MARTYRS

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MARTYRS
SECTION PREMI√ąRE.
¬†¬†¬†¬†Martyr, t√©moin; martyrion, t√©moignage. La soci√©t√© chr√©tienne naissante donna d'abord le nom de martyrs √† ceux qui annon√ßaient nos nouvelles v√©rit√©s devant les hommes, qui rendaient t√©moignage √† J√©sus, qui confessaient J√©sus, comme on donna le nom de saints aux presbytes, aux surveillants de la soci√©t√©, et aux femmes leurs bienfaitrices; c'est pourquoi saint J√©r√īme appelle souvent dans ses lettres son affili√©e Paule, sainte Paule. Et tous les premiers √©v√™ques s'appelaient saints.
    Le nom de martyrs dans la suite ne fut plus donné qu'aux chrétiens morts ou tourmentés dans les supplices; et les petites chapelles qu'on leur érigea depuis reçurent le nom de martyrion.
¬†¬†¬†¬†C'est une grande question pourquoi l'empire romain autorisa toujours dans son sein la secte juive, m√™me apr√®s les deux horribles guerres de Titus et d'Adrien; pourquoi il tol√©ra le culte isiaque √† plusieurs reprises, et pourquoi il pers√©cuta souvent le christianisme. Il est √©vident que les Juifs, qui payaient ch√®rement leurs synagogues, d√©non√ßaient les chr√©tiens leurs ennemis mortels, et soulevaient les peuples contre eux. Il est encore √©vident que les Juifs, occup√©s du m√©tier de courtiers et de l'usure, ne pr√™chaient point contre l'ancienne religion de l'empire, et que les chr√©tiens, tous engag√©s dans la controverse, pr√™chaient contre le culte public, voulaient l'an√©antir, br√Ľlaient souvent les temples, brisaient les statues consacr√©es, comme firent saint Th√©odore dans Amas√©e, et saint Polyeucte dans Mityl√®ne.
¬†¬†¬†¬†Les chr√©tiens orthodoxes, √©tant s√Ľrs que leur religion √©tait la seule v√©ritable, n'en tol√©raient aucune autre. Alors on ne les tol√©ra gu√®re. On en supplicia quelques uns, qui moururent pour la foi, et ce furent les martyrs.
    Ce nom est si respectable qu'on ne doit pas le prodiguer; il n'est pas permis de prendre le nom et les armes d'une maison dont on n'est pas. On a établi des peines très graves contre ceux qui osent se décorer de la croix de Malte ou de Saint-Louis sans être chevaliers de ces ordres.
    Le savant Dodwell, l'habile Middleton, le judicieux Blondel, l'exact Tillemont, le scrutateur Launoy et beaucoup d'autres, tous zélés pour la gloire des vrais martyrs, ont rayé de leur catalogue une multitude d'inconnus à qui l'on prodiguait ce grand nom. Nous avons observé que ces savants avaient pour eux l'aveu formel d'Origène, qui, dans sa Réfutation de Celse, avoue qu'il y a eu peu de martyrs, et encore de loin à loin, et qu'il est facile de les compter.
    Cependant le bénédictin Ruinart, qui s'intitule dom Ruinart, quoiqu'il ne soit pas Espagnol, a combattu tant de savants personnages. Il nous a donné avec candeur beaucoup d'histoires de martyrs qui ont paru fort suspectes aux critiques. Plusieurs bons esprits ont douté de quelques anecdotes concernant les légendes rapportées par dom Ruinart, depuis la première jusqu'à la dernière.
1¬į SAINTE SYMPHOROSE ET SES SEPT ENFANTS.
¬†¬†¬†¬†Les scrupules commencent par sainte Symphorose et ses sept enfants martyris√©s avec elle, ce qui para√ģt d'abord trop imit√© des sept Machab√©es. On ne sait pas d'o√Ļ vient cette l√©gende, et c'est d√©j√† un grand sujet de doute.
    On y rapporte que l'empereur Adrien voulut interroger lui-même l'inconnue Symphorose, pour savoir si elle n'était pas chrétienne. Les empereurs se donnaient rarement cette peine. Cela serait encore plus extraordinaire que si Louis XIV avait fait subir un interrogatoire à un huguenot. Vous remarquerez encore qu'Adrien fut le plus grand protecteur des chrétiens, loin d'être leur persécuteur.
¬†¬†¬†¬†Il eut donc une tr√®s longue conversation avec Symphorose; et se mettant en col√®re, il lui dit: Je te sacrifierai aux dieux; comme si les empereurs romains sacrifiaient des femmes dans leurs d√©votions. Ensuite il la fit jeter dans l'Anio, ce qui n'√©tait pas un sacrifice ordinaire. Puis il fit fendre un de ses fils par le milieu du front jusqu'au pubis, un second par les deux c√īt√©s; on roua un troisi√®me, un quatri√®me ne fut que perc√© dans l'estomac, un cinqui√®me droit au coeur, un sixi√®me √† la gorge; le septi√®me mourut d'un paquet d'aiguilles enfonc√©es dans la poitrine. L'empereur Adrien aimait la vari√©t√©. Il commanda qu'on les ensevel√ģt aupr√®s du temple d'Hercule, quoiqu'on n'enterr√Ęt personne dans Rome, encore moins pr√®s des temples, et que c'e√Ľt √©t√© une horrible profanation. Le pontife du temple, ajoute le l√©gendaire, nomma le lieu de leur s√©pulture les sept Biotanates.
¬†¬†¬†¬†S'il √©tait rare qu'on √©rige√Ęt un monument dans Rome √† des gens ainsi trait√©s, il n'√©tait pas moins rare qu'un grand-pr√™tre se charge√Ęt de l'inscription, et m√™me que ce pr√™tre romain leur f√ģt une √©pitaphe grecque. Mais ce qui est encore plus rare, c'est qu'on pr√©tende que ce mot biotanates signifie les sept supplici√©s. Biotanates est un mot forg√© qu'on ne trouve dans aucun auteur; et ce ne peut √™tre que par un jeu de mots qu'on lui donne cette signification, en abusant du mot thenon. Il n'y a gu√®re de fable plus mal construite. Les l√©gendaires ont su mentir, mais ils n'ont jamais su mentir avec art.
    Le savant La Croze , bibliothécaire du roi de Prusse Frédéric-le-Grand, disait: Je ne sais pas si Ruinart est sincère, mais j'ai peur qu'il ne soit imbécile.
2¬į SAINTE F√ČLICIT√Č ET ENCORE SEPT ENFANTS.
    C'est de Surius qu'est tirée cette légende. Ce Surius est un peu décrié pour ses absurdités. C'est un moine du seizième siècle qui raconte les martyres du second, comme s'il avait été présent.
    Il prétend que ce méchant homme, ce tyran Marc-Aurèle Antonin Pie ordonna au préfet de Rome de faire le procès à sainte Félicité, de la faire mourir elle et ses sept enfants, parce qu'il courait un bruit qu'elle était chrétienne.
    Le préfet tint son tribunal au Champ-de-Mars, lequel pourtant ne servait alors qu'à la revue des troupes; et la première chose que fit le préfet, ce fut de lui faire donner un soufflet en pleine assemblée.
    Les longs discours du magistrat et des accusés sont dignes de l'historien. Il finit par faire mourir les sept frères dans des supplices différents, comme les enfants de sainte Symphorose. Ce n'est qu'un double emploi. Mais pour sainte Félicité il la laisse là, et n'en dit pas un mot.
3¬į SAINT POLYCARPE.
¬†¬†¬†¬†Eus√®be raconte que saint Polycarpe ayant connu en songe qu'il serait br√Ľl√© dans trois jours, en avertit ses amis. Le l√©gendaire ajoute que le lieutenant de police de Smyrne, nomm√© H√©rode, le fit prendre par ses archers, qu'il fut livr√© aux b√™tes dans l'amphith√©√Ętre, que le ciel s'entr'ouvrit, et qu'une voix c√©leste lui cria: Bon courage, Polycarpe; que l'heure de l√Ęcher les lions sur l'amphith√©√Ętre √©tant pass√©e, on alla prendre dans toutes les maisons du bois pour le br√Ľler; que le saint s'adressa au Dieu des archanges (quoique le mot d'archange ne f√Ľt point encore connu); qu'alors les flammes s'arrang√®rent autour de lui en arc de triomphe sans le toucher; que son corps avait l'odeur d'un pain cuit; mais qu'ayant r√©sist√© au feu, il ne put se d√©fendre d'un coup de sabre; que son sang √©teignit le b√Ľcher, et qu'il en sortit une colombe qui s'envola droit au ciel. On ne sait pas pr√©cis√©ment dans quelle plan√®te.
4¬į DE SAINT PTOL√ČM√ČE.
    Nous suivons l'ordre de dom Ruinart; mais nous ne voulons point révoquer en doute le martyre de saint Ptolémée, qui est tiré de l'Apologétique de saint Justin.
¬†¬†¬†¬†Nous pourrions former quelques difficult√©s sur la femme accus√©e par son mari d'√™tre chr√©tienne, et qui le pr√©vint en lui donnant le libelle de divorce. Nous pourrions demander pourquoi, dans cette histoire, il n'est plus question de cette femme. Nous pourrions faire voir qu'il n'√©tait pas permis aux femmes, du temps de Marc-Aur√®le, de demander √† r√©pudier leurs maris, que cette permission ne leur fut donn√©e que sous l'empereur Julien, et que l'histoire tant r√©p√©t√©e de cette chr√©tienne qui r√©pudia son mari (tandis qu'aucune pa√Įenne n'avait os√© en venir l√†) pourrait bien n'√™tre qu'une fable; mais nous ne voulons point √©lever de disputes √©pineuses. Pour peu qu'il y ait de vraisemblance dans la compilation de dom Ruinart, nous respectons trop le sujet qu'il traite pour faire des objections.
¬†¬†¬†¬†Nous n'en ferons point sur la lettre des √Čglises de Vienne et de Lyon, quoiqu'il y ait encore bien des obscurit√©s; mais on nous pardonnera de d√©fendre la m√©moire du grand Marc-Aur√®le outrag√©e dans la Vie de saint Symphorien de la ville d'Autun, qui √©tait probablement parent de sainte Symphorose.
5¬į DE SAINT SYMPHORIEN D'AUTUN.
¬†¬†¬†¬†La l√©gende, dont on ignore l'auteur, commence ainsi: " L'empereur Marc-Aur√®le venait d'exciter une effroyable temp√™te contre l'√Čglise, et ses √©dits foudroyants attaquaient de tous c√īt√©s la religion de J√©sus-Christ, lorsque saint Symphorien vivait dans Autun dans tout l'√©clat que peut donner une haute naissance et une rare vertu. Il √©tait d'une famille chr√©tienne, et l'une des plus consid√©rables de la ville, etc. "
    Jamais Marc-Aurèle ne donna d'édit sanglant contre les chrétiens. C'est une calomnie très condamnable. Tillemont lui-même avoue " que ce fut le meilleur prince qu'aient jamais eu les Romains; que son règne fut un siècle d'or, et qu'il vérifia ce qu'il disait souvent, d'après Platon, que les peuples ne seraient heureux que quand les rois seraient philosophes. "
    De tous les empereurs ce fut celui qui promulgua les meilleures lois; il protégea tous les sages, et ne persécuta aucun chrétien, dont il avait un grand nombre à son service.
¬†¬†¬†¬†Le l√©gendaire raconte que saint Symphorien ayant refus√© d'adorer Cyb√®le, le juge de la ville demanda: " Qui est cet homme-l√† ? " Or il est impossible que le juge d'Autun n'e√Ľt pas connu l'homme le plus consid√©rable d'Autun.
¬†¬†¬†¬†On le fait d√©clarer par la sentence coupable de l√®se-majest√© divine et humaine. Jamais les Romains n'ont employ√© cette formule, et cela seul √īterait toute cr√©ance au pr√©tendu martyre d'Autun.
    Pour mieux repousser la calomnie contre la mémoire sacrée de Marc-Aurèle, mettons sous les yeux le discours de Méliton, évêque de Sardes, à ce meilleur des empereurs, rapporté mot à mot par Eusèbe.
¬†¬†¬†¬†" La suite continuelle des heureux succ√®s qui sont arriv√©s √† l'empire, sans que sa f√©licit√© ait √©t√© troubl√©e par aucune disgr√Ęce, depuis que notre religion qui √©tait n√©e avec lui s'est augment√©e dans son sein, est une preuve √©vidente qu'elle contribue notablement √† sa grandeur et √† sa gloire. Il n'y a eu entre les empereurs que N√©ron et Domitien qui, √©tant tromp√©s par certains imposteurs, ont r√©pandu contre nous des calomnies, qui ont trouv√©, selon la coutume, quelque cr√©ance parmi le peuple. Mais vos tr√®s pieux pr√©d√©cesseurs ont corrig√© l'ignorance de ce peuple, et ont r√©prim√© par des √©dits publics la hardiesse de ceux qui entreprendraient de nous faire aucun mauvais traitement. Adrien votre a√Įeul a √©crit en notre faveur √† Fundanus, gouverneur d'Asie, et √† plusieurs autres. L'empereur votre p√®re, dans le temps que vous partagiez avec lui les soins du gouvernement, a √©crit aux habitants de Larisse, de Thessalonique, d'Ath√®nes, et enfin √† tous les peuples de la Gr√®ce, pour r√©primer les s√©ditions et les tumultes qui avaient √©t√© excit√©s contre nous. "
    Ce passage d'un évêque très pieux, très sage et très véridique, suffit pour confondre à jamais tous les mensonges des légendaires, qu'on peut regarder comme la bibliothèque bleue du christianisme.
6¬į D'UNE AUTRE SAINTE F√ČLICIT√Č, ET SAINTE PERP√ČTUE.
¬†¬†¬†¬†S'il √©tait question de contredire la l√©gende de F√©licit√© et de Perp√©tue, il ne serait pas difficile de faire voir combien elle est suspecte. On ne conna√ģt ces martyres de Carthage que par un √©crit sans date de l'√Čglise de Saltzbourg. Or, il y a loin de cette partie de la Bavi√®re √† la Goulette. On ne nous dit pas sous quel empereur cette F√©licit√© et cette Perp√©tue re√ßurent la couronne du dernier supplice. Les visions prodigieuses dont cette histoire est remplie ne d√©c√®lent pas un historien bien sage. Une √©chelle toute d'or bord√©e de lances et d'√©p√©es, un dragon au haut de l'√©chelle, un grand jardin aupr√®s du dragon, des brebis dont un vieillard tirait le lait, un r√©servoir plein d'eau, un flacon d'eau dont on buvait sans que l'eau diminu√Ęt, sainte Perp√©tue se battant toute nue contre un vilain √Čgyptien, de beaux jeunes gens tout nus qui prenaient son parti; elle-m√™me enfin devenue homme et athl√®te tr√®s vigoureux; ce sont l√†, ce me semble, des imaginations qui ne devraient pas entrer dans un ouvrage respectable.
    Il y a encore une réflexion très importante à faire; c'est que le style de tous ces récits de martyres arrivés dans des temps si différents, est partout semblable, partout également puéril et ampoulé. Vous retrouvez les mêmes tours, les mêmes phrases dans l'histoire d'un martyre sous Domitien, et d'un autre sous Galérius. Ce sont les mêmes épithètes, les mêmes exagérations. Pour peu qu'on se connaisse en style, on voit qu'une même main les a tous rédigés.
¬†¬†¬†¬†Je ne pr√©tends point ici faire un livre contre dom Ruinart; et en respectant toujours, en admirant, en invoquant les vrais martyrs avec la sainte √Čglise, je me bornerai √† faire sentir, par un ou deux exemples frappants, combien il est dangereux de m√™ler ce qui n'est que ridicule avec ce qu'on doit v√©n√©rer.
7¬į DE SAINT TH√ČODOTE DE LA VILLE D'ANCYRE, ET DES SEPT VIERGES, √ČCRIT PAR NILUS, T√ČMOIN OCULAIRE, TIR√Č DE BOLLANDUS.
¬†¬†¬†¬†Plusieurs critiques, aussi √©minents en sagesse qu'en vraie pi√©t√©, nous ont d√©j√† fait conna√ģtre que la l√©gende de saint Th√©odote le cabaretier est une profanation et une esp√®ce d'impi√©t√©, qui aurait d√Ľ √™tre supprim√©e. Voici l'histoire de Th√©odote. Nous emploierons souvent les propres paroles des Actes sinc√®res, recueillis par dom Ruinart.
¬†¬†¬†¬†" Son m√©tier de cabaretier lui fournissait les moyens d'exercer ses fonctions √©piscopales. Cabaret illustre, consacr√© √† la pi√©t√© et non √† la d√©bauche.... Tant√īt Th√©odote √©tait m√©decin, tant√īt il fournissait de bons morceaux aux fid√®les. On vit un cabaret √™tre aux chr√©tiens ce que l'arche de No√© fut √† ceux que Dieu voulut sauver du d√©luge. "
    Ce cabaretier Théodote se promenant près du fleuve Halis avec ses convives vers un bourg voisin de la ville d'Ancyre, " un gazon frais et mollet leur présentait un lit délicieux; une source qui sortait à quelques pas de là au pied d'un rocher, et qui, par une route couronnée de fleurs, venait se rendre auprès d'eux pour les désaltérer, leur offrait une eau claire et pure. Des arbres fruitiers mêlés d'arbres sauvages leur fournissaient de l'ombre et des fruits, et une bande de savants rossignols, que des cigales relevaient de temps en temps, y formaient un charmant concert, etc. "
¬†¬†¬†¬†Le cur√© du lieu, nomm√© Fronton, √©tant arriv√©, et le cabaretier ayant bu avec lui sur l'herbe, " dont le vert naissant √©tait relev√© par les nuances diverses du divers coloris des fleurs, dit au cur√©: Ah ! p√®re, quel plaisir il y aurait √† b√Ętir ici une chapelle ! Oui, dit Fronton, mais il faut commencer par avoir des reliques. Allez, allez, reprit saint Th√©odote, vous en aurez bient√īt, sur ma parole, et voici mon anneau que je vous donne pour gage; b√Ętissez vite la chapelle. "
¬†¬†¬†¬†Le cabaretier avait le don de proph√©tie, et savait bien ce qu'il disait. Il s'en va √† la ville d'Ancyre, tandis que le cur√© Fronton se met √† b√Ętir. Il y trouve la pers√©cution la plus horrible, qui durait depuis tr√®s longtemps. Sept vierges chr√©tiennes, dont la plus jeune avait soixante et dix ans, venaient d'√™tre condamn√©es, selon l'usage, √† perdre leur pucelage par le minist√®re de tous les jeunes gens de la ville. La jeunesse d'Ancyre, qui avait probablement des affaires plus pressantes, ne s'empressa pas d'ex√©cuter la sentence. Il ne s'en trouva qu'un qui ob√©it √† la justice. Il s'adressa √† sainte Th√©cuse, et la mena dans un cabinet avec une valeur √©tonnante. Th√©cuse se jeta √† ses genoux, et lui dit: Pour Dieu, mon fils, un peu de vergogne; " voyez ces yeux √©teints, cette chair demi-morte, ces rides pleines de crasse, que soixante et dix ans ont creus√©es sur mon front, ce visage couleur de terre.... quittez des pens√©es si indignes d'un jeune homme comme vous; J√©sus-Christ vous en conjure par ma bouche; il vous le demande comme une gr√Ęce, et si vous la lui accordez vous pouvez attendre tout de sa reconnaissance. " Ce discours de la vieille et son visage firent rentrer tout-√†-coup l'ex√©cuteur en lui-m√™me. Les sept vierges ne furent point d√©flor√©es.
¬†¬†¬†¬†Le gouverneur irrit√© chercha un autre supplice; il les fit initier sur-le-champ aux myst√®res de Diane et de Minerve. Il est vrai qu'on avait institu√© de grandes f√™tes en l'honneur de ces divinit√©s; mais on ne conna√ģt point dans l'antiquit√© les myst√®res de Minerve et de Diane. Saint Nil, intime ami du cabaretier Th√©odote, auteur de cette histoire merveilleuse, n'√©tait pas au fait.
¬†¬†¬†¬†On mit, selon lui, les sept belles demoiselles toutes nues sur le char qui portait la grande Diane et la sage Minerve au bord d'un lac voisin. Le Thucydide saint Nil para√ģt encore ici fort mal inform√©. Les pr√™tresses √©taient toujours couvertes d'un voile; et jamais les magistrats romains n'ont fait servir la d√©esse de la chastet√© et celle de la sagesse par des filles qui montrassent aux peuples leur devant et leur derri√®re.
    Saint Nil ajoute que le char était précédé par deux choeurs de ménades qui portaient le thyrse en main. Saint Nil a pris ici les prêtresses de Minerve pour celles de Bacchus. Il n'était pas versé dans la liturgie d'Ancyre.
¬†¬†¬†¬†Le cabaretier, en entrant dans la ville, vit ce funeste spectacle, le gouverneur, les m√©nades, la charrette, Minerve, Diane, et les sept pucelles. Il court se mettre en oraison dans une hutte avec un neveu de sainte Th√©cuse. Il prie le ciel que ces sept dames soient plut√īt mortes que nues. Sa pri√®re est exauc√©e; il apprend que les sept filles, au lieu d'√™tre d√©flor√©es, ont √©t√© jet√©es dans le lac, une pierre au cou, par ordre du gouverneur. Leur virginit√© est en s√Ľret√©. " A cette nouvelle, le saint se relevant de terre, et se tenant sur les genoux, tourna ses yeux vers le ciel; et parmi les divers mouvements d'amour, de joie et de reconnaissance qu'il ressentait, il dit: Je vous rends gr√Ęces, Seigneur, de ce que vous n'avez pas rejet√© la pri√®re de votre serviteur.
¬†¬†¬†¬†Il s'endormit, et pendant son sommeil, sainte Th√©cuse, la plus jeune des noy√©es, lui apparut. Eh quoi ! mon fils Th√©odote, lui dit-elle, vous dormez sans penser √† nous ! avez-vous oubli√© sit√īt les soins que j'ai pris de votre jeunesse ? Ne souffrez pas, mon cher Th√©odote, que nos corps soient mang√©s des poissons. Allez au lac, mais gardez-vous d'un tra√ģtre. "
¬†¬†¬†¬†Ce tra√ģtre √©tait le propre neveu de sainte Th√©cuse.
    J'omets ici une foule d'aventures miraculeuses qui arrivèrent au cabaretier, pour venir à la plus importante. Un cavalier céleste armé de toutes pièces, précédé d'un flambeau céleste, descend du haut de l'empyrée, conduit au lac le cabaretier au milieu des tempêtes, écarte tous les soldats qui gardaient le rivage, et donne le temps à Théodote de repêcher les sept vieilles et de les enterrer.
    Le neveu de Thécuse alla malheureusement tout dire. On saisit Théodote; on essaya en vain pendant trois jours tous les supplices pour le faire mourir; on ne put en venir à bout qu'en lui tranchant la tête, opération à laquelle les saints ne résistent jamais.
¬†¬†¬†¬†Il restait de l'enterrer. Son ami le cur√© Fronton, √† qui Th√©odote, en qualit√© de cabaretier, avait donn√© deux outres remplies de bon vin, enivra les gardes et emporta le corps. Alors Th√©odote apparut en corps et en √Ęme au cur√©: Eh bien, mon ami, lui dit-il, ne t'avais-je pas bien dit que tu aurais des reliques pour ta chapelle ?
    C'est là ce que rapporte saint Nil, témoin oculaire, qui ne pouvait être ni trompé ni trompeur; c'est là ce que transcrit dom Ruinart comme un acte sincère. Or tout homme sensé, tout chrétien sage lui demandera si on s'y serait pris autrement pour déshonorer la religion la plus sainte, la plus auguste de la terre, et pour la tourner en ridicule.
¬†¬†¬†¬†Je ne parlerai point des onze mille vierges; je ne discuterai point la fable de la l√©gion th√©baine, compos√©e, dit l'auteur, de six mille six cents hommes, tous chr√©tiens venant d'Orient par le mont Saint-Bernard, martyris√©e l'an 286, dans le temps de la paix de l'√Čglise la plus profonde, et dans une gorge de montagnes o√Ļ il est impossible de mettre trois cents hommes de front; fable √©crite plus de cent cinquante ans apr√®s l'√©v√©nement; fable dans laquelle il est parl√© d'un roi de Bourgogne qui n'existait pas; fable enfin reconnue pour absurde par tous les savants qui n'ont pas perdu la raison.
    Je m'en tiendrai au prétendu martyre de saint Romain.
8¬į DU MARTYRE DE SAINT ROMAIN.
¬†¬†¬†¬†Saint Romain voyageait vers Antioche; il apprend que le juge Ascl√©piade faisait mourir les chr√©tiens. Il va le trouver, et le d√©fie de le faire mourir. Ascl√©piade le livre aux bourreaux: ils ne peuvent en venir √† bout. On prend enfin le parti de le br√Ľler. On apporte des fagots. Des Juifs qui passaient se moquent de lui; ils lui disent que Dieu tira de la fournaise Sidrac, Misac et Abdenago, mais que J√©sus-Christ laisse br√Ľler ses serviteurs; aussit√īt il pleut, et le b√Ľcher s'√©teint.
    L'empereur, qui cependant était alors à Rome, et non dans Antioche, dit " que le ciel se déclare pour saint Romain, et qu'il ne veut rien avoir à démêler avec le Dieu du ciel. Voilà, continue le légendaire , notre Ananias délivré du feu aussi bien que celui des Juifs. Mais Asclépiade, homme sans honneur, fit tant par ses basses flatteries, qu'il obtint qu'on couperait la langue à saint Romain. Un médecin qui se trouva là coupe la langue au jeune homme, et l'emporte chez lui proprement enveloppée dans un morceau de soie.
    L'anatomie nous apprend, et l'expérience le confirme, qu'un homme ne peut vivre sans langue.
¬†¬†¬†¬†Romain fut conduit en prison. On nous a lu plusieurs fois que le Saint-Esprit descendit en langue de feu; mais saint Romain qui balbutiait comme Mo√Įse, tandis qu'il n'avait qu'une langue de chair, commen√ßa √† parler distinctement d√®s qu'il n'en eut plus.
¬†¬†¬†¬†On alla conter le miracle √† Ascl√©piade comme il √©tait avec l'empereur. Ce prince soup√ßonna le m√©decin de l'avoir tromp√©; le juge mena√ßa le m√©decin de le faire mourir. Seigneur, lui dit-il, j'ai encore chez moi la langue que j'ai coup√©e √† cet homme; ordonnez qu'on m'en donne un qui ne soit pas comme celui-ci sous une protection particuli√®re de Dieu; permettez que je lui coupe la langue jusqu'√† l'endroit o√Ļ celle-ci a √©t√© coup√©e; s'il n'en meurt pas, je consens qu'on me fasse mourir moi-m√™me. L√†-dessus on fait venir un homme condamn√© √† mort; et le m√©decin, ayant pris la mesure sur la langue de Romain, coupe √† la m√™me distance celle du criminel; mais √† peine avait-il retir√© son rasoir que le criminel tombe mort. Ainsi le miracle fut av√©r√©, √† la gloire de Dieu et √† la consolation des fid√®les. "
    Voilà ce que dom Ruinart raconte sérieusement. Prions Dieu pour le bon sens de dom Ruinart.
SECTION II.
¬†¬†¬†¬†Comment se peut-il que dans le si√®cle √©clair√© o√Ļ nous sommes, on trouve encore des √©crivains savants et utiles qui suivent pourtant le torrent des vieilles erreurs, et qui g√Ętent des v√©rit√©s par des fables re√ßues ? Ils comptent encore l'√®re des martyrs de la premi√®re ann√©e de l'empire de Diocl√©tien, qui √©tait alors bien √©loign√© de martyriser personne. Ils oublient que sa femme Prisca √©tait chr√©tienne; que les principaux officiers de sa maison √©taient chr√©tiens, qu'il les prot√©gea constamment pendant dix-huit ann√©es; qu'ils b√Ętirent dans Nicom√©die une √©glise plus somptueuse que son palais; et qu'ils n'auraient jamais √©t√© pers√©cut√©s s'ils n'avaient outrag√© le c√©sar Galerius.
    Est-il possible qu'on ose redire encore que Dioclétien mourut de rage, de désespoir et de misère, lui qu'on vit quitter la vie en philosophe comme il avait quitté l'empire; lui qui, sollicité de reprendre la puissance suprême, aima mieux cultiver ses beaux jardins de Salone que de régner encore sur l'univers alors connu ?
    O compilateurs ! ne cesserez-vous point de compiler ? vous avez utilement employé vos trois doigts: employez plus utilement votre raison.
    Quoi ! vous me répétez que saint Pierre régna sur les fidèles à Rome pendant vingt-cinq ans, et que Néron le fit mourir la dernière année de son empire, lui et saint Paul, pour venger la mort de Simon le magicien à qui ils avaient cassé les jambes par leurs prières !
    C'est insulter le christianisme que de rapporter ces fables, quoique avec une très bonne intention.
¬†¬†¬†¬†Les pauvres gens qui redisent encore ces sottises sont des copistes qui remettent en in-octavo ou en in-douze d'anciens in-folio que les honn√™tes gens ne lisent plus, et qui n'ont jamais ouvert un livre de saine critique. Ils ressassent les vieilles histoires de l'√Čglise; ils ne connaissent ni Middleton, ni Dodwel, ni Brucker, ni Dumoulin, ni Fabricius, ni Grabe, ni m√™me Dupin, ni aucun de ceux qui ont port√© depuis peu la lumi√®re dans les t√©n√®bres.
SECTION III.
    On nous berne de martyres à faire pouffer de rire. On nous peint les Titus, les Trajan, les Marc-Aurèle, ces modèles de vertu, comme des monstres de cruauté. Fleury, abbé du Loc-Dieu, a déshonoré son histoire ecclésiastique par des contes qu'une vieille femme de bon sens ne ferait pas à des petits enfants.
    Peut-on répéter sérieusement que les Romains condamnèrent sept vierges de soixante et dix ans chacune à passer par les mains de tous les jeunes gens de la ville d'Ancyre, eux qui punissaient de mort les vestales pour la moindre galanterie ?
¬†¬†¬†¬†C'est apparemment pour faire plaisir aux cabaretiers qu'on a imagin√© qu'un cabaretier chr√©tien, nomm√© Th√©odote, pria Dieu de faire mourir ces sept vierges plut√īt que de les exposer √† perdre le plus vieux des pucelages. Dieu exau√ßa le cabaretier pudibond, et le proconsul fit noyer dans un lac les sept demoiselles. D√®s qu'elles furent noy√©es, elles vinrent se plaindre √† Th√©odote du tour qu'il leur avait jou√©, et le suppli√®rent instamment d'emp√™cher qu'elles ne fussent mang√©es des poissons. Th√©odote prend avec lui trois buveurs de sa taverne, marche au lac avec eux, pr√©c√©d√© d'un flambeau c√©leste et d'un cavalier c√©leste, rep√™che les sept vieilles, les enterre, et finit par √™tre d√©capit√©.
¬†¬†¬†¬†Diocl√©tien rencontre un petit gar√ßon nomm√© saint Romain qui √©tait b√®gue; il veut le faire br√Ľler parce qu'il √©tait chr√©tien; trois Juifs se trouvent l√† et se mettent √† rire de ce que J√©sus-Christ laisse br√Ľler un petit gar√ßon qui lui appartient; ils crient que leur religion vaut mieux que la chr√©tienne, puisque Dieu a d√©livr√© Sidrac, Misac et Abdenago de la fournaise ardente; aussit√īt les flammes qui entouraient le jeune Romain, sans lui faire mal, se s√©parent et vont br√Ľler les trois Juifs.
    L'empereur tout étonné dit qu'il ne veut rien avoir à démêler avec Dieu; mais un juge de village moins scrupuleux condamne le petit bègue à avoir la langue coupée. Le premier médecin de l'empereur est assez honnête pour faire l'opération lui-même; dès qu'il a coupé la langue au petit Romain, cet enfant se met à jaser avec une volubilité qui ravit toute l'assemblée en admiration.
    On trouve cent contes de cette espèce dans les martyrologes. On a cru rendre les anciens Romains odieux, et on s'est rendu ridicule. Voulez-vous de bonnes barbaries bien avérées, de bons massacres bien constatés, des ruisseaux de sang qui aient coulé en effet, des pères, des mères, des maris, des femmes, des enfants à la mamelle réellement égorgés et entassés les uns sur les autres ? monstres persécuteurs, ne cherchez ces vérités que dans vos annales: vous les trouverez dans les croisades contre les Albigeois, dans les massacres de Mérindol et de Cabrières, dans l'épouvantable journée de la Saint-Barthélemi, dans les massacres de l'Irlande, dans les vallées des Vaudois. Il vous sied bien, barbares que vous êtes, d'imputer au meilleur des empereurs des cruautés extravagantes, vous qui avez inondé l'Europe de sang, et qui l'avez couverte de corps expirants, pour prouver que le même corps peut être en mille endroits à la fois, et que le pape peut vendre des indulgences ! Cessez de calomnier les Romains vos législateurs, et demandez pardon à Dieu des abominations de vos pères.
    Ce n'est pas le supplice, dites-vous, qui fait le martyre, c'est la cause. Eh bien, je vous accorde que vos victimes ne doivent point être appelées du nom de martyr, qui signifie témoin; mais quel nom donnerons-nous à vos bourreaux ? Les Phalaris et les Busiris ont été les plus doux des hommes en comparaison de vous: votre inquisition, qui subsiste encore, ne fait-elle pas frémir la raison, la nature, la religion ? Grand Dieu ! si on allait mettre en cendre ce tribunal infernal, déplairait-on à vos regards vengeurs ?

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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