IGNORANCE

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IGNORANCE
SECTION PREMI√ąRE.
    Il y a bien des espèces d'ignorances; la pire de toutes est celle des critiques. Ils sont obligés, comme on sait, d'avoir doublement raison, comme gens qui affirment, et comme gens qui condamnent. Ils sont donc doublement coupables quand ils se trompent.
PREMI√ąRE IGNORANCE.
    Par exemple, un homme fait deux gros volumes sur quelques pages d'un livre utile qu'il n'a pas entendu. Il examine d'abord ces paroles:
    " La mer a couvert des terrains immenses... Les lits profonds de coquillages qu'on trouve en Touraine et ailleurs ne peuvent y avoir été déposés que par la mer. "
¬†¬†¬†¬†Oui, si ces lits de coquillages existent en effet: mais le critique devait savoir que l'auteur lui-m√™me a d√©couvert, ou cru d√©couvrir que ces lits r√©guliers de coquillages n'existent point, qu'il n'y en a nulle part dans le milieu des terres; mais, soit que le critique le s√Ľt, soit qu'il ne le s√Ľt pas, il ne devait pas imputer, g√©n√©ralement parlant, des couches de coquilles suppos√©es r√©guli√®rement plac√©es les unes sur les autres, √† un d√©luge universel qui aurait d√©truit toute r√©gularit√©: c'est ignorer absolument la physique.
¬†¬†¬†¬†Il ne devait pas dire: " Le d√©luge universel est racont√© par Mo√Įse avec le consentement de toutes les nations; " 1¬į parce que le Pentateuque fut longtemps ignor√©, non seulement des nations, mais des Juifs eux-m√™mes
¬†¬†¬†¬†2¬į Parce qu'on ne trouva qu'un exemplaire de la loi au fond d'un vieux coffre, du temps du roi Josias
¬†¬†¬†¬†3¬į Parce que ce livre fut perdu pendant la captivit√©
¬†¬†¬†¬†4¬į Parce qu'il fut restaur√© par Esdras
¬†¬†¬†¬†5¬į Parce qu'il fut toujours inconnu √† toute autre nation jusqu'au temps de la traduction des Septante
¬†¬†¬†¬†6¬į Parce que, m√™me depuis la traduction attribu√©e aux Septante, nous n'avons pas un seul auteur parmi les gentils qui cite un seul endroit de ce livre, jusqu'√† Longin, qui vivait sous l'empereur Aur√©lien
¬†¬†¬†¬†7¬į Parce que nulle autre nation n'a jamais admis un d√©luge universel jusqu'aux M√©tamorphoses d'Ovide, et qu'encore, dans Ovide, il ne s'√©tend qu'√† la M√©diterran√©e
¬†¬†¬†¬†8¬į Parce que saint Augustin avoue express√©ment que le d√©luge universel fut ignor√© de toute l'antiquit√©
¬†¬†¬†¬†9¬į Parce que le premier d√©luge dont il est question chez les gentils est celui dont parle B√©rose, et qu'il fixe √† quatre mille quatre cents ans environ avant notre √®re vulgaire; ce d√©luge ne s'√©tendit que vers le Pont-Euxin
¬†¬†¬†¬†10¬į Parce qu'enfin il ne nous est rest√© aucun monument d'un d√©luge universel chez aucune nation du monde.
¬†¬†¬†¬†Il faut ajouter √† toutes ces raisons que le critique n'a pas seulement compris l'√©tat de la question. Il s'agit uniquement de savoir si nous avons des preuves physiques que la mer ait abandonn√© successivement plusieurs terrains; et sur cela M. l'abb√© Fran√ßois dit des injures √† des hommes qu'il ne peut ni conna√ģtre ni entendre. Il e√Ľt mieux valu se taire et ne pas grossir la foule des mauvais livres.
SECONDE IGNORANCE.
¬†¬†¬†¬†Le m√™me critique, pour appuyer de vieilles id√©es assez universellement m√©pris√©es, mais qui n'ont pas le plus l√©ger rapport √† Mo√Įse, s'avise de dire que " B√©rose est parfaitement d'accord avec Mo√Įse dans le nombre des g√©n√©rations avant le d√©luge. "
¬†¬†¬†¬†Remarquez, mon cher lecteur, que ce B√©rose est celui-l√† m√™me qui nous apprend que le poisson Oann√®s sortait tous les jours de l'Euphrate pour venir pr√™cher les Chald√©ens, et que le m√™me poisson √©crivit avec une de ses ar√™tes un beau livre sur l'origine des choses. Voil√† l'√©crivain que M. l'abb√© Fran√ßois prend pour le garant de Mo√Įse.
TROISI√ąME IGNORANCE.
¬†¬†¬†¬†" N'est-il pas constant qu'un grand nombre de familles europ√©ennes,.... transplant√©es dans les c√ītes d'Afrique, y sont devenues, sans aucun m√©lange, aussi noires que les naturelles du pays ? "
    Monsieur l'abbé, c'est le contraire qui est constant. Vous ignorez que les nègres ont le reticulum mucosum noir, quoique je l'aie dit vingt fois. Sachez que vous auriez beau faire des enfants en Guinée, vous ne feriez jamais que des Welches qui n'auraient ni cette belle peau noire huileuse, ni ces lèvres noires et lippues, ni ces yeux ronds, ni cette laine frisée sur la tête, qui font la différence spécifique des nègres. Sachez que votre famille welche, établie en Amérique, aura toujours de la barbe, tandis qu'aucun Américain n'en aura. Après cela, tirez-vous d'affaire comme vous pourrez avec Adam et ève.
QUATRI√ąME IGNORANCE.
    " Le plus idiot ne dit point, moi pied, moi tête, moi main; il sent donc qu'il y a en lui quelque chose qui s'approprie son corps. "
¬†¬†¬†¬†H√©las ! mon cher abb√©, cet idiot ne dit pas non plus, moi √Ęme.
    Que pouvez-vous conclure, vous et lui ? qu'il dit, mon pied, parce qu'on peut l'en priver; car alors il ne marchera plus: qu'il dit, ma tête; on peut la lui couper; alors il ne pensera plus. Eh bien ! que s'ensuit-il ? ce n'est pas ici une ignorance des faits.
CINQUI√ąME IGNORANCE.
¬†¬†¬†¬†" Qu'est-ce que ce Melchom qui s'√©tait empar√© du pays de Gad ? plaisant dieu que le Dieu de J√©r√©mie devait faire enlever pour √™tre tra√ģn√© en captivit√©. "
¬†¬†¬†¬†Ah ! ah ! monsieur l'abb√©, vous faites le plaisant ! Vous demandez quel est ce Melchom: je vais vous le dire. Melk ou Melkom signifiait le seigneur, ainsi qu'Adoni ou Adona√Į, Baal ou Bel, Adad, Shada√Į, √Člo√Į ou √Čloa. Presque tous les peuples de Syrie donnaient de tels noms √† leurs dieux. Chacun avait son seigneur, son protecteur, son dieu. Le nom m√™me de Jehova √©tait un nom ph√©nicien et particulier; t√©moin Sanchoniathon, ant√©rieur certainement √† Mo√Įse; t√©moin Diodore.
¬†¬†¬†¬†Nous savons bien que Dieu est √©galement le dieu, le ma√ģtre absolu des √Čgyptiens et des Juifs, et de tous les hommes, et de tous les mondes; mais ce n'est pas ainsi qu'il est repr√©sent√© quand Mo√Įse para√ģt devant Pharaon. Il ne lui parle jamais qu'au nom du Dieu des H√©breux, comme un ambassadeur apporte les ordres du roi son ma√ģtre. Il parle si peu au nom du ma√ģtre de toute la nature, que Pharaon lui r√©pond: " Je ne le connais pas. " Mo√Įse fait des prodiges au nom de ce Dieu, mais les sorciers de Pharaon font pr√©cis√©ment les m√™mes prodiges au nom des leurs. Jusque-l√† tout est √©gal: on combat seulement √† qui sera le plus puissant, mais non pas √† qui sera le seul puissant. Enfin, le Dieu des H√©breux l'emporte de beaucoup; il manifeste une puissance beaucoup plus grande, mais non pas une puissance unique. Ainsi, humainement parlant, l'incr√©dulit√© de Pharaon semble tr√®s excusable. C'est la m√™me incr√©dulit√© que celle de Mont√©zuma devant Cortez, et d'Atabaliba devant les Pizaro.
¬†¬†¬†¬†Quand Josu√© assemble les Juifs, " Choisissez, leur dit-il , ce qu'il vous plaira, ou les dieux auxquels ont servi vos p√®res dans la M√©sopotamie, ou les dieux des Amorrh√©ens aux pays desquels vous habitez: mais pour ce qui est de moi et de ma maison, nous servirons Adona√Į. "
    Le peuple s'était donc déjà donné à d'autres dieux et pouvait servir qui il voulait.
¬†¬†¬†¬†Quand la famille de Michas, dans √Čphra√Įm, prend un pr√™tre l√©vite pour servir un dieu √©tranger; quand toute la tribu de Dan sert le m√™me dieu que la famille de Michas; lorsqu'un petit-fils m√™me de Mo√Įse se fait pr√™tre de ce dieu √©tranger pour de l'argent, personne n'en murmure: chacun a son dieu paisiblement; et le petit-fils de Mo√Įse est idol√Ętre sans que personne y trouve √† redire; donc alors chacun choisissait son dieu local, son protecteur.
¬†¬†¬†¬†Les m√™mes Juifs, apr√®s la mort de G√©d√©on, adorent Baal-B√©rith, qui signifie pr√©cis√©ment la m√™me chose qu'Adona√Į, le seigneur, le protecteur: ils changent de protecteur.
¬†¬†¬†¬†Adona√Į, du temps de Josu√©, se rend ma√ģtre des montagnes; mais il ne peut vaincre les habitants des vall√©es, parce qu'ils avaient des chariots arm√©s de faux.
    Y a-t-il rien qui ressemble plus à un dieu local, qui est puissant en un lieu, et qui ne l'est point en un autre ?
¬†¬†¬†¬†Jepht√©, fils de Galaad et d'une concubine, dit aux Moabites: " Ce que votre dieu Chamos poss√®de ne vous est-il pas d√Ľ de droit ? Et ce que le n√ītre s'est acquis par ses victoires ne doit-il pas √™tre √† nous ? "
    Il est donc prouvé invinciblement que les Juifs grossiers, quoique choisis par le Dieu de l'univers, le regardèrent pourtant comme un dieu local, un dieu particulier, tel que le dieu des Ammonites, celui des Moabites, celui des montagnes, celui des vallées.
¬†¬†¬†¬†Il est clair qu'il √©tait malheureusement indiff√©rent au petit-fils de Mo√Įse de servir le dieu de Michas ou celui de son grand-p√®re. Il est clair, et il faut en convenir, que la religion juive n'√©tait point form√©e; qu'elle ne fut uniforme qu'apr√®s Esdras; il faut encore en excepter les Samaritains.
    Vous pouvez savoir maintenant ce que c'est que le seigneur Melchom. Je ne prends point son parti, Dieu m'en garde; mais quand vous dites que c'était " un plaisant dieu que Jérémie menaçait de mettre en esclavage, " je vous répondrai, monsieur l'abbé: De votre maison de verre, vous ne devriez pas jeter des pierres à celle de votre voisin.
    C'étaient les Juifs qu'on menait alors en esclavage à Babylone; c'était le bon Jérémie lui-même qu'on accusait d'avoir été corrompu par la cour de Babylone, et d'avoir prophétisé pour elle; c'était lui qui était l'objet du mépris public, et qui finit, à ce qu'on croit, par être lapidé par les Juifs mêmes. Croyez-moi, ce Jérémie n'a jamais passé pour un rieur.
    Le Dieu des Juifs, encore une fois, est le Dieu de toute la nature. Je vous le redis afin que vous n'en prétendiez cause d'ignorance, et que vous ne me défériez pas à votre official. Mais je vous soutiens que les Juifs grossiers ne connurent très souvent qu'un dieu local.
SIXI√ąME IGNORANCE.
    " Il n'est pas naturel d'attribuer les marées aux phases de la lune. Ce ne sont pas les grandes marées en pleine lune qu'on attribue aux phases de cette planète. "
    Voici des ignorances d'une autre espèce.
¬†¬†¬†¬†Il arrive quelquefois √† certaines gens d'√™tre si honteux du r√īle qu'ils jouent dans le monde, que tant√īt ils veulent se d√©guiser en beaux esprits, et tant√īt en philosophes.
¬†¬†¬†¬†Il faut d'abord apprendre √† monsieur l'abb√© que rien n'est plus naturel que d'attribuer un effet √† ce qui est toujours suivi de cet effet. Si un tel vent est toujours suivi de la pluie, il est naturel d'attribuer la pluie √† ce vent. Or, sur toutes les c√ītes de l'Oc√©an les mar√©es sont toujours plus fortes dans les sigig√©es de la lune que dans ses quadratures. (Savez-vous ce que c'est que sigig√©es, ou syzygies?) La lune retarde tous les jours son lever; la mar√©e retarde aussi tous les jours. Plus la lune approche de notre z√©nith, plus la mar√©e est grande; plus la lune approche de son p√©rig√©e, plus la mar√©e s'√©l√®ve encore. Ces exp√©riences et beaucoup d'autres, ces rapports continuels avec les phases de la lune, ont donc fond√© l'opinion ancienne et vraie que cet astre est une principale cause du flux et du reflux.
¬†¬†¬†¬†Apr√®s tant de si√®cles, le grand Newton est venu. Connaissez-vous Newton ? avez-vous jamais ou√Į dire qu'ayant calcul√© le carr√© de la vitesse de la lune autour de son orbite dans l'espace d'une minute, et ayant divis√© ce carr√© par le diam√®tre de l'orbite lunaire, il trouva que le quotient √©tait quinze pieds; que de l√† il d√©montra que la lune gravite vers la terre trois mille six cents fois moins que si elle √©tait pr√®s de la terre; qu'ensuite il d√©montra que sa force attractive est la cause des trois quarts de l'√©l√©vation de la mer au temps du reflux, et que la force du soleil fait l'√©l√©vation de l'autre quart ? Vous voil√† tout √©tonn√©; vous n'avez jamais rien lu de pareil dans le P√©dagogue chr√©tien. T√Ęchez dor√©navant, vous et les loueurs de chaises de votre paroisse, de ne jamais parler des choses dont vous n'avez pas la plus l√©g√®re id√©e.
    Vous ne sauriez croire quel tort vous faites à la religion par votre ignorance, et encore plus par vos raisonnements. On devrait vous défendre d'écrire, à vous et à vos pareils, pour conserver le peu de foi qui reste dans ce monde.
    Je vous ferais ouvrir de plus grands yeux, si je vous disais que ce Newton était persuadé et a écrit que Samuel est l'auteur du Pentateuque. Je ne dis pas qu'il l'ait démontré comme il a calculé la gravitation. Mais apprenez à douter, et soyez modeste. Je crois au Pentateuque, entendez-vous; mais je crois que vous avez imprimé des sottises énormes.
    Je pourrais transcrire ici un gros volume de vos ignorances, et plusieurs de celles de vos confrères; je ne m'en donnerai pas la peine. Poursuivons nos questions.
SECTION II.
Les ignorances.
    J'ignore comment j'ai été formé, et comment je suis né. J'ai ignoré absolument pendant le quart de ma vie les raisons de tout ce que j'ai vu, entendu et senti; et je n'ai été qu'un perroquet sifflé par d'autres perroquets.
    Quand j'ai regardé autour de moi et dans moi, j'ai conçu que quelque chose existe de toute éternité; puisqu'il y a des êtres qui sont actuellement, j'ai conclu qu'il y a un être nécessaire et nécessairement éternel. Ainsi, le premier pas que j'ai fait pour sortir de mon ignorance a franchi les bornes de tous les siècles.
¬†¬†¬†¬†Mais quand j'ai voulu marcher dans cette carri√®re infinie ouverte devant moi, je n'ai pu ni trouver un seul sentier, ni d√©couvrir pleinement un seul objet; et du saut que j'ai fait pour contempler l'√©ternit√©, je suis retomb√© dans l'ab√ģme de mon ignorance.
    J'ai vu ce qu'on appelle de la matière depuis l'étoile Sirius, et depuis celles de la voie lactée, aussi éloignées de Sirius que cet astre l'est de nous, jusqu'au dernier atome qu'on peut apercevoir avec le microscope, et j'ignore ce que c'est que la matière.
¬†¬†¬†¬†La lumi√®re qui m'a fait voir tous ces √™tres m'est inconnue; je peux, avec le secours du prisme, anatomiser cette lumi√®re, et la diviser en sept faisceaux de rayons; mais je ne peux diviser ces faisceaux; j'ignore de quoi ils sont compos√©s. La lumi√®re tient de la mati√®re, puisqu'elle a un mouvement et qu'elle frappe les objets; mais elle ne tend point vers un centre comme tous les autres corps: au contraire, elle s'√©chappe invinciblement du centre, tandis que toute mati√®re p√®se vers son centre. La lumi√®re para√ģt p√©n√©trable, et la mati√®re est imp√©n√©trable. Cette lumi√®re est-elle mati√®re? ne l'est-elle pas? qu'est-elle? de quelles innombrables propri√©t√©s peut-elle √™tre rev√™tue? je l'ignore.
    Cette substance si brillante, si rapide et si inconnue, et ces autres substances qui nagent dans l'immensité de l'espace, sont-elles éternelles comme elles semblent infinies? je n'en sais rien. Un être nécessaire, souverainement intelligent, les a-t-il créées de rien, ou les a-t-il arrangées? a-t-il produit cet ordre dans le temps ou avant le temps ? Hélas ! qu'est-ce que ce temps même dont je parle ? je ne puis le définir. O Dieu ! il faut que tu m'instruises, car je ne suis éclairé ni par les ténèbres des autres hommes, ni par les miennes.
¬†¬†¬†¬†Qui es-tu, toi, animal √† deux pieds, sans plumes, comme moi-m√™me, que je vois ramper comme moi sur ce petit globe ? Tu arraches comme moi quelques fruits √† la boue qui est notre nourrice commune. Tu vas √† la selle, et tu penses ! Tu es sujet √† toutes les maladies les plus d√©go√Ľtantes, et tu as des id√©es m√©taphysiques ! J'aper√ßois que la nature t'a donn√© deux esp√®ces de fesses par-devant, et qu'elle me les a refus√©es: elle t'a perc√© au bas de ton abdomen un si vilain trou, que tu es port√© naturellement √† le cacher. Tant√īt ton urine, tant√īt des animaux pensants sortent par ce trou; ils nagent neuf mois dans une liqueur abominable entre cet √©gout et un autre cloaque, dont les immondices accumul√©es seraient capables d'empester la terre enti√®re; et cependant ce sont ces deux trous qui ont produit les plus grands √©v√©nements. Troie p√©rit pour l'un; Alexandre et Adrien ont √©rig√© des temples √† l'autre. L'√Ęme immortelle a donc son berceau entre ces deux cloaques ! Vous me dites, madame, que cette description n'est ni dans le go√Ľt de Tibulle, ni dans celui de Quinault: d'accord, ma bonne; mais je ne suis pas en humeur de te dire des galanteries.
    Les souris, les taupes, ont aussi leurs deux trous, pour lesquels elles n'ont jamais fait de pareilles extravagances. Qu'importe à l'être des êtres qu'il y ait des animaux comme nous et comme les souris, sur ce globe qui roule dans l'espace avec tant d'innombrables globes ?
    Pourquoi sommes-nous ? pourquoi y a-t-il des êtres ?
    Qu'est-ce que le sentiment ? comment l'ai-je reçu ? quel rapport y a-t-il entre l'air qui frappe mon oreille et le sentiment du son ? entre ce corps et le sentiment des couleurs ? Je l'ignore profondément, et je l'ignorerai toujours.
¬†¬†¬†¬†Qu'est-ce que la pens√©e ? o√Ļ r√©side-t-elle ? comment se forme-t-elle ? qui me donne des pens√©es pendant mon sommeil ? est-ce en vertu de ma volont√© que je pense ? Mais toujours pendant le sommeil, et souvent pendant la veille, j'ai des id√©es malgr√© moi. Ces id√©es, longtemps oubli√©es, longtemps rel√©gu√©es dans l'arri√®re-magasin de mon cerveau, en sortent sans que je m'en m√™le, et se pr√©sentent d'elles-m√™mes √† ma m√©moire, qui faisait de vains efforts pour les rappeler.
¬†¬†¬†¬†Les objets ext√©rieurs n'ont pas la puissance de former en moi des id√©es, car on ne donne point ce qu'on n'a pas; je sens trop que ce n'est pas moi qui me les donne, car elles naissent sans mes ordres. Qui les produit en moi ? d'o√Ļ viennent-elles ? o√Ļ vont-elles ? Fant√īmes fugitifs, quelle main invisible vous produit et vous fait dispara√ģtre ?
    Pourquoi, seul de tous les animaux, l'homme a-t-il la rage de dominer sur ses semblables ?
    Pourquoi et comment s'est-il pu faire que, sur cent milliards d'hommes, il y en ait eu plus de quatre-vingt-dix-neuf immolés à cette rage ?
    Comment la raison est-elle un don si précieux que nous ne voudrions le perdre pour rien au monde ? et comment cette raison n'a-t-elle servi qu'à nous rendre presque toujours les plus malheureux de tous les êtres ?
¬†¬†¬†¬†D'o√Ļ vient qu'aimant passionn√©ment la v√©rit√© nous nous sommes toujours livr√©s aux plus grossi√®res impostures ?
    Pourquoi cette foule d'Indiens trompée et asservie par des bonzes, écrasée par le descendant d'un Tartare, surchargée de travaux, gémissante dans la misère, assaillie par les maladies, en butte à tous les fléaux, aime-t-elle encore la vie ?
¬†¬†¬†¬†D'o√Ļ vient le mal, et pourquoi le mal existe-t-il ?
¬†¬†¬†¬†O atomes d'un jour ! √ī mes compagnons dans l'infinie petitesse, n√©s comme moi pour tout souffrir et pour tout ignorer, y en a-t-il parmi vous d'assez fous pour croire savoir tout cela ? Non, il n'y en a point; non, dans le fond de votre coeur vous sentez votre n√©ant comme je rends justice au mien. Mais vous √™tes assez orgueilleux pour vouloir qu'on embrasse vos vains syst√®mes; ne pouvant √™tre les tyrans de nos corps, vous pr√©tendez √™tre les tyrans de nos √Ęmes.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

Regardez d'autres dictionnaires:

  • ignorance ‚ÄĒ [ i…≤…Ēr…ĎŐÉs ] n. f. ‚ÄĘ 1120; lat. ignorantia 1 ‚ô¶ √Čtat d une personne qui ignore; le fait de ne pas conna√ģtre qqch. Laisser, tenir, entretenir qqn dans l ignorance (de qqch.). √ätre dans l ignorance (de qqch.). ¬ę L homme sans Dieu est dans l ignorance ‚Ķ   Encyclop√©die Universelle

  • Ignorance ‚ÄĒ ‚ÄĘ Lack of knowledge about a thing in a being capable of knowing Catholic Encyclopedia. Kevin Knight. 2006. Ignorance ¬†¬†¬†¬†Ignorance ¬†¬†¬†¬†‚Ć ‚Ķ   Catholic encyclopedia

  • ignorance ‚ÄĒ I noun benightedness, bewilderment, blindness, darkness, denseness, fog, foolishness, greenness, haze, illiteracy, illiterateness, imprudentia, incapacity, incognizance, incomprehension, ineptitude, inerudition, inexperience, innocence,… ‚Ķ   Law dictionary

  • ignorance ‚ÄĒ Ignorance. subst. f. v. Defaut de connoissance, manque de s√ßavoir quelque chose. Ignorance du droit ignorance du fait. ignorance volontaire. ignorance affect√©e. ignorance grossiere. grande ignorance. profonde ignorance. il n y eut jamais tant d… ‚Ķ   Dictionnaire de l'Acad√©mie fran√ßaise

  • Ignorance ‚ÄĒ The condition of being uneducated, unaware, or uninformed* Avijja, ignorance as a concept in Buddhism * Ignorance (album), a Sacred Reich album * Ignorance (band), a thrash funk metal band * Ignorance (novel), a Czech novel * Pluralistic… ‚Ķ   Wikipedia

  • Ignorance ‚ÄĒ ¬ęIgnorance¬Ľ Sencillo de Paramore del √°lbum Brand New Eyes G√©nero(s) Rock Alternativo, Pop Punk Duraci√≥n ‚Ķ   Wikipedia Espa√Īol

  • Ignorance ‚ÄĒ Ig no*rance, n. [F., fr. L. ignorantia.] 1. The condition of being ignorant; the lack of knowledge in general, or in relation to a particular subject; the state of being uneducated or uninformed. [1913 Webster] Ignorance is the curse of God,… ‚Ķ   The Collaborative International Dictionary of English

  • ignorance ‚ÄĒ (n.) c.1200, from O.Fr. ignorance (12c.), from L. ignorantia want of knowledge (see IGNORANT (Cf. ignorant)) ‚Ķ   Etymology dictionary

  • ignorance ‚ÄĒ Ignorance, Error, Errans opinio, Ignorantia, Ignoratio, Inscientia, Inscitia, Imperitia. Par l ignorance des gens qui estoient en ce temps la, Inscitia temporum ‚Ķ   Thresor de la langue fran√ßoyse

  • ignorance ‚ÄĒ [n] unintelligence, inexperience benightedness, bewilderment, blindness, callowness, crudeness, darkness, denseness, disregard, dumbness, empty headedness*, fog*, half knowledge, illiteracy, incapacity, incomprehension, innocence, inscience,… ‚Ķ   New thesaurus

  • ignorance ‚ÄĒ ‚Ėļ NOUN ‚Ė™ lack of knowledge or information ‚Ķ   English terms dictionary


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