ORACLES

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ORACLES
SECTION PREMI√ąRE.
¬†¬†¬†¬†Depuis que la secte des pharisiens, chez le peuple juif, eut fait connaissance avec le diable, quelques raisonneurs d'entre eux commenc√®rent √† croire que ce diable et ses compagnons inspiraient chez toutes les autres nations les pr√™tres et les statues qui rendaient des oracles. Les saduc√©ens n'en croyaient rien, ils n'admettaient ni anges ni d√©mons. Il para√ģt qu'ils √©taient plus philosophes que les pharisiens, par cons√©quent moins faits pour avoir du cr√©dit sur le peuple.
¬†¬†¬†¬†Le diable faisait tout parmi la populace juive du temps de Gamaliel, de Jean le baptiseur, de Jacques Oblia, et de J√©sus son fr√®re, qui fut notre sauveur J√©sus-Christ. Aussi vous voyez que le diable transporte J√©sus tant√īt dans le d√©sert, tant√īt sur le fa√ģte du temple, tant√īt sur une colline voisine dont on d√©couvre tous les royaumes de la terre; le diable entre dans le corps des gar√ßons et des filles, et des animaux.
¬†¬†¬†¬†Les chr√©tiens, quoique ennemis mortels des pharisiens, adopt√®rent tout ce que les pharisiens avaient imagin√© du diable, ainsi que les Juifs avaient autrefois introduit chez eux les coutumes et les c√©r√©monies des √Čgyptiens. Rien n'est si ordinaire que d'imiter ses ennemis, et d'employer leurs armes.
¬†¬†¬†¬†Bient√īt les P√®res de l'√Čglise attribu√®rent au diable toutes les religions qui partageaient la terre, tous les pr√©tendus prodiges, tous les grands √©v√©nements, les com√®tes, les pestes, le mal caduc, les √©crouelles, etc. Ce pauvre diable, qu'on disait r√īti dans un trou sous la terre, fut tout √©tonn√© de se trouver le ma√ģtre du monde. Son pouvoir s'accrut ensuite merveilleusement par l'institution des moines.
    La devise de tous ces nouveaux venus était: Donnez-moi de l'argent, et je vous délivrerai du diable. Leur puissance céleste et terrestre reçut enfin un terrible échec de la main de leur confrère Luther, qui, se brouillant avec eux pour un intérêt de besace, découvrit tous les mystères. Hondorff, témoin oculaire, nous rapporte que les réformés ayant chassé les moines d'un couvent d'Eisenach dans la Thuringe, y trouvèrent une statue de la vierge Marie et de l'enfant Jésus, faite par tel art, que lorsqu'on mettait des offrandes sur l'autel, la vierge et l'enfant baissaient la tête en signe de reconnaissance, et tournaient le dos à ceux qui venaient les mains vides.
¬†¬†¬†¬†Ce fut bien pis en Angleterre: lorsqu'on fit, par ordre de Henri VIII, la visite juridique de tous les couvents, la moiti√© des religieuses √©taient grosses, et ce n'√©tait point par l'op√©ration du diable. L'√©v√™que Burnet rapporte que dans cent quarante-quatre couvents, les proc√®s-verbaux des commissaires du roi attest√®rent des abominations dont n'approchaient pas celles de Sodome et de Gomorrhe. En effet, les moines d'Angleterre devaient √™tre plus d√©bauch√©s que les Sodomites, puisqu'ils √©taient plus riches. Ils poss√©daient les meilleures terres du royaume. Le terrain de Sodome et de Gomorrhe, au contraire, ne produisant ni bl√©, ni fruits, ni l√©gumes, et manquant d'eau potable, ne pouvait √™tre qu'un d√©sert affreux, habit√© par des mis√©rables trop occup√©s de leurs besoins pour conna√ģtre les volupt√©s.
¬†¬†¬†¬†Enfin, ces superbes asiles de la fain√©antise ayant √©t√© supprim√©s par acte du parlement, on √©tala dans la place publique tous les instruments de leurs fraudes pieuses: le fameux crucifix de Boksley, qui se remuait et qui marchait comme une marionnette; des fioles de liqueur rouge qu'on faisait passer pour du sang que versaient quelquefois des statues des saints, quand ils √©taient m√©contents de la cour; des moules de fer-blanc dans lesquels on avait soin de mettre continuellement des chandelles allum√©es, pour faire croire au peuple que c'√©tait la m√™me chandelle qui ne s'√©teignait jamais; des sarbacanes, qui passaient de la sacristie dans la vo√Ľte de l'√©glise, par lesquelles des voix c√©lestes se faisaient quelquefois entendre √† des d√©votes pay√©es pour les √©couter; enfin tout ce que la friponnerie inventa jamais pour subjuguer l'imb√©cillit√©.
    Alors plusieurs savants de l'Europe, bien certains que les moines et non les diables avaient mis en usage tous ces pieux stratagèmes, commencèrent à croire qu'il en avait été de même chez les anciennes religions; que tous les oracles et tous les miracles tant vantés dans l'antiquité n'avaient été que des prestiges de charlatans; que le diable ne s'était jamais mêlé de rien; mais que seulement les prêtres grecs, romains, syriens, égyptiens, avaient été encore plus habiles que nos moines.
¬†¬†¬†¬†Le diable perdit donc beaucoup de son cr√©dit, jusqu'√† ce qu'enfin le bonhomme Bekker, dont vous pouvez consulter l'article , √©crivit son ennuyeux livre contre le diable, et prouva par cent arguments qu'il n'existait point. Le diable ne lui r√©pondit point; mais les ministres du saint √Čvangile, comme vous l'avez vu, lui r√©pondirent; ils punirent le bon Bekker d'avoir divulgu√© leur secret, et lui √īt√®rent sa cure; de sorte que Bekker fut la victime de la nullit√© de Beelz√©buth.
    C'était le sort de la Hollande de produire les plus grands ennemis du diable. Le médecin Van-Dale, philosophe humain, savant très profond, citoyen plein de charité, esprit d'autant plus hardi que sa hardiesse était fondée sur la vertu, entreprit enfin d'éclairer les hommes, toujours esclaves des anciennes erreurs, et toujours épaississant le bandeau qui leur couvre les yeux, jusqu'à ce que quelque grand trait de lumière leur découvre un coin de vérité, dont la plupart sont très indignes. Il prouva, dans un livre plein de l'érudition la plus recherchée, que les diables n'avaient jamais rendu aucun oracle, n'avaient opéré aucun prodige, ne s'étaient jamais mêlés de rien, et qu'il n'y avait eu de véritables démons que les fripons qui avaient trompé les hommes. Il ne faut pas que le diable se joue jamais à un savant médecin. Ceux qui connaissent un peu la nature sont fort dangereux pour les faiseurs de prestiges. Je conseille au diable de s'adresser toujours aux facultés de théologie, et jamais aux facultés de médecine.
¬†¬†¬†¬†Van-Dale prouva donc par mille monuments que non seulement les oracles des pa√Įens n'avaient √©t√© que des tours de pr√™tres, mais que ces friponneries consacr√©es dans tout l'univers n'avaient point fini du temps de Jean le baptiseur et de J√©sus-Christ, comme on le croyait pieusement. Rien n'√©tait plus vrai, plus palpable, plus d√©montr√© que cette v√©rit√© annonc√©e par le m√©decin Van-Dale; et il n'y a pas aujourd'hui un honn√™te homme qui la r√©voque en doute.
    Le livre de Van-Dale n'est peut-être pas bien méthodique; mais c'est un des plus curieux qu'on ait jamais faits. Car depuis les fourberies grossières du prétendu Hystaspe et des sibylles; depuis l'histoire apocryphe du voyage de Simon Barjone à Rome, et des compliments que Simon le magicien lui envoya faire par son chien; depuis les miracles de saint Grégoire Thaumaturge, et surtout de la lettre que ce saint écrivit au diable, et qui fut portée à son adresse, jusqu'aux miracles des révérends pères jésuites et des révérends pères capucins, rien n'est oublié. L'empire de l'imposture et de la bêtise est dévoilé dans ce livre aux yeux de tous les hommes qui savent lire, mais ils sont en petit nombre.
¬†¬†¬†¬†Il s'en fallait beaucoup que cet empire f√Ľt d√©truit alors en Italie, en France, en Espagne, dans les √©tats autrichiens, et surtout en Pologne, o√Ļ les j√©suites dominaient. Les possessions du diable, les faux miracles, inondaient encore la moiti√© de l'Europe abrutie. Voici ce que Van-Dale raconte d'un oracle singulier qui fut rendu de son temps √† Terni, dans les √©tats du pape, vers l'an 1650, et dont la relation fut imprim√©e √† Venise par ordre de la seigneurie.
¬†¬†¬†¬†Un ermite, nomm√© Pasquale, ayant ou√Į dire que Jacovello, bourgeois de Terni, √©tait fort avare et fort riche, vint faire √† Terni ses oraisons dans l'√©glise que fr√©quentait Jacovello, lia bient√īt amiti√© avec lui, le flatta dans sa passion, et lui persuada que c'√©tait une oeuvre tr√®s agr√©able √† Dieu de faire valoir son argent; que cela m√™me √©tait express√©ment recommand√© dans l'√Čvangile, puisque le serviteur n√©gligent, qui n'a pas fait valoir l'argent de son ma√ģtre √† cinq cents pour cent, est jet√© dans les t√©n√®bres ext√©rieures.
    Dans les conversations que l'ermite avait avec Jacovello, il l'entretint souvent des beaux discours tenus par plusieurs crucifix, et par une quantité de bonnes vierges d'Italie. Jacovello convenait que les statues des saints parlaient quelquefois aux hommes, et lui disait qu'il se croirait prédestiné si jamais il pouvait entendre parler l'image d'un saint.
¬†¬†¬†¬†Le bon Pasquale lui r√©pondit qu'il esp√©rait lui donner cette satisfaction dans peu de temps; qu'il attendait incessamment de Rome une t√™te de mort, dont le pape avait fait pr√©sent √† un ermite son confr√®re; que cette t√™te parlait comme les arbres de Dodone, et comme l'√Ęnesse de Balaam. Il lui montra en effet la t√™te quatre jours apr√®s. Il demanda √† Jacovello la clef d'une petite cave et d'une chambre au-dessus, afin que personne ne f√Ľt t√©moin du myst√®re. L'ermite Pasquale ayant fait passer de la cave un tuyau qui entrait dans la t√™te, et ayant tout dispos√©, se mit en pri√®res avec son ami Jacovello: la t√™te alors parla en ces mots: " Jacovello, Dieu veut r√©compenser ton z√®le. Je t'avertis qu'il y a un tr√©sor de cent mille √©cus sous un if √† l'entr√©e de ton jardin. Tu mourras de mort subite, si tu cherches ce tr√©sor avant d'avoir mis devant moi une marmite remplie de dix marcs d'or en esp√®ces. "
    Jacovello courut vite à son coffre, et apporta devant l'oracle sa marmite et ses dix marcs. Le bon ermite avait eu la précaution de se munir d'une marmite semblable qu'il remplit de sable. Il la substitua prudemment à la marmite de Jacovello quand celui-ci eut le dos tourné, et laissa le bon Jacovello avec une tête de mort de plus, et dix marcs d'or de moins.
    C'est à peu près ainsi que se rendaient tous les oracles, à commencer par celui de Jupiter-Ammon, et à finir par celui de Trophonius.
¬†¬†¬†¬†Un des secrets des pr√™tres de l'antiquit√©, comme des n√ītres, √©tait la confession dans les myst√®res. C'√©tait l√† qu'ils apprenaient toutes les affaires des familles, et qu'ils se mettaient en √©tat de r√©pondre √† la plupart de ceux qui venaient les interroger. C'est √† quoi se rapporte ce grand mot que Plutarque a rendu c√©l√®bre. Un pr√™tre voulant confesser un initi√©, celui-ci lui demanda: A qui me confesserai-je ? est-ce √† toi ou √† Dieu ? C'est √† Dieu, reprit le pr√™tre. - Sors donc d'ici, homme; et laisse-moi avec Dieu.
    Je ne finirais point si je rapportais toutes les choses intéressantes dont Van-Dale a enrichi son livre. Fontenelle ne le traduisit pas; mais il en tira ce qu'il crut de plus convenable à sa nation, qui aime mieux les agréments que la science. Il se fit lire par ceux qu'on appelait en France la bonne compagnie; et Van-Dale, qui avait écrit en latin et en grec, n'avait été lu que par des savants. Le diamant brut de Van-Dale brilla beaucoup quand il fut taillé par Fontenelle; le succès fut si grand que les fanatiques furent en alarmes. Fontenelle avait eu beau adoucir les expressions de Van-Dale, et s'expliquer quelquefois en Normand, il ne fut que trop entendu par les moines, qui n'aiment pas qu'on leur dise que leurs confrères ont été des fripons.
    Un nommé Baltus, jésuite, né dans le pays Messin, l'un de ces savants qui savent consulter de vieux livres, les falsifier, et les citer mal à propos, prit le parti du diable contre Van-Dale et Fontenelle. Le diable ne pouvait choisir un avocat plus ennuyeux: son nom n'est aujourd'hui connu que par l'honneur qu'il eut d'écrire contre deux hommes célèbres qui avaient raison.
¬†¬†¬†¬†Baltus, en qualit√© de j√©suite, cabala aupr√®s de ses confr√®res, qui √©taient alors autant √©lev√©s en cr√©dit qu'ils sont depuis tomb√©s dans l'opprobre. Les jans√©nistes, de leur c√īt√©, plus √©nergum√®nes que les j√©suites, cri√®rent encore plus haut qu'eux. Enfin tous les fanatiques furent persuad√©s que la religion chr√©tienne √©tait perdue si le diable n'√©tait conserv√© dans ses droits.
    Peu à peu les livres des jansénistes et des jésuites sont tombés dans l'oubli. Le livre de Van-Dale est resté pour les savants, et celui de Fontenelle pour les gens d'esprit.
    A l'égard du diable, il est comme les jésuites et les jansénistes, il perd son crédit de plus en plus.
SECTION II.
¬†¬†¬†¬†Quelques histoires surprenantes d'oracles, qu'on croyait ne pouvoir attribuer qu'√† des g√©nies, ont fait penser aux chr√©tiens qu'ils √©taient rendus par les d√©mons, et qu'ils avaient cess√© √† la venue de J√©sus-Christ: on se dispensait par l√† d'entrer dans la discussion des faits, qui e√Ľt √©t√© longue et difficile; et il semblait qu'on confirm√Ęt la religion qui nous apprend l'existence des d√©mons, en leur rapportant ces √©v√©nements.
¬†¬†¬†¬†Cependant les histoires qu'on d√©bitait sur les oracles doivent √™tre fort suspectes. Celle de Thamus, √† laquelle Eus√®be donne sa croyance, et que Plutarque seul rapporte, est suivie dans le m√™me historien d'un autre conte si ridicule qu'il suffirait pour la d√©cr√©diter; mais de plus elle ne peut recevoir un sens raisonnable. Si ce grand Pan √©tait un d√©mon, les d√©mons ne pouvaient-ils pas se faire savoir sa mort les uns aux autres, sans y employer Thamus ? Si ce grand Pan √©tait J√©sus-Christ, comment personne ne fut-il d√©sabus√© dans le paganisme, et ne vint-il √† penser que le grand Pan f√Ľt J√©sus-Christ mort en Jud√©e, si c'√©tait Dieu lui-m√™me qui for√ßait les d√©mons √† annoncer cette mort aux pa√Įens ?
¬†¬†¬†¬†L'histoire de Thulis, dont l'oracle est positif sur la Trinit√©, n'est rapport√©e que par Suidas. Ce Thulis, roi d'√Čgypte, n'√©tait pas assur√©ment un des Ptol√©m√©es. Que deviendra tout l'oracle de S√©rapis, √©tant certain qu'H√©rodote ne parle point de ce dieu, tandis que Tacite conte tout au long comment et pourquoi un des Ptol√©m√©es fit venir de Pont le dieu S√©rapis, qui n'√©tait alors connu que l√† ?
¬†¬†¬†¬†L'oracle rendu √† Auguste sur l'enfant h√©breu √† qui tous les dieux ob√©issent n'est point du tout recevable. Cedrenus le cite d'Eus√®be, et aujourd'hui il ne s'y trouve plus. Il ne serait pas impossible que Cedrenus cit√Ęt √† faux, ou cit√Ęt quelque ouvrage faussement attribu√© √† Eus√®be; mais comment les premiers apologistes du christianisme ont-ils tous gard√© le silence sur un oracle si favorable √† leur religion ?
¬†¬†¬†¬†Les oracles qu'Eus√®be rapporte de Porphyre, attach√© au paganisme, ne sont pas plus embarrassants que les autres. Il nous les donne d√©pouill√©s de tout ce qui les accompagnait dans les √©crits de Porphyre. Que savons-nous si ce pa√Įen ne les r√©futait pas ? selon l'int√©r√™t de sa cause il devait le faire; et s'il ne l'a pas fait, assur√©ment il avait quelque intention cach√©e, comme de les pr√©senter aux chr√©tiens √† dessein de se moquer de leur cr√©dulit√©, s'ils les recevaient pour vrais, et s'ils appuyaient leur religion sur de pareils fondements.
¬†¬†¬†¬†D'ailleurs quelques anciens chr√©tiens ont reproch√© aux pa√Įens qu'ils √©taient jou√©s par leurs pr√™tres. Voici comme en parle Cl√©ment d'Alexandrie: Vante-nous, dit-il, si tu veux, ces oracles pleins de folie et d'impertinence, ceux de Claros, d'Apollon pythien, de Didyme, d'Amphilochus; tu peux y ajouter les augures et les interpr√®tes des songes et des prodiges. Fais-nous para√ģtre aussi devant l'Apollon pythien ces gens qui devinent par la farine ou par l'orge, et ceux qui ont √©t√© si estim√©s parce qu'ils parlaient du ventre. Que les secrets des temples des √Čgyptiens, et que la n√©cromancie des √Čtrusques, demeurent dans les t√©n√®bres; toutes ces choses ne sont certainement que des impostures extravagantes et de pures tromperies pareilles √† celles des jeux de d√©s. Les ch√®vres qu'on a dress√©es √† la divination, les corbeaux qu'on a instruits √† rendre des oracles, ne sont, pour ainsi dire, que les associ√©s des charlatans qui fourbent tous les hommes.
¬†¬†¬†¬†Eus√®be √©tale √† son tour d'excellentes raisons pour prouver que les oracles ont pu n'√™tre que des impostures; et s'il les attribue aux d√©mons, c'est par l'effet d'un pr√©jug√© pitoyable, et par un respect forc√© pour l'opinion commune. Les pa√Įens n'avaient garde de consentir que leurs oracles ne fussent qu'un artifice de leurs pr√™tres; on crut donc, par une mauvaise mani√®re de raisonner, gagner quelque chose dans la dispute, en leur accordant que quand m√™me il y aurait eu du surnaturel dans leurs oracles, cet ouvrage n'√©tait pas celui de la Divinit√©, mais des d√©mons.
¬†¬†¬†¬†Il n'est plus question de deviner les finesses des pr√™tres par des moyens qui pourraient eux-m√™mes para√ģtre trop fins. Un temps a √©t√© qu'on les a d√©couvertes de toutes parts aux yeux de toute la terre; ce fut quand la religion chr√©tienne triompha hautement du paganisme sous les empereurs chr√©tiens.
¬†¬†¬†¬†Th√©odoret dit que Th√©ophile, √©v√™que d'Alexandrie, fit voir √† ceux de cette ville les statues creuses o√Ļ les pr√™tres entraient par des chemins cach√©s pour y rendre les oracles. Lorsque par l'ordre de Constantin on abattit le temple d'Esculape √† √Čg√®s en Cilicie, on chassa, dit Eus√®be dans la Vie de cet empereur, non pas un dieu, ni un d√©mon, mais le fourbe qui avait si longtemps impos√© √† la cr√©dulit√© des peuples. A cela il ajoute en g√©n√©ral que dans les simulacres des dieux abattus, on n'y trouvait rien moins que des dieux ou des d√©mons, non pas m√™me quelques malheureux spectres obscurs et t√©n√©breux, mais seulement du foin, de la paille, ou des os de morts.
¬†¬†¬†¬†La plus grande difficult√© qui regarde les oracles est surmont√©e depuis que nous avons reconnu que les d√©mons n'ont point d√Ľ y avoir de part. On n'a plus aucun int√©r√™t √† les faire finir pr√©cis√©ment √† la venue de J√©sus-Christ. Voici d'ailleurs plusieurs preuves que les oracles ont dur√© plus de quatre cents ans apr√®s J√©sus-Christ, et qu'ils ne sont devenus tout-√†-fait muets que lors de l'enti√®re destruction du paganisme.
¬†¬†¬†¬†Su√©tone, dans la Vie de N√©ron, dit que l'oracle de Delphes l'avertit qu'il se donn√Ęt de garde des soixante et treize ans; que N√©ron crut qu'il ne devait mourir qu'√† cet √Ęge-l√†, et ne songea point au vieux Galba qui, √©tant √Ęg√© de soixante et treize ans, lui √īta l'empire.
¬†¬†¬†¬†Philostrate, dans la Vie d'Apollonius de Tyane qui a vu Domitien, nous apprend qu'Apollonius visita tous les oracles de la Gr√®ce, et celui de Dodone, et celui de Delphes, et celui d'Amphiara√ľs.
    Plutarque, qui vivait sous Trajan, nous dit que l'oracle de Delphes était encore sur pied, quoique réduit à une seule prêtresse après en avoir eu deux ou trois.
¬†¬†¬†¬†Sous Adrien, Dion Chrysost√īme raconte qu'il consulta l'oracle de Delphes; et il en rapporta une r√©ponse qui lui parut assez embarrass√©e, et qui l'est effectivement.
    Sous les Antonins, Lucien assure qu'un prêtre de Tyane alla demander à ce faux prophète Alexandre si les oracles qui se rendaient alors à Didyme, à Claros, et à Delphes, étaient véritablement des réponses d'Apollon, ou des impostures. Alexandre eut des égards pour ces oracles qui étaient de la nature du sien, et répondit au prêtre qu'il n'était pas permis de savoir cela. Mais quand cet habile prêtre demanda ce qu'il serait après sa mort, on lui répondit hardiment: Tu seras chameau, puis cheval, puis philosophe, puis prophète aussi grand qu'Alexandre.
    Après les Antonins, trois empereurs se disputèrent l'empire. On consulta Delphes, dit Spartien, pour savoir lequel des trois la république devait souhaiter. Et l'oracle répondit en un vers: Le noir est le meilleur; l'Africain est le bon; le blanc est le pire. Par le noir on entendait Pescennius Niger: par l'Africain, Severus Septimus qui était d'Afrique; et par le blanc, Claudius Albinus.
¬†¬†¬†¬†Dion, qui ne finit son Histoire qu'√† la huiti√®me ann√©e d'Alexandre S√©v√®re, c'est-√†-dire l'an 230, rapporte que de son temps Amphilochus rendait encore des oracles en songe. Il nous apprend aussi qu'il y avait dans la ville d'Apollonie un oracle o√Ļ l'avenir se d√©clarait par la mani√®re dont le feu prenait √† l'encens qu'on jetait sur un autel.
    Sous Aurélien, vers l'an 272, les Palmyréniens révoltés consultèrent un oracle d'Apollon sarpédonien en Cilicie; ils consultèrent encore celui de Vénus aphacite.
¬†¬†¬†¬†Licinius, au rapport de Sozom√®ne, ayant dessein de recommencer la guerre contre Constantin, consulta l'oracle d'Apollon de Didyme, et en eut pour r√©ponse deux vers d'Hom√®re dont le sens est: Malheureux vieillard, ce n'est point √† toi √† combattre contre les jeunes gens; tu n'as point de force, et ton √Ęge t'accable.
¬†¬†¬†¬†Un dieu assez inconnu nomm√© Besa, selon Ammien Marcellin, rendait encore des oracles sur des billets √† Abyde, dans l'extr√©mit√© de la Th√©ba√Įde, sous l'empire de Constantius.
    Enfin Macrobe, qui vivait sous Arcadius et Honorius fils de Théodose, parle du dieu d'Héliopolis de Syrie et de son oracle, et des Fortunes d'Antium, en des termes qui marquent positivement que tout cela subsistait encore de son temps.
    Remarquons qu'il n'importe que toutes ces histoires soient vraies, ni que ces oracles aient effectivement rendu les réponses qu'on leur attribue. Il suffit qu'on n'a pu attribuer de fausses réponses qu'à des oracles que l'on savait qui subsistaient encore effectivement; et les histoires que tant d'auteurs en ont débitées prouvent assez qu'ils n'avaient pas cessé, non plus que le paganisme.
¬†¬†¬†¬†Constantin abattit peu de temples; encore n'osa-t-il les abattre qu'en prenant le pr√©texte des crimes qui s'y commettaient. C'est ainsi qu'il fit renverser celui de V√©nus aphacite, et celui d'Esculape qui √©tait √† √Čg√®s en Cilicie, tous deux temples √† oracles; mais il d√©fendit que l'on sacrifi√Ęt aux dieux, et commen√ßa √† rendre par cet √©dit les temples inutiles.
¬†¬†¬†¬†Il restait encore beaucoup d'oracles lorsque Julien parvint √† l'empire; il en r√©tablit quelques uns qui √©taient ruin√©s, et il voulut m√™me √™tre proph√®te de celui de Didyme. Jovien son successeur commen√ßait √† se porter avec z√®le √† la destruction du paganisme; mais en sept mois qu'il r√©gna, il ne put faire de grands progr√®s. Th√©odose, pour y parvenir, ordonna de fermer tous les temples des pa√Įens. Enfin l'exercice de cette religion fut d√©fendu sous peine de la vie par une constitution des empereurs Valentinien et Marcien, l'an 451 de l'√®re vulgaire, et le paganisme enveloppa n√©cessairement les oracles dans sa ruine.
¬†¬†¬†¬†Cette mani√®re de finir n'a rien de surprenant, elle √©tait la suite naturelle de l'√©tablissement d'un nouveau culte. Les faits miraculeux, ou plut√īt qu'on veut donner pour tels, diminuent dans une fausse religion, ou √† mesure qu'elle s'√©tablit, parce qu'elle n'en a plus besoin, ou √† mesure qu'elle s'affaiblit, parce qu'ils n'obtiennent plus de croyance. Le d√©sir si vif et si inutile de conna√ģtre l'avenir donna naissance aux oracles; l'imposture les accr√©dita, et le fanatisme y mit le sceau: car un moyen infaillible de faire des fanatiques, c'est de persuader avant que d'instruire. La pauvret√© des peuples qui n'avaient plus rien √† donner, la fourberie d√©couverte dans plusieurs oracles, et conclue dans les autres, enfin les √©dits des empereurs chr√©tiens, voil√† les causes v√©ritables de l'√©tablissement et de la cessation de ce genre d'imposture: des circonstances contraires l'ont fait dispara√ģtre; ainsi les oracles ont √©t√© soumis √† la vicissitude des choses humaines.
    On se retranche à dire que la naissance de Jésus-Christ est la première époque de leur cessation; mais pourquoi certains démons ont-ils fui tandis que les autres restaient ? D'ailleurs l'histoire ancienne prouve invinciblement que plusieurs oracles avaient été détruits avant cette naissance; tous les oracles brillants de la Grèce n'existaient plus, ou presque plus, et quelquefois l'oracle se trouvait interrompu par le silence d'un honnête prêtre qui ne voulait pas tromper le peuple. L'oracle de Delphes, dit Lucain, est demeuré muet depuis que les princes craignent l'avenir; ils ont défendu aux dieux de parler, et les dieux ont obéi.
ORAISON, PRI√ąRE PUBLIQUE, ACTION DE GR√āCES , ETC.
    Il reste très peu de formules de prières publiques des peuples anciens.
    Nous n'avons que la belle hymne d'Horace pour les jeux séculaires des anciens Romains. Cette prière est du rhythme et de la mesure que les autres Romains ont imités longtemps après dans l'hymne Ut queant laxis resonare fibris.
¬†¬†¬†¬†Le Pervigilium Veneris est dans un go√Ľt recherch√©, et n'est pas peut-√™tre digne de la noble simplicit√© du r√®gne d'Auguste. Il se peut que cette hymne √† V√©nus ait √©t√© chant√©e dans les f√™tes de la d√©esse; mais on ne doute pas qu'on n'ait chant√© le po√®me d'Horace avec la plus grande solennit√©.
¬†¬†¬†¬†Il faut avouer que le po√®me s√©culaire d'Horace est un des plus beaux morceaux de l'antiquit√©, et que l'hymne Ut queant laxis est un des plus plats ouvrages que nous ayons eus dans les temps barbares de la d√©cadence de la langue latine. L'√Čglise catholique, dans ces temps-l√†, cultivait mal l'√©loquence et la po√©sie. On sait bien que Dieu pr√©f√®re de mauvais vers r√©cit√©s avec un coeur pur, aux plus beaux vers du monde bien chant√©s par des impies: mais enfin de bons vers n'ont jamais rien g√Ęt√©, toutes choses √©tant d'ailleurs √©gales.
¬†¬†¬†¬†Rien n'approcha jamais parmi nous des jeux s√©culaires qu'on c√©l√©brait de cent dix ans en cent dix ans; notre jubil√© n'en est qu'une bien faible copie. On dressait trois autels magnifiques sur les bords du Tibre; Rome enti√®re √©tait illumin√©e pendant trois nuits; quinze pr√™tres distribuaient l'eau lustrale et des cierges aux Romains et aux Romaines qui devaient chanter les pri√®res. On sacrifiait d'abord √† Jupiter comme au grand dieu, au ma√ģtre des dieux, et ensuite √† Junon, √† Apollon, √† Latone, √† Diane, √† C√©r√®s, √† Pluton, √† Proserpine, aux Parques, comme √† des puissances subalternes. Chacune de ces divinit√©s avait son hymne et ses c√©r√©monies. Il y avait deux choeurs, l'un de vingt-sept gar√ßons, l'autre de vingt-sept filles, pour chacun des dieux. Enfin le dernier jour les gar√ßons et les filles couronn√©s de fleurs chantaient l'ode d'Horace.
¬†¬†¬†¬†Il est vrai que dans les maisons on chantait √† table ses autres odes pour le petit Ligurinus, pour Lyciscus, et pour d'autres petits fripons, lesquels n'inspiraient pas la plus grande d√©votion: mais il y a temps pour tout; pictoribus atque poetis. Le Carrache, qui dessina les figures de l'Ar√©tin, peignit aussi des saints; et dans tous nos coll√©ges nous avons pass√© √† Horace ce que les ma√ģtres de l'empire romain lui passaient sans difficult√©.
    Pour des formules de prières, nous n'avons que de très légers fragments de celle qu'on récitait aux mystères d'Isis. Nous l'avons citée ailleurs , nous la rapporterons encore ici, parce qu'elle n'est pas longue et qu'elle est belle.
    " Les puissances célestes te servent, les enfers te sont soumis, l'univers tourne sous ta main, tes pieds foulent le Tartare, les astres répondent à ta voix, les saisons reviennent à tes ordres, les éléments t'obéissent. "
¬†¬†¬†¬†Nous r√©p√©terons aussi la formule qu'on attribue √† l'ancien Orph√©e, laquelle nous para√ģt encore sup√©rieure √† celle d'Isis:
¬†¬†¬†¬†" Marchez dans la voie de la justice, adorez le seul ma√ģtre de l'univers: il est un, il est seul par lui-m√™me; tous les √™tres lui doivent leur existence; il agit dans eux et par eux; il voit tout, et jamais il n'a √©t√© vu des yeux mortels. "
¬†¬†¬†¬†Ce qui est fort extraordinaire, c'est que dans le L√©vitique, dans le Deut√©ronome des Juifs, il n'y a pas une seule pri√®re publique, pas une seule formule. Il semble que les l√©vites ne fussent occup√©s qu'√† partager les viandes qu'on leur offrait. On ne voit pas m√™me une seule pri√®re institu√©e pour leurs grandes f√™tes de la p√Ęque, de la pentec√īte, des trompettes, des tabernacles, de l'expiation g√©n√©rale, et des n√©om√©nies.
    Les savants conviennent assez unanimement qu'il n'y eut de prières réglées chez les Juifs, que lorsqu'étant esclaves à Babylone, ils en prirent un peu les moeurs, et qu'ils apprirent quelques sciences de ce peuple si policé et si puissant. Ils empruntèrent tout des Chaldéens-Persans, jusqu'à leur langue, leurs caractères, leurs chiffres; et, joignant quelques coutumes nouvelles à leurs anciens rites égyptiaques, ils devinrent un peuple nouveau, qui fut d'autant plus superstitieux, qu'au sortir d'un long esclavage ils furent toujours encore dans la dépendance de leurs voisins.
    .... " In rebus acerbis
    Acrius advertunt animos ad relligionem. "
¬†¬†¬†¬†LUCR√ąCE, III, 53-54.
¬†¬†¬†¬†Pour les dix autres tribus qui avaient √©t√© dispers√©es auparavant, il est √† croire qu'elles n'avaient pas plus de pri√®res publiques que les deux autres, et qu'elles n'avaient pas m√™me encore une religion bien fixe et bien d√©termin√©e, puisqu'elles l'abandonn√®rent si facilement, et qu'elles oubli√®rent jusqu'√† leur nom; ce que ne fit pas le petit nombre de pauvres infortun√©s qui vinrent reb√Ętir J√©rusalem.
¬†¬†¬†¬†C'est donc alors que ces deux tribus, ou plut√īt ces deux tribus et demie, sembl√®rent s'attacher √† des rites invariables, qu'ils √©crivirent, qu'ils eurent des pri√®res r√©gl√©es. C'est alors seulement que nous commen√ßons √† voir chez eux des formules de pri√®res. Esdras ordonna deux pri√®res par jour, et il en ajouta une troisi√®me pour le jour du sabbat: on dit m√™me qu'il institua dix-huit pri√®res (afin qu'on p√Ľt choisir), dont la premi√®re commence ainsi:
    " Sois béni, Seigneur Dieu de nos pères, Dieu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, le grand Dieu, le puissant, le terrible, le haut élevé, le distributeur libéral des biens, le plasmateur et le possesseur du monde, qui te souviens des bonnes actions, et qui envoies un libérateur à leurs descendants pour l'amour de ton nom. O roi, notre secours, notre sauveur, notre bouclier, sois béni, Seigneur, bouclier d'Abraham ! "
    On assure que Gamaliel, qui vivait du temps de Jésus-Christ, et qui eut de si grands démêlés avec saint Paul, institua une dix-neuvième prière, que voici:
¬†¬†¬†¬†" Accorde la paix, les bienfaits, la b√©n√©diction, la gr√Ęce, la b√©nignit√© et la pi√©t√© √† nous et √† Isra√ęl ton peuple. B√©nis-nous, √ī notre p√®re ! b√©nis-nous tous ensemble par la lumi√®re de ta face; car par la lumi√®re de ta face tu nous as donn√©, Seigneur notre Dieu, la loi de vie, l'amour, la b√©nignit√©, l'√©quit√©, la b√©n√©diction, la pi√©t√©, la vie, et la paix. Qu'il te plaise de b√©nir en tout temps et √† tout moment ton peuple d'Isra√ęl en lui accordant la paix. B√©ni sois-tu, Seigneur, qui b√©nis ton peuple d'Isra√ęl en lui donnant la paix. Amen. "
    Il y a une chose assez importante à observer dans plusieurs prières, c'est que chaque peuple a toujours demandé tout le contraire de ce que demandait son voisin.
¬†¬†¬†¬†Les Juifs priaient Dieu, par exemple, d'exterminer les Syriens, Babyloniens, √Čgyptiens; et ceux-ci priaient Dieu d'exterminer les Juifs: aussi le furent-ils, comme les dix tribus qui avaient √©t√© confondues parmi tant de nations; et ceux-ci furent plus malheureux, car s'√©tant obstin√©s √† demeurer s√©par√©s de tous les autres peuples, √©tant au milieu des peuples, ils n'ont pu jouir d'aucun avantage de la soci√©t√© humaine.
¬†¬†¬†¬†De nos jours, dans nos guerres si souvent entreprises pour quelques villes ou pour quelques villages, les Allemands et les Espagnols, quand ils √©taient les ennemis des Fran√ßais, priaient la sainte Vierge du fond de leur coeur de bien battre les Welches et les Gavaches , lesquels de leur c√īt√© suppliaient la sainte Vierge de d√©truire les Maranes et les Teutons.
    En Angleterre, la Rose rouge faisait les plus ardentes prières à saint George, pour obtenir que tous les partisans de la Rose blanche fussent jetés au fond de la mer: la Rose blanche répondait par de pareilles supplications. On sent combien saint George devait être embarrassé; et si Henri VII n'était pas venu à son secours, George ne se serait jamais tiré de là.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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