LOIS

ÔĽŅ
LOIS
SECTION PREMI√ąRE.
¬†¬†¬†¬†Il est difficile qu'il y ait une seule nation qui vive sous de bonnes lois. Ce n'est pas seulement parce qu'elles sont l'ouvrage des hommes, car ils ont fait de tr√®s bonnes choses; et ceux qui ont invent√© et perfectionn√© les arts pouvaient imaginer un corps de jurisprudence tol√©rable. Mais les lois ont √©t√© √©tablies dans presque tous les √©tats par l'int√©r√™t du l√©gislateur, par le besoin du moment, par l'ignorance, par la superstition. On les a faites √† mesure, au hasard, irr√©guli√®rement, comme on b√Ętissait les villes. Voyez √† Paris le quartier des Halles, de Saint-Pierre-aux-boeufs, la rue Brise-miche, celle du Pet-au-diable, contraster avec le Louvre et les Tuileries: voil√† l'image de nos lois.
¬†¬†¬†¬†Londres n'est devenue digne d'√™tre habit√©e que depuis qu'elle fut r√©duite en cendres. Les rues, depuis cette √©poque, furent √©largies et align√©es: Londres fut une ville pour avoir √©t√© br√Ľl√©e. Voulez-vous avoir de bonnes lois; br√Ľlez les v√ītres, et faites-en de nouvelles.
¬†¬†¬†¬†Les Romains furent trois cents ann√©es sans lois fixes; ils furent oblig√©s d'en aller demander aux Ath√©niens, qui leur en donn√®rent de si mauvaises que bient√īt elles furent presque toutes abrog√©es. Comment Ath√®nes elle-m√™me aurait-elle eu une bonne l√©gislation ? On fut oblig√© d'abolir celle de Dracon, et celle de Solon p√©rit bient√īt.
    Votre coutume de Paris est interprétée différemment par vingt-quatre commentaires; donc il est prouvé vingt-quatre fois qu'elle est mal conçue. Elle contredit cent quarante autres coutumes, ayant toutes force de loi chez la même nation, et toutes se contredisant entre elles. Il est donc dans une seule province de l'Europe, entre les Alpes et les Pyrénées, plus de cent quarante petits peuples qui s'appellent compatriotes, et qui sont réellement étrangers les uns pour les autres, comme le Tunquin l'est pour la Cochinchine.
    Il en est de même dans toutes les provinces de l'Espagne. C'est bien pis dans la Germanie; personne n'y sait quels sont les droits du chef, ni des membres. L'habitant des bords de l'Elbe ne tient au cultivateur de la Souabe que parce qu'ils parlent à peu près la même langue, laquelle est un peu rude.
¬†¬†¬†¬†La nation anglaise a plus d'uniformit√©; mais n'√©tant sortie de la barbarie et de la servitude que par intervalles et par secousses, et ayant dans sa libert√© conserv√© plusieurs lois promulgu√©es autrefois par de grands tyrans qui disputaient le tr√īne, ou par de petits tyrans qui envahissaient des pr√©latures, il s'en est form√© un corps assez robuste, sur lequel on aper√ßoit encore beaucoup de blessures couvertes d'empl√Ętres.
¬†¬†¬†¬†L'esprit de l'Europe a fait de plus grands progr√®s depuis cent ans, que le monde entier n'en avait fait depuis Brama, Fohi, Zoroastre, et le Thaut de l'√Čgypte. D'o√Ļ vient que l'esprit de l√©gislation en a fait si peu ?
¬†¬†¬†¬†Nous f√Ľmes tous sauvages depuis le cinqui√®me si√®cle. Telles sont les r√©volutions du globe; brigands qui pillaient, cultivateurs pill√©s, c'√©tait l√† ce qui composait le genre humain, du fond de la mer Baltique au d√©troit de Gibraltar; et quand les Arabes parurent au Midi, la d√©solation du bouleversement fut universelle.
¬†¬†¬†¬†Dans notre coin d'Europe, le petit nombre √©tant compos√© de hardis ignorants, vainqueurs et arm√©s de pied en cap; et le grand nombre, d'ignorants esclaves d√©sarm√©s, presque aucun ne sachant ni lire ni √©crire, pas m√™me Charlemagne, il arriva tr√®s naturellement que l'√Čglise romaine, avec sa plume et ses c√©r√©monies, gouverna ceux qui passaient leur vie √† cheval, la lance en arr√™t et le morion en t√™te.
¬†¬†¬†¬†Les descendants des Sicambres, des Bourguignons, des Ostrogoths, Visigoths, Lombards, H√©rules, etc., sentirent qu'ils avaient besoin de quelque chose qui ressembl√Ęt √† des lois. Ils en cherch√®rent o√Ļ il y en avait. Les √©v√™ques de Rome en savaient faire en latin. Les Barbares les prirent avec d'autant plus de respect qu'ils ne les entendaient pas. Les d√©cr√©tales des papes, les unes v√©ritables, les autres effront√©ment suppos√©es, devinrent le code des nouveaux regas, des leuds, des barons, qui avaient partag√© les terres. Ce furent des loups qui se laiss√®rent encha√ģner par des renards. Ils gard√®rent leur f√©rocit√©; mais elle fut subjugu√©e par la cr√©dulit√©, et par la crainte que la cr√©dulit√© produit. Peu √† peu l'Europe, except√© la Gr√®ce et ce qui appartenait encore √† l'empire d'Orient, se vit sous l'empire de Rome; de sorte qu'on put dire une seconde fois:
    " Romanos rerum dominos gentemque togatam. "
    VIRG., Aen., I, 281.
¬†¬†¬†¬†Presque toutes les conventions √©tant accompagn√©es d'un signe de croix et d'un serment qu'on faisait souvent sur des reliques, tout fut du ressort de l'√Čglise. Rome, comme la m√©tropole, fut juge supr√™me des proc√®s de la Cherson√®se Cimbrique et de ceux de la Gascogne. Mille seigneurs f√©odaux joignant leurs usages au droit canon, il en r√©sulta cette jurisprudence monstrueuse dont il reste encore tant de vestiges.
¬†¬†¬†¬†Lequel e√Ľt le mieux valu, de n'avoir point du tout de lois, ou d'en avoir de pareilles ?
¬†¬†¬†¬†Il a √©t√© avantageux √† un empire plus vaste que l'empire romain d'√™tre longtemps dans le chaos; car tout √©tant √† faire, il √©tait plus ais√© de b√Ętir un √©difice que d'en r√©parer un dont les ruines seraient respect√©es.
¬†¬†¬†¬†La Thesmophore du Nord assembla, en 1767, des d√©put√©s de toutes les provinces, qui contenaient environ douze cent mille lieues carr√©es. Il y avait des pa√Įens, des mahom√©tans d'Ali, des mahom√©tans d'Omar, des chr√©tiens d'environ douze sectes diff√©rentes. On proposait chaque loi √† ce nouveau synode; et si elle paraissait convenable √† l'int√©r√™t de toutes les provinces, elle recevait alors la sanction de la souveraine et de la nation.
¬†¬†¬†¬†La premi√®re loi qu'on porta fut la tol√©rance, afin que le pr√™tre grec n'oubli√Ęt jamais que le pr√™tre latin est homme; que le musulman support√Ęt son fr√®re le pa√Įen; et que le romain ne f√Ľt pas tent√© de sacrifier son fr√®re le presbyt√©rien.
    La souveraine écrivit de sa main dans ce grand conseil de législation: " Parmi tant de croyances diverses, la faute la plus nuisible serait l'intolérance. "
    On convint unanimement qu'il n'y a qu'une puissance , qu'il faut dire toujours puissance civile et discipline ecclésiastique, et que l'allégorie des deux glaives est le dogme de la discorde.
    Elle commença par affranchir les serfs de son domaine particulier.
    Elle affranchit tous ceux du domaine ecclésiastique; ainsi elle créa des hommes.
    Les prélats et les moines furent payés du trésor public.
    Les peines furent proportionnées aux délits, et les peines furent utiles; les coupables, pour la plupart, furent condamnés aux travaux publics, attendu que les morts ne servent à rien.
¬†¬†¬†¬†La torture fut abolie, parce que c'est punir avant de conna√ģtre, et qu'il est absurde de punir pour conna√ģtre; parce que les Romains ne mettaient √† la torture que les esclaves; parce que la torture est le moyen de sauver le coupable et de perdre l'innocent.
    On en était là quand Moustapha III, fils de Mahmoud, força l'impératrice d'interrompre son code pour le battre.
SECTION II.
    J'ai tenté de découvrir quelque rayon de lumière dans les temps mythologiques de la Chine qui précèdent Fohi, et j'ai tenté en vain.
    Mais en m'en tenant à Fohi, qui vivait environ trois mille ans avant l'ère nouvelle et vulgaire de notre Occident septentrional, je vois déjà des lois douces et sages établies par un roi bienfaisant. Les anciens livres des cinq Kings, consacrés par le respect de tant de siècles, nous parlent de ses institutions d'agriculture, de l'économie pastorale, de l'économie domestique, de l'astronomie simple qui règle les saisons, de la musique qui, par des modulations différentes, appelle les hommes à leurs fonctions diverses. Ce Fohi vivait incontestablement il y a cinq mille ans. Jugez de quelle antiquité devait être un peuple immense qu'un empereur instruisait sur tout ce qui pouvait faire son bonheur. Je ne vois dans ces lois rien que de doux, d'utile et d'agréable.
    On me montre ensuite le code d'un petit peuple qui arrive, deux mille ans après, d'un désert affreux sur les bords du Jourdain, dans un pays serré et hérissé de montagnes. Ses lois sont parvenues jusqu'à nous: on nous les donne tous les jours comme le modèle de la sagesse. En voici quelques unes:
    " De ne jamais manger d'onocrotal, ni de charadre, ni de griffon, ni d'ixion, ni d'anguille, ni de lièvre, parce que le lièvre rumine et qu'il n'a pas le pied fendu.
    De ne point coucher avec sa femme quand elle a ses règles, sous peine d'être mis à mort l'un et l'autre.
    D'exterminer sans miséricorde tous les pauvres habitants du pays de Canaan, qui ne les connaissaient pas; d'égorger tout, de massacrer tout, hommes, femmes, vieillards, enfants, animaux, pour la plus grande gloire de Dieu.
    D'immoler au Seigneur tout ce qu'on aura voué en anathème au Seigneur, et de le tuer sans pouvoir le racheter.
¬†¬†¬†¬†De br√Ľler les veuves qui, n'ayant pu √™tre remari√©es √† leurs beaux-fr√®res, s'en seraient consol√©es avec quelque autre Juif sur le grand chemin ou ailleurs, etc., etc., etc.. "
¬†¬†¬†¬†Un j√©suite, autrefois missionnaire chez les Cannibales, dans le temps que le Canada appartenait encore au roi de France, me contait qu'un jour, comme il expliquait ces lois juives √† ses n√©ophytes, un petit Fran√ßais imprudent, qui assistait au cat√©chisme, s'avisa de s'√©crier: " Mais voil√† des lois de Cannibales ! " Un des citoyens lui r√©pondit: " Petit dr√īle, apprends que nous sommes d'honn√™tes gens: nous n'avons jamais eu de pareilles lois. Et si nous n'√©tions pas gens de bien, nous te traiterions en citoyen de Canaan, pour t'apprendre √† parler. "
¬†¬†¬†¬†Il appert, par la comparaison du premier code chinois et du code h√©bra√Įque, que les lois suivent assez les moeurs des gens qui les ont faites. Si les vautours et les pigeons avaient des lois, elles seraient sans doute diff√©rentes.
SECTION III.
¬†¬†¬†¬†Les moutons vivent en soci√©t√© fort doucement; leur caract√®re passe pour tr√®s d√©bonnaire, parce que nous ne voyons pas la prodigieuse quantit√© d'animaux qu'ils d√©vorent. Il est √† croire m√™me qu'ils les mangent innocemment et sans le savoir, comme lorsque nous mangeons d'un fromage de Sassenage. La r√©publique des moutons est l'image fid√®le de l'√Ęge d'or.
¬†¬†¬†¬†Un poulailler est visiblement l'√Čtat monarchique le plus parfait. Il n'y a point de roi comparable √† un coq. S'il marche fi√®rement au milieu de son peuple, ce n'est point par vanit√©. Si l'ennemi approche, il ne donne point d'ordre √† ses sujets d'aller se faire tuer pour lui en vertu de sa certaine science et pleine puissance; il y va lui-m√™me, range ses poules derri√®re lui, et combat jusqu'√† la mort. S'il est vainqueur, c'est lui qui chante le Te Deum. Dans la vie civile, il n'y a rien de si galant, de si honn√™te, de si d√©sint√©ress√©. Il a toutes les vertus. A-t-il dans son bec royal un grain de bl√©, un vermisseau, il le donne √† la premi√®re de ses sujettes qui se pr√©sente. Enfin Salomon dans son s√©rail n'approchait pas d'un coq de basse-cour.
    S'il est vrai que les abeilles soient gouvernées par une reine à qui tous ses sujets font l'amour, c'est un gouvernement plus parfait encore.
¬†¬†¬†¬†Les fourmis passent pour une excellente d√©mocratie. Elle est au-dessus de tous les autres √Čtats, puisque tout le monde y est √©gal, et que chaque particulier y travaille pour le bonheur de tous.
    La république des castors est encore supérieure à celle des fourmis, du moins si nous en jugeons par leurs ouvrages de maçonnerie.
¬†¬†¬†¬†Les singes ressemblent plut√īt √† des bateleurs qu'√† un peuple polic√©; et ils ne paraissent pas √™tre r√©unis sous des lois fixes et fondamentales, comme les esp√®ces pr√©c√©dentes.
    Nous ressemblons plus aux singes qu'à aucun autre animal par le don de l'imitation, par la légèreté de nos idées, et par notre inconstance, qui ne nous a jamais permis d'avoir des lois uniformes et durables.
    Quand la nature forma notre espèce, et nous donna quelques instincts, l'amour-propre pour notre conservation, la bienveillance pour la conservation des autres, l'amour qui est commun avec toutes les espèces, et le don inexplicable de combiner plus d'idées que tous les animaux ensemble; après nous avoir ainsi donné notre lot, elle nous dit: Faites comme vous pourrez.
    Il n'y a aucun bon code dans aucun pays. La raison en est évidente; les lois ont été faites à mesure, selon les temps, les lieux, les besoins, etc.
¬†¬†¬†¬†Quand les besoins ont chang√©, les lois qui sont demeur√©es sont devenues ridicules. Ainsi la loi qui d√©fendait de manger du porc et de boire du vin √©tait tr√®s raisonnable en Arabie, o√Ļ le porc et le vin sont pernicieux; elle est absurde √† Constantinople.
¬†¬†¬†¬†La loi qui donne tout le fief √† l'a√ģn√© est fort bonne dans un temps d'anarchie et de pillage. Alors l'a√ģn√© est le capitaine du ch√Ęteau que des brigands assailliront t√īt ou tard; les cadets seront ses premiers officiers, les laboureurs ses soldats. Tout ce qui est √† craindre, c'est que le cadet n'assassine ou n'empoisonne le seigneur salien son a√ģn√©, pour devenir √† son tour le ma√ģtre de la masure; mais ces cas sont rares, parce que la nature a tellement combin√© nos instincts et nos passions, que nous avons plus d'horreur d'assassiner notre fr√®re a√ģn√© que nous n'avons d'envie d'avoir sa place. Or cette loi, convenable √† des possesseurs de donjons du temps de Chilp√©ric, est d√©testable quand il s'agit de partager des rentes dans une ville.
¬†¬†¬†¬†A la honte des hommes, on sait que les lois du jeu sont les seules qui soient partout justes, claires, inviolables, et ex√©cut√©es. Pourquoi l'Indien qui a donn√© les r√®gles du jeu d'√©checs est-il ob√©i de bon gr√© dans toute la terre, et que les d√©cr√©tales des papes, par exemple, sont aujourd'hui un objet d'horreur et de m√©pris ? c'est que l'inventeur des √©checs combina tout avec justesse pour la satisfaction des joueurs, et que les papes, dans leurs d√©cr√©tales, n'eurent en vue que leur seul avantage. L'Indien voulut exercer √©galement l'esprit des hommes et leur donner du plaisir; les papes ont voulu abrutir l'esprit des hommes. Aussi le fond du jeu des √©checs a subsist√© le m√™me depuis cinq mille ans, il est commun √† tous les habitants de la terre; et les d√©cr√©tales ne sont reconnues qu'√† Spolette, √† Orviette, √† Lorette, o√Ļ le plus mince jurisconsulte les d√©teste et les m√©prise en secret.
SECTION IV.
¬†¬†¬†¬†Du temps de Vespasien et de Tite, pendant que les Romains √©ventraient les Juifs, un Isra√©lite fort riche, qui ne voulait point √™tre √©ventr√©, s'enfuit avec tout l'or qu'il avait gagn√© √† son m√©tier d'usurier, et emmena vers √Čziongaber toute sa famille, qui consistait en sa vieille femme, un fils et une fille; il avait dans son train deux eunuques, dont l'un servait de cuisinier, l'autre √©tait laboureur et vigneron. Un bon ess√©nien, qui savait par coeur le Pentateuque, lui servait d'aum√īnier: tout cela s'embarqua dans le port d'√Čziongaber, traversa la mer qu'on nomme Rouge, et qui ne l'est point, et entra dans le golfe Persique, pour aller chercher la terre d'Ophir, sans savoir o√Ļ elle √©tait. Vous croyez bien qu'il survint une horrible temp√™te, qui poussa la famille h√©bra√Įque vers les c√ītes des Indes; le vaisseau fit naufrage √† une des √ģles Maldives, nomm√©e aujourd'hui Padrabranca, laquelle √©tait alors d√©serte.
¬†¬†¬†¬†Le vieux richard et la vieille se noy√®rent; le fils, la fille, les deux eunuques et l'aum√īnier se sauv√®rent; on tira comme on put quelques provisions du vaisseau, on b√Ętit de petites cabanes dans l'√ģle, et on y v√©cut assez commod√©ment. Vous savez que l'√ģle de Padrabranca est √† cinq degr√©s de la ligne, et qu'on y trouve les plus gros cocos et les meilleurs ananas du monde; il √©tait fort doux d'y vivre dans le temps qu'on √©gorgeait ailleurs le reste de la nation ch√©rie: mais l'ess√©nien pleurait en consid√©rant que peut-√™tre il ne restait plus qu'eux de Juifs sur la terre, et que la semence d'Abraham allait finir.
¬†¬†¬†¬†Il ne tient qu'√† vous de la ressusciter, dit le jeune Juif; √©pousez ma soeur. Je le voudrais bien, dit l'aum√īnier, mais la loi s'y oppose. Je suis ess√©nien; j'ai fait voeu de ne me jamais marier: la loi porte qu'on doit accomplir son voeu; la race juive finira si elle veut, mais certainement je n'√©pouserai point votre soeur, toute jolie qu'elle est.
¬†¬†¬†¬†Mes deux eunuques ne peuvent pas lui faire d'enfants, reprit le Juif: je lui en ferai donc, s'il vous pla√ģt, et ce sera vous qui b√©nirez le mariage.
¬†¬†¬†¬†J'aimerais mieux cent fois √™tre √©ventr√© par les soldats romains, dit l'aum√īnier, que de servir √† vous faire commettre un inceste: si c'√©tait votre soeur de p√®re, encore passe, la loi le permet; mais elle est votre soeur de m√®re, cela est abominable.
¬†¬†¬†¬†Je con√ßois bien, r√©pondit le jeune homme, que ce serait un crime √† J√©rusalem, o√Ļ je trouverais d'autres filles; mais dans l'√ģle de Padrabranca, o√Ļ je ne vois que des cocos, des ananas et des hu√ģtres, je crois que la chose est tr√®s permise. Le Juif √©pousa donc sa soeur, et en eut une fille, malgr√© les protestations de l'ess√©nien: ce fut l'unique fruit d'un mariage que l'un croyait tr√®s l√©gitime, et l'autre abominable.
¬†¬†¬†¬†Au bout de quatorze ans, la m√®re mourut; le p√®re dit √† l'aum√īnier: Vous √™tes-vous enfin d√©fait de vos anciens pr√©jug√©s ? voulez-vous √©pouser ma fille ? Dieu m'en pr√©serve ! dit l'ess√©nien. Oh bien ! je l'√©pouserai donc moi, dit le p√®re: il en sera ce qui pourra; mais je ne veux pas que la semence d'Abraham soit r√©duite √† rien. L'ess√©nien, √©pouvant√© de cet horrible propos, ne voulut plus demeurer avec un homme qui manquait √† la loi, et s'enfuit. Le nouveau mari√© avait beau lui crier: Demeurez, mon ami; j'observe la loi naturelle, je sers la patrie, n'abandonnez pas vos amis ! l'autre le laissait crier, ayant toujours la loi dans la t√™te, et s'enfuit √† la nage dans l'√ģle voisine.
¬†¬†¬†¬†C'√©tait la grande √ģle d'Attole, tr√®s peupl√©e et tr√®s civilis√©e; d√®s qu'il aborda on le fit esclave. Il apprit √† balbutier la langue d'Attole; il se plaignit tr√®s am√®rement de la fa√ßon inhospitali√®re dont on l'avait re√ßu; on lui dit que c'√©tait la loi, et que depuis que l'√ģle avait √©t√© sur le point d'√™tre surprise par les habitants de celle d'Ada, on avait sagement r√©gl√© que tous les √©trangers qui aborderaient dans Attole seraient mis en servitude. Ce ne peut √™tre une loi, dit l'ess√©nien, car elle n'est pas dans le Pentateuque; on lui r√©pondit qu'elle √©tait dans le Digeste du pays, et il demeura esclave: il avait heureusement un tr√®s bon ma√ģtre fort riche, qui le traita bien, et auquel il s'attacha beaucoup.
¬†¬†¬†¬†Des assassins vinrent un jour pour tuer le ma√ģtre et pour voler ses tr√©sors; ils demand√®rent aux esclaves s'il √©tait √† la maison, et s'il avait beaucoup d'argent. Nous vous jurons, dirent les esclaves, qu'il n'a point d'argent, et qu'il n'est point √† la maison; mais l'ess√©nien dit: La loi ne permet pas de mentir; je vous jure qu'il est √† la maison, et qu'il a beaucoup d'argent: ainsi le ma√ģtre fut vol√© et tu√©. Les esclaves accus√®rent l'ess√©nien devant les juges d'avoir trahi son patron; l'ess√©nien dit qu'il ne voulait mentir, et qu'il ne mentirait pour rien au monde; et il fut pendu.
¬†¬†¬†¬†On me contait cette histoire et bien d'autres semblables dans le dernier voyage que je fis des Indes en France. Quand je fus arriv√©, j'allai √† Versailles pour quelques affaires; je vis passer une belle femme suivie de plusieurs belles femmes. Quelle est cette belle femme ? dis-je √† mon avocat en parlement, qui √©tait venu avec moi; car j'avais un proc√®s en parlement √† Paris, pour mes habits qu'on m'avait faits aux Indes, et je voulais toujours avoir mon avocat √† mes c√īt√©s. C'est la fille du roi, dit-il; elle est charmante et bienfaisante; c'est bien dommage que, dans aucun cas, elle ne puisse jamais √™tre reine de France. Quoi ! lui dis-je, si on avait le malheur de perdre tous ses parents et les princes du sang (ce qu'√† Dieu ne plaise !), elle ne pourrait h√©riter du royaume de son p√®re ? Non, dit l'avocat, la loi salique s'y oppose formellement. Et qui a fait cette loi salique ? dis-je √† l'avocat. Je n'en sais rien, dit-il; mais on pr√©tend que chez un ancien peuple nomm√© les Saliens, qui ne savaient ni lire ni √©crire, il y avait une loi √©crite qui disait qu'en terre salique fille n'h√©ritait pas d'un aleu; et cette loi a √©t√© adopt√©e en terre non salique. Et moi, lui dis-je, je la casse; vous m'avez assur√© que cette princesse est charmante et bienfaisante; donc elle aurait un droit incontestable √† la couronne, si le malheur arrivait qu'il ne rest√Ęt qu'elle du sang royal: ma m√®re a h√©rit√© de son p√®re, et je veux que cette princesse h√©rite du sien.
¬†¬†¬†¬†Le lendemain mon proc√®s fut jug√© en une chambre du parlement, et je perdis tout d'une voix; mon avocat me dit que je l'aurais gagn√© tout d'une voix en une autre chambre. Voil√† qui est bien comique, lui dis-je: ainsi donc chaque chambre, chaque loi. Oui, dit-il, il y a vingt-cinq commentaires sur la coutume de Paris; c'est-√†-dire, on a prouv√© vingt-cinq fois que la coutume de Paris est √©quivoque; et s'il y avait vingt-cinq chambres de juges, il y aurait vingt-cinq jurisprudences diff√©rentes. Nous avons, continua-t-il, √† quinze lieues de Paris une province nomm√©e Normandie, o√Ļ vous auriez √©t√© tout autrement jug√© qu'ici. Cela me donna envie de voir la Normandie. J'y allai avec un de mes fr√®res: nous rencontr√Ęmes √† la premi√®re auberge un jeune homme qui se d√©sesp√©rait; je lui demandai quelle √©tait sa disgr√Ęce, il me r√©pondit que c'√©tait d'avoir un fr√®re a√ģn√©. O√Ļ est donc le grand malheur d'avoir un fr√®re ? lui dis-je; mon fr√®re est mon a√ģn√©, et nous vivons tr√®s bien ensemble. H√©las ! monsieur, me dit-il, la loi donne tout ici aux a√ģn√©s, et ne laisse rien aux cadets. Vous avez raison, lui dis-je, d'√™tre f√Ęch√©; chez nous on partage √©galement; et quelquefois les fr√®res ne s'en aiment pas mieux.
    Ces petites aventures me firent faire de belles et profondes réflexions sur les lois, et je vis qu'il en est d'elles comme de nos vêtements; il m'a fallu porter un doliman à Constantinople, et un justaucorps à Paris.
¬†¬†¬†¬†Si toutes les lois humaines sont de convention, disais-je, il n'y a qu'√† bien faire ses march√©s. Les bourgeois de Delhi et d'Agra disent qu'ils ont fait un tr√®s mauvais march√© avec Tamerlan: les bourgeois de Londres se f√©licitent d'avoir fait un tr√®s bon march√© avec le roi Guillaume d'Orange. Un citoyen de Londres me disait un jour: C'est la n√©cessit√© qui fait les lois, et la force les fait observer. Je lui demandai si la force ne faisait pas aussi quelquefois des lois, et si Guillaume le b√Ętard et le conqu√©rant ne leur avait pas donn√© des ordres sans faire de march√© avec eux. Oui, dit-il, nous √©tions des boeufs alors; Guillaume nous mit un joug, et nous fit marcher √† coups d'aiguillon; nous avons depuis √©t√© chang√©s en hommes, mais les cornes nous sont rest√©es, et nous en frappons quiconque veut nous faire labourer pour lui et non pas pour nous.
    Plein de toutes ces réflexions, je me complaisais à penser qu'il y a une loi naturelle indépendante de toutes les conventions humaines: le fruit de mon travail doit être à moi; je dois honorer mon père et ma mère; je n'ai nul droit sur la vie de mon prochain, et mon prochain n'en a point sur la mienne, etc. Mais quand je songeai que, depuis Chodorlahomor jusqu'à Mentzel , colonel des housards, chacun tue loyalement et pille son prochain avec une patente dans sa poche, je fus très affligé.
¬†¬†¬†¬†On me dit que parmi les voleurs il y avait des lois, et qu'il y en avait aussi √† la guerre. Je demandai ce que c'√©tait que ces lois de la guerre. C'est, me dit-on, de pendre un brave officier qui aura tenu dans un mauvais poste sans canon contre une arm√©e royale; c'est de faire pendre un prisonnier, si on a pendu un des v√ītres; c'est de mettre √† feu et √† sang les villages qui n'auront pas apport√© toute leur subsistance au jour marqu√©, selon les ordres du gracieux souverain du voisinage. Bon, dis-je, voil√† l'Esprit des lois.
¬†¬†¬†¬†Apr√®s avoir √©t√© bien instruit, je d√©couvris qu'il y a de sages lois par lesquelles un berger est condamn√© √† neuf ans de gal√®res pour avoir donn√© un peu de sel √©tranger √† ses moutons. Mon voisin a √©t√© ruin√© par un proc√®s pour deux ch√™nes qui lui appartenaient, qu'il avait fait couper dans son bois, parce qu'il n'avait pu observer une formalit√© qu'il n'avait pu conna√ģtre: sa femme est morte dans la mis√®re, et son fils tra√ģne une vie plus malheureuse. J'avoue que ces lois sont justes, quoique leur ex√©cution soit un peu dure; mais je sais mauvais gr√© aux lois qui autorisent cent mille hommes √† aller loyalement √©gorger cent mille voisins. Il m'a paru que la plupart des hommes ont re√ßu de la nature assez de sens commun pour faire des lois, mais que tout le monde n'a pas assez de justice pour faire de bonnes lois.
¬†¬†¬†¬†Assemblez d'un bout de la terre √† l'autre les simples et tranquilles agriculteurs; ils conviendront tous ais√©ment qu'il doit √™tre permis de vendre √† ses voisins l'exc√©dant de son bl√©, et que la loi contraire est inhumaine et absurde; que les monnaies repr√©sentatives des denr√©es ne doivent pas √™tre plus alt√©r√©es que les fruits de la terre; qu'un p√®re de famille doit √™tre le ma√ģtre chez soi; que la religion doit rassembler les hommes pour les unir, et non pour en faire des fanatiques et des pers√©cuteurs; que ceux qui travaillent ne doivent pas se priver du fruit de leurs travaux pour en doter la superstition et l'oisivet√©: ils feront en une heure trente lois de cette esp√®ce, toutes utiles au genre humain.
¬†¬†¬†¬†Mais que Tamerlan arrive et subjugue l'Inde, alors vous ne verrez plus que des lois arbitraires. L'une accablera une province pour enrichir un publicain de Tamerlan; l'autre fera un crime de l√®se-majest√© d'avoir mal parl√© de la ma√ģtresse du premier valet-de-chambre d'un ra√Įa; une troisi√®me ravira la moiti√© de la r√©colte de l'agriculteur, et lui contestera le reste; il y aura enfin des lois par lesquelles un appariteur tartare viendra saisir vos enfants au berceau, fera du plus robuste un soldat, et du plus faible un eunuque, et laissera le p√®re et la m√®re sans secours et sans consolation.
    Or lequel vaut le mieux d'être le chien de Tamerlan ou son sujet ? Il est clair que la condition de son chien est fort supérieure.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

Regardez d'autres dictionnaires:

  • Lois ‚ÄĒ was the mother of Eunice and grandmother of Timothy (Holy Bible, 2 Timothy 1:5). Lois was a popular baby name in the United States during the first half of the 20th century. Some notable women with the name include:* Congresswoman Lois Capps *… ‚Ķ   Wikipedia

  • Lois ‚ÄĒ puede hacer referencia a: Contenido 1 Lugares 2 Actores 3 Escritores 4 Otras personalidades 5 ‚Ķ   Wikipedia Espa√Īol

  • Lois ‚ÄĒ ist der Name mehrerer Orte in den Vereinigten Staaten: Lois (Florida) Lois (Kalifornien) Lois (Missouri) Lois (Tennessee) Lois (Texas) Lois (Virginia) Fluss: L√≥is, der l√§ngste Fluss Osttimors Fiktive Gestalt: Lois Lane, weibliche Comicfigur,… ‚Ķ   Deutsch Wikipedia

  • L√≥is ‚ÄĒ Das System des L√≥is bew√§ssert fast den gesamten Distrikt Bobonaro Daten ‚Ķ   Deutsch Wikipedia

  • Lo√Įs ‚ÄĒ est une s√©rie de bande dessin√©e historique ancr√©e dans le Grand si√®cle cr√©√©e par Jacques Martin (sc√©nario) et Olivier P√Ęques (dessin) en 2003. Patrick Weber en a repris le sc√©nario en 2007. Sommaire 1 Titres parus 1.1 Lo√Įs 1.2 Les ‚Ķ   Wikip√©dia en Fran√ßais

  • Lois ‚ÄĒ war die Gro√ümutter des hl. Timotheus, des Sch√ľlers des hl. Paulus, der sie und ihre Tochter Eunice wegen ihres ¬Ľungeheuchelten Glaubens¬ę (2. Tim. 1,5) lobt. Die Bollandisten haben beide fromme Frauen am 11. M√§rz (II. 53) aus Art. Gyn. unter den… ‚Ķ   Vollst√§ndiges Heiligen-Lexikon

  • Lois ‚ÄĒ f New Testament: name, of unknown origin, borne by the grandmother of the Timothy to whom St Paul wrote two epistles (see 2 Timothy 1: 5). Both Timothy and his mother Eunice bore common Greek names, but Lois is hard to explain. It certainly has… ‚Ķ   First names dictionary

  • Lois ‚ÄĒ [lŇć‚Ä≤is] n. [LL(Ec) < Gr(Ec) LŇćis: see 2 Tim. 1:5] a feminine name ‚Ķ   English World dictionary

  • Lois ‚ÄĒ Lois, Loisa englischer Name hebr√§ischer Herkunft, Bedeutung: die Angenehme, Wohlgef√§llige; Kurzform von ‚Üí Heloise (Bedeutung: die Gesunde, auch: gesundes Holz) und ‚Üí Louise ((Bedeutungszusammensetzung aus: ¬Ľber√ľhmt¬ę und ¬ĽKampf¬ę). Kurzform von ‚Üí… ‚Ķ   Deutsch namen

  • LOIS ‚ÄĒ avia Timothei. 2. Tim. c. 1. v. 5 ‚Ķ   Hofmann J. Lexicon universale

  • Lois ‚ÄĒ [Lois] Kurz /Koseformen von Alois ‚Ķ   Bayrische W√∂rterbuch von Rupert Frank


Share the article and excerpts

Direct link
… Do a right-click on the link above
and select ‚ÄúCopy Link‚ÄĚ

We are using cookies for the best presentation of our site. Continuing to use this site, you agree with this.