MESSIE

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MESSIE
AVERTISSEMENT.
    " Cet article est de M. Polier de Bottens, d'une ancienne famille de France, établie depuis deux cents ans en Suisse. Il est premier pasteur de Lausanne. Sa science est égale à sa piété. Il composa cet article pour le grand Dictionnaire encyclopédique, dans lequel il fut inséré. On en supprima seulement quelques endroits, dont les examinateurs crurent que des catholiques moins savants et moins pieux que l'auteur pourraient abuser. Il fut reçu avec l'applaudissement de tous les sages.
¬†¬†¬†¬†On l'imprima en m√™me temps dans un autre petit dictionnaire, et on l'attribua en France √† un homme qu'on n'√©tait pas f√Ęch√© d'inqui√©ter. On supposa que l'article √©tait impie, parce qu'on le supposait d'un la√Įque, et on se d√©cha√ģna contre l'ouvrage et contre l'auteur pr√©tendu. L'homme accus√© se contenta de rire de cette m√©prise. Il voyait avec compassion sous ses yeux cet exemple des erreurs et des injustices que les hommes commettent tous les jours dans leurs jugements, car il avait le manuscrit du sage et savant pr√™tre √©crit tout entier de sa main. Il le poss√®de encore. Il sera montr√© √† qui voudra l'examiner. On y verra jusqu'aux ratures faites alors par ce la√Įque m√™me, pour pr√©venir les interpr√©tations malignes.
    Nous réimprimons donc aujourd'hui cet article dans toute l'intégrité de l'original. Nous en avons retranché, pour ne pas répéter ce que nous avons imprimé ailleurs; mais nous n'avons pas ajouté un seul mot.
    Le bon de toute cette affaire, c'est qu'un confrère de l'auteur respectable écrivit les choses du monde les plus ridicules contre cet article de son confrère, croyant écrire contre un ennemi commun. Cela ressemble à ces combats de nuit, dans lesquels on se bat contre ses camarades.
¬†¬†¬†¬†Il est arriv√© mille fois que des controversistes ont condamn√© des passages de saint Augustin, de saint J√©r√īme, ne sachant pas qu'ils fussent de ces P√®res. Ils anath√©matiseraient une partie du nouveau Testament s'ils n'avaient point ou√Į dire de qui est ce livre. C'est ainsi qu'on juge trop souvent. "
    Messie, Messias, ce terme vient de l'hébreu; il est synonyme au mot grec Christ. L'un et l'autre sont des termes consacrés dans la religion, et qui ne se donnent plus aujourd'hui qu'à l'oint par excellence, ce souverain libérateur que l'ancien peuple juif attendait, après la venue duquel il soupire encore, et que les chrétiens trouvent dans la personne de Jésus, fils de Marie, qu'ils regardent comme l'oint du Seigneur, le Messie promis à l'humanité: les Grecs emploient aussi le mot d'Eleimmenos qui signifie la même chose que Christos.
¬†¬†¬†¬†Nous voyons dans l'ancien Testament que le mot de Messie, loin d'√™tre particulier au lib√©rateur apr√®s la venue duquel le peuple d'Isra√ęl soupirait, ne l'√©tait pas seulement aux vrais et fid√®les serviteurs de Dieu, mais que ce nom fut souvent donn√© aux rois et aux princes idol√Ętres, qui √©taient dans la main de l'√Čternel les ministres de ses vengeances, ou des instruments pour l'ex√©cution des conseils de sa sagesse. C'est ainsi que l'auteur de l'Eccl√©siastique dit d'√Člis√©e , qui ungis reges ad poenitentiam, ou comme l'ont rendu les Septante, ad vindictam. " Vous oignez les rois pour exercer la vengeance du Seigneur. " C'est pourquoi il envoya un proph√®te pour oindre J√©hu roi d'Isra√ęl. Il annon√ßa l'onction sacr√©e √† Hazael, roi de Damas et de Syrie , ces deux princes √©tant les Messies du Tr√®s-Haut pour venger les crimes et les abominations de la maison d'Achab.
¬†¬†¬†¬†Mais au XLVe d'Isa√Įe, v. 1, le nom de Messie est express√©ment donn√© √† Cyrus. " Ainsi a dit l'√Čternel √† Cyrus son oint, son Messie, duquel j'ai pris la main droite, afin que je terrasse les nations devant lui, etc. "
¬†¬†¬†¬†√Čz√©chiel, au XXVIIIe de ses r√©v√©lations, v. 14, donne le nom de Messie au roi de Tyr, qu'il appelle aussi ch√©rubin, et parle de lui et de sa gloire dans des termes pleins d'une emphase dont on sent mieux les beaut√©s qu'on ne peut en saisir le sens. " Fils de l'homme, dit l'√Čternel au proph√®te, prononce √† haute voix une complainte sur le roi de Tyr, et lui dis: Ainsi a dit le Seigneur, l'√Čternel, tu √©tais le sceau de la ressemblance de Dieu, plein de sagesse et parfait en beaut√©s; tu as √©t√© le jardin d'√Čden du Seigneur (ou suivant d'autres versions), tu √©tais toutes les d√©lices du Seigneur; ta couverture √©tait de pierres pr√©cieuses de toutes sortes, de sardoine, de topaze, de jaspe, de chrysolite, d'onyx, de b√©ril, de saphir, d'escarboucle, d'√©meraude, et d'or. Ce que savaient faire tes tambours et tes fl√Ľtes a √©t√© chez toi; ils ont √©t√© tout pr√™ts au jour que tu fus cr√©√©; tu as √©t√© un ch√©rubin, un Messie pour servir de protection; je t'avais √©tabli; tu as √©t√© dans la sainte montagne de Dieu; tu as march√© entre les pierres flamboyantes, tu as √©t√© parfait en tes voies, d√®s le jour que tu fus cr√©√©, jusqu'√† ce que la perversit√© a √©t√© trouv√©e en toi. "
¬†¬†¬†¬†Au reste, le nom de Messiah, en grec Christ, se donnait aux rois, aux proph√®tes et aux grands-pr√™tres des H√©breux. Nous lisons dans le 1er livre des Rois, chap. XII, v. 5: " Le Seigneur et son Messie sont t√©moins, " c'est-√†-dire, " le Seigneur et le roi qu'il a √©tabli. " Et ailleurs: " Ne touchez point mes oints, et ne faites aucun mal √† mes proph√®tes. " David, anim√© de l'esprit de Dieu, donne dans plus d'un endroit √† Sa√ľl son beau-p√®re qui le pers√©cutait, et qu'il n'avait pas sujet d'aimer; il donne, dis-je, √† ce roi r√©prouv√©, et de dessus lequel l'esprit de l'√Čternel s'√©tait retir√©, le nom et la qualit√© d'oint, de Messie du Seigneur. " Dieu me garde, dit-il fr√©quemment, de porter ma main sur l'oint du Seigneur, sur le Messie de Dieu. "
¬†¬†¬†¬†Si le beau nom de Messie, d'oint de l'√Čternel, a √©t√© donn√© √† des rois idol√Ętres, √† des princes cruels et tyrans, il a √©t√© tr√®s employ√© dans nos anciens oracles pour d√©signer v√©ritablement l'oint du Seigneur, ce Messie par excellence, objet du d√©sir et de l'attente de tous les fid√®les d'Isra√ęl. Ainsi Anne, m√®re de Samuel, conclut son cantique par ces paroles remarquables, et qui ne peuvent s'appliquer √† aucun roi , puisqu'on sait que pour lors les H√©breux n'en avaient point: " Le Seigneur jugera les extr√©mit√©s de la terre, il donnera l'empire √† son roi, il rel√®vera la corne de son Christ, de son Messie. " On trouve ce m√™me mot dans les oracles suivants: Psaume II, v. 2. Psaume XXVII, v. 8. J√©r√©mie (Thren.), IV, v. 20. Daniel, IX, v. 26. Habacuc, III, v. 13.
    Que si l'on rapproche tous ces divers oracles, et en général tous ceux qu'on applique pour l'ordinaire au Messie, il en résulte des contrastes en quelque sorte inconciliables, et qui justifient jusqu'à un certain point l'obstination du peuple à qui ces oracles furent donnés.
¬†¬†¬†¬†Comment en effet concevoir, avant que l'√©v√©nement l'e√Ľt si bien justifi√© dans la personne de J√©sus, fils de Marie; comment concevoir, dis-je, une intelligence en quelque sorte divine et humaine tout ensemble, un √™tre grand et abaiss√© qui triomphe du diable, et que cet esprit infernal, ce prince des puissances de l'air, tente, emporte et fait voyager malgr√© lui, ma√ģtre et serviteur, roi et sujet, sacrificateur et victime tout ensemble, mortel et vainqueur de la mort, riche et pauvre, conqu√©rant glorieux dont le r√®gne √©ternel n'aura point de fin, qui doit soumettre toute la nature par ses prodiges, et cependant qui sera un homme de douleur, priv√© des commodit√©s, souvent m√™me de l'absolument n√©cessaire dans cette vie dont il se dit le roi, et qu'il vient combler de gloire et d'honneurs, terminant une vie innocente, malheureuse, sans cesse contredite et travers√©e, par un supplice √©galement honteux et cruel, trouvant m√™me dans cette humiliation, cet abaissement extraordinaire, la source d'une √©l√©vation unique qui le conduit au plus haut point de gloire, de puissance et de f√©licit√©, c'est-√†-dire au rang de la premi√®re des cr√©atures ?
¬†¬†¬†¬†Tous les chr√©tiens s'accordent √† trouver ces caract√®res, en apparence si incompatibles, dans la personne de J√©sus de Nazareth qu'ils appellent le Christ; ses sectateurs lui donnaient ce titre par excellence, non qu'il e√Ľt √©t√© oint d'une mani√®re sensible et mat√©rielle, comme l'ont √©t√© anciennement quelques rois, quelques proph√®tes et quelques sacrificateurs, mais parce que l'esprit divin l'avait d√©sign√© pour ces grands offices, et qu'il avait re√ßu l'onction spirituelle n√©cessaire pour cela.
    (A) Nous en étions là sur un article aussi important, lorsqu'un prédicateur hollandais, plus célèbre par cette découverte que par les médiocres productions d'un génie d'ailleurs faible et peu instruit, nous a fait voir que notre Seigneur Jésus était le Christ, le Messie de Dieu, ayant été oint dans les trois plus grandes époques de sa vie, pour être notre roi, notre prophète, et notre sacrificateur.
¬†¬†¬†¬†Lors de son bapt√™me, la voix du souverain ma√ģtre de la nature le d√©clare son fils, son unique, son bien-aim√©, et par l√† m√™me son repr√©sentant.
¬†¬†¬†¬†Sur le Thabor, transfigur√©, associ√© √† Mo√Įse et √† √Člie, cette m√™me voix surnaturelle l'annonce √† l'humanit√© comme le fils de celui qui anime et envoie les proph√®tes, et qui doit √™tre √©cout√© par pr√©f√©rence.
¬†¬†¬†¬†Dans Geths√©man√©, un ange descend du ciel pour le soutenir dans les angoisses extr√™mes o√Ļ le r√©duit l'approche de son supplice; il le fortifie contre les frayeurs cruelles d'une mort qu'il ne peut √©viter, et le met en √©tat d'√™tre un sacrificateur d'autant plus excellent qu'il est lui-m√™me la victime innocente et pure qu'il va offrir.
¬†¬†¬†¬†Le judicieux pr√©dicateur hollandais, disciple de l'illustre Cocc√©ius, trouve l'huile sacramentale de ces diverses onctions c√©lestes dans les signes visibles que la puissance de Dieu fit para√ģtre sur son oint: dans son bapt√™me, l'ombre de la colombe qui repr√©sentait le Saint-Esprit qui descendit sur lui; au Thabor, la nue miraculeuse qui le couvrit; en Geths√©man√©, la sueur de grumeaux de sang dont tout son corps fut couvert.
¬†¬†¬†¬†Apr√®s cela, il faut pousser l'incr√©dulit√© √† son comble pour ne pas reconna√ģtre √† ces traits l'oint du Seigneur par excellence, le Messie promis; et l'on ne pourrait sans doute assez d√©plorer l'aveuglement inconcevable du peuple juif, s'il ne f√Ľt entr√© dans le plan de l'infinie sagesse de Dieu, et n'e√Ľt √©t√©, dans ses vues toutes mis√©ricordieuses, essentiel √† l'accomplissement de son oeuvre, et au salut de l'humanit√© (B).
¬†¬†¬†¬†Mais aussi il faut convenir que dans l'√©tat d'oppression sous lequel g√©missait le peuple juif, et apr√®s toutes les glorieuses promesses que l'√Čternel lui avait faites si souvent, il devait soupirer apr√®s la venue d'un Messie, l'envisager comme l'√©poque de son heureuse d√©livrance; et qu'ainsi il est en quelque sorte excusable de n'avoir pas voulu reconna√ģtre ce lib√©rateur dans la personne du Seigneur J√©sus, d'autant plus qu'il est de l'homme de tenir plus au corps qu'√† l'esprit, et d'√™tre plus sensible aux besoins pr√©sents, que flatt√© des avantages √† venir, et toujours incertains par l√† m√™me.
¬†¬†¬†¬†Au reste, on doit croire qu'Abraham, et apr√®s lui un assez petit nombre de patriarches et de proph√®tes, ont pu se faire une id√©e de la nature du r√®gne spirituel du Messie; mais ces id√©es d√Ľrent rester dans le petit cercle des inspir√©s; et il n'est pas √©tonnant qu'inconnues √† la multitude, ces notions se soient alt√©r√©es au point que lorsque le Sauveur parut dans la Jud√©e, le peuple et ses docteurs, ses princes m√™me, attendaient un monarque, un conqu√©rant, qui par la rapidit√© de ses conqu√™tes devait s'assujettir tout le monde; et comment concilier ces id√©es flatteuses avec l'√©tat abject, en apparence mis√©rable, de J√©sus-Christ ? Aussi, scandalis√©s de l'entendre s'annoncer comme le Messie, ils le pers√©cut√®rent, le rejet√®rent, et le firent mourir par le dernier supplice. Depuis ce temps-l√†, ne voyant rien qui achemine √† l'accomplissement de leurs oracles, et ne voulant point y renoncer, ils se livrent √† toutes sortes d'id√©es plus chim√©riques les unes que les autres.
¬†¬†¬†¬†Ainsi, lorsqu'ils ont vu les triomphes de la religion chr√©tienne, qu'ils ont senti qu'on pouvait expliquer spirituellement, et appliquer √† J√©sus-Christ la plupart de leurs anciens oracles, ils se sont avis√©s, contre le sentiment de leurs p√®res, de nier que les passages que nous leur all√©guons dussent s'entendre du Messie, tordant ainsi nos saintes √Čcritures √† leur propre perte.
¬†¬†¬†¬†Quelques uns soutiennent que leurs oracles ont √©t√© mal entendus; qu'en vain on soupire apr√®s la venue du Messie, puisqu'il est d√©j√† venu en la personne d'√Čz√©chias. C'√©tait le sentiment du fameux Hillel. D'autres plus rel√Ęch√©s, ou c√©dant avec politique aux temps et aux circonstances, pr√©tendent que la croyance de la venue d'un Messie n'est point un article fondamental de foi, et qu'en niant ce dogme on ne pervertit point la loi, on ne lui donne qu'une l√©g√®re atteinte. C'est ainsi que le Juif Albo disait au pape que nier la venue du Messie, c'√©tait seulement couper une branche de l'arbre sans toucher √† la racine.
    Le fameux rabbin Salomon Jarchi ou Raschi, qui vivait au commencement du douzième siècle, dit, dans ses Talmudiques, que les anciens Hébreux ont cru que le Messie était né le jour de la dernière destruction de Jérusalem par les armées romaines; c'est, comme on dit, appeler le médecin après la mort.
¬†¬†¬†¬†Le rabbin Kimchi, qui vivait aussi au douzi√®me si√®cle, annon√ßait que le Messie, dont il croyait la venue tr√®s prochaine, chasserait de la Jud√©e les chr√©tiens qui la poss√©daient pour lors; il est vrai que les chr√©tiens perdirent la Terre-Sainte, mais ce fut Saladin qui les vainquit; pour peu que ce conqu√©rant e√Ľt prot√©g√© les Juifs, et se f√Ľt d√©clar√© pour eux, il est vraisemblable que dans leur enthousiasme ils en auraient fait leur Messie.
    Les auteurs sacrés, et notre Seigneur Jésus lui-même, comparent souvent le règne du Messie et l'éternelle béatitude à des jours de noces, à des festins; mais les talmudistes ont étrangement abusé de ces paraboles; selon eux, le Messie donnera à son peuple rassemblé dans la terre de Canaan, un repas dont le vin sera celui qu'Adam lui-même fit dans le paradis terrestre, et qui se conserve dans de vastes celliers, creusés par les anges au centre de la terre.
¬†¬†¬†¬†On servira pour entr√©e le fameux poisson appel√© le grand L√©viathan, qui avale tout d'un coup un poisson moins grand que lui, lequel ne laisse pas d'avoir trois cents lieues de long; toute la masse des eaux est port√©e sur L√©viathan. Dieu au commencement en cr√©a un m√Ęle et un autre femelle; mais de peur qu'ils ne renversassent la terre, et qu'ils ne remplissent l'univers de leurs semblables, Dieu tua la femelle, et la sala pour le festin du Messie.
¬†¬†¬†¬†Les rabbins ajoutent qu'on tuera pour ce repas le taureau B√©h√©moth, qui est si gros qu'il mange chaque jour le foin de mille montagnes: la femelle de ce taureau fut tu√©e au commencement du monde, afin qu'une esp√®ce si prodigieuse ne se multipli√Ęt pas, ce qui n'aurait pu que nuire aux autres cr√©atures; mais ils assurent que l'√Čternel ne la sala pas, parce que la vache sal√©e n'est pas si bonne que la l√©viathane. Les Juifs ajoutent encore si bien foi √† toutes ces r√™veries rabbiniques, que souvent ils jurent sur leur part du boeuf B√©h√©moth, comme quelques chr√©tiens impies jurent sur leur part du paradis.
¬†¬†¬†¬†Apr√®s des id√©es si grossi√®res sur la venue du Messie et sur son r√®gne, faut-il s'√©tonner si les Juifs tant anciens que modernes, et plusieurs m√™me des premiers chr√©tiens, malheureusement imbus de toutes ces r√™veries, n'ont pu s'√©lever √† l'id√©e de la nature divine de l'oint du Seigneur, et n'ont pas attribu√© la qualit√© de dieu au Messie ? Voyez comme les Juifs s'expriment l√†-dessus dans l'ouvrage intitul√© Judoei Lusitani Quoestiones ad Christianos. " Reconna√ģtre, disent-ils, un homme-Dieu, c'est s'abuser soi-m√™me, c'est se forger un monstre, un centaure, le bizarre compos√© de deux natures qui ne sauraient s'allier. " Ils ajoutent que les proph√®tes n'enseignent point que le Messie soit homme-Dieu, qu'ils distinguent express√©ment entre Dieu et David, qu'ils d√©clarent le premier ma√ģtre, et le second serviteur, etc....
¬†¬†¬†¬†Lorsque le Sauveur parut, les proph√©ties, quoique claires, furent malheureusement obscurcies par les pr√©jug√©s suc√©s avec le lait. J√©sus-Christ lui-m√™me, ou par m√©nagement, ou pour ne pas r√©volter les esprits, para√ģt extr√™mement r√©serv√© sur l'article de sa divinit√©: " Il voulait, dit saint Chrysost√īme, accoutumer insensiblement ses auditeurs √† croire un myst√®re si fort √©lev√© au-dessus de la raison. " S'il prend l'autorit√© d'un Dieu en pardonnant les p√©ch√©s, cette action soul√®ve tous ceux qui en sont les t√©moins; ses miracles les plus √©vidents ne peuvent convaincre de sa divinit√© ceux m√™me en faveur desquels il les op√®re. Lorsque devant le tribunal du souverain sacrificateur il avoue, avec un modeste d√©tour, qu'il est le fils de Dieu, le grand-pr√™tre d√©chire sa robe et crie au blasph√®me. Avant l'envoi du Saint-Esprit, les ap√ītres ne soup√ßonnent pas m√™me la divinit√© de leur cher ma√ģtre; il les interroge sur ce que le peuple pense de lui; ils r√©pondent que les uns le prennent pour √Člie, les autres pour J√©r√©mie, ou pour quelque autre proph√®te. Saint Pierre a besoin d'une r√©v√©lation particuli√®re pour conna√ģtre que J√©sus est le Christ, le fils du Dieu vivant.
¬†¬†¬†¬†Les Juifs, r√©volt√©s contre la divinit√© de J√©sus-Christ, ont eu recours √† toutes sortes de voies pour d√©truire ce grand myst√®re; ils d√©tournent le sens de leurs propres oracles, ou ne les appliquent pas au Messie; ils pr√©tendent que le nom de Dieu, √Člo√Į, n'est pas particulier √† la divinit√©, et qu'il se donne m√™me par les auteurs sacr√©s aux juges, aux magistrats, en g√©n√©ral √† ceux qui sont √©lev√©s en autorit√©; ils citent en effet un tr√®s grand nombre de passages des saintes √Čcritures, qui justifient cette observation, mais qui ne donnent aucune atteinte aux termes expr√®s des anciens oracles qui regardent le Messie.
¬†¬†¬†¬†Enfin ils pr√©tendent que si le Sauveur, et apr√®s lui les √©vang√©listes, les ap√ītres et les premiers chr√©tiens, appellent J√©sus le fils de Dieu, ce terme auguste ne signifiait, dans les temps √©vang√©liques, autre chose que l'oppos√© de fils de B√©lial, c'est-√†-dire homme de bien, serviteur de Dieu, par opposition √† un m√©chant, un homme qui ne craint point Dieu.
    Si les Juifs ont contesté à Jésus-Christ la qualité de Messie et sa divinité, ils n'ont rien négligé aussi pour le rendre méprisable, pour jeter sur sa naissance, sa vie et sa mort, tout le ridicule et tout l'opprobre qu'a pu imaginer leur criminel acharnement.
    De tous les ouvrages qu'a produits l'aveuglement des Juifs, il n'en est point de plus odieux et de plus extravagant que le livre ancien intitulé Sepher Toldos Jeschut, tiré de la poussière par M. Vagenseil dans le second tome de son ouvrage intitulé Tela ignea Satanoe, etc.
¬†¬†¬†¬†C'est dans ce Sepher Toldos Jeschut qu'on lit une histoire monstrueuse de la vie de notre Sauveur, forg√©e avec toute la passion et la mauvaise foi possibles. Ainsi, par exemple, ils ont os√© √©crire qu'un nomm√© Panther ou Pandera, habitant de Bethl√©em, √©tait devenu amoureux d'une jeune femme mari√©e √† Jokanan. Il eut de ce commerce impur un fils qui fut nomm√© Jesua ou Jesu. Le p√®re de cet enfant fut oblig√© de s'enfuir, et se retira √† Babylone. Quant au jeune Jesu, on l'envoya aux √©coles; mais, ajoute l'auteur, il eut l'insolence de lever la t√™te et de se d√©couvrir devant les sacrificateurs, au lieu de para√ģtre devant eux la t√™te baiss√©e et le visage couvert, comme c'√©tait la coutume; hardiesse qui fut vivement tanc√©e; ce qui donna lieu d'examiner sa naissance, qui fut trouv√©e impure, et l'exposa bient√īt √† l'ignominie.
    Ce détestable livre Sepher Toldos Jeschut était connu dès le second siècle; Celse le cite avec confiance, et Origène le réfute au chapitre neuvième.
¬†¬†¬†¬†Il y a un autre livre intitul√© aussi Toldos Jeschut, publi√© l'an 1705 par M. Huldric, qui suit de plus pr√®s l'√Čvangile de l'enfance, mais qui commet √† tout moment les anachronismes les plus grossiers; il fait na√ģtre et mourir J√©sus-Christ sous le r√®gne d'H√©rode-le-Grand; il veut que ce soit √† ce prince qu'aient √©t√© faites les plaintes sur l'adult√®re de Panther et de Marie m√®re de J√©sus.
    L'auteur, qui prend le nom de Jonatham, qui se dit contemporain de Jésus-Christ et demeurant à Jérusalem, avance qu'Hérode consulta sur le fait de Jésus-Christ les sénateurs d'une ville dans la terre de Césarée: nous ne suivrons pas un auteur aussi absurde dans toutes ses contradictions.
¬†¬†¬†¬†Cependant c'est √† la faveur de toutes ces calomnies que les Juifs s'entretiennent dans leur haine implacable contre les chr√©tiens et contre l'√Čvangile; ils n'ont rien n√©glig√© pour alt√©rer la chronologie du vieux Testament, et pour r√©pandre des doutes et des difficult√©s sur le temps de la venue de notre Sauveur.
¬†¬†¬†¬†Ahmed-ben-Cassum-la-Andacousi, maure de Grenade, qui vivait sur la fin du seizi√®me si√®cle, cite un ancien manuscrit arabe qui fut trouv√© avec seize lames de plomb, grav√©es en caract√®res arabes, dans une grotte pr√®s de Grenade. Don Pedro y Quinones, archev√™que de Grenade, en a rendu lui-m√™me t√©moignage. Ces lames de plomb, qu'on appelle de Grenade, ont √©t√© depuis port√©es √† Rome, o√Ļ, apr√®s un examen de plusieurs ann√©es, elles ont enfin √©t√© condamn√©es comme apocryphes sous le pontificat d'Alexandre VII; elles ne renferment que des histoires fabuleuses touchant la vie de Marie et de son fils.
¬†¬†¬†¬†Le nom de Messie, accompagn√© de l'√©pith√®te de faux, se donne encore √† ces imposteurs qui dans divers temps ont cherch√© √† abuser la nation juive. Il y eut de ces faux messies avant m√™me la venue du v√©ritable oint de Dieu. Le sage Gamaliel parle d'un nomm√© Th√©odas, dont l'histoire se lit dans les antiquit√©s juda√Įques de Jos√®phe, liv. XX, chap. II. Il se vantait de passer le Jourdain √† pied sec; il attira beaucoup de gens √† sa suite: mais les Romains √©tant tomb√©s sur sa petite troupe la dissip√®rent, coup√®rent la t√™te au malheureux chef, et l'expos√®rent dans J√©rusalem.
    Gamaliel parle aussi de Judas le Galiléen, qui est sans doute le même dont Josèphe fait mention dans le douzième chapitre du second livre de la guerre des Juifs. Il dit que ce faux prophète avait ramassé près de trente mille hommes; mais l'hyperbole est le caractère de l'historien juif.
    Dès les temps apostoliques, l'on vit Simon surnommé le magicien , qui avait su séduire les habitants de Samarie, au point qu'ils le considéraient comme la vertu de Dieu.
¬†¬†¬†¬†Dans le si√®cle suivant, l'an 178 et 179 de l'√®re chr√©tienne, sous l'empire d'Adrien, parut le faux messie Barchoch√©bas, √† la t√™te d'une arm√©e. L'empereur envoya contre lui Julius Severus, qui, apr√®s plusieurs rencontres, enferma les r√©volt√©s dans la ville de Bither; elle soutint un si√©ge opini√Ętre, et fut emport√©e: Barchoch√©bas y fut pris et mis √† mort. Adrien crut ne pouvoir mieux pr√©venir les continuelles r√©voltes des Juifs, qu'en leur d√©fendant par un √©dit d'aller √† J√©rusalem; il √©tablit m√™me des gardes aux portes de cette ville, pour en d√©fendre l'entr√©e aux restes du peuple d'Isra√ęl.
¬†¬†¬†¬†On lit dans Socrate, historien eccl√©siastique , que l'an 434 il parut dans l'√ģle de Candie un faux messie qui s'appelait Mo√Įse. Il se disait l'ancien lib√©rateur des H√©breux, ressuscit√© pour les d√©livrer encore.
    Un siècle après, en 530, il y eut dans la Palestine un faux messie nommé Julien; il s'annonçait comme un grand conquérant, qui, à la tête de sa nation, détruirait par les armes tout le peuple chrétien; séduits par ses promesses, les Juifs armés massacrèrent plusieurs chrétiens. L'empereur Justinien envoya des troupes contre lui; on livra bataille au faux Christ; il fut pris, et condamné au dernier supplice.
    Au commencement du huitième siècle, Serenus, juif espagnol, se porta pour messie, prêcha, eut des disciples, et mourut comme eux dans la misère.
¬†¬†¬†¬†Il s'√©leva plusieurs faux messies dans le douzi√®me si√®cle. Il en parut un en France sous Louis-le-Jeune; il fut pendu lui et ses adh√©rents, sans qu'on ait jamais su les noms ni du ma√ģtre ni des disciples.
    Le treizième siècle fut fertile en faux messies; on en compte sept ou huit qui parurent en Arabie, en Perse, dans l'Espagne, en Moravie: l'un d'eux, qui se nommait David el Re, passe pour avoir été un très grand magicien; il séduisit les Juifs, et se vit à la tête d'un parti considérable; mais ce messie fut assassiné.
¬†¬†¬†¬†Jacques Zieglerne de Moravie, qui vivait au milieu du seizi√®me si√®cle, annon√ßait la prochaine manifestation du Messie, n√©, √† ce qu'il assurait, depuis quatorze ans; il l'avait vu, disait-il, √† Strasbourg, et il gardait avec soin une √©p√©e et un sceptre pour les lui mettre en main d√®s qu'il serait en √Ęge d'enseigner.
    L'an 1624, un autre Zieglerne confirma la prédiction du premier.
¬†¬†¬†¬†L'an 1666, Sabatei-S√©vi, n√© dans Alep, se dit le Messie pr√©dit par les Zieglernes. Il d√©buta par pr√™cher sur les grands chemins et au milieu des campagnes; les Turcs se moquaient de lui, pendant que ses disciples l'admiraient. Il para√ģt qu'il ne mit pas d'abord dans ses int√©r√™ts le gros de la nation juive, puisque les chefs de la synagogue de Smyrne port√®rent contre lui une sentence de mort; mais il en fut quitte pour la peur et le bannissement.
¬†¬†¬†¬†Il contracta trois mariages, et l'on pr√©tend qu'il n'en consomma point, disant que cela √©tait au-dessous de lui. Il s'associa un nomm√© Nathan-L√©vi: celui-ci fit le personnage du proph√®te √Člie, qui devait pr√©c√©der le Messie. Ils se rendirent √† J√©rusalem, et Nathan y annon√ßa Sabatei-S√©vi comme le lib√©rateur des nations. La populace juive se d√©clara pour eux; mais ceux qui avaient quelque chose √† perdre les anath√©matis√®rent.
    Sévi, pour fuir l'orage, se retira à Constantinople, et de là à Smyrne; Nathan-Lévi lui envoya quatre ambassadeurs, qui le reconnurent et le saluèrent publiquement en qualité de messie; cette ambassade en imposa au peuple, et même à quelques docteurs, qui déclarèrent Sabatei-Sévi messie et roi des Hébreux. Mais la synagogue de Smyrne condamna son roi à être empalé.
¬†¬†¬†¬†Sabatei se mit sous la protection du cadi de Smyrne, et eut bient√īt pour lui tout le peuple juif; il fit dresser deux tr√īnes, un pour lui et l'autre pour son √©pouse favorite; il prit le nom de roi des rois, et donna √† Joseph S√©vi son fr√®re celui de roi de Juda. Il promit aux Juifs la conqu√™te de l'empire ottoman assur√©e. Il poussa m√™me l'insolence jusqu'√† faire √īter de la liturgie juive le nom de l'empereur, et √† y faire substituer le sien.
    On le fit mettre en prison aux Dardanelles; les Juifs publièrent qu'on n'épargnait sa vie que parce que les Turcs savaient bien qu'il était immortel. Le gouverneur des Dardanelles s'enrichit des présents que les Juifs lui prodiguèrent pour visiter leur roi, leur messie prisonnier, qui dans les fers conservait toute sa dignité, et se faisait baiser les pieds.
    Cependant le sultan, qui tenait sa cour à Andrinople, voulut faire finir cette comédie; il fit venir Sévi, et lui dit que s'il était messie il devait être invulnérable; Sévi en convint. Le grand-seigneur le fit placer pour but aux flèches de ses icoglans; le messie avoua qu'il n'était point invulnérable, et protesta que Dieu ne l'envoyait que pour rendre témoignage à la sainte religion musulmane. Fustigé par les ministres de la loi, il se fit mahométan, et il vécut et mourut également méprisé des Juifs et des musulmans; ce qui a si fort décrédité la profession de faux messie, que Sévi est le dernier qui ait paru.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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  • messie ‚ÄĒ [ mesi ] n. m. ‚ÄĘ fin XVe; lat. eccl√©s. messias; h√©br. mashia h, de l aram√©en meschikh√Ę ¬ę oint (du Seigneur) ¬Ľ, traduit en gr. par khristos ‚Üí christ ‚ô¶ Lib√©rateur d√©sign√© et envoy√© par Dieu. Attente d un messie. ‚áí messianisme. Sp√©cialt Le Messie :… ‚Ķ   Encyclop√©die Universelle

  • Messie ‚ÄĒ Wohnung Messie Wohnzimmer ‚Ķ   Deutsch Wikipedia

  • messie ‚ÄĒ MESSIE. s. m. Le Christ promis de Dieu dans l ancien Testament. Jesus Christ est le vray Messie. les Juifs attendent encore le Messie. la venu√ę du Messie. On dit figur. d Un homme qui est fort attendu, qu Il est attendu comme le Messie ‚Ķ   Dictionnaire de l'Acad√©mie fran√ßaise

  • Messie ‚ÄĒ obs. form of Messiah ‚Ķ   Useful english dictionary

  • Messie ‚ÄĒ Pour les articles homonymes, voir Messie (homonymie). Le Messie (de l h√©breu: ◊ě÷ł◊©÷ī◊Ā◊ô◊ó÷∑ mashia h, aram√©en meshi ha ◊ě◊©◊ô◊ó◊ź, arabe M√®sih ōßŔĄŔÖō≥Ŕäō≠) d√©signait initialement dans le juda√Įsme l oint, c est √† dire la personne consacr√©e par le rituel de l… ‚Ķ   Wikip√©dia en Fran√ßais

  • messie ‚ÄĒ (m√® sie) s. m. 1¬į¬†¬†¬†Le Christ promis de Dieu dans l Ancien Testament. La venue du Messie. ‚Äʬ†¬†¬†No√© a vu la malice des hommes au plus haut degr√© ; et il a m√©rit√© de sauver le monde en sa personne, par l esp√©rance du Messie, dont il a √©t√© la figure ‚Ķ   Dictionnaire de la Langue Fran√ßaise d'√Čmile Littr√©

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  • MESSIE ‚ÄĒ s. m. Le Christ promis de Dieu dans l Ancien Testament. √ČSUS CHRIST est le vrai Messie. La venue du Messie. Les Juifs attendent encore le Messie. Il a paru plusieurs faux Messies. Fig. et fam., Il est attendu comme le Messie, on l attend comme… ‚Ķ   Dictionnaire de l'Academie Francaise, 7eme edition (1835)

  • MESSIE ‚ÄĒ n. m. Le Christ promis de Dieu dans l‚ÄôAncien Testament. J√ČSUS CHRIST est le vrai Messie. La venue du Messie. Les Juifs attendent encore le Messie. Il a paru plusieurs faux Messies. Fig. et fam., Il est attendu comme le Messie, On l‚Äôattend comme… ‚Ķ   Dictionnaire de l'Academie Francaise, 8eme edition (1935)

  • Messie ‚ÄĒ MeŐ£s|sie ‚Ć©m. 6; umg.‚Ć™ Person, die eine krankhafte Sammelleidenschaft besitzt, in gro√üer Unordnung lebt u. Abl√§ufe nicht sinnvoll koordinieren kann ‚óŹ er ist ein Messie; ein Messie kann nichts wegwerfen [zu engl. mess ‚ÄěUnordnung, Chaos‚Äú] * * *… ‚Ķ   Universal-Lexikon


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