JUIFS

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JUIFS
SECTION PREMI√ąRE.
    Vous m'ordonnez de vous faire un tableau fidèle de l'esprit des Juifs, et de leur histoire; et, sans entrer dans les voies ineffables de la Providence, vous cherchez dans les moeurs de ce peuple la source des événements que cette Providence a préparés.
    Il est certain que la nation juive est la plus singulière qui jamais ait été dans le monde. Quoiqu'elle soit la plus méprisable aux yeux de la politique, elle est, à bien des égards, considérable aux yeux de la philosophie.
    Les Guèbres, les Banians et les Juifs sont les seuls peuples qui subsistent dispersés, et qui, n'ayant d'alliance avec aucune nation, se perpétuent au milieu des nations étrangères, et soient toujours à part du reste du monde.
    Les Guèbres ont été autrefois infiniment plus considérables que les Juifs, puisque ce sont des restes des anciens Perses, qui eurent les Juifs sous leur domination; mais ils ne sont aujourd'hui répandus que dans une partie de l'Orient.
¬†¬†¬†¬†Les Banians, qui descendent des anciens peuples chez qui Pythagore puisa sa philosophie, n'existent que dans les Indes et en Perse; mais les Juifs sont dispers√©s sur la face de toute la terre; et s'ils se rassemblaient, ils composeraient une nation beaucoup plus nombreuse qu'elle ne le fut jamais dans le court espace o√Ļ ils furent souverains de la Palestine. Presque tous les peuples qui ont √©crit l'histoire de leur origine ont voulu la relever par des prodiges: tout est miracle chez eux: leurs oracles ne leur ont pr√©dit que des conqu√™tes: ceux qui en effet sont devenus conqu√©rants n'ont pas eu de peine √† croire ces anciens oracles que l'√©v√©nement justifiait. Ce qui distingue les Juifs des autres nations, c'est que leurs oracles sont les seuls v√©ritables: il ne nous est pas permis d'en douter. Ces oracles, qu'ils n'entendent que dans le sens litt√©ral, leur ont pr√©dit cent fois qu'ils seraient les ma√ģtres du monde: cependant ils n'ont jamais poss√©d√© qu'un petit coin de terre pendant quelques ann√©es; ils n'ont pas aujourd'hui un village en propre. Ils doivent donc croire, et ils croient en effet qu'un jour leurs pr√©dictions s'accompliront, et qu'ils auront l'empire de la terre.
    Ils sont le dernier de tous les peuples parmi les musulmans et les chrétiens, et ils se croient le premier. Cet orgueil dans leur abaissement est justifié par une raison sans réplique; c'est qu'ils sont réellement les pères des chrétiens et des musulmans. Les religions chrétienne et musulmane reconnaissent la juive pour leur mère; et, par une contradiction singulière, elles ont à la fois pour cette mère du respect et de l'horreur.
    Il ne s'agit pas ici de répéter cette suite continue de prodiges qui étonnent l'imagination, et qui exercent la foi. Il n'est question que des événements purement historiques, dépouillés du concours céleste et des miracles que Dieu daigna si longtemps opérer en faveur de ce peuple.
¬†¬†¬†¬†On voit d'abord en √Čgypte une famille de soixante et dix personnes produire, au bout de deux cent quinze ans, une nation dans laquelle on compte six cent mille combattants, ce qui fait, avec les femmes, les vieillards et les enfants, plus de deux millions d'√Ęmes. Il n'y a point d'exemple sur la terre d'une population si prodigieuse: cette multitude sortie d'√Čgypte demeura quarante ans dans les d√©serts de l'Arabie p√©tr√©e; et le peuple diminua beaucoup dans ce pays affreux.
¬†¬†¬†¬†Ce qui resta de la nation avan√ßa un peu au nord de ces d√©serts. Il para√ģt qu'ils avaient les m√™mes principes qu'eurent depuis les peuples de l'Arabie p√©tr√©e et d√©serte, de massacrer sans mis√©ricorde les habitants des petites bourgades sur lesquels ils avaient de l'avantage, et de r√©server seulement les filles. L'int√©r√™t de la population a toujours √©t√© le but principal des uns et des autres. On voit que quand les Arabes eurent conquis l'Espagne, ils impos√®rent dans les provinces des tributs de filles nubiles; et aujourd'hui les Arabes du D√©sert ne font point de trait√© sans stipuler qu'on leur donnera quelques filles et des pr√©sents.
¬†¬†¬†¬†Les Juifs arriv√®rent dans un pays sablonneux, h√©riss√© de montagnes, o√Ļ il y avait quelques villages habit√©s par un petit peuple nomm√© les Madianites. Ils prirent dans un seul camp de Madianites six cent soixante et quinze mille moutons, soixante et douze mille boeufs, soixante et un mille √Ęnes, et trente-deux mille pucelles. Tous les hommes, toutes les femmes, et les enfants m√Ęles, furent massacr√©s: les filles et le butin furent partag√©s entre le peuple et les sacrificateurs.
    Ils s'emparèrent ensuite, dans le même pays, de la ville de Jéricho; mais ayant voué les habitants de cette ville à l'anathème, ils massacrèrent tout jusqu'aux filles mêmes, et ne pardonnèrent qu'à une courtisane nommée Rahab, qui les avait aidés à surprendre la ville.
¬†¬†¬†¬†Les savants ont agit√© la question si les Juifs sacrifiaient en effet des hommes √† la Divinit√©, comme tant d'autres nations. C'est une question de nom: ceux que ce peuple consacrait √† l'anath√®me n'√©taient pas √©gorg√©s sur un autel avec des rites religieux; mais ils n'en √©taient pas moins immol√©s, sans qu'il f√Ľt permis de pardonner √† un seul. Le L√©vitique d√©fend express√©ment, au verset 27 du chap. XXIX, de racheter ceux qu'on aura vou√©s; il dit en propres paroles: Il faut qu'ils meurent. C'est en vertu de cette loi que Jepht√© voua et √©gorgea sa fille, que Sa√ľl voulut tuer son fils, et que le proph√®te Samuel coupa par morceaux le roi Agag prisonnier de Sa√ľl. Il est bien certain que Dieu est le ma√ģtre de la vie des hommes, et qu'il ne nous appartient pas d'examiner ses lois: nous devons nous borner √† croire ces faits, et √† respecter en silence les desseins de Dieu, qui les a permis.
    On demande aussi quel droit des étrangers tels que les Juifs avaient sur le pays de Canaan: on répond qu'ils avaient celui que Dieu leur donnait.
¬†¬†¬†¬†A peine ont-ils pris J√©richo et La√Įs qu'ils ont entre eux une guerre civile dans laquelle la tribu de Benjamin est presque toute extermin√©e, hommes, femmes et enfants; il n'en resta que six cents m√Ęles: mais le peuple, ne voulant point qu'une des tribus f√Ľt an√©antie, s'avisa, pour y rem√©dier, de mettre √† feu et √† sang une ville enti√®re de la tribu de Manass√©, d'y tuer tous les hommes, tous les vieillards, tous les enfants, toutes les femmes mari√©es, toutes les veuves, et d'y prendre six cents vierges, qu'ils donn√®rent aux six cents survivants de Benjamin pour refaire cette tribu, afin que le nombre de leurs douze tribus f√Ľt toujours complet.
¬†¬†¬†¬†Cependant les Ph√©niciens, peuple puissant, √©tablis sur les c√ītes de temps imm√©morial, alarm√©s des d√©pr√©dations et des cruaut√©s de ces nouveaux venus, les ch√Ęti√®rent souvent: les princes voisins se r√©unirent contre eux, et ils furent r√©duits sept fois en servitude pendant plus de deux cents ann√©es.
¬†¬†¬†¬†Enfin ils se font un roi, et l'√©lisent par le sort. Ce roi ne devait pas √™tre fort puissant; car √† la premi√®re bataille que les Juifs donn√®rent sous lui aux Philistins leurs ma√ģtres, ils n'avaient dans toute l'arm√©e qu'une √©p√©e et qu'une lance, et pas un seul instrument de fer. Mais leur second roi David fait la guerre avec avantage. Il prend la ville de Salem, si c√©l√®bre depuis sous le nom de J√©rusalem; et alors les Juifs commencent √† faire quelque figure dans les environs de la Syrie. Leur gouvernement et leur religion prennent une forme plus auguste. Jusque-l√† ils n'avaient pu avoir de temple, quand toutes les nations voisines en avaient. Salomon en b√Ętit un superbe, et r√©gna sur ce peuple environ quarante ans.
¬†¬†¬†¬†Le temps de Salomon est non seulement le temps le plus florissant des Juifs; mais tous les rois de la terre ensemble ne pourraient √©taler un tr√©sor qui approch√Ęt de celui de Salomon. Son p√®re, David, dont le pr√©d√©cesseur n'avait pas m√™me de fer, laissa √† Salomon vingt-cinq milliards six cent quarante-huit millions de livres de France au cours de ce jour, en argent comptant. Ses flottes qui allaient √† Ophir lui rapportaient par an soixante et huit millions en or pur, sans compter l'argent et les pierreries. Il avait quarante mille √©curies et autant de remises pour ses chariots, douze mille √©curies pour sa cavalerie, sept cents femmes et trois cents concubines. Cependant il n'avait ni bois ni ouvriers pour b√Ętir son palais et le temple: il en emprunta d'Hiram, roi de Tyr, qui fournit m√™me de l'or; et Salomon donna vingt villes en paiement √† Hiram. Les commentateurs ont avou√© que ces faits avaient besoin d'explication, et ont soup√ßonn√© quelque erreur de chiffre dans les copistes, qui seuls ont pu se tromper.
¬†¬†¬†¬†A la mort de Salomon, les douze tribus qui composaient la nation se divisent. Le royaume est d√©chir√©; il se s√©pare en deux petites provinces, dont l'une est appel√©e Juda, et l'autre Isra√ęl. Neuf tribus et demie composent la province isra√©lite, et deux et demie seulement font celle de Juda. Il y eut alors entre ces deux petits peuples une haine d'autant plus implacable qu'ils √©taient parents et voisins, et qu'ils eurent des religions diff√©rentes; car √† Sichem, √† Samarie, on adorait Baal en donnant √† Dieu un nom sidonien, tandis qu'√† J√©rusalem on adorait Adona√Į. On avait consacr√© √† Sichem deux veaux, et on avait √† J√©rusalem consacr√© deux ch√©rubins, qui √©taient deux animaux ail√©s √† double t√™te, plac√©s dans le sanctuaire: chaque faction ayant donc ses rois, son dieu, son culte, et ses proph√®tes, elles se firent une guerre cruelle.
    Tandis qu'elles se faisaient cette guerre, les rois d'Assyrie, qui conquéraient la plus grande partie de l'Asie, tombèrent sur les Juifs comme un aigle enlève deux lézards qui se battent. Les neuf tribus et demie de Samarie et de Sichem furent enlevées et dispersées sans retour, et sans que jamais on ait su précisément en quels lieux elles furent menées en esclavage.
    Il n'y a que vingt lieues de la ville de Samarie à Jérusalem, et leurs territoires se touchaient; ainsi, quand l'une de ces deux villes était écrasée par de puissants conquérants, l'autre ne devait pas tenir longtemps. Aussi Jérusalem fut plusieurs fois saccagée; elle fut tributaire des rois Hazael et Razin, esclave sous Teglatphael-asser, trois fois prise par Nabuchodonosor ou Nebucodon-asser, et enfin détruite. Sédécias, qui avait été établi roi ou gouverneur par ce conquérant, fut emmené lui et tout son peuple en captivité dans la Babylonie; de sorte qu'il ne restait de Juifs dans la Palestine que quelques familles de paysans esclaves, pour ensemencer les terres.
    A l'égard de la petite contrée de Samarie et de Sichem, plus fertile que celle de Jérusalem, elle fut repeuplée par des colonies étrangères, que les rois assyriens y envoyèrent, et qui prirent le nom de Samaritains.
¬†¬†¬†¬†Les deux tribus et demie, esclaves dans Babylone et dans les villes voisines, pendant soixante et dix ans, eurent le temps d'y prendre les usages de leurs ma√ģtres; elles enrichirent leur langue du m√©lange de la langue chald√©enne. Les Juifs d√®s lors ne connurent plus que l'alphabet et les caract√®res chald√©ens; ils oubli√®rent m√™me le dialecte h√©bra√Įque pour la langue chald√©enne: cela est incontestable. L'historien Jos√®phe dit qu'il a d'abord √©crit en chald√©en, qui est la langue de son pays. Il para√ģt que les Juifs apprirent peu de chose de la science des mages: ils s'adonn√®rent aux m√©tiers de courtiers, de changeurs, et de fripiers; par l√† ils se rendirent n√©cessaires, comme ils le sont encore, et ils s'enrichirent.
¬†¬†¬†¬†Leurs gains les mirent en √©tat d'obtenir sous Cyrus la libert√© de reb√Ętir J√©rusalem; mais quand il fallut retourner dans leur patrie, ceux qui s'√©taient enrichis √† Babylone ne voulurent point quitter un si beau pays pour les montagnes de la C√©l√©-Syrie, ni les bords fertiles de l'Euphrate et du Tygre pour le torrent de C√©dron. Il n'y eut que la plus vile partie de la nation qui revint avec Zorobabel. Les Juifs de Babylone contribu√®rent seulement de leurs aum√īnes pour reb√Ętir la ville et le temple; encore la collecte fut-elle m√©diocre; et Esdras rapporte qu'on ne put ramasser que soixante et dix mille √©cus pour relever ce temple, qui devait √™tre le temple de l'univers.
    Les Juifs restèrent toujours sujets des Perses; ils le furent de même d'Alexandre: et lorsque ce grand homme, le plus excusable des conquérants, eut commencé, dans les premières années de ses victoires, à élever Alexandrie, et à la rendre le centre du commerce du monde, les Juifs y allèrent en foule exercer leur métier de courtiers, et leurs rabbins y apprirent enfin quelque chose des sciences des Grecs. La langue grecque devint absolument nécessaire à tous les Juifs commerçants.
¬†¬†¬†¬†Apr√®s la mort d'Alexandre, ce peuple demeura soumis aux rois de Syrie dans J√©rusalem, et aux rois d'√Čgypte dans Alexandrie; et lorsque ces rois se faisaient la guerre, ce peuple subissait toujours le sort des sujets, et appartenait aux vainqueurs.
¬†¬†¬†¬†Depuis leur captivit√© √† Babylone, J√©rusalem n'eut plus de gouverneurs particuliers qui prissent le nom de rois. Les pontifes eurent l'administration int√©rieure, et ces pontifes √©taient nomm√©s par leurs ma√ģtres: ils achetaient quelquefois tr√®s cher cette dignit√©, comme le patriarche grec de Constantinople ach√®te la sienne.
¬†¬†¬†¬†Sous Antiochus √Čpiphane ils se r√©volt√®rent; la ville fut encore une fois pill√©e, et les murs d√©molis.
    Après une suite de pareils désastres, ils obtiennent enfin pour la première fois, environ cent cinquante ans avant l'ère vulgaire, la permission de battre monnaie; c'est d'Antiochus Sidètes qu'ils tinrent ce privilège. Ils eurent alors des chefs qui prirent le nom de rois, et qui même portèrent un diadême. Antigone fut décoré le premier de cet ornement, qui devient peu honorable sans la puissance.
¬†¬†¬†¬†Les Romains dans ce temps-l√† commen√ßaient √† devenir redoutables aux rois de Syrie, ma√ģtres des Juifs: ceux-ci gagn√®rent le s√©nat de Rome par des soumissions et des pr√©sents. Les guerres des Romains dans l'Asie-Mineure semblaient devoir laisser respirer ce malheureux peuple; mais √† peine J√©rusalem jouit-elle de quelque ombre de libert√©, qu'elle fut d√©chir√©e par des guerres civiles, qui la rendirent sous ses fant√īmes de rois beaucoup plus √† plaindre qu'elle ne l'avait jamais √©t√© dans une si longue suite de diff√©rents esclavages.
¬†¬†¬†¬†Dans leurs troubles intestins, ils prirent les Romains pour juges. D√©j√† la plupart des royaumes de l'Asie-Mineure, de l'Afrique septentrionale, et des trois quarts de l'Europe, reconnaissaient les Romains pour arbitres et pour ma√ģtres.
    Pompée vint en Syrie juger les nations, et déposer plusieurs petits tyrans. Trompé par Aristobule, qui disputait la royauté de Jérusalem, il se vengea sur lui et sur son parti. Il prit la ville, fit mettre en croix quelques séditieux, soit prêtres, soit pharisiens, et condamna, longtemps après, le roi des Juifs, Aristobule, au dernier supplice.
    Les Juifs, toujours malheureux, toujours esclaves, et toujours révoltés, attirent encore sur eux les armes romaines. Crassus et Cassius les punissent, et Métellus Scipion fait crucifier un fils du roi Aristobule, nommé Alexandre, auteur de tous les troubles.
¬†¬†¬†¬†Sous le grand C√©sar ils furent enti√®rement soumis et paisibles. H√©rode, fameux parmi eux et parmi nous, longtemps simple t√©trarque, obtint d'Antoine la couronne de Jud√©e, qu'il paya ch√®rement: mais J√©rusalem ne voulut pas reconna√ģtre ce nouveau roi, parce qu'il √©tait descendu d'√Čsa√ľ, et non pas de Jacob, et qu'il n'√©tait qu'Idum√©en: c'√©tait pr√©cis√©ment sa qualit√© d'√©tranger qui l'avait fait choisir par les Romains, pour tenir mieux ce peuple en bride.
    Les Romains protégèrent le roi de leur nomination avec une armée. Jérusalem fut encore prise d'assaut, saccagée et pillée.
¬†¬†¬†¬†H√©rode, prot√©g√© depuis par Auguste, devint un des plus puissants princes parmi les petits rois de l'Arabie. Il r√©para J√©rusalem; il reb√Ętit la forteresse qui entourait ce temple si cher aux Juifs, qu'il construisit aussi de nouveau, mais qu'il ne put achever: l'argent et les ouvriers lui manqu√®rent. C'est une preuve qu'apr√®s tout H√©rode n'√©tait pas riche, et que les Juifs, qui aimaient leur temple, aimaient encore plus leur argent comptant.
¬†¬†¬†¬†Le nom de roi n'√©tait qu'une faveur que faisaient les Romains: cette gr√Ęce n'√©tait pas un titre de succession. Bient√īt apr√®s la mort d'H√©rode, la Jud√©e fut gouvern√©e en province romaine subalterne par le proconsul de Syrie; quoique de temps en temps on accord√Ęt le titre de roi tant√īt √† un Juif, tant√īt √† un autre, moyennant beaucoup d'argent, ainsi qu'on l'accorda au Juif Agrippa sous l'empereur Claude.
    Une fille d'Agrippa fut cette Bérénice, célèbre pour avoir été aimée d'un des meilleurs empereurs dont Rome se vante. Ce fut elle qui, par les injustices qu'elle essuya de ses compatriotes, attira les vengeances des Romains sur Jérusalem. Elle demanda justice. Les factions de la ville la lui refusèrent. L'esprit séditieux de ce peuple se porta à de nouveaux excès; son caractère en tout temps était d'être cruel, et son sort d'être puni.
    Vespasien et Titus firent ce siége mémorable, qui finit par la destruction de la ville. Josèphe l'exagérateur prétend que dans cette courte guerre il y eut plus d'un million de Juifs massacrés. Il ne faut pas s'étonner qu'un auteur qui met quinze mille hommes dans chaque village tue un million d'hommes. Ce qui resta fut exposé dans les marchés publics, et chaque Juif fut vendu à peu près au même prix que l'animal immonde dont ils n'osent manger.
¬†¬†¬†¬†Dans cette derni√®re dispersion ils esp√©r√®rent encore un lib√©rateur; et sous Adrien, qu'ils maudissent dans leurs pri√®res, il s'√©leva un Barcoch√©bas, qui se dit un nouveau Mo√Įse, un Shilo, un Christ. Ayant rassembl√© beaucoup de ces malheureux sous ses √©tendards, qu'ils crurent sacr√©s, il p√©rit avec tous ses suivants: ce fut le dernier coup pour cette nation, qui en demeura accabl√©e. Son opinion constante que la st√©rilit√© est un opprobre l'a conserv√©e. Les Juifs ont regard√© comme leurs deux grands devoirs, des enfants et de l'argent.
    Il résulte de ce tableau raccourci que les Hébreux ont presque toujours été ou errants, ou brigands, ou esclaves, ou séditieux: ils sont encore vagabonds aujourd'hui sur la terre, et en horreur aux hommes, assurant que le ciel et la terre, et tous les hommes, ont été créés pour eux seuls.
¬†¬†¬†¬†On voit √©videmment, par la situation de la Jud√©e, et par le g√©nie de ce peuple, qu'il devait √™tre toujours subjugu√©. Il √©tait environn√© de nations puissantes et belliqueuses qu'il avait en aversion. Ainsi il ne pouvait ni s'allier avec elles, ni √™tre prot√©g√© par elles. Il lui fut impossible de se soutenir par la marine, puisqu'il perdit bient√īt le port qu'il avait du temps de Salomon sur la mer Rouge, et que Salomon m√™me se servit toujours des Tyriens pour b√Ętir et pour conduire ses vaisseaux, ainsi que pour √©lever son palais et le temple. Il est donc manifeste que les H√©breux n'avaient aucune industrie, et qu'ils ne pouvaient composer un peuple florissant. Ils n'eurent jamais de corps d'arm√©e continuellement sous le drapeau, comme les Assyriens, les M√®des, les Perses, les Syriens et les Romains. Les artisans et les cultivateurs prenaient les armes dans les occasions, et ne pouvaient par cons√©quent former des troupes aguerries. Leurs montagnes, ou plut√īt leurs rochers, ne sont ni d'une assez grande hauteur, ni assez contigus, pour avoir pu d√©fendre l'entr√©e de leur pays. La plus nombreuse partie de la nation, transport√©e √† Babylone, dans la Perse et dans l'Inde, ou √©tablie dans Alexandrie, √©tait trop occup√©e de son commerce et de son courtage pour songer √† la guerre. Leur gouvernement civil, tant√īt r√©publicain, tant√īt pontifical, tant√īt monarchique, et tr√®s souvent r√©duit √† l'anarchie, ne para√ģt pas meilleur que leur discipline militaire.
¬†¬†¬†¬†Vous demandez quelle √©tait la philosophie des H√©breux; l'article sera bien court: ils n'en avaient aucune. Leur l√©gislateur m√™me ne parle express√©ment en aucun endroit ni de l'immortalit√© de l'√Ęme, ni des r√©compenses d'une autre vie. Jos√®phe et Philon croient les √Ęmes mat√©rielles; leurs docteurs admettaient des anges corporels; et dans leur s√©jour √† Babylone ils donn√®rent √† ces anges les noms que leur donnaient les Chald√©ens; Michel, Gabriel, Raphael, Uriel. Le nom de Satan est babylonien, et c'est en quelque mani√®re l'Arimane de Zoroastre. Le nom d'Asmod√©e est aussi chald√©en; et Tobie, qui demeurait √† Ninive, est le premier qui l'ait employ√©. Le dogme de l'immortalit√© de l'√Ęme ne se d√©veloppa que dans la suite des temps chez les pharisiens. Les saduc√©ens ni√®rent toujours cette spiritualit√©, cette immortalit√©, et l'existence des anges. Cependant les saduc√©ens communiqu√®rent sans interruption avec les pharisiens; ils eurent m√™me des souverains pontifes de leur secte. Cette prodigieuse diff√©rence entre les sentiments de ces deux grands corps ne causa aucun trouble. Les Juifs n'√©taient attach√©s scrupuleusement, dans les derniers temps de leur s√©jour √† J√©rusalem, qu'√† leurs c√©r√©monies l√©gales. Celui qui aurait mang√© du boudin ou du lapin aurait √©t√© lapid√©; et celui qui niait l'immortalit√© de l'√Ęme pouvait √™tre grand-pr√™tre.
¬†¬†¬†¬†On dit commun√©ment que l'horreur des Juifs pour les autres nations venait de leur horreur pour l'idol√Ętrie; mais il est bien plus vraisemblable que la mani√®re dont ils extermin√®rent d'abord quelques peuplades du Canaan, et la haine que les nations voisines con√ßurent pour eux, furent la cause de cette aversion invincible qu'ils eurent pour elles. Comme ils ne connaissaient de peuples que leurs voisins, ils crurent en les abhorrant d√©tester toute la terre, et s'accoutum√®rent ainsi √† √™tre les ennemis de tous les hommes.
¬†¬†¬†¬†Une preuve que l'idol√Ętrie des nations n'√©tait point la cause de cette haine, c'est que par l'histoire des Juifs on voit qu'ils ont √©t√© tr√®s souvent idol√Ętres. Salomon lui-m√™me sacrifiait √† des dieux √©trangers. Depuis lui on ne voit presque aucun roi dans la petite province de Juda qui ne permette le culte de ces dieux, et qui ne leur offre de l'encens. La province d'Isra√ęl conserva ses deux veaux et ses bois sacr√©s, ou adora d'autres divinit√©s.
¬†¬†¬†¬†Cette idol√Ętrie qu'on reproche √† tant de nations est encore une chose bien peu √©claircie. Il ne serait peut-√™tre pas difficile de laver de ce reproche la th√©ologie des anciens. Toutes les nations polic√©es eurent la connaissance d'un Dieu supr√™me, ma√ģtre des dieux subalternes et des hommes. Les √Čgyptiens reconnaissaient eux-m√™mes un premier principe qu'ils appelaient Knef, √† qui tout le reste √©tait subordonn√©. Les anciens Perses adoraient le bon principe nomm√© Oromase, et ils √©taient tr√®s √©loign√©s de sacrifier au mauvais principe Arimane, qu'ils regardaient √† peu pr√®s comme nous regardons le diable. Les Gu√®bres encore aujourd'hui ont conserv√© le dogme sacr√© de l'unit√© de Dieu. Les anciens brachmanes reconnaissaient un seul √™tre supr√™me: les Chinois n'associ√®rent aucun √™tre subalterne √† la Divinit√©, et n'eurent aucune idole jusqu'aux temps o√Ļ le culte de Fo et les superstitions des bonzes ont s√©duit la populace. Les Grecs et les Romains, malgr√© la foule de leurs dieux, reconnaissaient dans Jupiter le souverain absolu du ciel et de la terre. Hom√®re m√™me, dans les plus absurdes fictions de la po√©sie, ne s'est jamais √©cart√© de cette v√©rit√©. Il repr√©sente toujours Jupiter comme le seul tout puissant, qui envoie le bien et le mal sur la terre , et qui, d'un mouvement de ses sourcils, fait trembler les dieux et les hommes. On dressait des autels, on faisait des sacrifices √† des dieux subalternes, et d√©pendants du dieu supr√™me. Il n'y a pas un seul monument de l'antiquit√© o√Ļ le nom de souverain du ciel soit donn√© √† un dieu secondaire, √† Mercure, √† Apollon, √† Mars. La foudre a toujours √©t√© l'attribut du ma√ģtre.
¬†¬†¬†¬†L'id√©e d'un √™tre souverain, de sa providence, de ses d√©crets √©ternels, se trouve chez tous les philosophes, et chez tous les po√®tes. Enfin, il est peut-√™tre aussi injuste de penser que les anciens √©galassent les h√©ros, les g√©nies, les dieux inf√©rieurs, √† celui qu'ils appellent le p√®re et le ma√ģtre des dieux, qu'il serait ridicule de penser que nous associons √† Dieu les bienheureux et les anges.
¬†¬†¬†¬†Vous demandez ensuite si les anciens philosophes et les l√©gislateurs ont puis√© chez les Juifs, ou si les Juifs ont pris chez eux. Il faut s'en rapporter √† Philon: il avoue qu'avant la traduction des Septante les √©trangers n'avaient aucune connaissance des livres de sa nation. Les grands peuples ne peuvent tirer leurs lois et leurs connaissances d'un petit peuple obscur et esclave. Les Juifs n'avaient pas m√™me de livres du temps d'Osias. On trouva par hasard sous son r√®gne le seul exemplaire de la loi qui exist√Ęt. Ce peuple, depuis qu'il fut captif √† Babylone, ne connut d'autre alphabet que le chald√©en: il ne fut renomm√© pour aucun art, pour aucune manufacture de quelque esp√®ce qu'elle p√Ľt √™tre; et dans le temps m√™me de Salomon ils √©taient oblig√©s de payer ch√®rement des ouvriers √©trangers. Dire que les √Čgyptiens, les Perses, les Grecs, furent instruits par les Juifs, c'est dire que les Romains apprirent les arts des Bas-Bretons. Les Juifs ne furent jamais ni physiciens, ni g√©om√®tres, ni astronomes. Loin d'avoir des √©coles publiques pour l'instruction de la jeunesse, leur langue manquait m√™me de terme pour exprimer cette institution. Les peuples du P√©rou et du Mexique r√©glaient bien mieux qu'eux leur ann√©e. Leur s√©jour dans Babylone et dans Alexandrie, pendant lequel des particuliers purent s'instruire, ne forma le peuple que dans l'art de l'usure. Ils ne surent jamais frapper des esp√®ces; et quand Antiochus Sid√®tes leur permit d'avoir de la monnaie √† leur coin, √† peine purent-ils profiter de cette permission pendant quatre ou cinq ans; encore on pr√©tend que ces esp√®ces furent frapp√©es dans Samarie. De l√† vient que les m√©dailles juives sont si rares, et presque toutes fausses. Enfin vous ne trouverez en eux qu'un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice √† la plus d√©testable superstition, et √† la plus invincible haine pour tous les peuples qui les tol√®rent et qui les enrichissent. " Il ne faut pourtant pas les br√Ľler. "
SECTION II.
Sur la loi des Juifs.
¬†¬†¬†¬†Leur loi doit para√ģtre √† tout peuple polic√© aussi bizarre que leur conduite; si elle n'√©tait pas divine, elle para√ģtrait une loi de sauvages qui commencent √† s'assembler en corps de peuple; et √©tant divine, on ne saurait comprendre comment elle n'a pas toujours subsist√©, et pour eux et pour tous les hommes.
¬†¬†¬†¬†Ce qui est le plus √©trange, c'est que l'immortalit√© de l'√Ęme n'est pas seulement insinu√©e dans cette loi intitul√©e, Va√Įcra et Haddebarim, L√©vitique et Deut√©ronome.
¬†¬†¬†¬†Il y est d√©fendu de manger de l'anguille, parce qu'elle n'a point d'√©cailles; ni de li√®vre, parce que, dit le Va√Įcra, le li√®vre rumine et n'a point le pied fendu. Cependant il est vrai que le li√®vre a le pied fendu et ne rumine point; apparemment que les Juifs avaient d'autres li√®vres que les n√ītres. Le griffon est immonde, les oiseaux √† quatre pieds sont immondes; ce sont des animaux un peu rares. Quiconque touche une souris ou une taupe est impur. On y d√©fend aux femmes de coucher avec des chevaux et des √Ęnes. Il faut que les femmes juives fussent sujettes √† ces galanteries. On y d√©fend aux hommes d'offrir de leur semence √† Moloch, et la semence n'est pas l√† un terme m√©taphorique, qui signifie des enfants; il y est r√©p√©t√© que c'est de la propre semence du m√Ęle dont il s'agit. Le texte m√™me appelle cette offrande fornication. C'est en quoi ce livre du Va√Įcra est tr√®s curieux. Il para√ģt que c'√©tait une coutume dans les d√©serts de l'Arabie d'offrir ce singulier pr√©sent aux dieux, comme il est d'usage, dit-on, √† Cochin et dans quelques autres pays des Indes, que les filles donnent leur pucelage √† un Priape de fer dans un temple. Ces deux c√©r√©monies prouvent que le genre humain est capable de tout. Les Cafres, qui se coupent un testicule, sont encore un bien plus ridicule exemple des exc√®s de la superstition.
    Une loi non moins étrange chez les Juifs est la preuve de l'adultère. Une femme accusée par son mari doit être présentée aux prêtres; on lui donne à boire de l'eau de jalousie mêlée d'absinthe et de poussière. Si elle est innocente, cette eau la rend plus belle et plus féconde; si elle est coupable, les yeux lui sortent de la tête, son ventre enfle, et elle crève devant le Seigneur.
¬†¬†¬†¬†On n'entre point ici dans les d√©tails de tous ces sacrifices, qui ne sont que des op√©rations de bouchers en c√©r√©monie; mais il est tr√®s important de remarquer une autre sorte de sacrifice trop commune dans ces temps barbares. Il est express√©ment ordonn√© dans le XXVIIe chapitre du L√©vitique d'immoler les hommes qu'on aura vou√©s en anath√®me au Seigneur. " Point de ran√ßon, dit le texte; il faut que la victime promise expire. " Voil√† la source de l'histoire de Jepht√©, soit que sa fille ait √©t√© r√©ellement immol√©e, soit que cette histoire soit une copie de celle d'Iphig√©nie: voil√† la source du voeu de Sa√ľl, qui allait immoler son fils, si l'arm√©e, moins superstitieuse que lui, n'e√Ľt sauv√© la vie √† ce jeune homme innocent.
    Il n'est donc que trop vrai que les Juifs, suivant leurs lois, sacrifiaient des victimes humaines. Cet acte de religion s'accorde avec leurs moeurs; leurs propres livres les représentent égorgeant sans miséricorde tout ce qu'ils rencontrent, et réservant seulement les filles pour leur usage.
¬†¬†¬†¬†Il est tr√®s difficile, et il devrait √™tre peu important de savoir en quel temps ces lois furent r√©dig√©es telles que nous les avons. Il suffit qu'elles soient d'une tr√®s haute antiquit√© pour conna√ģtre combien les moeurs de cette antiquit√© √©taient grossi√®res et farouches.
SECTION III.
De la dispersion des Juifs.
¬†¬†¬†¬†On a pr√©tendu que la dispersion de ce peuple avait √©t√© pr√©dite comme une punition de ce qu'il refuserait de reconna√ģtre J√©sus-Christ pour le Messie, et l'on affectait d'oublier qu'il √©tait d√©j√† dispers√© par toute la terre connue longtemps avant J√©sus-Christ. Les livres qui nous restent de cette nation singuli√®re ne font aucune mention du retour des dix tribus transport√©es au-del√† de l'Euphrate par T√©glatphalasar et par Salmanasar son successeur: et m√™me environ six si√®cles apr√®s Cyrus, qui fit revenir √† J√©rusalem les tribus de Juda et de Benjamin que Nabuchodonosor avait emmen√©es dans les provinces de son empire, les Actes des ap√ītres font foi que, cinquante-trois jours apr√®s la mort de J√©sus-Christ, il y avait des Juifs de toutes les nations qui sont sous le ciel assembl√©s dans J√©rusalem pour la f√™te de la Pentec√īte. Saint Jacques √©crit aux douze tribus dispers√©es, et Jos√®phe ainsi que Philon met des Juifs en grand nombre dans tout l'Orient.
    Il est vrai que quand on pense au carnage qui s'en fit sous quelques empereurs romains, et à ceux qui ont été répétés tant de fois dans tous les états chrétiens, on est étonné que non seulement ce peuple subsiste encore, mais qu'il ne soit pas moins nombreux aujourd'hui qu'il le fut autrefois. Leur nombre doit être attribué à leur exemption de porter les armes, à leur ardeur pour le mariage, à leur coutume de le contracter de bonne heure dans leurs familles, à leur loi de divorce, à leur genre de vie sobre et réglée, à leurs abstinences, à leur travail, et à leurs exercices.
¬†¬†¬†¬†Leur ferme attachement √† la loi mosa√Įque n'est pas moins remarquable, surtout si l'on consid√®re leurs fr√©quentes apostasies lorsqu'ils vivaient sous le gouvernement de leurs rois, de leurs juges, et √† l'aspect de leur temple. Le juda√Įsme est maintenant de toutes les religions du monde celle qui est le plus rarement abjur√©e; et c'est en partie le fruit des pers√©cutions qu'elle a souffertes. Ses sectateurs, martyrs perp√©tuels de leur croyance, se sont regard√©s de plus en plus comme la source de toute saintet√©, et ne nous ont envisag√©s que comme des Juifs rebelles qui ont chang√© la loi de Dieu, en suppliciant ceux qui la tenaient de sa propre main.
¬†¬†¬†¬†En effet, si, pendant que J√©rusalem subsistait avec son temple, les Juifs ont √©t√© quelquefois chass√©s de leur patrie par les vicissitudes des empires, ils l'ont encore √©t√© plus souvent par un z√®le aveugle, dans tous les pays o√Ļ ils se sont habitu√©s depuis les progr√®s du christianisme et du mahom√©tisme. Aussi comparent-ils leur religion √† une m√®re que ses deux filles, la chr√©tienne et la mahom√©tane, ont accabl√©e de mille plaies. Mais quelques mauvais traitements qu'elle en ait re√ßus, elle ne laisse pas de se glorifier de leur avoir donn√© la naissance. Elle se sert de l'une et de l'autre pour embrasser l'univers, tandis que sa vieillesse v√©n√©rable embrasse tous les temps.
¬†¬†¬†¬†Ce qu'il y a de singulier, c'est que les chr√©tiens ont pr√©tendu accomplir les proph√©ties en tyrannisant les Juifs qui les leur avaient transmises. Nous avons d√©j√† vu comment l'inquisition fit bannir les Juifs d'Espagne. R√©duits √† courir de terres en terres, de mers en mers pour gagner leur vie; partout d√©clar√©s incapables de poss√©der aucun bien-fonds, et d'avoir aucun emploi; ils se sont vus oblig√©s de se disperser de lieux en lieux, et de ne pouvoir s'√©tablir fixement dans aucune contr√©e, faute d'appui, de puissance pour s'y maintenir, et de lumi√®res dans l'art militaire. Le commerce, profession longtemps m√©pris√©e par la plupart des peuples de l'Europe, fut leur unique ressource dans ces si√®cles barbares; et comme ils s'y enrichirent n√©cessairement, on les traita d'inf√Ęmes usuriers. Les rois, ne pouvant fouiller dans la bourse de leurs sujets, mirent √† la torture les Juifs, qu'ils ne regardaient pas comme des citoyens.
¬†¬†¬†¬†Ce qui se passa en Angleterre √† leur √©gard peut donner une id√©e des vexations qu'ils essuy√®rent dans les autres pays. Le roi Jean, ayant besoin d'argent, fit emprisonner les riches Juifs de son royaume. Un d'eux, √† qui l'on arracha sept dents l'une apr√®s l'autre pour avoir son bien, donna mille marcs d'argent √† la huiti√®me. Henri III tira d'Aaron, juif d'York, quatorze mille marcs d'argent, et dix mille pour la reine. Il vendit les autres Juifs de son pays √† son fr√®re Richard pour le terme d'une ann√©e, afin que ce comte √©ventr√Ęt ceux que le roi avait d√©j√† √©corch√©s, comme dit Matthieu P√Ęris.
¬†¬†¬†¬†En France, on les mettait en prison, on les pillait, on les vendait, on les accusait de magie, de sacrifier des enfants, d'empoisonner les fontaines; on les chassait du royaume, on les y laissait rentrer pour de l'argent; et dans le temps m√™me qu'on les tol√©rait, on les distinguait des autres habitants par des marques infamantes. Enfin, par une bizarrerie inconcevable, tandis qu'on les br√Ľlait ailleurs pour leur faire embrasser le christianisme, on confisquait en France le bien des Juifs qui se faisaient chr√©tiens. Charles VI, par un √©dit donn√© √† Basville le 4 avril 1392, abrogea cette coutume tyrannique, laquelle, suivant le b√©n√©dictin Mabillon, s'√©tait introduite pour deux raisons.
¬†¬†¬†¬†Premi√®rement, pour √©prouver la foi de ces nouveaux convertis, n'√©tant que trop ordinaire √† ceux de cette nation de feindre de se soumettre √† l'√Čvangile pour quelque int√©r√™t temporel, sans changer cependant int√©rieurement de croyance.
    Secondement, parce que, comme leurs biens venaient pour la plupart de l'usure, la pureté de la morale chrétienne semblait exiger qu'ils en fissent une restitution générale; et c'est ce qui s'exécutait par la confiscation.
    Mais la véritable raison de cet usage, que l'auteur de l'Esprit des Lois a si bien développée , était une espèce de droit d'amortissement pour le prince ou pour les seigneurs, des taxes qu'ils levaient sur les Juifs comme serfs mainmortables, auxquels ils succédaient. Or ils étaient privés de ce bénéfice lorsque ceux-ci venaient à se convertir à la foi chrétienne.
    Enfin, proscrits sans cesse de chaque pays, ils trouvèrent ingénieusement le moyen de sauver leurs fortunes, et de rendre pour jamais leurs retraites assurées. Chassés de France sous Philippe-le-Long, en 1318, ils se réfugièrent en Lombardie, y donnèrent aux négociants des lettres sur ceux à qui ils avaient confié leurs effets en partant, et ces lettres furent acquittées. L'invention admirable des lettres-de-change sortit du sein du désespoir, et pour lors seulement le commerce put éluder la violence et se maintenir par tout le monde.
SECTION IV.
R√ČPONSE A QUELQUES OBJECTIONS.
PREMI√ąRE LETTRE.
A MM. Joseph Ben Jonathan, Aaron Mathata√Į, et David Wincker.
    MESSIEURS,
¬†¬†¬†¬†Lorsque M. Medina, votre compatriote, me fit √† Londres une banqueroute de vingt mille francs, il y a quarante-quatre ans, il me dit " que ce n'√©tait pas sa faute, qu'il √©tait malheureux, qu'il n'avait jamais √©t√© enfant de B√©lial, qu'il avait toujours t√Ęch√© de vivre en fils de Dieu, c'est-√†-dire en honn√™te homme, en bon Isra√©lite. " Il m'attendrit, je l'embrassai; nous lou√Ęmes Dieu ensemble, et je perdis quatre-vingts pour cent.
¬†¬†¬†¬†Vous devez savoir que je n'ai jamais ha√Į votre nation. Je ne hais personne, pas m√™me Fr√©ron.
¬†¬†¬†¬†Loin de vous ha√Įr, je vous ai toujours plaints. Si j'ai √©t√© quelquefois un peu goguenard, comme l'√©tait le bon pape Lambertini mon protecteur, je n'en suis pas moins sensible. Je pleurais √† l'√Ęge de seize ans quand on me disait qu'on avait br√Ľl√© √† Lisbonne une m√®re et une fille pour avoir mang√© debout un peu d'agneau cuit avec des laitues le quatorzi√®me jour de la lune rousse; et je puis vous assurer que l'extr√™me beaut√© qu'on vantait dans cette fille n'entra point dans la source de mes larmes, quoiqu'elle d√Ľt augmenter dans les spectateurs l'horreur pour les assassins, et la piti√© pour la victime.
¬†¬†¬†¬†Je ne sais comment je m'avisai de faire un po√®me √©pique √† l'√Ęge de vingt ans. (Savez-vous ce que c'est qu'un po√®me √©pique ? pour moi, je n'en savais rien alors.) Le l√©gislateur Montesquieu n'avait point encore √©crit ses Lettres persanes, que vous me reprochez d'avoir comment√©es , et j'avais d√©j√† dit tout seul, en parlant d'un monstre que vos anc√™tres ont bien connu, et qui a m√™me encore aujourd'hui quelques d√©vots:
    Il vient; le Fanatisme est son horrible nom,
    Enfant dénaturé de la Religion
    Armé pour la défendre, il cherche à la détruire
    Et, reçu dans son sein, l'embrasse et le déchire.
    C'est lui qui dans Raba, sur les bords de l'Arnon,
    Guidait les descendants du malheureux Ammon,
    Quand à Moloch, leur dieu, des mères gémissantes
    Offraient de leurs enfants les entrailles fumantes.
    Il dicta de Jephté le serment inhumain
    Dans le coeur de sa fille il conduisit sa main:
    C'est lui qui, de Calchas ouvrant la bouche impie,
    Demanda par sa voix la mort d'Iphigénie.
    France, dans tes forêts il habita longtemps.
    A l'affreux Teutatès il offrit ton encens.
    Tu n'as point oublié ces sacrés homicides,
    Qu'à tes indignes dieux présentaient tes druides.
¬†¬†¬†¬†Du haut du Capitole il criait aux pa√Įens:
    Frappez, exterminez, déchirez les chrétiens.
    Mais lorsqu'au fils de Dieu Rome enfin fut soumise,
¬†¬†¬†¬†Du Capitole en cendre il passa dans l'√Čglise
    Et dans les coeurs chrétiens inspirant ses fureurs,
    De martyrs qu'ils étaient, les fit persécuteurs.
    Dans Londre il a formé la secte turbulente
    Qui sur un roi trop faible a mis sa main sanglante
    Dans Madrid, dans Lisbonne, il allume ses feux,
¬†¬†¬†¬†Ces b√Ľchers solennels o√Ļ des Juifs malheureux
    Sont tous les ans en pompe envoyés par des prêtres,
    Pour n'avoir point quitté la foi de leurs ancêtres.
    Henriade, chant V.
    Vous voyez bien que j'étais dès lors votre serviteur, votre ami, votre frère, quoique mon père et ma mère m'eussent conservé mon prépuce.
¬†¬†¬†¬†Je sais que l'instrument ou pr√©puc√©, ou d√©pr√©puc√©, a caus√© des querelles bien funestes. Je sais ce qu'il en a co√Ľt√© √† P√Ęris, fils de Priam, et √† M√©n√©las, fr√®re d'Agamemnon. J'ai assez lu vos livres pour ne pas ignorer que Sichem, fils d'H√©mor, viola Dina, fille de Lia, laquelle n'avait que cinq ans tout au plus, mais qui √©tait fort avanc√©e pour son √Ęge. Il voulut l'√©pouser; les enfants de Jacob, fr√®res de la viol√©e, la lui donn√®rent en mariage, √† condition qu'il se ferait circoncire, lui et tout son peuple. Quand l'op√©ration fut faite, et que tous les Sichemites, ou Sichimites, √©taient au lit dans les douleurs de cette besogne, les saints patriarches Simon et L√©vi les √©gorg√®rent tous l'un apr√®s l'autre. Mais apr√®s tout, je ne crois pas qu'aujourd'hui le pr√©puce doive produire de si abominables horreurs: je ne pense pas surtout que les hommes doivent se ha√Įr, se d√©tester, s'anath√©matiser, se damner r√©ciproquement le samedi et le dimanche pour un petit bout de chair de plus ou de moins.
¬†¬†¬†¬†Si j'ai dit que quelques d√©pr√©puc√©s ont rogn√© les esp√®ces √† Metz, √† Francfort sur l'Oder, et √† Varsovie (ce dont je ne me souviens pas) , je leur en demande pardon; car, √©tant pr√®s de finir mon p√©lerinage, je ne veux point me brouiller avec Isra√ęl.
    J'ai l'honneur d'être, comme on dit,
    Votre, etc.
SECONDE LETTRE.
De l'antiquité des Juifs.
    MESSIEURS,
¬†¬†¬†¬†Je suis toujours convenu, √† mesure que j'ai lu quelques livres d'histoire pour m'amuser, que vous √™tes une nation assez ancienne, et que vous datez de plus loin que les Teutons, les Celtes, les Welches, les Sicambres, les Bretons, les Slavons, les Anglais, et les Hurons. Je vous vois rassembl√©s en corps de peuple dans une capitale nomm√©e tant√īt Hershala√Įm, tant√īt Shaheb, sur la montagne Moriah, et sur la montagne Sion, aupr√®s d'un d√©sert, dans un terrain pierreux, pr√®s d'un petit torrent qui est √† sec six mois de l'ann√©e.
¬†¬†¬†¬†Lorsque vous commen√ß√Ętes √† vous affermir dans ce coin (je ne dirai pas de terre, mais de cailloux), il y avait environ deux si√®cles que Troie √©tait d√©truite par les Grecs:
    Médon était archonte d'Athènes
¬†¬†¬†¬†√Čkestrates r√©gnait dans Lac√©d√©mone
    Latinus Silvius régnait dans le Latium
¬†¬†¬†¬†Osochor, en √Čgypte.
    Les Indes étaient florissantes depuis une longue suite de siècles.
    C'était le temps le plus illustre de la Chine; l'empereur Tchinvang régnait avec gloire sur ce vaste empire; toutes les sciences y étaient cultivées; et les annales publiques portent que le roi de la Cochinchine étant venu saluer cet empereur Tchinvang, il en reçut en présent une boussole. Cette boussole aurait bien servi à votre Salomon pour les flottes qu'il envoyait au beau pays d'Ophir, que personne n'a jamais connu.
¬†¬†¬†¬†Ainsi apr√®s les Chald√©ens, les Syriens, les Perses, les Ph√©niciens, les √Čgyptiens, les Grecs, les Indiens, les Chinois, les Latins, les Toscans, vous √™tes le premier peuple de la terre qui ait eu quelque forme de gouvernement connu.
¬†¬†¬†¬†Les Banians, les Gu√®bres, sont avec vous les seuls peuples qui, dispers√©s hors de leur patrie, ont conserv√© leurs anciens rites; car je ne compte pas les petites troupes √©gyptiennes qu'on appelait Zingari en Italie, Gipsies en Angleterre, Boh√®mes en France, lesquelles avaient conserv√© les antiques c√©r√©monies du culte d'Isis, le cistre, les cymbales, les crotales, la danse d'Isis, la proph√©tie, et l'art de voler les poules dans les basses-cours. Ces troupes sacr√©es commencent √† dispara√ģtre de la face de la terre, tandis que leurs pyramides appartiennent encore aux Turcs, qui n'en seront pas peut-√™tre toujours les ma√ģtres non plus que d'Hershala√Įm: tant la figure de ce monde passe !
¬†¬†¬†¬†Vous dites que vous √™tes √©tablis en Espagne d√®s le temps de Salomon. Je le crois; et m√™me j'oserais penser que les Ph√©niciens purent y conduire quelques Juifs longtemps auparavant, lorsque vous f√Ľtes esclaves en Ph√©nicie apr√®s les horribles massacres que vous dites avoir √©t√© commis par Cartouche Josu√©, et par Cartouche Caleb.
¬†¬†¬†¬†Vos livres disent en effet que vous f√Ľtes r√©duits en servitude sous Chusan Rasatha√Įm, roi d'Aram-Nahara√Įm, pendant huit ans, et sous √Čglon , roi de Moab, pendant dix-huit ans; puis sous Jabin , roi de Canaan, pendant vingt ans; puis dans le petit canton de Madian dont vous √©tiez venus, et o√Ļ vous v√©c√Ľtes dans des cavernes pendant sept ans.
¬†¬†¬†¬†Puis en Galaad pendant dix-huit ans , quoique Ja√Įr votre prince e√Ľt trente fils, mont√©s chacun sur un bel √Ęnon.
¬†¬†¬†¬†Puis sous les Ph√©niciens, nomm√©s par vous Philistins, pendant quarante ans, jusqu'√† ce qu'enfin le Seigneur Adona√Į envoya Samson, qui attacha trois cents renards l'un √† l'autre par la queue, et tua mille Ph√©niciens avec une m√Ęchoire d'√Ęne, de laquelle il sortit une belle fontaine d'eau pure, qui a √©t√© tr√®s bien repr√©sent√©e √† la com√©die italienne.
    Voilà de votre aveu quatre-vingt-seize ans de captivité dans la terre promise. Or il est très probable que les Tyriens, qui étaient les facteurs de toutes les nations, et qui naviguaient jusque sur l'Océan, achetèrent plusieurs esclaves juifs, et les menèrent à Cadix qu'ils fondèrent. Vous voyez que vous êtes bien plus anciens que vous ne pensiez. Il est très probable en effet que vous avez habité l'Espagne plusieurs siècles avant les Romains, les Goths, les Vandales, et les Maures.
    Non seulement je suis votre ami, votre frère, mais de plus votre généalogiste.
¬†¬†¬†¬†Je vous supplie, messieurs, d'avoir la bont√© de croire que je n'ai jamais cru, que je ne crois point, et que je ne croirai jamais que vous soyez descendus de ces voleurs de grand chemin √† qui le roi Actisan√®s fit couper le nez et les oreilles, et qu'il envoya, selon le rapport de Diodore de Sicile , dans le d√©sert qui est entre le lac Sirbon et le mont Sina√Į, d√©sert affreux o√Ļ l'on manque d'eau et de toutes les choses n√©cessaires √† la vie. Ils firent des filets pour prendre des cailles, qui les nourrirent pendant quelques semaines, dans le temps du passage des oiseaux.
¬†¬†¬†¬†Des savants ont pr√©tendu que cette origine s'accorde parfaitement avec votre histoire. Vous dites vous-m√™mes que vous habit√Ętes ce d√©sert, que vous y manqu√Ętes d'eau, que vous y v√©c√Ľtes de cailles, qui en effet y sont tr√®s abondantes. Le fond de vos r√©cits semble confirmer celui de Diodore de Sicile; mais je n'en crois que le Pentateuque. L'auteur ne dit point qu'on vous ait coup√© le nez et les oreilles. Il me semble m√™me (autant qu'il m'en peut souvenir, car je n'ai pas Diodore sous ma main) qu'on ne vous coupa que le nez. Je ne me souviens plus o√Ļ j'ai lu que les oreilles furent de la partie; je ne sais point si c'est dans quelques fragments de Man√©thon, cit√© par saint √Čphrem.
¬†¬†¬†¬†Le secr√©taire qui m'a fait l'honneur de m'√©crire en votre nom , a beau m'assurer que vous vol√Ętes pour plus de neuf millions d'effets en or monnay√© ou orf√©vri, pour aller faire votre tabernacle dans le d√©sert; je soutiens que vous n'emport√Ętes que ce qui vous appartenait l√©gitimement, en comptant les int√©r√™ts √† quarante pour cent, ce qui √©tait le taux l√©gitime.
¬†¬†¬†¬†Quoi qu'il en soit, je certifie que vous √™tes d'une tr√®s bonne noblesse, et que vous √©tiez seigneurs d'Hershala√Įm longtemps avant qu'il f√Ľt question dans le monde de la maison de Souabe, de celles d'Anhalt, de Saxe et de Bavi√®re.
¬†¬†¬†¬†Il se peut que les n√®gres d'Angola et ceux de Guin√©e soient beaucoup plus anciens que vous, et qu'ils aient ador√© un beau serpent avant que les √Čgyptiens aient connu leur Isis et que vous ayez habit√© aupr√®s du lac Sirbon; mais les n√®gres ne nous ont pas encore communiqu√© leurs livres.
TROISI√ąME LETTRE.
Sur quelques chagrins arrivés au peuple de Dieu.
¬†¬†¬†¬†Loin de vous accuser, messieurs, je vous ai toujours regard√©s avec compassion. Permettez-moi de vous rappeler ici ce que j'ai lu dans le discours pr√©liminaire de l'Essai sur les moeurs et l'esprit des nations et sur l'Histoire g√©n√©rale. On y trouve deux cent trente-neuf mille vingt Juifs √©gorg√©s les uns par les autres, depuis l'adoration du veau d'or jusqu'√† la prise de l'arche par les Philistins; laquelle co√Ľta la vie √† cinquante mille soixante et dix Juifs pour avoir os√© regarder l'arche; tandis que ceux qui l'avaient prise si insolemment √† la guerre en furent quittes pour des h√©morro√Įdes et pour offrir √† vos pr√™tres cinq rats d'or et cinq anus d'or. Vous m'avouerez que deux cent trente-neuf mille vingt hommes massacr√©s par vos compatriotes, sans compter tout ce que vous perd√ģtes dans vos alternatives de guerre et de servitude, devaient faire un grand tort √† une colonie naissante.
    Comment puis-je ne vous pas plaindre en voyant dix de vos tribus absolument anéanties, ou peut-être réduites à deux cents familles, qu'on retrouve, dit-on, à la Chine et dans la Tartarie ?
    Pour les deux autres tribus, vous savez ce qui leur est arrivé. Souffrez donc ma compassion, et ne m'imputez pas de mauvaise volonté.
QUATRI√ąME LETTRE.
Sur la femme à Michas.
    Trouvez bon que je vous demande ici quelques éclaircissements sur un fait singulier de votre histoire; il est peu connu des dames de Paris et des personnes du bon ton.
¬†¬†¬†¬†Il n'y avait pas trente-huit ans que votre Mo√Įse √©tait mort, lorsque la femme √† Michas, de la tribu de Benjamin, perdit onze cents sicles, qui valent, dit-on, environ six cents livres de notre monnaie. Son fils les lui rendit , sans que le texte nous apprenne s'il ne les avait pas vol√©s. Aussit√īt la bonne Juive en fait faire des idoles, et leur construit une petite chapelle ambulante selon l'usage. Un l√©vite de Bethl√©em s'offrit pour la desservir moyennant dix francs par an, deux tuniques, et bouche √† cour, comme on disait autrefois.
    Une tribu alors, qu'on appela depuis la Tribu de Dan, passa auprès de la maison de la Michas, en cherchant s'il n'y avait rien à piller dans le voisinage. Les gens de Dan sachant que la Michas avait chez elle un prêtre, un voyant, un devin, un rhoé, s'enquirent de lui si leur voyage serait heureux, s'il y aurait quelque bon coup à faire. Le lévite leur promit un plein succès. Ils commencèrent par voler la chapelle de la Michas, et lui prirent jusqu'à son lévite. La Michas et son mari eurent beau crier, Vous emportez mes dieux, et vous me volez mon prêtre, on les fit taire, et on alla mettre tout à feu et à sang, par dévotion, dans la petite bourgade de Dan, dont la tribu prit le nom.
    Ces flibustiers conservèrent une grande reconnaissance pour les dieux de la Michas, qui les avaient si bien servis. Ces idoles furent placées dans un beau tabernacle. La foule des dévots augmenta, il fallut un nouveau prêtre; il s'en présenta un.
¬†¬†¬†¬†Ceux qui ne connaissent pas votre histoire ne devineront jamais qui fut ce chapelain. Vous le savez, messieurs, c'√©tait le propre petit-fils de Mo√Įse, un nomm√© Jonathan, fils de Gerson, fils de Mo√Įse et de la fille √† J√©thro.
¬†¬†¬†¬†Vous conviendrez avec moi que la famille de Mo√Įse √©tait un peu singuli√®re. Son fr√®re, √† l'√Ęge de cent ans, jette un veau d'or en fonte, et l'adore; son petit-fils se fait aum√īnier des idoles pour de l'argent. Cela ne prouverait-il pas que votre religion n'√©tait pas encore faite, et que vous t√Ętonn√Ętes longtemps avant d'√™tre de parfaits isra√©lites tels que vous l'√™tes aujourd'hui ?
¬†¬†¬†¬†Vous r√©pondez √† ma question que notre saint Pierre Simon Barjone en a fait autant, et qu'il commen√ßa son apostolat par renier son ma√ģtre. Je n'ai rien √† r√©pliquer, sinon qu'il faut toujours se d√©fier de soi. Et je me d√©fie si fort de moi-m√™me, que je finis ma lettre en vous assurant de toute mon indulgence, et en vous demandant la v√ītre.
CINQUI√ąME LETTRE.
Assassinats juifs. Les Juifs ont-ils été anthropophages ? Leurs mères ont-elles couché avec des boucs ? Les pères et mères ont-ils immolé leurs enfants ? Et de quelques autres belles actions du peuple de Dieu.
    MESSIEURS,
¬†¬†¬†¬†J'ai un peu gourmand√© votre secr√©taire: il n'est pas dans la civilit√© de gronder les valets d'autrui devant leurs ma√ģtres; mais l'ignorance orgueilleuse r√©volte dans un chr√©tien qui se fait valet d'un Juif. Je m'adresse directement √† vous pour n'avoir plus affaire √† votre livr√©e.
CALAMIT√ČS JUIVES ET GRANDS ASSASSINATS.
¬†¬†¬†¬†Permettez-moi d'abord de m'attendrir sur toutes vos calamit√©s; car, outre les deux cent trente-neuf mille vingt Isra√©lites tu√©s par l'ordre du Seigneur, je vois la fille de Jepht√© immol√©e par son p√®re. Il lui fit comme il l'avait vou√©. Tournez-vous de tous les sens; tordez le texte, disputez contre les P√®res de l'√Čglise: il lui fit comme il avait vou√©; et il avait vou√© d'√©gorger sa fille pour remercier le Seigneur. Belle action de gr√Ęces !
¬†¬†¬†¬†Oui, vous avec immol√© des victimes humaines au Seigneur; mais consolez-vous; je vous ai dit souvent que nos Welches et toutes les nations en firent autant autrefois. Voil√† M. de Bougainville qui revient de l'√ģle de Ta√Įti, de cette √ģle de Cyth√®re dont les habitants paisibles, doux, humains, hospitaliers, offrent aux voyageurs tout ce qui est en leur pouvoir, les fruits les plus d√©licieux, et les filles les plus belles, les plus faciles de la terre. Mais ces peuples ont leurs jongleurs, et ces jongleurs les forcent √† sacrifier leurs enfants √† des magots qu'ils appellent leurs dieux.
    Je vois soixante et dix frères d'Abimélech écrasés sur une même pierre par cet Abimélech, fils de Gédéon et d'une coureuse. Ce fils de Gédéon était mauvais parent; et ce Gédéon l'ami de Dieu était bien débauché.
¬†¬†¬†¬†Votre l√©vite qui vient sur son √Ęne √† Gabaa; les Gabaonites qui veulent le violer, sa pauvre femme qui est viol√©e √† sa place et qui meurt √† la peine; la guerre civile qui en est la suite, toute votre tribu de Benjamin extermin√©e, √† six cents hommes pr√®s, me font une peine que je ne puis vous exprimer.
    Vous perdez tout d'un coup cinq belles villes que le Seigneur vous destinait au bout du lac de Sodome, et cela pour un attentat inconcevable contre la pudeur de deux anges. En vérité, c'est bien pis que ce dont on accuse vos mères avec les boucs. Comment n'aurais-je pas la plus grande pitié pour vous quand je vois le meurtre, la sodomie, la bestialité, constatés chez vos ancêtres, qui sont nos premiers pères spirituels et nos proches parents selon la chair ? Car enfin, si vous descendez de Sem, nous descendons de son frère Japhet: nous sommes évidemment cousins.
ROITELETS OU MELCHIM JUIFS.
    Votre Samuel avait bien raison de ne pas vouloir que vous eussiez des roitelets; car presque tous vos roitelets sont des assassins, à commencer par David qui assassine Miphiboseth, fils de Jonathas son tendre ami, " qu'il aimait d'un amour plus grand que l'amour des femmes; " qui assassine Uriah, le mari de sa Bethsabée; qui assassine jusqu'aux enfants qui tettent, dans les villages alliés de son protecteur Achis; qui commande en mourant qu'on assassine Joab son général, et Séméi, son conseiller; à commencer, dis-je, par ce David et par Salomon qui assassine son propre frère Adonias embrassant en vain l'autel; et à finir par Hérode-le-Grand qui assassine son beau-frère, sa femme, tous ses parents, et ses enfants même.
    Je ne vous parle pas des quatorze mille petits garçons que votre roitelet, ce grand Hérode, fit égorger dans le village de Bethléem; ils sont enterrés, comme vous savez, à Cologne avec nos onze mille vierges; et on voit encore un de ces enfants tout entier. Vous ne croyez pas à cette histoire authentique, parce qu'elle n'est pas dans votre canon, et que votre Flavius Josèphe n'en a rien dit. Je ne vous parle pas des onze cent mille hommes tués dans la seule ville de Jérusalem pendant le siége qu'en fit Titus.
    Par ma foi, la nation chérie est une nation bien malheureuse.
SI LES JUIFS ONT MANG√Č DE LA CHAIR HUMAINE.
    Parmi vos calamités, qui m'ont fait tant de fois frémir, j'ai toujours compté le malheur que vous avez eu de manger de la chair humaine. Vous dites que cela n'est arrivé que dans les grandes occasions, que ce n'est pas vous que le Seigneur invitait à sa table pour manger le cheval et le cavalier, que c'étaient les oiseaux qui étaient les convives; je le veux croire.
SI LES DAMES JUIVES COUCH√ąRENT AVEC DES BOUCS.
    Vous prétendez que vos mères n'ont pas couché avec des boucs, ni vos pères avec des chèvres. Mais dites-moi, messieurs, pourquoi vous êtes le seul peuple de la terre à qui les lois aient jamais fait une pareille défense ? Un législateur se serait-il jamais avisé de promulguer cette loi bizarre, si le délit n'avait pas été commun ?
SI LES JUIFS IMMOL√ąRENT DES HOMMES.
    Vous osez assurer que vous n'immoliez pas des victimes humaines au Seigneur; et qu'est-ce donc que le meurtre de la fille de Jephté, réellement immolée, comme nous l'avons déjà prouvé par vos propres livres ?
¬†¬†¬†¬†Comment expliquerez-vous l'anath√®me des trente-deux pucelles qui furent le partage du Seigneur quand vous pr√ģtes chez les Madianites trente-deux mille pucelles et soixante et un mille √Ęnes ? Je ne vous dirai pas ici qu'√† ce compte il n'y avait pas deux √Ęnes par pucelle; mais je vous demanderai ce que c'√©tait que cette part du Seigneur. Il y eut, selon votre livre des Nombres, seize mille filles pour vos soldats, seize mille filles pour vos pr√™tres; et sur la part des soldats on pr√©leva trente-deux filles pour le Seigneur. Qu'en fit-on ? vous n'aviez point de religieuses. Qu'est-ce que la part du Seigneur dans toutes vos guerres, sinon du sang ?
¬†¬†¬†¬†Le pr√™tre Samuel ne hacha-t-il pas en morceaux le roitelet Agag, √† qui le roitelet Sa√ľl avait sauv√© la vie ? ne le sacrifia-t-il pas comme la part du Seigneur ?
¬†¬†¬†¬†Ou renoncez √† vos livres auxquels je crois fermement, selon la d√©cision de l'√Čglise, ou avouez que vos p√®res ont offert √† Dieu des fleuves de sang humain, plus que n'a jamais fait aucun peuple du monde.
DES TRENTE-DEUX MILLE PUCELLES, DES SOIXANTE ET QUINZE MILLE BOEUFS, ET DU FERTILE D√ČSERT DE MADIAN.
¬†¬†¬†¬†Que votre secr√©taire cesse de tergiverser, d'√©quivoquer, sur le camp des Madianites et sur leurs villages. Je me soucie bien que ce soit dans un camp ou dans un village de cette petite contr√©e mis√©rable et d√©serte que votre pr√™tre-boucher √Čl√©azar, g√©n√©ral des arm√©es juives, ait trouv√© soixante et douze mille boeufs, soixante et un mille √Ęnes, six cent soixante et quinze mille brebis, sans compter les b√©liers et les agneaux !
¬†¬†¬†¬†Or, si vous pr√ģtes trente-deux mille petites filles, il y avait apparemment autant de petits gar√ßons, autant de p√®res et de m√®res. Cela irait probablement √† cent vingt-huit mille captifs, dans un d√©sert o√Ļ l'on ne boit que de l'eau saum√Ętre, o√Ļ l'on manque de vivres, et qui n'est habit√© que par quelques Arabes vagabonds, au nombre de deux ou trois mille tout au plus. Vous remarquerez d'ailleurs que ce pays affreux n'a pas plus de huit lieues de long et de large sur toutes les cartes.
    Mais qu'il soit aussi grand, aussi fertile, aussi peuplé que la Normandie ou le Milanais, cela ne m'importe: je m'en tiens au texte, qui dit que la part du Seigneur fut de trente-deux filles. Confondez tant qu'il vous plaira le Madian près de la mer Rouge avec le Madian près de Sodome, je vous demanderai toujours compte de mes trente-deux pucelles.
    Votre secrétaire a-t-il été chargé par vous de supputer combien de boeufs et de filles peut nourrir le beau pays de Madian ?
    J'habite un canton, messieurs, qui n'est pas la terre promise; mais nous avons un lac beaucoup plus beau que celui de Sodome. Notre sol est d'une bonté très médiocre. Votre secrétaire me dit qu'un arpent de Madian peut nourrir trois boeufs; je vous assure, messieurs, que chez moi un arpent ne nourrit qu'un boeuf. Si votre secrétaire veut tripler le revenu de mes terres, je lui donnerai de bons gages, et je ne le paierai pas en rescriptions sur les receveurs généraux. Il ne trouvera pas dans tout le pays de Madian une meilleure condition que chez moi. Mais malheureusement cet homme ne s'entend pas mieux en boeufs qu'en veaux d'or.
¬†¬†¬†¬†A l'√©gard des trente-deux mille pucelages, je lui en souhaite. Notre petit pays est de l'√©tendue de Madian; il contient environ quatre mille ivrognes, une douzaine de procureurs, deux hommes d'esprit, et quatre mille personnes du beau sexe, qui ne sont pas toutes jolies. Tout cela monte √† environ huit mille personnes, suppos√© que le greffier qui m'a produit ce compte n'ait pas exag√©r√© de moiti√©, selon la coutume. Vos pr√™tres et les n√ītres auraient peine √† trouver dans mon pays trente-deux mille pucelles pour leur usage. C'est ce qui me donne de grands scrupules sur les d√©nombrements du peuple romain, du temps que son empire s'√©tendait √† quatre lieues du mont Tarp√©ien, et que les Romains avaient une poign√©e de foin au haut d'une perche pour enseigne. Peut-√™tre ne savez-vous pas que les Romains pass√®rent cinq cents ann√©es √† piller leurs voisins, avant que d'avoir aucun historien, et que leurs d√©nombrements sont fort suspects ainsi que leurs miracles.
¬†¬†¬†¬†A l'√©gard des soixante et un mille √Ęnes qui furent le prix de vos conqu√™tes en Madian, c'est assez parler d'√Ęnes.
DES ENFANTS JUIFS IMMOL√ČS PAR LEURS M√ąRES.
¬†¬†¬†¬†Je vous dis que vos p√®res ont immol√© leurs enfants, et j'appelle en t√©moignage vos proph√®tes. Isa√Įe leur reproche ce crime de cannibales: " Vous immolez aux dieux vos enfants dans des torrents, sous des pierres. "
¬†¬†¬†¬†Vous m'allez dire que ce n'√©tait pas au Seigneur Adona√Į que les femmes sacrifiaient les fruits de leurs entrailles, que c'√©tait √† quelque autre dieu. Il importe bien vraiment que vous ayez appel√© Melkom, ou Sada√Į, ou Baal, ou Adona√Į, celui √† qui vous immoliez vos enfants; ce qui importe, c'est que vous ayez √©t√© des parricides. C'√©tait, dites-vous, √† des idoles √©trang√®res que vos p√®res faisaient ces offrandes: eh bien, je vous plains encore davantage de descendre d'a√Įeux parricides et d'idol√Ętres. Je g√©mirai avec vous de ce que vos p√®res furent toujours idol√Ętres pendant quarante ans dans le d√©sert de Sina√Į, comme le disent express√©ment J√©r√©mie, Amos, et saint √Čtienne.
¬†¬†¬†¬†Vous √©tiez idol√Ętres du temps des juges; et le petit-fils de Mo√Įse √©tait pr√™tre de la tribu de Dan, idol√Ętre tout enti√®re comme nous l'avons vu; car il faut insister, inculquer, sans quoi tout s'oublie.
¬†¬†¬†¬†Vous √©tiez idol√Ętres sous vos rois; vous n'avez √©t√© fid√®les √† un seul Dieu qu'apr√®s qu'Esdras eut restaur√© vos livres. C'est l√† que votre v√©ritable culte non interrompu commence. Et, par une providence incompr√©hensible de l'√™tre supr√™me, vous avez √©t√© les plus malheureux de tous les hommes depuis que vous avez √©t√© les plus fid√®les, sous les rois de Syrie, sous les rois d'√Čgypte, sous H√©rode l'Idum√©en, sous les Romains, sous les Persans, sous les Arabes, sous les Turcs, jusqu'au temps o√Ļ vous me faites l'honneur de m'√©crire, et o√Ļ j'ai celui de vous r√©pondre.
SIXI√ąME LETTRE.
Sur la beauté de la terre promise.
¬†¬†¬†¬†Ne me reprochez pas de ne vous point aimer: je vous aime tant, que je voudrais que vous fussiez tous dans Hershala√Įm au lieu des Turcs qui d√©vastent tout votre pays, et qui ont b√Ęti cependant une assez belle mosqu√©e sur les fondements de votre temple, et sur la plate-forme construite par votre H√©rode.
¬†¬†¬†¬†Vous cultiveriez ce malheureux d√©sert comme vous l'avez cultiv√© autrefois; vous porteriez encore de la terre sur la croupe de vos montagnes arides; vous n'auriez pas beaucoup de bl√©, mais vous auriez d'assez bonnes vignes, quelques palmiers, des oliviers, et des p√Ęturages.
    Quoique la Palestine n'égale pas la Provence, et que Marseille seule soit supérieure à toute la Judée, qui n'avait pas un port de mer; quoique la ville d'Aix soit dans une situation incomparablement plus belle que Jérusalem, vous pourriez faire de votre terrain à peu près ce que les Provençaux ont fait du leur. Vous exécuteriez à plaisir dans votre détestable jargon votre détestable musique.
¬†¬†¬†¬†Il est vrai que vous n'auriez point de chevaux, parce qu'il n'y a que des √Ęnes vers Hershala√Įm, et qu'il n'y a jamais eu que des √Ęnes. Vous manqueriez souvent de froment, mais vous en tireriez d'√Čgypte ou de la Syrie.
¬†¬†¬†¬†Vous pourriez voiturer des marchandises √† Damas, √† S√©ide, sur vos √Ęnes, ou m√™me sur des chameaux que vous ne conn√Ľtes jamais du temps de vos Melchim, et qui vous seraient d'un grand secours. Enfin, un travail assidu, pour lequel l'homme est n√©, rendrait fertile cette terre que les seigneurs de Constantinople et de l'Asie-Mineure n√©gligent.
¬†¬†¬†¬†Elle est bien mauvaise cette terre promise. Connaissez-vous saint J√©r√īme ? c'√©tait un pr√™tre chr√©tien; vous ne lisez point les livres de ces gens-l√†. Cependant il a demeur√© tr√®s longtemps dans votre pays; c'√©tait un tr√®s docte personnage, peu endurant √† la v√©rit√©, et prodigue d'injures quand il √©tait contredit, mais sachant votre langue mieux que vous, parce qu'il √©tait bon grammairien. L'√©tude √©tait sa passion dominante, la col√®re n'√©tait que la seconde. Il s'√©tait fait pr√™tre avec son ami Vincent, √† condition qu'ils ne diraient jamais la messe ni v√™pres , de peur d'√™tre trop interrompus dans leurs √©tudes; car √©tant directeurs de femmes et de filles, s'ils avaient √©t√© oblig√©s encore de vaquer aux oeuvres presbyt√©rales, il ne leur serait pas rest√© deux heures dans la journ√©e pour le grec, le chald√©en, et l'idiome juda√Įque. Enfin, pour avoir plus de loisir, J√©r√īme se retira tout-√†-fait chez les Juifs, √† Bethl√©em, comme l'√©v√™que d'Avranches, Huet, se retira chez les j√©suites √† la maison professe, rue Saint-Antoine √† Paris.
¬†¬†¬†¬†J√©r√īme se brouilla, il est vrai, avec l'√©v√™que de J√©rusalem nomm√© Jean, avec le c√©l√®bre pr√™tre Ruffin, avec plusieurs de ses amis: car, ainsi que je l'ai d√©j√† dit, J√©r√īme √©tait col√®re et plein d'amour-propre; et saint Augustin l'accuse d'√™tre inconstant et l√©ger; mais enfin il n'en √©tait pas moins saint, il n'en √©tait pas moins docte; son t√©moignage n'en est pas moins recevable sur la nature du mis√©rable pays dans lequel son ardeur pour l'√©tude et sa m√©lancolie l'avaient confin√©.
    Ayez la complaisance de lire sa lettre à Dardanus, écrite l'an 414 de notre ère vulgaire, qui est, suivant le comput juif, l'an du monde 4000, ou 4001, ou 4003, ou 4004, comme on voudra.
¬†¬†¬†¬†" Je prie ceux qui pr√©tendent que le peuple juif, apr√®s sa sortie d'√Čgypte, prit possession de ce pays, qui est devenu pour nous, par la passion et la r√©surrection du Sauveur, une v√©ritable terre de promesse; je les prie, dis-je, de nous faire voir ce que ce peuple en a poss√©d√©. Tout son domaine ne s'√©tendait que depuis Dan jusqu'√† Bersab√©e, c'est-√†-dire l'espace de cent soixante milles de longueur. L'√Čcriture sainte n'en donne pas davantage √† David et √† Salomon.... J'ai honte de dire quelle est la largeur de la terre promise, et je crains que les pa√Įens ne prennent de l√† occasion de blasph√©mer. On ne compte que quarante et six milles depuis Jopp√© jusqu'√† notre petit bourg de Bethl√©em, apr√®s quoi on ne trouve plus qu'un affreux d√©sert. "
¬†¬†¬†¬†Lisez aussi la lettre √† une de ses d√©votes, o√Ļ il dit qu'il n'y a que des cailloux et point d'eau √† boire de J√©rusalem √† Bethl√©em; mais plus loin, vers le Jourdain, vous auriez d'assez bonnes vall√©es dans ce pays h√©riss√© de montagnes pel√©es. C'√©tait v√©ritablement une contr√©e de lait et de miel, comme vous disiez, en comparaison de l'abominable d√©sert d'Horeb et de Sina√Į, dont vous √™tes originaires. La Champagne pouilleuse est la terre promise par rapport √† certains terrains des landes de Bordeaux. Les bords de l'Aar sont la terre promise en comparaison des petits cantons suisses. Toute la Palestine est un fort mauvais terrain en comparaison de l'√Čgypte, dont vous dites que vous sort√ģtes en voleurs; mais c'est un pays d√©licieux si vous le comparez aux d√©serts de J√©rusalem, de Nazareth, de Sodome, d'Horeb, de Sina√Į, de Cad√®s-Barn√©, etc.
¬†¬†¬†¬†Retournez en Jud√©e le plus t√īt que vous pourrez. Je vous demande seulement deux ou trois familles h√©bra√Įques pour √©tablir au mont Krapack, o√Ļ je demeure, un petit commerce n√©cessaire. Car si vous √™tes de tr√®s ridicules th√©ologiens (et nous aussi), vous √™tes des commer√ßants tr√®s intelligents, ce que nous ne sommes pas.
SEPTI√ąME LETTRE.
Sur la charité que le peuple de Dieu et les chrétiens doivent avoir les uns pour les autres.
¬†¬†¬†¬†Ma tendresse pour vous n'a plus qu'un mot √† vous dire. Nous vous avons pendus entre deux chiens pendant des si√®cles; nous vous avons arrach√© les dents pour vous forcer √† nous donner votre argent; nous vous avons chass√©s plusieurs fois par avarice, et nous vous avons rappel√©s par avarice et par b√™tise; nous vous faisons payer encore dans plus d'une ville la libert√© de respirer l'air; nous vous avons sacrifi√©s √† Dieu dans plus d'un royaume; nous vous avons br√Ľl√©s en holocaustes: car je ne veux pas, √† votre exemple, dissimuler que nous ayons offert √† Dieu des sacrifices de sang humain. Toute la diff√©rence est que nos pr√™tres vous ont fait br√Ľler par des la√Įques, se contentant d'appliquer votre argent √† leur profit, et que vos pr√™tres ont toujours immol√© les victimes humaines de leurs mains sacr√©es. Vous f√Ľtes des monstres de cruaut√© et de fanatisme en Palestine, nous l'avons √©t√© dans notre Europe; oublions tout cela, mes amis.
¬†¬†¬†¬†Voulez-vous vivre paisibles, imitez les Banians et les Gu√®bres; ils sont beaucoup plus anciens que vous, ils sont dispers√©s comme vous, ils sont sans patrie comme vous. Les Gu√®bres surtout, qui sont les anciens Persans, sont esclaves comme vous apr√®s avoir √©t√© longtemps vos ma√ģtres. Ils ne disent mot; prenez ce parti. Vous √™tes des animaux calculants; t√Ęchez d'√™tre des animaux pensants.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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