ORIGINEL (P√ČCH√Č)

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ORIGINEL (P√ČCH√Č)
SECTION PREMI√ąRE.
¬†¬†¬†¬†C'est ici le pr√©tendu triomphe des sociniens ou unitaires. Ils appellent ce fondement de la religion chr√©tienne son p√©ch√© originel. C'est outrager Dieu, disent-ils, c'est l'accuser de la barbarie la plus absurde que d'oser dire qu'il forma toutes les g√©n√©rations des hommes pour les tourmenter par des supplices √©ternels, sous pr√©texte que leur premier p√®re mangea d'un fruit dans un jardin. Cette sacril√®ge imputation est d'autant plus inexcusable chez les chr√©tiens, qu'il n'y a pas un seul mot touchant cette invention du p√©ch√© originel ni dans le Pentateuque, ni dans les Proph√®tes, ni dans les √Čvangiles, soit apocryphes, soit canoniques, ni dans aucun des √©crivains qu'on appelle les premiers P√®res de l'√Čglise.
    Il n'est pas même conté dans la Genèse que Dieu ait condamné Adam à la mort pour avoir avalé une pomme. Il lui dit bien, " Tu mourras très certainement le jour que tu en mangeras; " mais cette même Genèse fait vivre Adam neuf cent trente ans après ce déjeuner criminel. Les animaux, les plantes, qui n'avaient point mangé de ce fruit, moururent dans le temps prescrit par la nature. L'homme est né pour mourir, ainsi que tout le reste.
¬†¬†¬†¬†Enfin, la punition d'Adam n'entrait en aucune mani√®re dans la loi juive. Adam n'√©tait pas plus Juif que Persan ou Chald√©en. Les premiers chapitres de la Gen√®se (en quelque temps qu'ils fussent compos√©s) furent regard√©s par tous les savants juifs comme une all√©gorie, et m√™me comme une fable tr√®s dangereuse, puisqu'il fut d√©fendu de la lire avant l'√Ęge de vingt-cinq ans.
¬†¬†¬†¬†En un mot, les Juifs ne connurent pas plus le p√©ch√© originel que les c√©r√©monies chinoises; et quoique les th√©ologiens trouvent tout ce qu'ils veulent dans l'√Čcriture, ou totidem verbis, ou totidem litteris, on peut assurer qu'un th√©ologien raisonnable n'y trouvera jamais ce myst√®re surprenant.
    Avouons que saint Augustin accrédita le premier cette étrange idée, digne de la tête chaude et romanesque d'un Africain débauché et repentant, manichéen et chrétien, indulgent et persécuteur, qui passa sa vie à se contredire lui-même.
¬†¬†¬†¬†Quelle horreur, s'√©crient les unitaires rigides, que de calomnier l'auteur de la nature jusqu'√† lui imputer des miracles continuels pour damner √† jamais des hommes qu'il fait na√ģtre pour si peu de temps ! Ou il a cr√©√© les √Ęmes de toute √©ternit√©, et dans ce syst√®me, √©tant infiniment plus anciennes que le p√©ch√© d'Adam, elles n'ont aucun rapport avec lui; ou ces √Ęmes sont form√©es √† chaque moment qu'un homme couche avec une femme, et en ce cas Dieu est continuellement √† l'aff√Ľt de tous les rendez-vous de l'univers pour cr√©er des esprits qu'il rendra √©ternellement malheureux; ou Dieu est lui-m√™me l'√Ęme de tous les hommes, et dans ce syst√®me il se damne lui-m√™me. Quelle est la plus horrible et la plus folle de ces trois suppositions ? Il n'y en a pas une quatri√®me; car l'opinion que Dieu attend six semaines pour cr√©er une √Ęme damn√©e dans un foetus, revient √† celle qui la fait cr√©er au moment de la copulation: qu'importe six semaines de plus ou de moins ?
    J'ai rapporté le sentiment des unitaires, et les hommes sont parvenus à un tel point de superstition que j'ai tremblé en le rapportant.
SECTION II.
¬†¬†¬†¬†Il le faut avouer, nous ne connaissons point de P√®re de l'√Čglise, jusqu'√† saint Augustin et √† saint J√©r√īme, qui ait enseign√© la doctrine du p√©ch√© originel. Saint Cl√©ment d'Alexandrie, cet homme si savant dans l'antiquit√©, loin de parler en un seul endroit de cette corruption qui a infect√© le genre humain, et qui l'a rendu coupable en naissant, dit en propres mots: " Quel mal peut faire un enfant qui ne vient que de na√ģtre ? comment a-t-il pu pr√©variquer ? comment celui qui n'a encore rien fait a-t-il pu tomber sous la mal√©diction d'Adam ? "
    Et remarquez qu'il ne dit point ces paroles pour combattre l'opinion rigoureuse du péché originel, laquelle n'était point encore développée, mais seulement pour montrer que les passions, qui peuvent corrompre tous les hommes, n'ont pu avoir encore aucune prise sur cet enfant innocent. Il ne dit point, Cette créature d'un jour ne sera pas damnée si elle meurt aujourd'hui; car personne n'avait encore supposé qu'elle serait damnée. Saint Clément ne pouvait combattre un système absolument inconnu.
¬†¬†¬†¬†Le grand Orig√®ne est encore plus positif que saint Cl√©ment d'Alexandrie. Il avoue bien que le p√©ch√© est entr√© dans le monde par Adam, dans son explication de l'√Čp√ģtre de saint Paul aux Romains; mais il tient que c'est la pente au p√©ch√© qui est entr√©e, qu'il est tr√®s facile de commettre le mal, mais qu'il n'est pas dit pour cela qu'on le commettra toujours, et qu'on sera coupable d√®s qu'on sera n√©.
    Enfin, le péché originel, sous Origène, ne consistait que dans le malheur de se rendre semblable au premier homme en péchant comme lui.
¬†¬†¬†¬†Le bapt√™me √©tait n√©cessaire; c'√©tait le sceau du christianisme; il lavait tous les p√©ch√©s: mais personne n'avait dit encore qu'il lav√Ęt les p√©ch√©s qu'on n'avait point commis; personne n'assurait encore qu'un enfant f√Ľt damn√© et br√Ľl√Ęt dans des flammes √©ternelles pour √™tre mort deux minutes apr√®s sa naissance. Et une preuve sans r√©plique, c'est qu'il se passa beaucoup de temps avant que la coutume de baptiser les enfants pr√©val√Ľt. Tertullien ne voulait point qu'on les baptis√Ęt. Or leur refuser ce bain sacr√©, c'e√Ľt √©t√© les livrer visiblement √† la damnation, si on avait √©t√© persuad√© que le p√©ch√© originel (dont ces pauvres innocents ne pouvaient √™tre coupables) op√©r√Ęt leur r√©probation, et leur f√ģt souffrir des supplices infinis pendant toute l'√©ternit√©, pour un fait dont il √©tait impossible qu'ils eussent la moindre connaissance. Les √Ęmes de tous les bourreaux, fondues ensemble, n'auraient pu rien imaginer qui approch√Ęt d'une horreur si ex√©crable. En un mot, il est de fait qu'on ne baptisait pas les enfants; donc il est d√©montr√© qu'on √©tait bien loin de les damner.
    Il y a bien plus encore; Jésus-Christ n'a jamais dit: L'enfant non baptisé sera damné. Il était venu au contraire pour expier tous les péchés, pour racheter le genre humain par son sang; donc les petits enfants ne pouvaient être damnés. Les enfants au berceau étaient à bien plus forte raison privilégiés. Notre divin Sauveur ne baptisa jamais personne. Paul circoncit son disciple Timothée, et il n'est point dit qu'il le baptisa.
    En un mot, dans les deux premiers siècles, le baptême des enfants ne fut point en usage; donc on ne croyait point que des enfants fussent victimes de la faute d'Adam. Au bout de quatre cents ans on crut leur salut en danger, et on fut fort incertain.
    Enfin Pélage vint au cinquième siècle; il traita l'opinion du péché originel de monstrueuse. Selon lui, ce dogme n'était fondé que sur une équivoque, comme toutes les autres opinions.
¬†¬†¬†¬†Dieu avait dit √† Adam dans le jardin: " Le jour que vous mangerez du fruit de l'arbre de la science, vous mourrez. " Or il n'en mourut pas, et Dieu lui pardonna. Pourquoi donc n'aurait-il pas √©pargn√© sa race √† la milli√®me g√©n√©ration ? pourquoi livrerait-il √† des tourments infinis et √©ternels les petits-enfants innocents d'un p√®re qu'il avait re√ßu en gr√Ęce ?
¬†¬†¬†¬†P√©lage regardait Dieu non seulement comme un ma√ģtre absolu, mais comme un p√®re qui, laissant la libert√© √† ses enfants, les r√©compensait au-del√† de leurs m√©rites, et les punissait au-dessous de leurs fautes.
    Lui et ses disciples disaient: Si tous les hommes naissent les objets de la colère éternelle de celui qui leur donne la vie; si avant de penser ils sont coupables, c'est donc un crime affreux de les mettre au monde, le mariage est donc le plus horrible des forfaits. Le mariage en ce cas n'est donc qu'une émanation du mauvais principe des manichéens; ce n'est plus adorer Dieu, c'est adorer le diable.
¬†¬†¬†¬†P√©lage et les siens d√©bitaient cette doctrine en Afrique, o√Ļ saint Augustin avait un cr√©dit immense. Il avait √©t√© manich√©en; il √©tait oblig√© de s'√©lever contre P√©lage. Celui-ci ne put r√©sister ni √† Augustin ni √† J√©r√īme; et enfin, de questions en questions, la dispute alla si loin qu'Augustin donna son arr√™t de damnation contre tous les enfants n√©s et √† na√ģtre dans l'univers, en ces propres termes: " La foi catholique enseigne que tous les hommes naissent si coupables, que les enfants m√™mes sont certainement damn√©s quand ils meurent sans avoir √©t√© r√©g√©n√©r√©s en J√©sus. "
¬†¬†¬†¬†C'e√Ľt √©t√© un bien triste compliment √† faire √† une reine de la Chine, ou du Japon, ou de l'Inde, ou de la Scythie, ou de la Gothie, qui venait de perdre son fils au berceau, que de lui dire: Madame, consolez-vous; monseigneur le prince royal est actuellement entre les griffes de cinq cents diables, qui le tournent et le retournent dans une grande fournaise pendant toute l'√©ternit√©, tandis que son corps embaum√© repose aupr√®s de votre palais.
¬†¬†¬†¬†La reine √©pouvant√©e demande pourquoi ces diables r√ītissent ainsi son cher fils le prince royal √† jamais. On lui r√©pond que c'est parce que son arri√®re-grand-p√®re mangea autrefois du fruit de la science dans un jardin. Jugez ce que doivent penser le roi, la reine, tout le conseil, et toutes les belles dames.
¬†¬†¬†¬†Cet arr√™t ayant paru un peu dur √† quelques th√©ologiens (car il y a de bonnes √Ęmes partout), il fut mitig√© par un Pierre Chrysologue, ou Pierre parlant d'or, lequel imagina un faubourg d'enfer nomm√© les limbes, pour placer tous les petits gar√ßons et toutes les petites filles qui seraient morts sans bapt√™me. C'est un lieu o√Ļ ces innocents v√©g√®tent sans rien sentir, le s√©jour de l'apathie; et c'est ce qu'on appelle le paradis des sots. Vous trouvez encore cette expression dans Milton, the paradise of fools. Il le place vers la lune. Cela est tout-√†-fait digne d'un po√®me √©pique.
EXPLICATION DU P√ČCH√Č ORIGINEL.
¬†¬†¬†¬†La difficult√© pour les limbes est demeur√©e la m√™me que pour l'enfer. Pourquoi ces pauvres petits sont-ils dans les limbes ? qu'avaient-ils fait ? comment leur √Ęme, qu'ils ne poss√©daient que d'un jour, √©tait-elle coupable d'une gourmandise de six mille ans ?
¬†¬†¬†¬†Saint Augustin, qui les damne, dit pour raison que les √Ęmes de tous les hommes √©tant dans celle d'Adam, il est probable qu'elles furent toutes complices. Mais comme l'√Čglise d√©cida depuis que les √Ęmes ne sont faites que quand le corps est commenc√©, ce syst√®me tomba malgr√© le nom de son auteur.
¬†¬†¬†¬†D'autres dirent que le p√©ch√© originel s'√©tait transmis d'√Ęme en √Ęme par voie d'√©manation, et qu'une √Ęme venue d'une autre arrivait dans ce monde avec toute la corruption de l'√Ęme-m√®re. Cette opinion fut condamn√©e.
    Après que les théologiens y eurent jeté leur bonnet, les philosophes s'essayèrent. Leibnitz, en jouant avec ses monades, s'amusa à rassembler dans Adam toutes les monades humaines avec leurs petits corps de monades. C'était moitié plus que saint Augustin. Mais cette idée, digne de Cyrano de Bergerac, n'a pas fait fortune en philosophie.
    Malebranche explique la chose par l'influence de l'imagination des mères. ève eut la cervelle si furieusement ébranlée de l'envie de manger du fruit, que ses enfants eurent la même envie, à peu près comme cette femme qui, ayant vu rouer un homme, accoucha d'un enfant roué.
¬†¬†¬†¬†Nicole r√©duit la chose √† " une certaine inclination, une certaine pente √† la concupiscence que nous avons re√ßue de nos m√®res. Cette inclination n'est pas un acte; elle le deviendra un jour. " Fort bien, courage, Nicole: mais en attendant pourquoi me damner ? Nicole ne touche point du tout √† la difficult√©; elle consiste √† savoir comment nos √Ęmes d'aujourd'hui, qui sont form√©es depuis peu, peuvent r√©pondre de la faute d'une autre √Ęme qui vivait il y a si longtemps.
¬†¬†¬†¬†Mes ma√ģtres, que fallait-il dire sur cette mati√®re ? rien. Aussi je ne donne point mon explication, je ne dis mot.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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