MIRACLES

ÔĽŅ
MIRACLES
SECTION PREMI√ąRE.
    Un miracle, selon l'énergie du mot, est une chose admirable; en ce cas, tout est miracle. L'ordre prodigieux de la nature, la rotation de cent millions de globes autour d'un million de soleils, l'activité de la lumière, la vie des animaux, sont des miracles perpétuels.
    Selon les idées reçues, nous appelons miracle la violation de ces lois divines et éternelles. Qu'il y ait une éclipse de soleil pendant la pleine lune, qu'un mort fasse à pied deux lieues de chemin en portant sa tête entre ses bras, nous appelons cela un miracle.
    Plusieurs physiciens soutiennent qu'en ce sens il n'y a point de miracles, et voici leurs arguments.
    Un miracle est la violation des lois mathématiques, divines, immuables, éternelles. Par ce seul exposé, un miracle est une contradiction dans les termes: une loi ne peut être à la fois immuable et violée. Mais une loi, leur dit-on, étant établie par Dieu même, ne peut-elle être suspendue par son auteur ? Ils ont la hardiesse de répondre que non, et qu'il est impossible que l'être infiniment sage ait fait des lois pour les violer. Il ne pouvait, disent-ils, déranger sa machine que pour la faire mieux aller; or il est clair qu'étant Dieu, il a fait cette immense machine aussi bonne qu'il l'a pu: s'il a vu qu'il y aurait quelque imperfection résultante de la nature de la matière, il y a pourvu dès le commencement; ainsi il n'y changera jamais rien.
    De plus, Dieu ne peut rien faire sans raison; or quelle raison le porterait à défigurer pour quelque temps son propre ouvrage ?
    C'est en faveur des hommes, leur dit-on. C'est donc au moins en faveur de tous les hommes, répondent-ils; car il est impossible de concevoir que la nature divine travaille pour quelques hommes en particulier, et non pas pour tout le genre humain: encore même le genre humain est bien peu de chose: il est beaucoup moindre qu'une petite fourmilière en comparaison de tous les êtres qui remplissent l'immensité. Or n'est-ce pas la plus absurde des folies d'imaginer que l'être infini intervertisse en faveur de trois ou quatre centaines de fourmis, sur ce petit amas de fange, le jeu éternel de ces ressorts immenses qui font mouvoir tout l'univers ?
    Mais supposons que Dieu ait voulu distinguer un petit nombre d'hommes par des faveurs particulières: faudra-t-il qu'il change ce qu'il a établi pour tous les temps et pour tous les lieux ? Il n'a certes aucun besoin de ce changement, de cette inconstance, pour favoriser ses créatures; ses faveurs sont dans ses lois mêmes. Il a tout prévu, tout arrangé pour elles; toutes obéissent irrévocablement à la force qu'il a imprimée pour jamais dans la nature.
¬†¬†¬†¬†Pourquoi Dieu ferait-il un miracle ? Pour venir √† bout d'un certain dessein sur quelques √™tres vivants ! Il dirait donc: Je n'ai pu parvenir par la fabrique de l'univers, par mes d√©crets divins, par mes lois √©ternelles, √† remplir un certain dessein; je vais changer mes √©ternelles id√©es, mes lois immuables, pour t√Ęcher d'ex√©cuter ce que je n'ai pu faire par elles. Ce serait un aveu de sa faiblesse, et non de sa puissance; ce serait, ce semble, dans lui la plus inconcevable contradiction. Ainsi donc, oser supposer √† Dieu des miracles, c'est r√©ellement l'insulter (si des hommes peuvent insulter Dieu). C'est lui dire: Vous √™tes un √™tre faible et incons√©quent. Il est donc absurde de croire des miracles, c'est d√©shonorer en quelque sorte la Divinit√©.
¬†¬†¬†¬†On presse ces philosophes; on leur dit: Vous avez beau exalter l'immutabilit√© de l'√™tre supr√™me, l'√©ternit√© de ses lois, la r√©gularit√© de ses mondes infinis; notre petit tas de boue a √©t√© tout couvert de miracles; les histoires sont aussi remplies de prodiges que d'√©v√©nements naturels. Les filles du grand-pr√™tre Anius changeaient tout ce qu'elles voulaient en bl√©, en vin, ou en huile; Athalide, fille de Mercure, ressuscita plusieurs fois; Esculape ressuscita Hippolyte; Hercule arracha Alceste √† la mort; H√©r√®s revint au monde apr√®s avoir pass√© quinze jours dans les enfers; Romulus et R√©mus naquirent d'un dieu et d'une vestale; le palladium tomba du ciel dans la ville de Troie; la chevelure de B√©r√©nice devint un assemblage d'√©toiles; la cabane de Baucis et de Phil√©mon fut chang√©e en un superbe temple; la t√™te d'Orph√©e rendait des oracles apr√®s sa mort; les murailles de Th√®bes se construisirent d'elles-m√™mes au son de la fl√Ľte, en pr√©sence des Grecs; les gu√©risons faites dans le temple d'Esculape √©taient innombrables, et nous avons encore des monuments charg√©s du nom des t√©moins oculaires des miracles d'Esculape.
¬†¬†¬†¬†Nommez-moi un peuple chez lequel il ne se soit pas op√©r√© des prodiges incroyables, surtout dans des temps o√Ļ l'on savait √† peine lire et √©crire.
¬†¬†¬†¬†Les philosophes ne r√©pondent √† ces objections qu'en riant et en levant les √©paules; mais les philosophes chr√©tiens disent: Nous croyons aux miracles op√©r√©s dans notre sainte religion; nous les croyons par la foi, et non par notre raison que nous nous gardons bien d'√©couter; car lorsque la foi parle, on sait assez que la raison ne doit pas dire un seul mot: nous avons une croyance ferme et enti√®re dans les miracles de J√©sus-Christ et des ap√ītres, mais permettez-nous de douter un peu de plusieurs autres; souffrez, par exemple, que nous suspendions notre jugement sur ce que rapporte un homme simple auquel on a donn√© le nom de grand. Il assure qu'un petit moine √©tait si fort accoutum√© de faire des miracles, que le prieur lui d√©fendit enfin d'exercer son talent. Le petit moine ob√©it; mais ayant vu un pauvre couvreur qui tombait du haut d'un toit, il balan√ßa entre le d√©sir de lui sauver la vie et la sainte ob√©dience. Il ordonna seulement au couvreur de rester en l'air jusqu'√† nouvel ordre, et courut vite conter √† son prieur l'√©tat des choses. Le prieur lui donna l'absolution du p√©ch√© qu'il avait commis en commen√ßant un miracle sans permission, et lui permit de l'achever, pourvu qu'il s'en t√ģnt l√†, et qu'il n'y rev√ģnt plus. On accorde aux philosophes qu'il faut un peu se d√©fier de cette histoire.
¬†¬†¬†¬†Mais comment oseriez-vous nier, leur dit-on, que saint Gervais et saint Protais aient apparu en songe √† saint Ambroise, qu'ils lui aient enseign√© l'endroit o√Ļ √©taient leurs reliques ? que saint Ambroise les ait d√©terr√©es, et qu'elles aient gu√©ri un aveugle ? Saint Augustin √©tait alors √† Milan; c'est lui qui rapporte ce miracle, immenso populo teste, dit-il dans sa Cit√© de Dieu, liv. XXII. Voil√† un miracle des mieux constat√©s. Les philosophes disent qu'ils n'en croient rien, que Gervais et Protais n'apparaissent √† personne, qu'il importe fort peu au genre humain qu'on sache o√Ļ sont les restes de leurs carcasses; qu'ils n'ont pas plus de foi √† cet aveugle qu'√† celui de Vespasien; que c'est un miracle inutile, que Dieu ne fait rien d'inutile; et ils se tiennent fermes dans leurs principes. Mon respect pour saint Gervais et saint Protais ne me permet pas d'√™tre de l'avis de ces philosophes; je rends compte seulement de leur incr√©dulit√©. Ils font grand cas du passage de Lucien qui se trouve dans la mort de Peregrinus: " Quand un joueur de gobelets adroit se fait chr√©tien, il est s√Ľr de faire fortune. " Mais comme Lucien est un auteur profane, il ne doit avoir aucune autorit√© parmi nous.
¬†¬†¬†¬†Ces philosophes ne peuvent se r√©soudre √† croire les miracles op√©r√©s dans le second si√®cle. Des t√©moins oculaires ont beau √©crire que l'√©v√™que de Smyrne, saint Polycarpe, ayant √©t√© condamn√© √† √™tre br√Ľl√©, et √©tant jet√© dans les flammes, ils entendirent une voix du ciel qui criait, Courage, Polycarpe, sois fort, montre-toi homme; qu'alors les flammes du b√Ľcher s'√©cart√®rent de son corps, et form√®rent un pavillon de feu au-dessus de sa t√™te, et que du milieu du b√Ľcher il sortit une colombe; enfin on fut oblig√© de trancher la t√™te de Polycarpe. A quoi bon ce miracle ? disent les incr√©dules; pourquoi les flammes ont-elles perdu leur nature, et pourquoi la hache de l'ex√©cuteur n'a-t-elle pas perdu la sienne ? D'o√Ļ vient que tant de martyrs sont sortis sains et saufs de l'huile bouillante, et n'ont pu r√©sister au tranchant du glaive ? On r√©pond que c'est la volont√© de Dieu. Mais les philosophes voudraient avoir vu tout cela de leurs yeux avant de le croire.
¬†¬†¬†¬†Ceux qui fortifient leurs raisonnements par la science vous diront que les P√®res de l'√Čglise ont avou√© souvent eux-m√™mes qu'il ne se faisait plus de miracles de leur temps. Saint Chrysost√īme dit express√©ment: " Les dons extraordinaires de l'esprit √©taient donn√©s m√™me aux indignes, parce qu'alors l'√Čglise avait besoin de miracles; mais aujourd'hui ils ne sont pas m√™me donn√©s aux dignes, parce que l'√Čglise n'en a plus besoin. " Ensuite il avoue qu'il n'y a plus personne qui ressuscite les morts, ni m√™me qui gu√©risse les malades.
    Saint Augustin lui-même, malgré le miracle de Gervais et de Protais, dit dans sa Cité de Dieu: " Pourquoi ces miracles qui se faisaient autrefois ne se font-ils plus aujourd'hui ? " et il en donne la même raison. " Cur, inquiunt, nunc illa miracula quae praedicatis facta esse non fiunt ? Possem quidem dicere necessaria prius fuisse quam crederet mundus, ad hoc ut crederet mundus. "
    On objecte aux philosophes que saint Augustin, malgré cet aveu, parle pourtant d'un vieux savetier d'Hippone qui, ayant perdu son habit, alla prier à la chapelle des vingt martyrs; qu'en retournant il trouva un poisson dans le corps duquel il y avait un anneau d'or, et que le cuisinier qui fit cuire le poisson dit au savetier: Voilà ce que les vingt martyrs vous donnent.
    A cela les philosophes répondent qu'il n'y a rien dans cette histoire qui contredise les lois de la nature, que la physique n'est point du tout blessée qu'un poisson ait avalé un anneau d'or, et qu'un cuisinier ait donné cet anneau à un savetier; qu'il n'y a là aucun miracle.
¬†¬†¬†¬†Si on fait souvenir ces philosophes que, selon saint J√©r√īme, dans sa Vie de l'ermite Paul, cet ermite eut plusieurs conversations avec des satyres et avec des faunes; qu'un corbeau lui apporta tous les jours pendant trente ans la moiti√© d'un pain pour son d√ģner, et un pain tout entier le jour que saint Antoine vint le voir, ils pourront r√©pondre encore que tout cela n'est pas absolument contre la physique, que des satyres et des faunes peuvent avoir exist√©, et qu'en tout cas, si ce conte est une pu√©rilit√©, cela n'a rien de commun avec les vrais miracles du Sauveur et de ses ap√ītres. Plusieurs bons chr√©tiens ont combattu l'histoire de saint Sim√©on Stylite, √©crite par Th√©odoret; beaucoup de miracles qui passent pour authentiques dans l'√Čglise grecque ont √©t√© r√©voqu√©s en doute par plusieurs Latins, de m√™me que des miracles latins ont √©t√© suspects √† l'√Čglise grecque; les protestants sont venus ensuite, qui ont fort maltrait√© les miracles de l'une et l'autre √Čglise.
    Un savant jésuite , qui a prêché longtemps dans les Indes, se plaint de ce que ni ses confrères ni lui n'ont jamais pu faire de miracle. Xavier se lamente, dans plusieurs de ses lettres, de n'avoir point le don des langues; il dit qu'il n'est chez les Japonais que comme une statue muette: cependant les jésuites ont écrit qu'il avait ressuscité huit morts; c'est beaucoup: mais il faut aussi considérer qu'il les ressuscitait à six mille lieues d'ici. Il s'est trouvé depuis des gens qui ont prétendu que l'abolissement des jésuites en France est un beaucoup plus grand miracle que ceux de Xavier et d'Ignace.
¬†¬†¬†¬†Quoi qu'il en soit, tous les chr√©tiens conviennent que les miracles de J√©sus-Christ et des ap√ītres sont d'une v√©rit√© incontestable; mais qu'on peut douter √† toute force de quelques miracles faits dans nos derniers temps, et qui n'ont pas eu une authenticit√© certaine.
¬†¬†¬†¬†On souhaiterait, par exemple, pour qu'un miracle f√Ľt bien constat√©, qu'il f√Ľt fait en pr√©sence de l'acad√©mie des sciences de Paris, ou de la soci√©t√© royale de Londres, et de la facult√© de m√©decine, assist√©es d'un d√©tachement du r√©giment des gardes, pour contenir la foule du peuple, qui pourrait, par son indiscr√©tion, emp√™cher l'op√©ration du miracle.
¬†¬†¬†¬†On demandait un jour √† un philosophe ce qu'il dirait s'il voyait le soleil s'arr√™ter, c'est-√†-dire si le mouvement de la terre autour de cet astre cessait, si tous les morts ressuscitaient, et si toutes les montagnes allaient se jeter de compagnie dans la mer, le tout pour prouver quelque v√©rit√© importante, comme, par exemple, la gr√Ęce versatile. Ce que je dirais ? r√©pondit le philosophe, je me ferais manich√©en; je dirais qu'il y a un principe qui d√©fait ce que l'autre a fait.
SECTION II.
    Définissez les termes, vous dis-je, ou jamais nous ne nous entendrons. " Miraculum, res miranda, prodigium, portentum, monstrum. " Miracle, chose admirable; prodigium, qui annonce chose étonnante; portentum, porteur de nouveautés; monstrum, chose à montrer par rareté.
    Voilà les premières idées qu'on eut d'abord des miracles.
    Comme on raffine sur tout, on raffina sur cette définition; on appela miracle ce qui est impossible à la nature; mais on ne songea pas que c'était dire que tout miracle est réellement impossible. Car qu'est-ce que la nature ? Vous entendez par ce mot l'ordre éternel des choses. Un miracle serait donc impossible dans cet ordre. En ce sens Dieu ne pourrait faire de miracle.
    Si vous entendez par miracle un effet dont vous ne pouvez voir la cause, en ce sens tout est miracle. L'attraction et la direction de l'aimant sont des miracles continuels. Un limaçon auquel il revient une tête est un miracle. La naissance de chaque animal, la production de chaque végétal, sont des miracles de tous les jours.
    Mais nous sommes si accoutumés à ces prodiges, qu'ils ont perdu leur nom d'admirables, de miraculeux. Le canon n'étonne plus les Indiens.
¬†¬†¬†¬†Nous nous sommes donc fait une autre id√©e de miracle. C'est, selon l'opinion vulgaire, ce qui n'√©tait jamais arriv√© et ce qui n'arrivera jamais. Voil√† l'id√©e qu'on se forme de la m√Ęchoire d'√Ęne de Samson, des discours de l'√Ęnesse de Balaam, de ceux d'un serpent avec √®ve, des quatre chevaux qui enlev√®rent √Člie, du poisson qui garda Jonas soixante et douze heures dans son ventre, des dix plaies d'√Čgypte, des murs de J√©richo, du soleil et de la lune arr√™t√©s √† midi, etc., etc., etc., etc.
¬†¬†¬†¬†Pour croire un miracle, ce n'est pas assez de l'avoir vu; car on peut se tromper. On appelle un sot, t√©moin de miracles: et non seulement bien des gens pensent avoir vu ce qu'ils n'ont pas vu, et avoir entendu ce qu'on ne leur a point dit; non seulement ils sont t√©moins de miracles, mais ils sont sujets de miracles. Ils ont √©t√© tant√īt malades, tant√īt gu√©ris par un pouvoir surnaturel. Ils ont √©t√© chang√©s en loups; ils ont travers√© les airs sur un manche √† balai; ils ont √©t√© incubes et succubes.
    Il faut que le miracle ait été bien vu par un grand nombre de gens très sensés, se portant bien, et n'ayant nul intérêt à la chose. Il faut surtout qu'il ait été solennellement attesté par eux; car si on a besoin de formalités authentiques pour les actes les plus simples, comme l'achat d'une maison, un contrat de mariage, un testament, quelles formalités ne faudrat-il pas pour constater des choses naturellement impossibles, et dont le destin de la terre doit dépendre ?
¬†¬†¬†¬†Quand un miracle authentique est fait, il ne prouve encore rien; car l'√Čcriture vous dit en vingt endroits que des imposteurs peuvent faire des miracles, et que si un homme, apr√®s en avoir fait, annonce un autre dieu que le dieu des Juifs, il faut le lapider.
    On exige donc que la doctrine soit appuyée par les miracles, et les miracles par la doctrine.
    Ce n'est point encore assez. Comme un fripon peut prêcher une très bonne morale pour mieux séduire, et qu'il est reconnu que des fripons, comme les sorciers de Pharaon, peuvent faire des miracles, il faut que ces miracles soient annoncés par des prophéties.
¬†¬†¬†¬†Pour √™tre s√Ľr de la v√©rit√© de ces proph√©ties, il faut les avoir entendu annoncer clairement, et les avoir vues s'accomplir r√©ellement. Il faut poss√©der parfaitement la langue dans laquelle elles sont conserv√©es.
¬†¬†¬†¬†Il ne suffit pas m√™me que vous soyez t√©moin de leur accomplissement miraculeux; car vous pouvez √™tre tromp√© par de fausses apparences. Il est n√©cessaire que le miracle et la proph√©tie soient juridiquement constat√©s par les premiers de la nation; et encore se trouvera-t-il des douteurs. Car il se peut que la nation soit int√©ress√©e √† supposer une proph√©tie et un miracle; et d√®s que l'int√©r√™t s'en m√™le, ne comptez sur rien. Si un miracle pr√©dit n'est pas aussi public, aussi av√©r√© qu'une √©clipse annonc√©e dans l'almanach, soyez s√Ľr que ce miracle n'est qu'un tour de gibeci√®re, ou un conte de vieille.
SECTION III.
¬†¬†¬†¬†Un gouvernement th√©ocratique ne peut √™tre fond√© que sur des miracles; tout doit y √™tre divin. Le grand souverain ne parle aux hommes que par des prodiges; ce sont l√† ses ministres et ses lettres-patentes. Ses ordres sont intim√©s par l'Oc√©an qui couvre toute la terre pour noyer les nations, ou qui ouvre le fond de son ab√ģme pour leur donner passage.
¬†¬†¬†¬†Aussi vous voyez que dans l'histoire juive tout est miracle depuis la cr√©ation d'Adam et la formation d'√®ve, p√©trie d'une c√īte d'Adam, jusqu'au melch ou roitelet Sa√ľl.
¬†¬†¬†¬†Au temps de ce Sa√ľl, la th√©ocratie partage encore le pouvoir avec la royaut√©. Il y a encore par cons√©quent des miracles de temps en temps; mais ce n'est plus cette suite √©clatante de prodiges qui √©tonnent continuellement la nature. On ne renouvelle point les dix plaies d'√Čgypte; le soleil et la lune ne s'arr√™tent point en plein midi pour donner le temps √† un capitaine d'exterminer quelques fuyards d√©j√† √©cras√©s par une pluie de pierres tomb√©es des nues. Un Samson n'extermine plus mille Philistins avec une m√Ęchoire d'√Ęne. Les √Ęnesses ne parlent plus, les murailles ne tombent plus au son du cornet, les villes ne sont plus ab√ģm√©es dans un lac par le feu du ciel, la race humaine n'est plus d√©truite par le d√©luge. Mais le doigt de Dieu se manifeste encore; l'ombre de Sa√ľl appara√ģt √† une magicienne. Dieu lui-m√™me promet √† David qu'il d√©fera les Philistins √† Baal-pharasim.
    " Dieu assemble son armée céleste du temps d'Achab, et demande aux esprits: Qui est-ce qui trompera Achab, et qui le fera aller à la guerre contre Ramoth en Galgala ? Et un esprit s'avança devant le Seigneur, et dit: Ce sera moi qui le tromperai. " Mais ce ne fut que le prophète Michée qui fut témoin de cette conversation; encore reçut-il un soufflet d'un autre prophète nommé Sédékias, pour avoir annoncé ce prodige.
¬†¬†¬†¬†Des miracles qui s'op√®rent aux yeux de toute la nation, et qui changent les lois de la nature enti√®re, on n'en voit gu√®re jusqu'au temps d'√Člie, √† qui le Seigneur envoya un char de feu et des chevaux de feu qui enlev√®rent √Člie des bords du Jourdain au ciel, sans qu'on sache en quel endroit du ciel.
    Depuis le commencement des temps historiques, c'est-à-dire depuis les conquêtes d'Alexandre, vous ne voyez plus de miracles chez les Juifs.
    Quand Pompée vient s'emparer de Jérusalem, quand Crassus pille le temple, quand Pompée fait passer le roi juif Alexandre par la main du bourreau, quand Antoine donne la Judée à l'Arabe Hérode, quand Titus prend d'assaut Jérusalem, quand elle est rasée par Adrien, il ne se fait aucun miracle. Il en est ainsi chez tous les peuples de la terre. On commence par la théocratie, on finit par les choses purement humaines. Plus les sociétés perfectionnent les connaissances, moins il y a de prodiges.
    Nous savons bien que la théocratie des Juifs était la seule véritable, et que celles des autres peuples étaient fausses; mais il arriva la même chose chez eux que chez les Juifs.
¬†¬†¬†¬†En √Čgypte, du temps de Vulcain et de celui d'Isis et d'Osiris, tout √©tait hors des lois de la nature; tout y rentra sous les Ptol√©m√©es.
¬†¬†¬†¬†Dans les si√®cles de Phos, de Chrysos et d'√Čpheste, les dieux et les mortels conversaient tr√®s famili√®rement en Chald√©e. Un dieu avertit le roi Xissutre qu'il y aura un d√©luge en Arm√©nie, et qu'il faut qu'il b√Ętisse vite un vaisseau de cinq stades de longueur et de deux de largeur. Ces choses n'arrivent pas aux Darius et aux Alexandre.
    Le poisson Oannès sortait autrefois tous les jours de l'Euphrate pour aller prêcher sur le rivage. Il n'y a plus aujourd'hui de poisson qui prêche. Il est bien vrai que saint Antoine de Padoue les a prêchés, mais c'est un fait qui arrive si rarement, qu'il ne tire pas à conséquence.
¬†¬†¬†¬†Numa avait de longues conversations avec la nymphe √Čg√©rie; on ne voit pas que C√©sar en e√Ľt avec V√©nus, quoiqu'il descend√ģt d'elle en droite ligne. Le monde va toujours, dit-on, se raffinant un peu.
¬†¬†¬†¬†Mais apr√®s s'√™tre tir√© d'un bourbier pour quelque temps, il retombe dans un autre; √† des si√®cles de politesse succ√®dent des si√®cles de barbarie. Cette barbarie est ensuite chass√©e; puis elle repara√ģt: c'est l'alternative continuelle du jour et de la nuit.
SECTION IV.
    De ceux qui ont eu la témérité impie de nier absolument la réalité des miracles de Jésus-Christ.
¬†¬†¬†¬†Parmi les modernes, Thomas Woolston, docteur de Cambridge, fut le premier, ce me semble, qui osa n'admettre dans les √Čvangiles qu'un sens typique, all√©gorique, enti√®rement spirituel, et qui soutint effront√©ment qu'aucun des miracles de J√©sus n'avait √©t√© r√©ellement op√©r√©. Il √©crivit sans m√©thode, sans art, d'un style confus et grossier, mais non pas sans vigueur. Ses six discours contre les miracles de J√©sus-Christ se vendaient publiquement √† Londres dans sa propre maison. Il en fit en deux ans, depuis 1727 jusqu'√† 1729, trois √©ditions de vingt mille exemplaires chacune; et il est difficile aujourd'hui d'en trouver chez les libraires.
    Jamais chrétien n'attaqua plus hardiment le christianisme. Peu d'écrivains respectèrent moins le public, et aucun prêtre ne se déclara plus ouvertement l'ennemi des prêtres. Il osait même autoriser cette haine de celle de Jésus-Christ envers les pharisiens et les scribes; et il disait qu'il n'en serait pas comme lui la victime, parce qu'il était venu dans un temps plus éclairé.
    Il voulut, à la vérité, justifier sa hardiesse, en se sauvant par le sens mystique; mais il emploie des expressions si méprisantes et si injurieuses, que toute oreille chrétienne en est offensée.
¬†¬†¬†¬†Si on l'en croit , le diable envoy√© par J√©sus-Christ dans le corps de deux mille cochons est un vol fait au propri√©taire de ces animaux. Si on en disait autant de Mahomet, on le prendrait pour un m√©chant sorcier, a wizard, un esclave jur√© du diable, a sworn slave to the devil. Et si le ma√ģtre des cochons, et les marchands qui vendaient dans la premi√®re enceinte du temple des b√™tes pour les sacrifices , et que J√©sus chassa √† coups de fouet, vinrent demander justice quand il fut arr√™t√©, il est √©vident qu'il dut √™tre condamn√©, puisqu'il n'y a point de jur√©s en Angleterre qui ne l'eussent d√©clar√© coupable.
    Il dit la bonne aventure à la Samaritaine comme un franc bohémien; cela seul suffisait pour le faire chasser, comme Tibère en usait alors avec les devins. Je m'étonne, dit-il, que les bohémiens d'aujourd'hui, les gipsies, ne se disent pas les vrais disciples de Jésus, puisqu'ils font le même métier. Mais je suis fort aise qu'il n'ait pas extorqué de l'argent de la Samaritaine, comme font nos prêtres modernes, qui se font largement payer pour leurs divinations.
¬†¬†¬†¬†Je suis les num√©ros des pages. L'auteur passe de l√† √† l'entr√©e de J√©sus-Christ dans J√©rusalem. On ne sait, dit-il , s'il √©tait mont√© sur un √Ęne, ou sur une √Ęnesse, ou sur un √Ęnon, ou sur tous les trois √† la fois.
    Il compare Jésus tenté par le diable à saint Dunstan qui prit le diable par le nez , et il donne à saint Dunstan la préférence.
    A l'article du miracle du figuier séché pour n'avoir pas porté des figues hors de la saison; c'était, dit-il , un vagabond, un gueux, tel qu'un frère quêteur, a wanderer, a mendicant, like a friar, et qui, avant de se faire prédicateur de grand chemin, n'avait été qu'un misérable garçon charpentier, no better than a journey-man carpenter. Il est surprenant que la cour de Rome n'ait pas parmi ses reliques quelque ouvrage de sa façon, un escabeau, un casse-noisette. En un mot, il est difficile de pousser plus loin le blasphème.
¬†¬†¬†¬†Il s'√©gaie sur la piscine probatique de Bethsa√Įda, dont un ange venait troubler l'eau tous les ans. Il demande comment il se peut que ni Flavius Jos√®phe, ni Philon, n'aient point parl√© de cet ange; pourquoi saint Jean est le seul qui raconte ce miracle annuel; par quel autre miracle aucun Romain ne vit jamais cet ange et n'en entendit jamais parler.
    L'eau changée en vin aux noces de Cana excite, selon lui, le rire et le mépris de tous les hommes qui ne sont pas abrutis par la superstition.
    Quoi ! s'écrie-t-il , Jean dit expressément que les convives étaient déjà ivres, [Grec], et Dieu descendu sur la terre opère son premier miracle pour les faire boire encore !
¬†¬†¬†¬†Dieu fait homme commence sa mission par assister √† une noce de village. Il n'est pas certain que J√©sus et sa m√®re fussent ivres comme le reste de la compagnie. " Whether Jesus and his mother themselves were all cut, as were others of the company, it is not certain. " Quoique la familiarit√© de la dame avec un soldat fasse pr√©sumer qu'elle aimait la bouteille, il para√ģt cependant que son fils √©tait en pointe de vin, puisqu'il lui r√©pondit avec tant d'aigreur et d'insolence , waspishly and snappishly; femme, qu'ai-je affaire √† toi ? Il para√ģt par ces paroles que Marie n'√©tait point vierge, et que J√©sus n'√©tait point son fils; autrement, J√©sus n'e√Ľt point ainsi insult√© son p√®re et sa m√®re, et viol√© un des plus sacr√©s commandements de la loi. Cependant il fait ce que sa m√®re lui demande, il remplit dix-huit cruches d'eau, et en fait du punch. Ce sont les propres paroles de Thomas Woolston. Elles saisissent d'indignation toute √Ęme chr√©tienne.
    C'est à regret, c'est en tremblant que je rapporte ces passages; mais il y a eu soixante mille exemplaires de ce livre, portant tous le nom de l'auteur, et tous vendus publiquement chez lui. On ne peut pas dire que je le calomnie.
¬†¬†¬†¬†C'est aux morts ressuscit√©s par J√©sus-Christ qu'il en veut principalement. Il affirme qu'un mort ressuscit√© e√Ľt √©t√© l'objet de l'attention et de l'√©tonnement de l'univers; que toute la magistrature juive, que surtout Pilate, en auraient fait les proc√®s-verbaux les plus authentiques; que Tib√®re ordonnait √† tous les proconsuls, pr√©teurs, pr√©sidents des provinces, de l'informer exactement de tout; qu'on aurait interrog√© Lazare qui avait √©t√© mort quatre jours entiers, qu'on aurait voulu savoir ce qu'√©tait devenue son √Ęme pendant ce temps-l√†.
¬†¬†¬†¬†Avec quelle curiosit√© avide Tib√®re et tout le s√©nat de Rome ne l'eussent-ils pas interrog√©; et non seulement lui, mais la fille de Ja√Įr et le fils de Na√Įm ? Trois morts rendus √† la vie auraient √©t√© trois t√©moignages de la divinit√© de J√©sus, qui auraient rendu en un moment le monde entier chr√©tien. Mais, au contraire, tout l'univers ignore pendant plus de deux si√®cles ces preuves √©clatantes. Ce n'est qu'au bout de cent ans que quelques hommes obscurs se montrent les uns aux autres dans le plus grand secret les √©crits qui contiennent ces miracles. Quatre-vingt-neuf empereurs, en comptant ceux √† qui on ne donna que le nom de tyrans, n'entendent jamais parler de ces r√©surrections qui devaient tenir toute la nature dans la surprise. Ni l'historien juif Flavius Jos√®phe, ni le savant Philon, ni aucun historien grec ou romain ne fait mention de ces prodiges. Enfin, Woolston a l'impudence de dire que l'histoire de Lazare est si pleine d'absurdit√©s, que saint Jean radotait quand il l'√©crivit. " Is so brimful of absurdities, that saint John when he wrote it, had liv'd beyond his senses. " Pag. 38, tom. II.
¬†¬†¬†¬†Supposons, dit Woolston , que Dieu envoy√Ęt aujourd'hui un ambassadeur √† Londres pour convertir le clerg√© mercenaire, et que cet ambassadeur ressuscit√Ęt des morts, que diraient nos pr√™tres ?
    Il blasphème l'incarnation, la résurrection, l'ascension de Jésus-Christ, suivant les mêmes principes. Il appelle ces miracles, l'imposture la plus effrontée et la plus manifeste qu'on ait jamais produite dans le monde. " The most manifest, and the most bare-faced imposture that ever was put upon the world. "
¬†¬†¬†¬†Ce qu'il y a peut-√™tre de plus √©trange encore, c'est que chacun de ses discours est d√©di√© √† un √©v√™que. Ce ne sont pas assur√©ment des d√©dicaces √† la fran√ßaise; il n'y a ni compliment ni flatterie: il leur reproche leur orgueil, leur avarice, leur ambition, leurs cabales; il rit de les voir soumis aux lois de l'√Čtat comme les autres citoyens.
    A la fin ces évêques, lassés d'être outragés par un simple membre de l'Université de Cambridge, implorèrent contre lui les lois auxquelles ils sont assujettis. Ils lui intentèrent procès au banc du roi par-devant le lord-justice Raymond, en 1729. Woolston fut mis en prison, et condamné à une amende et à donner caution pour cent cinquante livres sterling. Ses amis fournirent la caution, et il ne mourut point en prison, comme il est dit dans quelques uns de nos dictionnaires faits au hasard. Il mourut chez lui à Londres, après avoir prononcé ces paroles: " This is a pass that every man must come to. " C'est un pas que tout homme doit faire. Quelque temps avant sa mort, une dévote, le rencontrant dans la rue, lui cracha au visage; il s'essuya, et la salua. Ses moeurs étaient simples et douces: il s'était trop entêté du sens mystique, et avait blasphémé le sens littéral; mais il est à croire qu'il se repentit à la mort, et que Dieu lui a fait miséricorde.
¬†¬†¬†¬†En ce m√™me temps parut en France le testament de Jean Meslier, cur√© de But et d'√Čtrepigni en Champagne, duquel nous avons d√©j√† parl√© √† l'article CONTRADICTION.
¬†¬†¬†¬†C'√©tait une chose bien √©tonnante et bien triste que deux pr√™tres √©crivissent en m√™me temps contre la religion chr√©tienne. Le cur√© Meslier est encore plus emport√© que Woolston; il ose traiter le transport de notre Sauveur par le diable sur la montagne, la noce de Cana, les pains et les poissons, de contes absurdes, injurieux √† la Divinit√©, qui furent ignor√©s pendant trois cents ans de tout l'empire romain, et qui enfin pass√®rent de la canaille jusqu'au palais des empereurs, quand la politique les obligea d'adopter les folies du peuple pour le mieux subjuguer. Les d√©clamations du pr√™tre anglais n'approchent pas de celles du pr√™tre champenois. Woolston a quelquefois des m√©nagements; Meslier n'en a point; c'est un homme si profond√©ment ulc√©r√© des crimes dont il a √©t√© t√©moin, qu'il en rend la religion chr√©tienne responsable, en oubliant qu'elle les condamne. Point de miracle qui ne soit pour lui un objet de m√©pris et d'horreur; point de proph√©tie qu'il ne compare √† celles de Nostradamus. Il va m√™me jusqu'√† comparer J√©sus-Christ √† don Quichotte, et saint Pierre √† Sancho-Pan√ßa: et ce qui est plus d√©plorable, c'est qu'il √©crivait ces blasph√®mes contre J√©sus-Christ entre les bras de la mort, dans un temps o√Ļ les plus dissimul√©s n'osent mentir, et o√Ļ les plus intr√©pides tremblent. Trop p√©n√©tr√© de quelques injustices de ses sup√©rieurs, trop frapp√© des grandes difficult√©s qu'il trouvait dans l'√Čcriture, il se d√©cha√ģna contre elle plus que les Acosta et tous les Juifs, plus que les fameux Porphyre, les Celse, les Jamblique, les Julien, les Libanius, les Maxime, les Symmaque et tous les partisans de la raison humaine n'ont jamais √©clat√© contre nos incompr√©hensibilit√©s divines. On a imprim√© plusieurs abr√©g√©s de son livre: mais heureusement ceux qui ont en main l'autorit√© les ont supprim√©s autant qu'ils l'ont pu.
    Un curé de Bonne-Nouvelle près de Paris écrivit encore sur le même sujet; de sorte qu'en même temps l'abbé Becheran et les autres convulsionnaires faisaient des miracles, et trois prêtres écrivaient contre les miracles véritables.
    Le livre le plus fort contre les miracles et contre les prophéties, est celui de milord Bolingbroke. Mais, par bonheur, il est si volumineux, si dénué de méthode, son style est si verbeux, ses phrases si longues, qu'il faut une extrême patience pour le lire.
¬†¬†¬†¬†Il s'est trouv√© des esprits qui, √©tant enchant√©s des miracles de Mo√Įse et de Josu√©, n'ont pas eu pour ceux de J√©sus-Christ la v√©n√©ration qu'on leur doit; leur imagination, √©lev√©e par le grand spectacle de la mer qui ouvrait ses ab√ģmes et qui suspendait ses flots pour laisser passer la horde h√©bra√Įque, par les dix plaies d'√Čgypte, par les astres qui s'arr√™taient dans leur course sur Gabaon et sur A√Įalon, etc., ne pouvait plus se rabaisser √† de petits miracles, comme de l'eau chang√©e en vin, un figuier s√©ch√©, des cochons noy√©s dans un lac.
    Vagenseil disait avec impiété que c'était entendre une chanson de village au sortir d'un grand concert.
¬†¬†¬†¬†Le Talmud pr√©tend qu'il y a eu beaucoup de chr√©tiens qui, comparant les miracles de l'ancien Testament √† ceux du nouveau, ont embrass√© le juda√Įsme: ils croyaient qu'il n'est pas possible que le ma√ģtre de la nature e√Ľt fait tant de prodiges pour une religion qu'il voulait an√©antir. Quoi ! disaient-ils, il y aura eu pendant des si√®cles une suite de miracles √©pouvantables en faveur d'une religion v√©ritable qui deviendra fausse ! Quoi ! Dieu m√™me aura √©crit que cette religion ne p√©rira jamais, et qu'il faut lapider ceux qui voudront la d√©truire ! et cependant il enverra son propre fils, qui est lui-m√™me, pour an√©antir ce qu'il a √©difi√© pendant tant de si√®cles !
    Il y a bien plus: ce fils, continuent-ils, ce Dieu éternel, s'étant fait Juif, est attaché à la religion juive pendant toute sa vie; il en fait toutes les fonctions, il fréquente le temple juif, il n'annonce rien de contraire à la loi juive, tous ses disciples sont Juifs, tous observent les cérémonies juives. Ce n'est certainement pas lui, disent-ils, qui a établi la religion chrétienne; ce sont des Juifs dissidents qui se sont joints à des platoniciens. Il n'y a pas un dogme du christianisme qui ait été prêché par Jésus-Christ.
    C'est ainsi que raisonnent ces hommes téméraires qui, ayant à la fois l'esprit faux et audacieux, osent juger les oeuvres de Dieu, et n'admettent les miracles de l'ancien Testament que pour rejeter tous ceux du nouveau.
¬†¬†¬†¬†De ce nombre fut malheureusement cet infortun√© pr√™tre de Pont-√†-Mousson en Lorraine, nomm√© Nicolas Antoine; on ne lui conna√ģt point d'autre nom. Ayant re√ßu ce qu'on appelle les quatre mineurs en Lorraine, le pr√©dicant Ferri, en passant √† Pont-√†-Mousson, lui donna de grands scrupules, et lui persuada que les quatre mineurs √©taient le signe de la b√™te. Antoine, d√©sesp√©r√© de porter le signe de la b√™te, le fit effacer par Ferri, embrassa la religion protestante, et fut ministre √† Gen√®ve vers l'an 1630.
¬†¬†¬†¬†Plein de la lecture des rabbins, il crut que si les protestants avaient raison contre les papistes, les Juifs avaient bien plus raison contre toutes les sectes chr√©tiennes. Du village de Divonne, o√Ļ il √©tait pasteur, il alla se faire recevoir juif √† Venise, avec un petit apprenti en th√©ologie qu'il avait persuad√©, et qui apr√®s l'abandonna, n'ayant point de vocation pour le martyre.
¬†¬†¬†¬†D'abord le ministre Nicolas Antoine s'abstint de prononcer le nom de J√©sus-Christ dans ses sermons et dans ses pri√®res: mais bient√īt, √©chauff√© et enhardi par l'exemple des saints Juifs qui professaient hardiment le juda√Įsme devant les princes de Tyr et de Babylone, il s'en alla pieds nus √† Gen√®ve confesser, devant les juges et devant les commis des halles, qu'il n'y a qu'une seule religion sur la terre, parce qu'il n'y a qu'un Dieu; que cette religion est la juive, qu'il faut absolument se faire circoncire; que c'est un crime horrible de manger du lard et du boudin. Il exhorta path√©tiquement tous les G√©nevois qui s'attroup√®rent √† cesser d'√™tre enfants de B√©lial, √† √™tre bons Juifs, afin de m√©riter le royaume des cieux. On le prit, on le lia.
¬†¬†¬†¬†Le petit conseil de Gen√®ve, qui ne faisait rien alors sans consulter le conseil des pr√©dicants, leur demanda leur avis. Les plus sens√©s de ces pr√™tres opin√®rent √† faire saigner Nicolas Antoine √† la veine c√©phalique, √† le baigner et le nourrir de bons potages, apr√®s quoi on l'accoutumerait insensiblement √† prononcer le nom de J√©sus-Christ, ou du moins √† l'entendre prononcer sans grincer des dents comme il lui arrivait toujours. Ils ajout√®rent que les lois souffraient les Juifs, qu'il y en avait huit mille √† Rome, que beaucoup de marchands sont de vrais Juifs; et que, puisque Rome admettait huit mille enfants de la synagogue, Gen√®ve pouvait bien en tol√©rer un. A ce mot de tol√©rance les autres pasteurs en plus grand nombre, grin√ßant des dents beaucoup plus qu'Antoine au nom de J√©sus-Christ, et charm√©s d'ailleurs de trouver une occasion de pouvoir faire br√Ľler un homme, ce qui arrivait tr√®s rarement, furent absolument pour la br√Ľlure. Ils d√©cid√®rent que rien ne servirait mieux √† raffermir le v√©ritable christianisme; que les Espagnols n'avaient acquis tant de r√©putation dans le monde que parce qu'ils faisaient br√Ľler des Juifs tous les ans; et qu'apr√®s tout, si l'ancien Testament devait l'emporter sur le nouveau, Dieu ne manquerait pas de venir √©teindre lui-m√™me la flamme du b√Ľcher, comme il fit dans Babylone pour Sidrac, Misac, et Abdenago; qu'alors on reviendrait √† l'ancien Testament; mais qu'en attendant il fallait absolument br√Ľler Nicolas Antoine. Partant, ils conclurent √† √īter le m√©chant; ce sont leurs propres paroles.
    Le syndic Sarrasin et le syndic Godefroi, qui étaient de bonnes têtes, trouvèrent le raisonnement du sanhédrin génevois admirable; et, comme les plus forts, ils condamnèrent Nicolas Antoine, le plus faible, à mourir de la mort de Calanus et du conseiller Dubourg. Cela fut exécuté le 20 avril 1632 dans une très belle place champêtre appelée Plain-palais, en présence de vingt mille hommes qui bénissaient la nouvelle loi et le grand sens du syndic Sarrasin et du syndic Godefroi.
    Le Dieu d'Abraham, d'Isaac, et de Jacob, ne renouvela point le miracle de la fournaise de Babylone en faveur d'Antoine.
¬†¬†¬†¬†Abauzit, homme tr√®s v√©ridique, rapporte dans ses notes qu'il mourut avec la plus grande constance, et qu'il persista sur le b√Ľcher dans ses sentiments. Il ne s'emporta point contre ses juges lorsqu'on le lia au poteau; il ne montra ni orgueil ni bassesse; il ne pleura point, il ne soupira point, il se r√©signa. Jamais martyr ne consomma son sacrifice avec une foi plus vive; jamais philosophe n'envisagea une mort horrible avec plus de fermet√©. Cela prouve √©videmment que sa folie n'√©tait autre chose qu'une forte persuasion. Prions le Dieu de l'ancien et du nouveau Testament de lui faire mis√©ricorde.
¬†¬†¬†¬†J'en dis autant pour le j√©suite Malagrida, qui √©tait encore plus fou que Nicolas Antoine; pour l'ex-j√©suite Patouillet et pour l'ex-j√©suite Paulian, si jamais on les br√Ľle.
¬†¬†¬†¬†Des √©crivains en grand nombre, qui ont eu le malheur d'√™tre plus philosophes que chr√©tiens, ont √©t√© assez hardis pour nier les miracles de notre Seigneur: mais apr√®s les quatre pr√™tres dont nous avons parl√©, il ne faut plus citer personne. Plaignons ces quatre infortun√©s, aveugl√©s par leurs lumi√®res trompeuses et anim√©s par leur m√©lancolie, qui les pr√©cipita dans un ab√ģme si funeste.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

Regardez d'autres dictionnaires:

  • Miracles ‚ÄĒ ¬ęMiracles¬Ľ –°–ł–Ĺ–≥–Ľ Pet Shop Boys –ł–∑ –į–Ľ—Ć–Ī–ĺ–ľ–į PopArt –í—č–Ņ—É—Č–Ķ–Ĺ 17 –Ĺ–ĺ—Ź–Ī—Ä—Ź, 2003 –≥–ĺ–ī–į –§–ĺ—Ä–ľ–į—ā 12 , CD –ó–į–Ņ–ł—Ā–į–Ĺ 2003 –Ė–į–Ĺ—Ä –≠–Ľ–Ķ–ļ—ā—Ä–ĺ–Ĺ–Ĺ–į—Ź –ľ—É–∑—č–ļ–į ‚Ķ   –í–ł–ļ–ł–Ņ–Ķ–ī–ł—Ź

  • Miracles ‚ÄĒ (engl., spr. Mirr√§k is; Miracle Plays, Mir√§k 1 Plehs), die Geistlichen Schauspiele (Mysterien) in der Englischen Literatur (s.d. III. A) ‚Ķ   Pierer's Universal-Lexikon

  • Miracles ‚ÄĒ Miracles, s. Mirakel ‚Ķ   Kleines Konversations-Lexikon

  • Miracles ‚ÄĒ Filmdaten Deutscher Titel Miracles / Canton Godfather Originaltitel Qiji ‚Ķ   Deutsch Wikipedia

  • miracles ‚ÄĒ Surprising events regarded as caused by God either directly or indirectly by means of a chosen human intermediary. Writers of the Bible believed that God who created the world could and did intervene in the lives of people and in the course of… ‚Ķ   Dictionary of the Bible

  • miracles ‚ÄĒ miracle ‚Ķ   Philosophy dictionary

  • miracles ‚ÄĒ (ayat, lit. ‚Äėsigns‚Äô) ¬†¬†¬†See al Ghazali ‚Ķ   Islamic philosophy dictionary

  • miracles ‚ÄĒ mir√ā¬∑a√ā¬∑cle || m√Ȭ™r√Č‚ĄĘkl n. supernatural event; wonderful occurrence that is considered to be the work of God; marvel, wonder ‚Ķ   English contemporary dictionary

  • miracles ‚ÄĒ reclaims ‚Ķ   Anagrams dictionary


Share the article and excerpts

Direct link
… Do a right-click on the link above
and select ‚ÄúCopy Link‚ÄĚ

We are using cookies for the best presentation of our site. Continuing to use this site, you agree with this.