INITIATION

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INITIATION
Anciens mystères.
    L'origine des anciens mystères ne serait-elle pas dans cette même faiblesse qui fait parmi nous les confréries, et qui établissait des congrégations sous la direction des jésuites ? N'est-ce pas ce besoin d'association qui forma tant d'assemblées secrètes d'artisans, dont il ne nous reste presque plus que celle des francs-maçons ? Il n'y avait pas jusqu'aux gueux qui n'eussent leurs confréries, leurs mystères, leur jargon particulier, dont j'ai vu un petit dictionnaire imprimé au seizième siècle.
¬†¬†¬†¬†Cette inclination naturelle de s'associer, de se cantonner, de se distinguer des autres, de se rassurer contre eux, produisit probablement toutes ces bandes particuli√®res, toutes ces initiations myst√©rieuses qui firent ensuite tant de bruit, et qui tomb√®rent enfin dans l'oubli, o√Ļ tout tombe avec le temps.
¬†¬†¬†¬†Que les dieux Cabires, les hi√©rophantes de Samothrace, Isis, Orph√©e, C√©r√®s-√Čleusine, me le pardonnent; je soup√ßonne que leurs secrets sacr√©s ne m√©ritaient pas, au fond, plus de curiosit√© que l'int√©rieur des couvents de carmes et de capucins.
¬†¬†¬†¬†Ces myst√®res √©tant sacr√©s, les participants le furent bient√īt; et tant que le nombre fut petit, il fut respect√©, jusqu'√† ce qu'enfin s'√©tant trop accru, il n'eut pas plus de consid√©ration que les barons allemands quand le monde s'est vu rempli de barons.
    On payait son initiation comme tout récipiendaire paie sa bienvenue; mais il n'était pas permis de parler pour son argent. Dans tous les temps, ce fut un grand crime de révéler le secret de ces simagrées religieuses. Ce secret sans doute ne méritait pas d'être connu, puisque l'assemblée n'était pas une société de philosophes, mais d'ignorants, dirigés par un hiérophante. On faisait serment de se taire; et tout serment fut toujours un lien sacré. Aujourd'hui même encore nos pauvres francs-maçons jurent de ne point parler de leurs mystères. Ces mystères sont bien plats, mais on ne se parjure presque jamais.
    Diagoras fut proscrit par les Athéniens pour avoir fait de l'hymne secrète d'Orphée un sujet de conversation. Aristote nous apprend qu'Eschyle risqua d'être déchiré par le peuple, ou du moins bien battu, pour avoir donné dans une de ses pièces quelque idée de ces mêmes mystères auxquels alors presque tout le monde était initié.
¬†¬†¬†¬†Il para√ģt qu'Alexandre ne faisait pas grand cas de ces fac√©ties r√©v√©r√©es; elles sont fort sujettes √† √™tre m√©pris√©es par les h√©ros. Il r√©v√©la le secret √† sa m√®re Olympias, mais il lui recommanda de n'en rien dire: tant la superstition encha√ģne jusqu'aux h√©ros m√™mes !
¬†¬†¬†¬†" On frappe dans la ville de Busiris, dit H√©rodote , les hommes et les femmes apr√®s le sacrifice; mais de dire o√Ļ on les frappe, c'est ce qui ne m'est pas permis. " Il le fait pourtant assez entendre.
¬†¬†¬†¬†Je crois voir une description des myst√®res de C√©r√®s-√Čleusine dans le po√®me de Claudien, du Rapt de Proserpine, beaucoup plus que dans le sixi√®me livre de l'√Čn√©ide. Virgile vivait sous un prince qui joignait √† toutes ses m√©chancet√©s celle de vouloir passer pour d√©vot, qui √©tait probablement initi√© lui-m√™me pour en imposer au peuple, et qui n'aurait pas tol√©r√© cette pr√©tendue profanation. Vous voyez qu'Horace, son favori, regarde cette r√©v√©lation comme un sacril√®ge:
    "....Vetabo qui Cereris sacrum
    Vulgarit arcanae, sub iisdem
    Sit trabibus, fragilemve mecum
    Solvat phaselum.... "
    Liv. III, od. 2, 26 et suiv.
    Je me garderai bien de loger sous mes toits
    Celui qui de Cérès a trahi les mystères.
¬†¬†¬†¬†D'ailleurs la sibylle de Cumes, et cette descente aux enfers, imit√©e d'Hom√®re beaucoup moins qu'embellie, et la belle pr√©diction des destins des C√©sars et de l'empire romain, n'ont aucun rapport aux fables de C√©r√®s, de Proserpine et de Triptol√®me. Ainsi il est fort vraisemblable que le sixi√®me livre de l'√Čn√©ide n'est point une description des myst√®res. Si je l'ai dit , je me d√©dis; mais je tiens que Claudien les a r√©v√©l√©s tout au long. Il florissait dans un temps o√Ļ il √©tait permis de divulguer les myst√®res d'√Čleusis et tous les myst√®res du monde. Il vivait sous Honorius, dans la d√©cadence totale de l'ancienne religion grecque et romaine, √† laquelle Th√©odose 1er avait d√©j√† port√© des coups mortels.
¬†¬†¬†¬†Horace n'aurait pas craint alors d'habiter sous le m√™me toit avec un r√©v√©lateur des myst√®res. Claudien, en qualit√© de po√®te, √©tait de cette ancienne religion, plus faite pour la po√©sie que la nouvelle. Il peint les fac√©ties des myst√®res de C√©r√®s telles qu'on les jouait encore r√©v√©rencieusement en Gr√®ce jusqu'√† Th√©odose II. C'√©tait une esp√®ce d'op√©ra en pantomimes, tels que nous en avons vu de tr√®s amusants, o√Ļ l'on repr√©sentait toutes les diableries du docteur Faustus, la naissance du monde et celle d'Arlequin, qui sortaient tous deux d'un gros oeuf aux rayons du soleil. C'est ainsi que toute l'histoire de C√©r√®s et de Proserpine √©tait repr√©sent√©e par tous les mystagogues. Le spectacle √©tait beau; il devait co√Ľter beaucoup; et il ne faut pas s'√©tonner que les initi√©s payassent les com√©diens. Tout le monde vit de son m√©tier.
    Voici les vers ampoulés de Claudien (De Raptu Proserpinoe, I):
    " Inferni raptoris equos, afflataque curru
    Sidera taenario, caligantesque profundae
    Junonis thalamos, audaci prodere cantu
    Mens congesta jubet. Gressus removete, profani !
    Jam furor humanos de nostro pectore sensus
    Expulit, et totum spirant praecordia Phoebum.
    Jam mihi cernuntur trepidis delubra moveri
    Sedibus, et claram dispergere culmina lucem,
    Adventum testata dei: jam magnus ab imis
    Auditur fremitus terris, templumque remugit
    Cecropium, sanctasque faces attollit Eleusis:
    Angues Triptolemi strident, et squammea curvis
    Colla levant attrita jugis, lapsuque sereno
    Erecti roseas tendunt ad carmina cristas.
    Ecce procul ternas Hecate variata figuras
    Exoritur, lenisque simul procedit Iacchus,
    Crinali florens hedera, quem Parthica velat
    Tigris, et auratos in nodum colligit ungues. "
    Je vois les noirs coursiers du fier dieu des enfers
    Ils ont percé la terre, ils font mugir les airs.
¬†¬†¬†¬†Voici ton lit fatal, √ī triste Proserpine !
    Tous mes sens ont frémi d'une fureur divine:
    Le temple est ébranlé jusqu'en ses fondements
    L'enfer a répondu par ses mugissements
    Cérès a secoué ses torches menaçantes:
    D'un nouveau jour qui luit les clartés renaissantes
    Annoncent Proserpine à nos regards contents.
    Triptolème la suit. Dragons obéissants,
¬†¬†¬†¬†Tra√ģnez sur l'horizon son char utile au monde
    Hécate, des enfers fuyez la nuit profonde
    Brillez, reine des temps; et toi, divin Bacchus,
    Bienfaiteur adoré de cent peuples vaincus,
    Que ton superbe thyrse amène l'allégresse.
¬†¬†¬†¬†Chaque myst√®re avait ses c√©r√©monies particuli√®res; mais tous admettaient les veilles, les vigiles, o√Ļ les gar√ßons et les filles ne perdirent pas leur temps; et ce fut en partie ce qui d√©cr√©dita √† la fin ces c√©r√©monies nocturnes, institu√©es pour la sanctification. On abrogea ces c√©r√©monies de rendez-vous en Gr√®ce dans le temps de la guerre du P√©lopon√®se: on les abolit √† Rome dans la jeunesse de Cic√©ron, dix-huit ans avant son consulat. Elles √©taient si dangereuses, que, dans l'Aulularia de Plaute, Lyconides dit √† Euclion: " Je vous avoue que, dans une vigile de C√©r√®s, je fis un enfant √† votre fille. "
¬†¬†¬†¬†Notre religion, qui purifia beaucoup d'instituts pa√Įens en les adoptant, sanctifia le nom d'initi√©s, les f√™tes nocturnes, les vigiles, qui furent longtemps en usage, mais qu'on fut enfin oblig√© de d√©fendre quand la police fut introduite dans le gouvernement de l'√Čglise, longtemps abandonn√© √† la pi√©t√© et au z√®le qui tenait lieu de police.
    La formule principale de tous les mystères était partout: Sortez, profanes. Les chrétiens prirent aussi dans les premiers siècles cette formule. Le diacre disait: " Sortez, catéchumènes, possédés, et tous les non-initiés. "
¬†¬†¬†¬†C'est en parlant du bapt√™me des morts que saint Chrysost√īme dit: " Je voudrais m'expliquer clairement; mais je ne le puis qu'aux initi√©s. On nous met dans un grand embarras. Il faut ou √™tre inintelligibles, ou publier les secrets qu'on doit cacher. "
¬†¬†¬†¬†On ne peut d√©signer plus clairement la loi du secret et l'initiation. Tout est tellement chang√©, que si vous parliez aujourd'hui d'initiation √† la plupart de vos pr√™tres, √† vos habitu√©s de paroisse, il n'y en aurait pas un qui vous entend√ģt, except√© ceux qui par hasard auraient lu ce chapitre.
¬†¬†¬†¬†Vous verrez dans Minucius Felix les imputations abominables dont les pa√Įens chargeaient les myst√®res chr√©tiens. On reprochait aux initi√©s de ne se traiter de fr√®res et de soeurs que pour profaner ce nom sacr√©: ils baisaient, disait-on, les parties g√©nitales de leurs pr√™tres, comme on en use encore avec les santons d'Afrique; ils se souillaient de toutes les turpitudes dont on a depuis fl√©tri les Templiers. Les uns et les autres √©taient accus√©s d'adorer une esp√®ce de t√™te d'√Ęne.
    Nous avons vu que les premières sociétés chrétiennes se reprochaient tour-à-tour les plus inconcevables infamies. Le prétexte de ces calomnies mutuelles était ce secret inviolable que chaque société faisait de ses mystères. C'est pourquoi, dans Minucius Felix, Coecilius, l'accusateur des chrétiens, s'écrie: Pourquoi cachent-ils avec tant de soin ce qu'ils font et ce qu'ils adorent ? l'honnêteté veut le grand jour, le crime seul cherche les ténèbres: " Cur occultare et abscondere quidquid colunt magnopere nituntur ? quum honesta semper publico gaudeant, scelera secreta sint. "
    Il n'est pas douteux que ces accusations universellement répandues n'aient attiré aux chrétiens plus d'une persécution. Dès qu'une société d'hommes, quelle qu'elle soit, est accusée par la voix publique, en vain l'imposture est avérée; on se fait un mérite de persécuter les accusés.
¬†¬†¬†¬†Comment n'aurait-on pas eu les premiers chr√©tiens en horreur, quand saint √Čpiphane lui-m√™me les charge des plus ex√©crables imputations ? Il assure que les chr√©tiens phibionites offraient √† trois cent soixante et cinq anges la semence qu'ils r√©pandaient sur les filles et sur les gar√ßons , et qu'apr√®s √™tre parvenus sept cent trente fois √† cette turpitude, ils s'√©criaient, Je suis le Christ.
¬†¬†¬†¬†Selon lui, ces m√™mes phibionites, les gnostiques, et les stratiotistes, hommes et femmes, r√©pandant leur semence dans les mains les uns des autres, l'offraient √† Dieu dans leurs myst√®res, en lui disant: Nous vous offrons le corps de J√©sus-Christ. Ils l'avalaient ensuite, et disaient: C'est le corps de Christ, c'est la p√Ęque. Les femmes qui avaient leurs ordinaires en remplissaient aussi leurs mains, et disaient: C'est le sang du Christ.
¬†¬†¬†¬†Les carpocratiens, selon le m√™me P√®re de l'√Čglise , commettaient le p√©ch√© de sodomie dans leurs assembl√©es, et abusaient de toutes les parties du corps des femmes; apr√®s quoi, ils faisaient des op√©rations magiques.
    Les cérinthiens ne se livraient pas à ces abominations; mais ils étaient persuadés que Jésus-Christ était fils de Joseph.
¬†¬†¬†¬†Les √©bionites, dans leur √Čvangile, pr√©tendaient que saint Paul ayant voulu √©pouser la fille de Gamaliel, et n'ayant pu y parvenir, s'√©tait fait chr√©tien dans sa col√®re, et avait √©tabli le christianisme pour se venger.
¬†¬†¬†¬†Toutes ces accusations ne parvinrent pas d'abord au gouvernement. Les Romains firent peu d'attention aux querelles et aux reproches mutuels de ces petites soci√©t√©s de Juifs, de Grecs, d'√Čgyptiens cach√©s dans la populace; de m√™me qu'aujourd'hui, √† Londres, le parlement ne s'embarrasse point de ce que font les mennonites, les pi√©tistes, les anabaptistes, les mill√©naires, les moraves, les m√©thodistes. On s'occupe d'affaires plus pressantes, et on ne porte des yeux attentifs sur ces accusations secr√®tes que lorsqu'elles paraissent enfin dangereuses par leur publicit√©.
    Elles parvinrent avec le temps aux oreilles du sénat, soit par les Juifs, qui étaient les ennemis implacables des chrétiens, soit par les chrétiens eux-mêmes; et de là vint qu'on imputa à toutes les sociétés chrétiennes les crimes dont quelques-unes étaient accusées; de là vint que leurs initiations furent calomniées si longtemps; de là vinrent les persécutions qu'ils essuyèrent. Ces persécutions mêmes les obligèrent à la plus grande circonspection; ils se cantonnèrent, ils s'unirent, ils ne montrèrent jamais leurs livres qu'à leurs initiés. Nul magistrat romain, nul empereur n'en eut jamais la moindre connaissance, comme on l'a déjà prouvé. La Providence augmenta pendant trois siècles leur nombre et leurs richesses, jusqu'à ce qu'enfin Constance Chlore les protégea ouvertement, et Constantin son fils embrassa leur religion.
    Cependant les noms d'initiés et de mystères subsistèrent, et on les cacha aux gentils autant qu'on le put. Pour les mystères des gentils, ils durèrent jusqu'au temps de Théodose.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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  • Initiation ‚ÄĒ bezeichnet die Einf√ľhrung eines Au√üenstehenden (eines Anw√§rters) in eine Gemeinschaft oder seinen Aufstieg in einen anderen pers√∂nlichen Seinszustand, beispielsweise vom Kind zum Erwachsenen, von der Novizin zur Nonne oder vom Laien zum Schamanen ‚Ķ   Deutsch Wikipedia

  • Initiation ‚ÄĒ In*i ti*a tion, n. [L. initiatio: cf. F. initiation.] [1913 Webster] 1. The act of initiating, or the process of being initiated or introduced; as, initiation into a society, into business, literature, etc. The initiation of courses of events.… ‚Ķ   The Collaborative International Dictionary of English

  • initiation ‚ÄĒ initiation, initiation rites Rituals associated with the passage from childhood to adulthood, from one age set to another, or the entry into membership of secret societies. Aspects of initiation influenced van Gennep s study of rites of passage ‚Ķ   Dictionary of sociology

  • initiation ‚ÄĒ 1580s, from M.Fr. initiation or directly from L. initiationem (nom. initiatio) participation in secret rites, noun of action from pp. stem of initiare originate, initiate, from initium (see INITIAL (Cf. initial)) ‚Ķ   Etymology dictionary

  • Initiation ‚ÄĒ (lat.), Einweihung, Einf√ľhrung in eine Wissenschaft etc ‚Ķ   Meyers Gro√ües Konversations-Lexikon

  • initiation ‚ÄĒ index admittance (acceptance), discipline (training), genesis, inception, inflow, installation ‚Ķ   Law dictionary

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  • initiation ‚ÄĒ [i nishőĄńď ńĀ‚Ä≤sh…ôn] n. [L initiatio] 1. an initiating or being initiated 2. the ceremony by which a person is initiated into a fraternity, club, etc ‚Ķ   English World dictionary

  • Initiation ‚ÄĒ Pour les articles homonymes, voir initiation (homonymie) et initiation chr√©tienne. Rituel d‚Äôinitiation dans le Zoroastrisme Initiation (lat, initiatio, init ‚Ķ   Wikip√©dia en Fran√ßais


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