MARIAGE

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MARIAGE
SECTION PREMI√ąRE.
¬†¬†¬†¬†J'ai rencontr√© un raisonneur qui disait: Engagez vos sujets √† se marier le plus t√īt qu'il sera possible; qu'ils soient exempts d'imp√īt la premi√®re ann√©e, et que leur imp√īt soit r√©parti sur ceux qui au m√™me √Ęge seront dans le c√©libat.
    Plus vous aurez d'hommes mariés, moins il y aura de crimes. Voyez les registres affreux de vos greffes criminels; vous y trouvez cent garçons de pendus, ou de roués, contre un père de famille.
¬†¬†¬†¬†Le mariage rend l'homme plus vertueux et plus sage. Le p√®re de famille, pr√™t de commettre un crime, est souvent arr√™t√© par sa femme, qui, ayant le sang moins br√Ľl√© que lui, est plus douce, plus compatissante, plus effray√©e du vol et du meurtre, plus craintive, plus religieuse.
    Le père de famille ne veut pas rougir devant ses enfants. Il craint de leur laisser l'opprobre pour héritage.
    Mariez vos soldats, ils ne déserteront plus. Liés à leur famille, ils le seront à leur patrie. Un soldat célibataire n'est souvent qu'un vagabond, à qui il serait égal de servir le roi de Naples et le roi de Maroc.
    Les guerriers romains étaient mariés; ils combattaient pour leurs femmes et pour leurs enfants; et ils firent esclaves les femmes et les enfants des autres nations.
    Un grand politique italien, qui d'ailleurs était fort savant dans les langues orientales, chose très rare chez nos politiques, me disait dans ma jeunesse: Caro figlio, souvenez-vous que les Juifs n'ont jamais eu qu'une bonne institution, celle d'avoir la virginité en horreur. Si ce petit peuple de courtiers superstitieux n'avait pas regardé le mariage comme la première loi de l'homme, s'il y avait eu chez lui des couvents de religieuses, il était perdu sans ressource.
SECTION II.
    Le mariage est un contrat du droit des gens, dont les catholiques romains ont fait un sacrement.
¬†¬†¬†¬†Mais le sacrement et le contrat sont deux choses bien diff√©rentes: √† l'un sont attach√©s les effets civils, √† l'autre les gr√Ęces de l'√Čglise.
¬†¬†¬†¬†Ainsi lorsque le contrat se trouve conforme au droit des gens, il doit produire tous les effets civils. Le d√©faut de sacrement ne doit op√©rer que la privation des gr√Ęces spirituelles.
¬†¬†¬†¬†Telle a √©t√© la jurisprudence de tous les si√®cles et de toutes les nations, except√© des Fran√ßais. Tel a √©t√© m√™me le sentiment des P√®res de l'√Čglise les plus accr√©dit√©s.
    Parcourez les codes Théodosien et Justinien, vous n'y trouverez aucune loi qui ait proscrit les mariages des personnes d'une autre croyance, lors même qu'ils avaient été contractés avec des catholiques.
¬†¬†¬†¬†Il est vrai que Constance, ce fils de Constantin, aussi cruel que son p√®re, d√©fendit aux Juifs, sous peine de mort, de se marier avec des femmes chr√©tiennes , et que Valentinien, Th√©odose, Arcade, firent la m√™me d√©fense, sous les m√™mes peines, aux femmes juives. Mais ces lois n'√©taient d√©j√† plus observ√©es sous l'empereur Marcien; et Justinien les rejeta de son code. Elles ne furent faites d'ailleurs que contre les Juifs, et jamais on ne pensa de les appliquer aux mariages des pa√Įens ou des h√©r√©tiques avec les sectateurs de la religion dominante.
¬†¬†¬†¬†Consultez saint Augustin , il vous dira que de son temps on ne regardait pas comme illicites les mariages des fid√®les avec les infid√®les, parce qu'aucun texte de l'√Čvangile ne les avait condamn√©s: " Quae matrimonia cum infidelibus, nostris temporibus, jam non putantur esse peccata; quoniam in novo Testamento nihil inde praeceptum est, et ideo aut licere creditum est, aut velut dubium derelictum. "
¬†¬†¬†¬†Augustin dit de m√™me que ces mariages op√®rent souvent la conversion de l'√©poux infid√®le. Il cite l'exemple de son propre p√®re, qui embrassa la religion chr√©tienne parce que sa femme Monique professait le christianisme. Clotilde par la conversion de Clovis, et Th√©odelinde par celle d'Agiluphe, roi des Lombards, furent plus utiles √† l'√Čglise que si elles eussent √©pous√© des princes orthodoxes.
¬†¬†¬†¬†Consultez la d√©claration du pape Beno√ģt XIV, du 4 novembre 1741, vous y lirez ces propres mots: " Quod vero spectat ad ea conjugia quae,... absque forma a Tridentino statuta, contrahuntur a catholicis cum haereticis, sive catholicus vir haereticam feminam in matrimonium ducat, sive catholica femina haeretico viro nubat;.... si forte aliquod hujus generis matrimonium, Tridentini forma non servata, ibidem contractum jam sit, aut in posterum... contrahi contingat, declarat sanctitas sua matrimonium hujus modi, alio non concurrente.... impedimento, validum habendum esse,... sciens.... (conjux catholicus) se istius matrimonii vinculo perpetuo ligatum iri. "
¬†¬†¬†¬†Par quel √©tonnant contraste les lois fran√ßaises sont-elles sur cette mati√®re plus s√©v√®res que celles de l'√Čglise ? La premi√®re loi qui ait √©tabli ce rigorisme en France est l'√©dit de Louis XIV, du mois de novembre 1680. Cet √©dit m√©rite d'√™tre rapport√©.
¬†¬†¬†¬†" Louis, etc. Les canons des conciles ayant condamn√© les mariages des catholiques avec les h√©r√©tiques, comme un scandale public et une profanation du sacrement, nous avons estim√© d'autant plus n√©cessaire de les emp√™cher √† l'avenir, que nous avons reconnu que la tol√©rance de ces mariages expose les catholiques √† une tentation continuelle de sa perversion, etc. A ces causes, etc., voulons et nous pla√ģt qu'√† l'avenir nos sujets de la religion catholique, apostolique et romaine, ne puissent, sous quelque pr√©texte que ce soit, contracter mariage avec ceux de la religion pr√©tendue r√©form√©e, d√©clarant tels mariages non valablement contract√©s, et les enfants qui en viendront ill√©gitimes. "
¬†¬†¬†¬†Il est bien singulier que l'on se soit fond√© sur les lois de l'√Čglise pour annuler des mariages que l'√Čglise n'annula jamais. Vous voyez dans cet √©dit le sacrement confondu avec le contrat civil: c'est cette confusion qui a √©t√© la source des √©tranges lois de France sur le mariage.
    Saint Augustin approuvait les mariages des orthodoxes avec les hérétiques, parce qu'il espérait que l'époux fidèle convertirait l'autre; et Louis XIV les condamne dans la crainte que l'hétérodoxe ne pervertisse le fidèle !
    Il existe en Franche-Comté une loi plus cruelle; c'est un édit de l'archiduc Albert et de son épouse Isabelle, du 20 décembre 1599, qui fait défense aux catholiques de se marier à des hérétiques, à peine de confiscation de corps et de biens.
    Le même édit prononce la même peine contre ceux qui seront convaincus d'avoir mangé du mouton le vendredi ou le samedi. Quelles lois et quels législateurs !
¬†¬†¬†¬†A quels ma√ģtres, grand Dieu, livrez-vous l'univers !
SECTION III.
    Si nos lois réprouvent les mariages des catholiques avec les personnes d'une religion différente, accordent-elles au moins les effets civils aux mariages des Français protestants avec des Français de la même secte ?
    On compte aujourd'hui dans le royaume un million de protestants , et cependant la validité de leur mariage est encore un problème dans les tribunaux.
¬†¬†¬†¬†C'est encore ici un des cas o√Ļ notre jurisprudence se trouve en contradiction avec les d√©cisions de l'√Čglise, et avec elle-m√™me.
¬†¬†¬†¬†Dans la d√©claration papale cit√©e dans la pr√©c√©dente section, Beno√ģt XIV d√©cide que les mariages des protestants, contract√©s suivant leurs rites, ne sont pas moins valables que s'ils avaient √©t√© faits suivant les formes √©tablies par le concile de Trente, et que l'√©poux qui devient catholique ne peut rompre ce lien pour en former un autre avec une personne de sa nouvelle religion.
    Barach-Levi, juif de naissance, et originaire d'Haguenau, s'y était marié avec Mendel-Cerf, de la même ville et de la même religion.
¬†¬†¬†¬†Ce juif vint √† Paris en 1752, et se fit baptiser. Le 13 mai 1754, il envoya sommer sa femme √† Haguenau de venir le joindre √† Paris. Dans une autre sommation il consentit que cette femme, en venant le joindre, continu√Ęt de vivre dans la secte juive.
¬†¬†¬†¬†A ces sommations Mendel-Cerf r√©pondit qu'elle ne voulait point retourner avec lui, et qu'elle le requ√©rait de lui envoyer, suivant les formes du juda√Įsme, un libelle de divorce, pour qu'elle p√Ľt se remarier √† un autre juif.
¬†¬†¬†¬†Cette r√©ponse ne contentait pas Levi; il n'envoya point de libelle de divorce, mais il fit assigner sa femme devant l'official de Strasbourg, qui, par une sentence du 7 novembre 1754, le d√©clara libre de se marier en face de l'√Čglise avec une femme catholique.
    Muni de cette sentence, le juif christianisé vient dans le diocèse de Soissons, et y contracte des promesses de mariage avec une fille de Villeneuve. Le curé refuse de publier les bans. Levi lui fait signifier les sommations qu'il avait faites à sa femme, et la sentence de l'official de Strasbourg, et un certificat du secrétaire de l'évêché de la même ville, qui attestait que dans tous les temps il avait été permis, dans le diocèse, aux juifs baptisés de se remarier à des catholiques, et que cet usage avait été constamment reconnu par le conseil souverain de Colmar.
    Mais ces pièces ne parurent point suffisantes au curé de Villeneuve. Levi fut obligé de l'assigner devant l'official de Soissons.
¬†¬†¬†¬†Cet official ne pensa pas, comme celui de Strasbourg, que le mariage de Levi avec Mendel-Cerf f√Ľt nul ou dissoluble. Par sa sentence du 5 f√©vrier 1756, il d√©clara le juif non recevable. Celui-ci appela de cette sentence au parlement de Paris, o√Ļ il n'eut pour contradicteur que le minist√®re public; mais, par arr√™t du 2 janvier 1758, la sentence fut confirm√©e; et il fut d√©fendu de nouveau √† Levi de contracter aucun mariage pendant la vie de Mendel-Cerf.
    Voilà donc un mariage contracté entre des Français juifs suivant les rites juifs, déclaré valable par la première cour du royaume.
    Mais quelques années après, la même question fut jugée différemment dans un autre parlement, au sujet d'un mariage contracté entre deux Français protestants qui avaient été mariés en présence de leurs parents par un ministre de leur communion. L'époux protestant avait changé de religion comme l'époux juif; et après avoir passé à un second mariage avec une catholique, le parlement de Grenoble confirma ce second mariage, et déclara nul le premier.
    Si de la jurisprudence nous passons à la législation, nous la trouverons obscure sur cette matière importante comme sur tant d'autres.
¬†¬†¬†¬†Par un arr√™t du conseil du 15 septembre 1685, il fut dit " que les protestants pourraient se faire marier, pourvu toutefois que ce f√Ľt en pr√©sence du principal officier de justice, et que les publications qui devaient pr√©c√©der ces mariages se feraient au si√©ge royal le plus prochain du lieu de la demeure de chacun des protestants qui se voudraient marier, et seulement √† l'audience. "
    Cet arrêt ne fut point révoqué par l'édit qui, trois semaines après, supprima l'édit de Nantes.
    Mais depuis la déclaration du 14 mai 1724, minutée par le cardinal de Fleury, les juges n'ont plus voulu présider aux mariages des protestants, ni permettre dans leurs audiences la publication de leurs bancs.
    L'article XV de cette loi veut que les formes prescrites par les canons soient observées dans les mariages, tant des nouveaux convertis que de tous les autres sujets du roi.
    On a cru que cette expression générale, tous les autres sujets, comprenait les protestants comme les catholiques; et sur cette interprétation on a annulé les mariages des protestants qui n'avaient pas été revêtus des formes canoniques.
¬†¬†¬†¬†Cependant il semble que les mariages des protestants ayant √©t√© autoris√©s autrefois par une loi expresse, il faudrait aujourd'hui, pour les annuler, une loi expresse qui port√Ęt cette peine. D'ailleurs, le terme de nouveaux convertis, mentionn√© dans la d√©claration, para√ģt indiquer que le terme qui suit n'est relatif qu'aux catholiques. Enfin, quand la loi civile est obscure ou √©quivoque, les juges ne doivent-ils pas juger suivant le droit naturel et le droit des gens ?
    Ne résulte-t-il pas de ce qu'on vient de lire que souvent les lois ont besoin d'être réformées, et les princes de consulter un conseil plus instruit, de n'avoir point de ministre prêtre, et de se défier beaucoup des courtisans en soutane qui ont le titre de leurs confesseurs ?

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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