sur le tr√īne.
¬†¬†¬†¬†Quel est le citoyen parmi nous qui se priverait, comme Julien, Antonin et Marc-Aur√®le, de toutes les d√©licatesses de notre vie molle et eff√©min√©e ? qui dormirait comme eux sur la dure ? qui voudrait s'imposer leur frugalit√© ? qui marcherait comme eux √† pied et t√™te nue √† la t√™te des arm√©es, expos√© tant√īt √† l'ardeur du soleil, tant√īt aux frimas ? qui commanderait comme eux √† toutes ses passions ? Il y a parmi nous des d√©vots; mais o√Ļ sont les sages ? o√Ļ sont les √Ęmes in√©branlables, justes, et tol√©rantes ?
    Il y a eu des philosophes de cabinet en France; et tous, excepté Montaigne, ont été persécutés. C'est, ce me semble, le dernier degré de la malignité de notre nature, de vouloir opprimer ces mêmes philosophes qui la veulent corriger.
¬†¬†¬†¬†Je con√ßois bien que des fanatiques d'une secte √©gorgent les enthousiastes d'une autre secte, que les franciscains ha√Įssent les dominicains, et qu'un mauvais artiste cabale pour perdre celui qui le surpasse: mais que le sage Charron ait √©t√© menac√© de perdre la vie, que le savant et g√©n√©reux Ramus ait √©t√© assassin√©, que Descartes ait √©t√© oblig√© de fuir en Hollande pour se soustraire √† la rage des ignorants, que Gassendi ait √©t√© forc√© plusieurs fois de se retirer √† Digne, loin des calomnies de Paris; c'est l√† l'opprobre √©ternel d'une nation.
    Un des philosophes les plus persécutés fut l'immortel Bayle, l'honneur de la nature humaine. On me dira que le nom de Jurieu son calomniateur et son persécuteur est devenu exécrable, je l'avoue; celui du jésuite Le Tellier l'est devenu aussi; mais de grands hommes qu'il opprimait en ont-ils moins fini leurs jours dans l'exil et dans la disette ?
    Un des prétextes dont on se servit pour accabler Bayle, et pour le réduire à la pauvreté, fut son article de David dans son utile dictionnaire. On lui reprochait de n'avoir point donné de louanges à des actions qui en elles-mêmes sont injustes, sanguinaires, atroces, ou contraires à la bonne foi, ou qui font rougir la pudeur.
¬†¬†¬†¬†Bayle, √† la v√©rit√©, ne loua point David pour avoir ramass√©, selon les livres h√©breux, six cents vagabonds perdus de dettes et de crimes; pour avoir pill√© ses compatriotes √† la t√™te de ces bandits; pour √™tre venu dans le dessein d'√©gorger Nabal et toute sa famille, parce qu'il n'avait pas voulu payer les contributions; pour avoir √©t√© vendre ses services au roi Achis, ennemi de sa nation; pour avoir trahi ce roi Achis son bienfaiteur; pour avoir saccag√© les villages alli√©s de ce roi Achis; pour avoir massacr√© dans ces villages jusqu'aux enfants √† la mamelle, de peur qu'il ne se trouv√Ęt un jour une personne qui p√Ľt faire conna√ģtre ses d√©pr√©dations, comme si un enfant √† la mamelle aurait pu r√©v√©ler son crime; pour avoir fait p√©rir tous les habitants de quelques autres villages sous des scies, sous des herses de fer, sous des cogn√©es de fer, et dans des fours √† briques; pour avoir ravi le tr√īne √† Isboseth, fils de Sa√ľl, par une perfidie; pour avoir d√©pouill√© et fait p√©rir Miphiboseth, petit-fils de Sa√ľl et fils de son ami, de son protecteur Jonathas; pour avoir livr√© aux Gabaonites deux autres enfants de Sa√ľl, et cinq de ses petits-enfants, qui moururent √† la potence.
    Je ne parle pas de la prodigieuse incontinencé de David, de ses concubines, de son adultère avec Bethsabée, et du meurtre d'Urie.
¬†¬†¬†¬†Quoi donc ! les ennemis de Bayle auraient-ils voulu que Bayle e√Ľt fait l'√©loge de toutes ces cruaut√©s et de tous ces crimes ? Faudrait-il qu'il e√Ľt dit: " Princes de la terre, imitez l'homme selon le coeur de Dieu; massacrez sans piti√© les alli√©s de votre bienfaiteur; √©gorgez ou faites √©gorger toute la famille de votre roi; couchez avec toutes les femmes en faisant r√©pandre le sang des hommes; et vous serez un mod√®le de vertu, quand on dira que vous avez fait des psaumes ? "
    Bayle n'avait-il pas grande raison de dire que si David fut selon le coeur de Dieu, ce fut par sa pénitence, et non par ses forfaits ? Bayle ne rendait-il pas service au genre humain, en disant que Dieu, qui a sans doute dicté toute l'histoire juive, n'a pas canonisé tous les crimes rapportés dans cette histoire ?
    Cependant Bayle fut persécuté; et par qui ? par des hommes persécutés ailleurs, par des fugitifs qu'on aurait livrés aux flammes dans leur patrie; et ces fugitifs étaient combattus par d'autres fugitifs appelés jansénistes, chassés de leur pays par les jésuites, qui ont enfin été chassés à leur tour.
    Ainsi tous les persécuteurs se sont déclaré une guerre mortelle, tandis que le philosophe, opprimé par eux tous, s'est contenté de les plaindre.
¬†¬†¬†¬†On ne sait pas assez que Fontenelle, en 1713, fut sur le point de perdre ses pensions, sa place, et sa libert√©, pour avoir r√©dig√© en France, vingt ans auparavant, le Trait√© des oracles du savant Van-Dale, dont il avait retranch√© avec pr√©caution tout ce qui pouvait alarmer le fanatisme. Un j√©suite avait √©crit contre Fontenelle, il n'avait pas daign√© r√©pondre; et c'en fut assez pour que le j√©suite Le Tellier, confesseur de Louis XIV, accus√Ęt aupr√®s du roi Fontenelle d'ath√©isme.
    Sans M. d'Argenson, il arrivait que le digne fils d'un faussaire, procureur de Vire, et reconnu faussaire lui-même, proscrivait la vieillesse du neveu de Corneille.
¬†¬†¬†¬†Il est si ais√© de s√©duire son p√©nitent, que nous devons b√©nir Dieu que ce Le Tellier n'ait pas fait plus de mal. Il y a deux g√ģtes dans le monde o√Ļ l'on ne peut tenir contre la s√©duction et la calomnie; ce sont le lit et le confessionnal.
    Nous avons toujours vu les philosophes persécutés par des fanatiques; mais est-il possible que les gens de lettres s'en mêlent aussi, et qu'eux-mêmes ils aiguisent souvent contre leurs frères les armes dont on les perce tous l'un après l'autre ?
    Malheureux gens de lettres ! est-ce à vous d'être délateurs ? Voyez si jamais chez les Romains il y eut des Garasse, des Chaumeix, des Hayer, qui accusassent les Lucrèce, les Posidonius, les Varron, et les Pline.
¬†¬†¬†¬†√™tre hypocrite, quelle bassesse ! mais √™tre hypocrite et m√©chant, quelle horreur ! Il n'y eut jamais d'hypocrites dans l'ancienne Rome, qui nous comptait pour une petite partie de ses sujets. Il y avait des fourbes, je l'avoue, mais non des hypocrites de religion, qui sont l'esp√®ce la plus l√Ęche et la plus cruelle de toutes. Pourquoi n'en voit-on point en Angleterre, et d'o√Ļ vient y en a-t-il encore en France ? Philosophes, il vous sera ais√© de r√©soudre ce probl√®me.
SECTION II.
¬†¬†¬†¬†Ce beau nom a √©t√© tant√īt honor√©, tant√īt fl√©tri, comme celui de po√®te, de math√©maticien, de moine, de pr√™tre, et de tout ce qui d√©pend de l'opinion.
    Domitien chassa les philosophes; Lucien se moqua d'eux. Mais quels philosophes, quels mathématiciens furent exilés par ce monstre de Domitien ? Ce furent des joueurs de gobelets, des tireurs d'horoscopes, des diseurs de bonne aventure, de misérables juifs qui composaient des philtres amoureux et des talismans; des gens de cette espèce qui avaient un pouvoir spécial sur les esprits malins, qui les évoquaient, qui les faisaient entrer dans le corps des filles avec des paroles ou avec des signes, et qui les en délogeaient par d'autres signes et d'autres paroles.
    Quels étaient les philosophes que Lucien livrait à la risée publique ? c'était la lie du genre humain. C'étaient des gueux incapables d'une profession utile, des gens ressemblants parfaitement au Pauvre diable, dont on nous a fait une description aussi vraie que comique; qui ne savent s'ils porteront la livrée ou s'ils feront l'Almanach de l'Année merveilleuse , s'ils travailleront à un journal ou aux grands chemins, s'ils se feront soldats ou prêtres; et qui, en attendant, vont dans les cafés dire leur avis sur la pièce nouvelle, sur Dieu, sur l'être en général, et sur les modes de l'être; puis vous empruntent de l'argent, et vont faire un libelle contre vous avec l'avocat Marchand, ou le nommé Chaudon, ou le nommé Bonneval.
¬†¬†¬†¬†Ce n'est pas d'une pareille √©cole que sortirent les Cic√©ron, les Atticus, les √Čpict√®te, Trajan, Adrien, Antonin Pie, Marc-Aur√®le, Julien.
    Ce n'est pas là que s'est formé ce roi de Prusse qui a composé autant de livres philosophiques qu'il a gagné de batailles, et qui a terrassé autant de préjugés que d'ennemis.
    Une impératrice victorieuse, qui fait trembler les Ottomans, et qui gouverne avec tant de gloire un empire plus vaste que l'empire romain, n'a été une grande législatrice que parce qu'elle a été philosophe. Tous les princes du Nord le sont; et le Nord fait honte au Midi. Si les confédérés de Pologne avaient un peu de philosophie, ils ne mettraient pas leur patrie, leurs terres, leurs maisons au pillage; ils n'ensanglanteraient pas leur pays, ils ne se rendraient pas les plus malheureux des hommes; ils écouteraient la voix de leur roi philosophe, qui leur a donné de si vains exemples et de si vaines leçons de modération et de prudence.
    Le grand Julien était philosophe quand il écrivait à ses ministres et à ses pontifes ces belles lettres, remplies de clémence et de sagesse, que tous les véritables gens de bien admirent encore aujourd'hui en condamnant ses erreurs.
    Constantin n'était pas philosophe quand il assassinait ses proches, son fils et sa femme, et que, dégouttant du sang de sa famille, il jurait que Dieu lui avait envoyé le Labarum dans les nues.
¬†¬†¬†¬†C'est un terrible saut d'aller de Constantin √† Charles IX et √† Henri III, rois d'une des cinquante grandes provinces de l'empire romain. Mais si ces rois avaient √©t√© philosophes, l'un n'aurait pas √©t√© coupable de la Saint-Barth√©lemi; l'autre n'aurait pas fait des processions scandaleuses avec ses gitons, ne se serait pas r√©duit √† la n√©cessit√© d'assassiner le duc de Guise et le cardinal son fr√®re, et n'aurait pas √©t√© assassin√© lui-m√™me par un jeune jacobin, pour l'amour de Dieu et de la sainte √Čglise.
¬†¬†¬†¬†Si Louis-le-Juste, treizi√®me du nom, avait √©t√© philosophe, il n'aurait pas laiss√© tra√ģner √† l'√©chafaud le vertueux De Thou et l'innocent mar√©chal de Marillac; il n'aurait pas laiss√© mourir de faim sa m√®re √† Cologne; son r√®gne n'aurait pas √©t√© une suite continuelle de discordes et de calamit√©s intestines.
    Comparez à tant de princes ignorants, superstitieux, cruels, gouvernés par leurs propres passions ou par celles de leurs ministres, un homme tel que Montaigne ou Charron, ou le chancelier de L'Hospital, ou l'historien De Thou, ou La Mothe-le-Vayer, un Locke, un Shaftesbury, un Sydney, un Herbert; et voyez si vous aimeriez mieux être gouvernés par ces rois ou par ces sages.
    Quand je parle des philosophes, ce n'est pas des polissons qui veulent être les singes des Diogène, mais de ceux qui imitent Platon et Cicéron.
¬†¬†¬†¬†Voluptueux courtisans, et vous petits hommes rev√™tus d'un petit emploi qui vous donne une petite autorit√© dans un petit pays, vous criez contre la philosophie: allez, vous √™tes des Nomentanus qui vous d√©cha√ģnez contre Horace, et des Cotins qui voulez qu'on m√©prise Boileau.
SECTION III.
¬†¬†¬†¬†L'empes√© luth√©rien, le sauvage calviniste, l'orgueilleux anglican, le fanatique jans√©niste, le j√©suite qui croit toujours r√©genter, m√™me dans l'exil et sous la potence, le sorboniste qui pense √™tre P√®re d'un concile, et quelques sottes que tous ces gens-l√† dirigent, se d√©cha√ģnent tous contre le philosophe. Ce sont des chiens de diff√©rente esp√®ce qui hurlent tous √† leur mani√®re contre un beau cheval qui pa√ģt dans une verte prairie, et qui ne leur dispute aucune des charognes dont ils se nourrissent, et pour lesquelles ils se battent entre eux.
¬†¬†¬†¬†Ils font tous les jours imprimer des fatras de th√©ologie philosophique, des dictionnaires philosopho-th√©ologiques; et leurs vieux arguments tra√ģn√©s dans les rues, ils les appellent d√©monstrations; et leurs sottises rebattues, ils les nomment lemmes et corollaires, comme les faux-monnayeurs appliquent une feuille d'argent sur un √©cu de plomb.
¬†¬†¬†¬†Ils se sentent m√©pris√©s par tous les hommes qui pensent, et se voient r√©duits √† tromper quelques vieilles imb√©ciles. Cet √©tat est plus humiliant que d'avoir √©t√© chass√©s de France, d'Espagne, et de Naples. On dig√®re tout, hors le m√©pris. On dit que quand le diable fut vaincu par Raphael (comme il est prouv√©), cet esprit-corps si superbe se consola tr√®s ais√©ment, parce qu'il savait que les armes sont journali√®res; mais quand il sut que Raphael se moquait de lui, il jura de ne lui pardonner jamais. Ainsi les j√©suites ne pardonn√®rent jamais √† Pascal; ainsi Jurieu calomnia Bayle jusqu'au tombeau; ainsi tous les tartufes se d√©cha√ģn√®rent contre Moli√®re jusqu'√† sa mort.
    Dans leur rage ils prodiguent les impostures, comme dans leur ineptie ils débitent leurs arguments.
    Un des plus raides calomniateurs, comme un des plus pauvres argumentants que nous ayons, est un ex-jésuite nommé Paulian, qui a fait imprimer de la théologo-philosopho-rapsodie en la ville d'Avignon jadis papale, et peut-être un jour papale. Cet homme accuse les auteurs de l'Encyclopédie d'avoir dit:
    " Que l'homme n'étant par sa naissance sensible qu'aux plaisirs des sens, ces plaisirs par conséquent sont l'unique objet de ses désirs
    Qu'il n'y a en soi ni vice ni vertu, ni bien ni mal moral, ni juste ni injuste
    Que les plaisirs des sens produisent toutes les vertus
    Que pour être heureux il faut étouffer les remords, etc. "
¬†¬†¬†¬†En quels endroits de l'Encyclop√©die, dont on a commenc√© cinq √©ditions nouvelles, a-t-il donc vu ces horribles turpitudes ? Il fallait citer. As-tu port√© l'insolence de ton orgueil et la d√©mence de ton caract√®re jusqu'√† penser qu'on t'en croirait sur ta parole ? Ces sottises peuvent se trouver chez tes casuistes, ou dans le Portier des Chartreux; mais certes elles ne se trouvent pas dans les articles de l'Encyclop√©die faits par M. Diderot, par M. d'Alembert, par M. le chevalier de Jaucourt, par M. de Voltaire. Tu ne les as vues ni dans les articles de M. le comte de Tressan, ni dans ceux de MM. Blondel, Boucher-d'Argis, Marmontel, Venelle, Tronchin, d'Aubenton, d'Argenville, et de tant d'autres qui se sont d√©vou√©s g√©n√©reusement √† enrichir le Dictionnaire encyclop√©dique, et qui ont rendu un service √©ternel √† l'Europe. Nul d'eux n'est assur√©ment coupable des horreurs dont tu les accuses. Il n'y avait que toi et le vinaigrier Abraham Chaumeix le convulsionnaire crucifi√© qui fussent capables d'une si inf√Ęme calomnie.
    Tu mêles l'erreur et la vérité, parce que tu ne sais les distinguer; tu veux faire regarder comme impie cette maxime adoptée par tous les publicistes, que tout homme est libre de se choisir une patrie.
    Quoi ! vil prédicateur de l'esclavage, il n'était pas permis à la reine Christine de voyager en France, et de vivre à Rome ? Casimir et Stanislas ne pouvaient finir leurs jours parmi nous ? il fallait qu'ils mourussent en Pologne, parce qu'ils étaient Polonais ? Goldoni, Vanloo, Cassini, ont offensé Dieu en s'établissant à Paris ? tous les Irlandais qui ont fait quelque fortune en France ont commis en cela un péché mortel ?
    Et tu as la bêtise d'imprimer une telle extravagance, et Riballier celle de t'approuver ! et tu mets dans la même classe Bayle, Montesquieu, et le fou de La Métrie ! et tu as senti que notre nation est assez douce, assez indulgente pour ne t'abandonner qu'au mépris.
¬†¬†¬†¬†Quoi ! tu oses calomnier ta patrie (si un j√©suite en a une) ! tu oses dire " qu'on n'entend en France que des philosophes attribuer au hasard l'union et la d√©sunion des atomes qui composent l'√Ęme de l'homme ! " Mentiris impudentissime; je te d√©fie de produire un seul livre fait depuis trente ans o√Ļ l'on attribue quelque chose au hasard, qui n'est qu'un mot vide de sens.
¬†¬†¬†¬†Tu oses accuser le sage Locke d'avoir dit " qu'il se peut que l'√Ęme soit un esprit, mais qu'il n'est pas s√Ľr qu'elle le soit, et que nous ne pouvons pas d√©cider ce qu'elle peut et ne peut pas acqu√©rir ! "
¬†¬†¬†¬†Mentiris impudentissime. Locke, le respectable Locke dit express√©ment dans sa r√©ponse au chicaneur Stillingfleet: " Je suis fortement persuad√© qu'encore qu'on ne puisse pas montrer (par la seule raison) que l'√Ęme est immat√©rielle, cela ne diminue nullement l'√©vidence de son immortalit√©, parce que la fid√©lit√© de Dieu est une d√©monstration de la v√©rit√© de tout ce qu'il a r√©v√©l√© , et le manque d'une autre d√©monstration ne rend pas douteux ce qui est d√©j√† d√©montr√©. "
¬†¬†¬†¬†Voyez d'ailleurs, √† l'article √āME, comme Locke s'exprime sur les bornes de nos connaissances, et sur l'immensit√© du pouvoir de l'√™tre supr√™me.
    Le grand philosophe lord Bolingbroke déclare que l'opinion contraire à celle de Locke est un blasphème.
¬†¬†¬†¬†Tous les P√®res des trois premiers si√®cles de l'√Čglise regardaient l'√Ęme comme une mati√®re l√©g√®re, et ne la croyaient pas moins immortelle. Et nous avons aujourd'hui des cuistres de coll√©ge qui appellent ath√©es ceux qui pensent avec les P√®res de l'√Čglise que Dieu peut donner, conserver l'immortalit√© √† l'√Ęme, de quelque substance qu'elle puisse √™tre !
    Tu pousses ton audace jusqu'à trouver de l'athéisme dans ces paroles: " Qui fait le mouvement dans la nature ? c'est Dieu. Qui fait végéter toutes les plantes ? c'est Dieu. Qui fait le mouvement dans les animaux ? c'est Dieu. Qui fait la pensée dans l'homme ? c'est Dieu. "
    On ne peut pas dire ici, Mentiris impudentissime, tu mens impudemment; mais on doit dire, Tu blasphèmes la vérité impudemment.
¬†¬†¬†¬†Finissons par remarquer que le h√©ros de l'ex-j√©suite Paulian est l'ex-j√©suite Patouillet, auteur d'un mandement d'√©v√™que dans lequel tous les parlements du royaume sont insult√©s. Ce mandement fut br√Ľl√© par la main du bourreau. Il ne restait plus √† cet ex-j√©suite Paulian qu'√† traiter l'ex-j√©suite Nonotte de P√®re de l'√Čglise, et √† canoniser le j√©suite Malagrida, le j√©suite Guignard, le j√©suite Garnet, le j√©suite Oldcorn, et tous les j√©suites √† qui Dieu a fait la gr√Ęce d'√™tre pendus ou √©cartel√©s: c'√©taient tous de grands m√©taphysiciens, de grands philosopho-th√©ologiens.
SECTION IV.
¬†¬†¬†¬†Les gens non pensants demandent souvent aux gens pensants √† quoi a servi la philosophie. Les gens pensants leur r√©pondront: A d√©truire en Angleterre la rage religieuse qui fit p√©rir le roi Charles 1er sur un √©chafaud; √† mettre en Su√®de un archev√™que dans l'impuissance de faire couler le sang de la noblesse, une bulle du pape √† la main; √† maintenir dans l'Allemagne la paix de la religion, en rendant toutes les disputes th√©ologiques ridicules; √† √©teindre enfin dans l'Espagne les abominables b√Ľchers de l'inquisition.
    Welches, malheureux Welches, elle empêche que des temps orageux ne produisent une seconde Fronde et un second Damiens.
    Prêtres de Rome, elle vous force à supprimer votre bulle In coena Domini, ce monument d'impudence et de folie.
    Peuples, elle adoucit vos moeurs. Rois, elle vous instruit.
SECTION V.
    Le philosophe est l'amateur de la sagesse et de la vérité: être sage, c'est éviter les fous et les méchants. Le philosophe ne doit donc vivre qu'avec des philosophes.
    Je suppose qu'il y ait quelques sages parmi les Juifs: si l'un de ces sages mange avec quelques rabbins, s'il se fait servir un plat d'anguilles ou de lièvre, s'il ne peut s'empêcher de rire de quelques discours superstitieux de ses convives, le voilà perdu dans la synagogue; il en faut dire autant d'un musulman, d'un guèbre, d'un banian.
    Je sais qu'on prétend que le sage ne doit jamais laisser entrevoir aux profanes ses opinions, qu'il doit être fou avec les fous, imbécile avec les imbéciles; mais on n'a pas encore osé dire qu'il doit être fripon avec les fripons. Or, si on exige que le sage soit toujours de l'avis de ceux qui trompent les hommes, n'est-ce pas demander évidemment que le sage ne soit pas un homme de bien ? exigera-t-on d'un médecin qu'il soit toujours de l'avis des charlatans ?
¬†¬†¬†¬†Le sage est un m√©decin des √Ęmes; il doit donner ses rem√®des √† ceux qui lui en demandent, et fuir la soci√©t√© des charlatans qui le pers√©cuteront infailliblement. Si donc un fou de l'Asie-Mineure, ou un fou de l'Inde, dit au sage, Mon ami, tu as bien la mine de ne pas croire √† la jument Borac, ou aux m√©tamorphoses de Vistnou; je te d√©noncerai, je t'emp√™cherai d'√™tre bostangi, je te d√©crierai, je te pers√©cuterai; le sage doit le plaindre et se taire.
¬†¬†¬†¬†Si des ignorants, n√©s avec un bon esprit et voulant sinc√®rement s'instruire, interrogent le sage, et lui disent, Dois-je croire qu'il y a cinq cents lieues de la lune √† V√©nus, autant de Mercure √† V√©nus et de Mercure au soleil, comme l'assurent tous les premiers P√®res musulmans, malgr√© tous les astronomes ? le sage doit leur r√©pondre que les P√®res peuvent se tromper. Le sage doit en tout temps les avertir que cent dogmes ne valent pas une bonne action, et qu'il vaut mieux secourir un infortun√© que de conna√ģtre √† fond l'abolissant et l'aboli.
    Quand un manant voit un serpent prêt à l'assaillir, il doit le tuer: quand un sage voit un superstitieux et un fanatique, que fera-t-il ? il les empêchera de mordre.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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  • philosophe ‚ÄĒ [ fil…Ēz…Ēf ] n. et adj. ‚ÄĘ 1160; lat. philosophus, gr. philosophos ¬ę ami de la sagesse ¬Ľ I ‚ô¶ N. 1 ‚ô¶ Anciennt Personne qui s adonne √† l √©tude rationnelle de la nature et de la morale. ¬ę Le philosophe est l amateur de la sagesse et de la v√©rit√© ¬Ľ (… ‚Ķ   Encyclop√©die Universelle

  • philosophe ‚ÄĒ PHILOSOPHE. s. m. Celuy qui s applique √† l estude des Sciences, & qui cherche √† connoistre les effets par leurs causes & par leurs principes. Pythagore est le premier d entre les Grecs √† qui on a donn√© le nom de Philosophe. les anciens… ‚Ķ   Dictionnaire de l'Acad√©mie fran√ßaise

  • philosophe ‚ÄĒ Philosophe, Philosophus. Menus philosophes, Plebei philosophi. Qui fait du philosophe, Philosophaster. Appartenant √† philosophe, Philosophicus ‚Ķ   Thresor de la langue fran√ßoyse

  • philosophe ‚ÄĒ Enlightenment rationalist and skeptic, especially in reference to any of the French Encyclop√¶dists, often disparaging (when used by believers), 1774, from Fr. philosophe, lit. philosopher (see PHILOSOPHER (Cf. philosopher)). Usually italicized in ‚Ķ   Etymology dictionary

  • Philosophe ‚ÄĒ Phil o*sophe, n. [F., a philosopher.] A philosophaster; a philosopher. [R.] Carlyle. [1913 Webster] ‚Ķ   The Collaborative International Dictionary of English

  • philosophe ‚ÄĒ [fńď loŐĄŐā zoŐĄŐāf‚Ä≤] n. pl. philosophes [fńď loŐĄŐāzoŐĄŐāf‚Ä≤] [Fr] a French intellectual and writer of the Enlightenment ‚Ķ   English World dictionary

  • Philosophe ‚ÄĒ Un philosophe est une personne pratiquant la philosophie. Comme il y a certainement autant de mani√®res de la pratiquer qu il y a de philosophes, il n est pas facile de d√©crire bri√®vement ce que peut √™tre un philosophe ; n√©anmoins, l id√©e la… ‚Ķ   Wikip√©dia en Fran√ßais

  • philosophe ‚ÄĒ (fi lo zo f ) s. m. 1¬į¬†¬†¬†Dans l ancienne Gr√®ce, ami de la sagesse. ‚Äʬ†¬†¬†Il [Pythagore] est le premier qui se soit fait appeler philosophe ; avant lui, les hommes qui se livraient √† la contemplation de la nature portaient le nom de sages ; il prit… ‚Ķ   Dictionnaire de la Langue Fran√ßaise d'√Čmile Littr√©

  • PHILOSOPHE ‚ÄĒ s. m. Celui qui s applique √† l √©tude des sciences, et qui cherche √† conna√ģtre les effets par leurs causes et par leurs principes. Pythagore est le premier d entre les Grecs qui ait pris le nom de philosophe. La physique des anciens philosophes… ‚Ķ   Dictionnaire de l'Academie Francaise, 7eme edition (1835)

  • PHILOSOPHE ‚ÄĒ n. m. Celui qui se consacre √† la philosophie. Pythagore est le premier d‚Äôentre les Grecs qui ait pris le nom de philosophe. Les philosophes pa√Įens. Philosophe sto√Įcien, platonicien, √©picurien. Philosophe sceptique. Il s‚Äôest dit au dix huiti√®me… ‚Ķ   Dictionnaire de l'Academie Francaise, 8eme edition (1935)


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