IDOLE

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IDOLE
IDOLE, IDOL√āTRE, IDOL√āTRIE.
    Idole, du grec [Grec], figure; [Grec], représentation d'une figure; [Grec], servir, révérer, adorer. Ce mot adorer a, comme on sait, beaucoup d'acceptions différentes: il signifie porter la main à la bouche en parlant avec respect, se courber, se mettre à genoux, saluer, et enfin communément, rendre un culte suprême. Toujours des équivoques.
¬†¬†¬†¬†Il est utile de remarquer ici que le Dictionnaire de Tr√©voux commence cet article par dire que tous les pa√Įens √©taient idol√Ętres, et que les Indiens sont encore des peuples idol√Ętres. Premi√®rement, on n'appela personne pa√Įen avant Th√©odose-le-Jeune. Ce nom fut donn√© alors aux habitants des bourgs d'Italie, pagorum incoloe, pagani, qui conserv√®rent leur ancienne religion. Secondement, l'Indoustan est mahom√©tan; et les mahom√©tans sont les implacables ennemis des images et de l'idol√Ętrie. Troisi√®mement, on ne doit point appeler idol√Ętres beaucoup de peuples de l'Inde qui sont de l'ancienne religion des Parsis, ni certaines castes qui n'ont point d'idole.
SECTION PREMI√ąRE.
Y a-t-il jamais eu un gouvernement idol√Ętre ?
¬†¬†¬†¬†Il para√ģt que jamais il n'y a eu aucun peuple sur la terre qui ait pris ce nom d'idol√Ętre. Ce mot est une injure, un terme outrageant, tel que celui de gavache que les Espagnols donnaient autrefois aux Fran√ßais, et celui de maranes que les Fran√ßais donnaient aux Espagnols. Si on avait demand√© au s√©nat de Rome, √† l'ar√©opage d'Ath√®nes, √† la cour des rois de Perse, " √™tes-vous idol√Ętres ? " ils auraient √† peine entendu cette question. Nul n'aurait r√©pondu, Nous adorons des images, des idoles. On ne trouve ce mot idol√Ętre, idol√Ętrie, ni dans Hom√®re, ni dans H√©siode, ni dans H√©rodote, ni dans aucun auteur de la religion des gentils. Il n'y a jamais eu aucun √©dit, aucune loi qui ordonn√Ęt qu'on ador√Ęt des idoles, qu'on les serv√ģt en dieux, qu'on les regard√Ęt comme des dieux.
    Quand les capitaines romains et carthaginois faisaient un traité, ils attestaient tous leurs dieux. C'est en leur présence, disaient-ils, que nous jurons la paix. Or les statues de tous ces dieux, dont le dénombrement était très long, n'étaient pas dans la tente des généraux. Ils regardaient ou feignaient les dieux comme présents aux actions des hommes, comme témoins, comme juges. Et ce n'est pas assurément le simulacre qui constituait la Divinité.
    De quel oeil voyaient-ils donc les statues de leurs fausses divinités dans les temples ? du même oeil, s'il est permis de s'exprimer ainsi, que les catholiques voient les images, objets de leur vénération. L'erreur n'était pas d'adorer un morceau de bois ou de marbre, mais d'adorer une fausse divinité représentée par ce bois et ce marbre. La différence entre eux et les catholiques n'est pas qu'ils eussent des images et que les catholiques n'en aient point; la différence est que leurs images figuraient des êtres fantastiques dans une religion fausse, et que les images chrétiennes figurent des êtres réels dans une religion véritable. Les Grecs avaient la statue d'Hercule, et nous celle de saint Christophe; ils avaient Esculape et sa chèvre, et nous saint Roch et son chien; ils avaient Mars et sa lance, et nous saint Antoine de Padoue et saint Jacques de Compostelle.
    Quand le consul Pline adresse les prières aux dieux immortels, dans l'exorde du panégyrique de Trajan, ce n'est pas à des images qu'il les adresse. Ces images n'étaient pas immortelles.
¬†¬†¬†¬†Ni les derniers temps du paganisme, ni les plus recul√©s, n'offrent un seul fait qui puisse faire conclure qu'on ador√Ęt une idole. Hom√®re ne parle que des dieux qui habitent le haut Olympe. Le palladium, quoique tomb√© du ciel, n'√©tait qu'un gage sacr√© de la protection de Pallas; c'√©tait elle qu'on v√©n√©rait dans le palladium: c'√©tait notre sainte ampoule.
¬†¬†¬†¬†Mais les Romains et les Grecs se mettaient √† genoux devant des statues, leur donnaient des couronnes, de l'encens, des fleurs, les promenaient en triomphe dans les places publiques. Les catholiques ont sanctifi√© ces coutumes, et ne se disent point idol√Ętres.
¬†¬†¬†¬†Les femmes, en temps de s√©cheresse, portaient les statues des dieux apr√®s avoir je√Ľn√©. Elles marchaient pieds nus, les cheveux √©pars; et aussit√īt il pleuvait √† seaux, comme dit P√©trone: Itaque statim urceatim pluebat. N'a-t-on pas consacr√© cet usage, ill√©gitime chez les gentils, et l√©gitime parmi les catholiques ? Dans combien de villes ne porte-t-on pas nu-pieds des charognes pour obtenir les b√©n√©dictions du ciel par leur intercession ? Si un Turc, un lettr√© chinois √©tait t√©moin de ces c√©r√©monies, il pourrait par ignorance accuser les Italiens de mettre leur confiance dans les simulacres qu'ils prom√®nent ainsi en procession.
SECTION II.
Examen de l'idol√Ętrie ancienne.
¬†¬†¬†¬†Du temps de Charles 1er on d√©clara la religion catholique idol√Ętre en Angleterre. Tous les presbyt√©riens sont persuad√©s que les catholiques adorent un pain qu'ils mangent, et des figures qui sont l'ouvrage de leurs sculpteurs et de leurs peintres. Ce qu'une partie de l'Europe reproche aux catholiques, ceux-ci le reprochent eux-m√™mes aux gentils.
¬†¬†¬†¬†On est surpris du nombre prodigieux de d√©clamations d√©bit√©es dans tous les temps contre l'idol√Ętrie des Romains et des Grecs; et ensuite on est plus surpris encore quand on voit qu'ils n'√©taient pas idol√Ętres.
¬†¬†¬†¬†Il y avait des temples plus privil√©gi√©s que les autres. La grande Diane d'√Čph√®se avait plus de r√©putation qu'une Diane de village. Il se faisait plus de miracles dans le temple d'Esculape √† √Čpidaure que dans un autre de ses temples. La statue de Jupiter Olympien attirait plus d'offrandes que celle de Jupiter Paphlagonien. Mais puisqu'il faut toujours opposer ici les coutumes d'une religion vraie √† celles d'une religion fausse, n'avons-nous pas eu depuis plusieurs si√®cles plus de d√©votion √† certains autels qu'√† d'autres ?
    Notre-Dame de Lorette n'a-t-elle pas été préférée à Notre-Dame des Neiges, à celle des Ardents, à celle de Hall, etc. ? Ce n'est pas à dire qu'il y ait plus de vertu dans une statue à Lorette que dans une statue du village de Hall; mais nous avons eu plus de dévotion à l'une qu'à l'autre; nous avons cru que celle qu'on invoquait aux pieds de ses statues daignait du haut du ciel répandre plus de faveurs, opérer plus de miracles dans Lorette que dans Hall. Cette multiplicité d'images de la même personne prouve même que ce ne sont point ces images qu'on vénère, et que le culte se rapporte à la personne qui est représentée; car il n'est pas possible que chaque image soit la chose même: il y a mille images de saint François, qui même ne lui ressemblent point, et qui ne se ressemblent point entre elles; et toutes indiquent un seul saint François, invoqué le jour de sa fête par ceux qui ont dévotion à ce saint.
¬†¬†¬†¬†Il en √©tait absolument de m√™me chez les pa√Įens: on n'avait imagin√© qu'une seule divinit√©, un seul Apollon, et non pas autant d'Apollons et de Dianes qu'ils avaient de temples et de statues. Il est donc prouv√©, autant qu'un point d'histoire peut l'√™tre, que les anciens ne croyaient pas qu'une statue f√Ľt une divinit√©, que le culte ne pouvait √™tre rapport√© √† cette statue, √† cette idole; et par cons√©quent les anciens n'√©taient point idol√Ętres. C'est √† nous √† voir si on doit saisir ce pr√©texte pour nous accuser d'idol√Ętrie.
    Une populace grossière et superstitieuse qui ne raisonnait point, qui ne savait ni douter, ni nier, ni croire, qui courait au temple par oisiveté, et parce que les petits y sont égaux aux grands, qui portait son offrande par coutume, qui parlait continuellement de miracles sans en avoir examiné aucun, et qui n'était guère au-dessus des victimes qu'elle amenait; cette populace, dis-je, pouvait bien, à la vue de la grande Diane et de Jupiter tonnant, être frappée d'une horreur religieuse, et adorer, sans le savoir, la statue même. C'est ce qui est arrivé quelquefois dans nos temples à nos paysans grossiers; et on n'a pas manqué de les instruire que c'est aux bienheureux, aux mortels reçus dans le ciel qu'ils doivent demander leur intercession, et non à des figures de bois et de pierre.
¬†¬†¬†¬†Les Grecs et les Romains augment√®rent le nombre de leurs dieux par leurs apoth√©oses. Les Grecs divinisaient les conqu√©rants, comme Bacchus, Hercule, Pers√©e. Rome dressa des autels √† ses empereurs. Nos apoth√©oses sont d'un genre diff√©rent; nous avons infiniment plus de saints qu'ils n'avaient de ces dieux secondaires, mais nous n'avons √©gard ni au rang ni aux conqu√™tes. Nous avons √©lev√© des temples √† des hommes simplement vertueux, qui seraient ignor√©s sur la terre s'ils n'√©taient plac√©s dans le ciel. Les apoth√©oses des anciens sont faites par la flatterie, les n√ītres par le respect pour la vertu.
¬†¬†¬†¬†Cic√©ron, dans ses ouvrages philosophiques, ne laisse pas soup√ßonner seulement qu'on puisse se m√©prendre aux statues des dieux, et les confondre avec les dieux m√™mes. Ses interlocuteurs foudroient la religion √©tablie; mais aucun d'eux n'imagine d'accuser les Romains de prendre du marbre et de l'airain pour des divinit√©s. Lucr√®ce ne reproche cette sottise √† personne, lui qui reproche tout aux superstitieux. Donc, encore une fois, cette opinion n'existait pas, on n'en avait aucune id√©e; il n'y avait point d'idol√Ętres.
    Horace fait parler une statue de Priape, il lui fait dire: " J'étais autrefois un tronc de figuier; un charpentier, ne sachant s'il ferait de moi un dieu ou un banc, se détermina enfin à me faire dieu. " Que conclure de cette plaisanterie ? Priape était de ces divinités subalternes, abandonnées aux railleurs; et cette plaisanterie même est la preuve la plus forte que cette figure de Priape, qu'on mettait dans les potagers pour effrayer les oiseaux, n'était pas fort révérée.
    Dacier, en se livrant à l'esprit commentateur, n'a pas manqué d'observer que Baruch avait prédit cette aventure, en disant: " Ils ne seront que ce que voudront les ouvriers; " mais il pouvait observer aussi qu'on en peut dire autant de toutes les statues. Baruch aurait-il eu une vision sur les satires d'Horace ?
¬†¬†¬†¬†On peut d'un bloc de marbre tirer tout aussi bien une cuvette qu'une figure d'Alexandre ou de Jupiter, ou de quelque autre chose plus respectable. La mati√®re dont √©taient form√©s les ch√©rubins du Saint des saints aurait pu servir √©galement aux fonctions les plus viles. Un tr√īne, un autel, en sont-ils moins r√©v√©r√©s parce que l'ouvrier en pouvait faire une table de cuisine ?
¬†¬†¬†¬†Dacier, au lieu de conclure que les Romains adoraient la statue de Priape, et que Baruch l'avait pr√©dit, devait donc conclure que les Romains s'en moquaient. Consultez tous les auteurs qui parlent des statues de leurs dieux, vous n'en trouverez aucun qui parle d'idol√Ętrie; ils disent express√©ment le contraire. Vous voyez dans Martial (l. VIII, ep. 24):
    " Qui finxit sacros auro vel marmore vultus,
    Non facit ille deos; qui rogat ille facit. "
    L'artisan ne fait point les dieux,
    C'est celui qui les prie.
    Dans Ovide (de Ponto II, ep. 8, v. 62):
    " Colitur pro Jove forma Jovis. "
    Dans l'image de Dieu c'est Dieu seul qu'on adore.
    Dans Stace (Theb. l. XII, v. 503):
    " Nulla autem effigies, nulli commissa metallo
    Forma Dei; mentes habitare et pectora gaudet. "
    Les dieux ne sont jamais dans une arche enfermés:
    Ils habitent nos coeurs.
    Dans Lucain (l. IX, v. 578):
    " Estne Dei sedes, nisi terra et pontus et aer ? "
    L'univers est de Dieu la demeure et l'empire.
    On ferait un volume de tous les passages qui déposent que des images n'étaient que des images.
¬†¬†¬†¬†Il n'y a que le cas o√Ļ les statues rendaient des oracles qui ait pu faire penser que ces statues avaient en elles quelque chose de divin. Mais certainement l'opinion r√©gnante √©tait que les dieux avaient choisi certains autels, certains simulacres pour y venir r√©sider quelquefois, pour y donner audience aux hommes, pour leur r√©pondre. On ne voit dans Hom√®re et dans les choeurs des trag√©dies grecques que des pri√®res √† Apollon qui rend ses oracles sur les montagnes, en tel temple, en telle ville; il n'y a pas dans toute l'antiquit√© la moindre trace d'une pri√®re adress√©e √† une statue; si on croyait que l'esprit divin pr√©f√©rait quelques temples, quelques images, comme on croyait aussi qu'il pr√©f√©rait quelques hommes, la chose √©tait certainement possible; ce n'√©tait qu'une erreur de fait. Combien avons-nous d'images miraculeuses ! Les anciens se vantaient d'avoir ce que nous poss√©dons en effet; et si nous ne sommes point idol√Ętres, de quel droit dirons-nous qu'ils l'ont √©t√© ?
¬†¬†¬†¬†Ceux qui professaient la magie, qui la croyaient une science, ou qui feignaient de le croire, pr√©tendaient avoir le secret de faire descendre les dieux dans les statues; non pas les grands dieux, mais les dieux secondaires, les g√©nies. C'est ce que Mercure Trism√©giste appelait faire des dieux; et c'est ce que saint Augustin r√©fute dans sa Cit√© de Dieu. Mais cela m√™me montre √©videmment que les simulacres n'avaient rien en eux de divin, puisqu'il fallait qu'un magicien les anim√Ęt; et il me semble qu'il arrivait bien rarement qu'un magicien f√Ľt assez habile pour donner une √Ęme √† une statue, pour la faire parler.
¬†¬†¬†¬†En un mot, les images des dieux n'√©taient point des dieux. Jupiter, et non pas son image, lan√ßait le tonnerre; ce n'√©tait pas la statue de Neptune qui soulevait les mers, ni celle d'Apollon qui donnait la lumi√®re. Les Grecs et les Romains √©taient des gentils, des polyth√©istes, et n'√©taient point des idol√Ętres.
¬†¬†¬†¬†Nous leur prodigu√Ęmes cette injure quand nous n'avions ni statues ni temples, et nous avons continu√© dans notre injustice depuis que nous avons fait servir la peinture et la sculpture √† honorer nos v√©rit√©s, comme ils s'en servaient pour honorer leurs erreurs.
SECTION III.
Si les Perses, les Sab√©ens, les √Čgyptiens, les Tartares, les Turcs, ont √©t√© idol√Ętres; et de quelle antiquit√© est l'origine des simulacres appel√©s idoles. Histoire de leur culte.
¬†¬†¬†¬†C'est une grande erreur d'appeler idol√Ętres les peuples qui rendirent un culte au soleil et aux √©toiles. Ces nations n'eurent longtemps ni simulacres ni temples. Si elles se tromp√®rent, c'est en rendant aux astres ce qu'elles devaient au cr√©ateur des astres. Encore le dogme de Zoroastre ou Zerdust, recueilli dans le Sadder, enseigne-t-il un √™tre supr√™me, vengeur et r√©mun√©rateur; et cela est bien loin de l'idol√Ętrie. Le gouvernement de la Chine n'a jamais eu aucune idole; il a toujours conserv√© le culte simple du ma√ģtre du ciel Kingtien.
¬†¬†¬†¬†Gengis-kan chez les Tartares n'√©tait point idol√Ętre, et n'avait aucun simulacre. Les musulmans, qui remplissent la Gr√®ce, l'Asie-Mineure, la Syrie, la Perse, l'Inde et l'Afrique, appellent les chr√©tiens idol√Ętres, giaours, parce qu'ils croient que les chr√©tiens rendent un culte aux images. Ils bris√®rent plusieurs statues qu'ils trouv√®rent √† Constantinople, dans Sainte-Sophie et dans l'√©glise des Saints-Ap√ītres et dans d'autres, qu'ils convertirent en mosqu√©es. L'apparence les trompa comme elle trompe toujours les hommes, et leur fit croire que des temples d√©di√©s √† des saints qui avaient √©t√© hommes autrefois, des images de ces saints r√©v√©r√©es √† genoux, des miracles op√©r√©s dans ces temples, √©taient des preuves invincibles de l'idol√Ętrie la plus compl√®te; cependant il n'en est rien. Les chr√©tiens n'adorent en effet qu'un seul Dieu, et ne r√©v√®rent dans les bienheureux que la vertu m√™me de Dieu qui g√ģt dans ses saints. Les iconoclastes et les protestants ont fait le m√™me reproche d'idol√Ętrie √† l'√Čglise, et on leur a fait la m√™me r√©ponse.
¬†¬†¬†¬†Comme les hommes ont eu tr√®s rarement des id√©es pr√©cises, et ont encore moins exprim√© leurs id√©es par des mots pr√©cis et sans √©quivoque, nous appel√Ęmes du nom d'idol√Ętres les gentils et surtout les polyth√©istes. On a √©crit des volumes immenses, on a d√©bit√© des sentiments divers sur l'origine de ce culte rendu √† Dieu ou √† plusieurs dieux sous des figures sensibles: cette multitude de livres et d'opinions ne prouve que l'ignorance.
¬†¬†¬†¬†On ne sait pas qui inventa les habits et les chaussures, et on veut savoir qui le premier inventa les idoles ! Qu'importe un passage de Sanchoniathon, qui vivait avant la guerre de Troie ? que nous apprend-il, quand il dit que le chaos, l'esprit, c'est-√†-dire le souffle, amoureux de ses principes, en tira le limon, qu'il rendit l'air lumineux, que le vent Colp et sa femme Ba√ľ engendr√®rent √Čon, qu'√Čon engendra Genos, que Cronos, leur descendant, avait deux yeux par derri√®re comme par devant, qu'il devint dieu, et qu'il donna l'√Čgypte √† son fils Thaut ? voil√† un des plus respectables monuments de l'antiquit√©.
    Orphée ne nous en apprendra pas davantage dans sa Théogonie, que Damascius nous a conservée. Il représente le principe du monde sous la figure d'un dragon à deux têtes, l'une de taureau, l'autre de lion, un visage au milieu, qu'il appelle visage-dieu, et des ailes dorées aux épaules.
    Mais vous pouvez de ces idées bizarres tirer deux grandes vérités: l'une, que les images sensibles et les hiéroglyphes sont de l'antiquité la plus haute; l'autre, que tous les anciens philosophes ont reconnu un premier principe.
¬†¬†¬†¬†Quant au polyth√©isme, le bon sens vous dira que d√®s qu'il y a eu des hommes, c'est-√†-dire des animaux faibles, capables de raison et de folie, sujets √† tous les accidents, √† la maladie et √† la mort, ces hommes ont senti leur faiblesse et leur d√©pendance; ils ont reconnu ais√©ment qu'il est quelque chose de plus puissant qu'eux; ils ont senti une force dans la terre, qui fournit leurs aliments; une dans l'air, qui souvent les d√©truit; une dans le feu, qui consume; et dans l'eau, qui submerge. Quoi de plus naturel dans des hommes ignorants que d'imaginer des √™tres qui pr√©sidaient √† ces √©l√©ments ? quoi de plus naturel que de r√©v√©rer la force invisible qui faisait luire aux yeux le soleil et les √©toiles ? et d√®s qu'on voulut se former une id√©e de ces puissances sup√©rieures √† l'homme, quoi de plus naturel encore que de les figurer d'une mani√®re sensible ? Pouvait-on s'y prendre autrement ? La religion juive, qui pr√©c√©da la n√ītre, et qui fut donn√©e par Dieu m√™me, √©tait toute remplie de ces images sous lesquelles Dieu est repr√©sent√©. Il daigne parler dans un buisson le langage humain; il para√ģt sur une montagne: les esprits c√©lestes qu'il envoie viennent tous avec une forme humaine; enfin le sanctuaire est couvert de ch√©rubins, qui sont des corps d'hommes avec des ailes et des t√™tes d'animaux. C'est ce qui a donn√© lieu √† l'erreur de Plutarque, de Tacite, d'Appien et de tant d'autres, de reprocher aux Juifs d'adorer une t√™te d'√Ęne. Dieu, malgr√© sa d√©fense de peindre et de sculpter aucune figure, a donc daign√© se proportionner √† la faiblesse humaine, qui demandait qu'on parl√Ęt aux sens par des images.
¬†¬†¬†¬†Isa√Įe, dans le chap. VI, voit le Seigneur assis sur un tr√īne, et le bas de sa robe qui remplit le temple. Le Seigneur √©tend sa main, et touche la bouche de J√©r√©mie, au chap. 1er de ce proph√®te. √Čz√©chiel, au chap. 1er, voit un tr√īne de saphir, et Dieu lui para√ģt comme un homme assis sur ce tr√īne. Ces images n'alt√®rent point la puret√© de la religion juive, qui jamais n'employa les tableaux, les statues, les idoles pour repr√©senter Dieu aux yeux du peuple.
¬†¬†¬†¬†Les lettr√©s chinois, les Parsis, les anciens √Čgyptiens, n'eurent point d'idoles; mais bient√īt Isis et Osiris furent figur√©s; bient√īt Bel, √† Babylone, fut un gros colosse; Brama fut un monstre bizarre dans la presqu'√ģle de l'Inde. Les Grecs surtout multipli√®rent les noms des dieux, les statues et les temples, mais en attribuant toujours la supr√™me puissance √† leur Zeus, nomm√© par les Latins Jupiter, ma√ģtre des dieux et des hommes. Les Romains imit√®rent les Grecs. Ces peuples plac√®rent toujours tous les dieux dans le ciel, sans savoir ce qu'ils entendaient par le ciel.
¬†¬†¬†¬†Les Romains eurent leurs douze grands dieux, six m√Ęles et six femelles, qu'ils nomm√®rent Dii majorum gentium: Jupiter, Neptune, Apollon, Vulcain, Mars, Mercure, Junon, Vesta, Minerve, C√©r√®s, V√©nus, Diane. Pluton fut alors oubli√©; Vesta prit sa place.
¬†¬†¬†¬†Ensuite venaient les dieux minorum gentium, les dieux indig√®tes, les h√©ros, comme Bacchus, Hercule, Esculape; les dieux infernaux, Pluton, Proserpine; ceux de la mer, comme T√©thys, Amphitrite, les N√©r√©ides, Glaucus; puis les Dryades, les Na√Įades, les dieux des jardins, ceux des bergers: il y en avait pour chaque profession, pour chaque action de la vie, pour les enfants, pour les filles nubiles, pour les mari√©es, pour les accouch√©es; on eut le dieu Pet. On divinisa enfin les empereurs. Ni ces empereurs, ni le dieu Pet, ni la d√©esse Pertunda, ni Priape, ni Rumilia, la d√©esse des t√©tons, ni Stercutius, le dieu de la garde-robe, ne furent √† la v√©rit√© regard√©s comme les ma√ģtres du ciel et de la terre. Les empereurs eurent quelquefois des temples, les petits dieux p√©nates n'en eurent point; mais tous eurent leur figure, leur idole.
    C'étaient de petits magots dont on ornait son cabinet; c'étaient les amusements des vieilles femmes et des enfants, qui n'étaient autorisés par aucun culte public. On laissait agir à son gré la superstition de chaque particulier. On retrouve encore ces petites idoles dans les ruines des anciennes villes.
    Si personne ne sait quand les hommes commencèrent à se faire des idoles, on sait qu'elles sont de l'antiquité la plus haute. Tharé, père d'Abraham, en faisait à Ur en Chaldée. Rachel déroba et emporta les idoles de son beau-père Laban. On ne peut remonter plus haut.
¬†¬†¬†¬†Mais quelle notion pr√©cise avaient les anciennes nations de tous ces simulacres ? Quelle vertu, quelle puissance leur attribuait-on ? Croyait-on que les dieux descendaient du ciel pour venir se cacher dans ces statues, ou qu'ils leur communiquaient une partie de l'esprit divin, ou qu'ils ne leur communiquaient rien du tout ? C'est encore sur quoi on a tr√®s inutilement √©crit; il est clair que chaque homme en jugeait selon le degr√© de sa raison, ou de sa cr√©dulit√©, ou de son fanatisme. Il est √©vident que les pr√™tres attachaient le plus de divinit√© qu'ils pouvaient √† leurs statues, pour s'attirer plus d'offrandes. On sait que les philosophes r√©prouvaient ces superstitions, que les guerriers s'en moquaient, que les magistrats les tol√©raient, et que le peuple, toujours absurde, ne savait ce qu'il faisait. C'est, en peu de mots, l'histoire de toutes les nations √† qui Dieu ne s'est pas fait conna√ģtre.
¬†¬†¬†¬†On peut se faire la m√™me id√©e du culte que toute l'√Čgypte rendit √† un boeuf, et que plusieurs villes rendirent √† un chien, √† un singe, √† un chat, √† des ognons. Il y a grande apparence que ce furent d'abord des embl√®mes. Ensuite un certain boeuf Apis, un certain chien nomm√© Anubis, furent ador√©s; on mangea toujours du boeuf et des ognons: mais il est difficile de savoir ce que pensaient les vieilles femmes d'√Čgypte des ognons sacr√©s et des boeufs.
    Les idoles parlaient assez souvent. On faisait commémoration à Rome, le jour de la fête de Cybèle, des belles paroles que la statue avait prononcées lorsqu'on en fit la translation du palais du roi Attale:
    " Ipsa peti volui; ne sit mora, mitte volentem:
    Dignus Roma locus quo deus omnis eat. "
    OVID., Fast., IV, 269.
¬†¬†¬†¬†" J'ai voulu qu'on m'enlev√Ęt; emmenez-moi vite: Rome est digne que tout dieu s'y √©tablisse. "
    La statue de la Fortune avait parlé: les Scipion, les Cicéron, les César, à la vérité, n'en croyaient rien; mais la vieille à qui Encolpe donna un écu pour acheter des oies et des dieux pouvait fort bien le croire.
    Les idoles rendaient aussi des oracles, et les prêtres, cachés dans le creux des statues, parlaient au nom de la divinité.
¬†¬†¬†¬†Comment, au milieu de tant de dieux et de tant de th√©ogonies diff√©rentes, et de cultes particuliers, n'y eut-il jamais de guerre de religion chez les peuples nomm√©s idol√Ętres ? Cette paix fut un bien qui naquit d'un mal, de l'erreur m√™me; car chaque nation, reconnaissant plusieurs dieux inf√©rieurs, trouva bon que ses voisins eussent aussi les leurs. Si vous exceptez Cambyse, √† qui on reprocha d'avoir tu√© le boeuf Apis, on ne voit dans l'histoire profane aucun conqu√©rant qui ait maltrait√© les dieux d'un peuple vaincu. Les gentils n'avaient aucune religion exclusive, et les pr√™tres ne song√®rent qu'√† multiplier les offrandes et les sacrifices.
¬†¬†¬†¬†Les premi√®res offrandes furent des fruits. Bient√īt apr√®s il fallut des animaux pour la table des pr√™tres; ils les √©gorgeaient eux-m√™mes; ils devinrent bouchers et cruels: enfin ils introduisirent l'usage horrible de sacrifier des victimes humaines, et surtout des enfants et des jeunes filles. Jamais les Chinois, ni les Parsis, ni les Indiens, ne furent coupables de ces abominations; mais √† Hi√©ropolis en √Čgypte, au rapport de Porphyre, on immola des hommes.
    Dans la Tauride on sacrifiait des étrangers; heureusement les prêtres de la Tauride ne devaient pas avoir beaucoup de pratiques. Les premiers Grecs, les Cypriots, les Phéniciens, les Tyriens, les Carthaginois, eurent cette superstition abominable. Les Romains eux-mêmes tombèrent dans ce crime de religion; et Plutarque rapporte qu'ils immolèrent deux Grecs et deux Gaulois pour expier les galanteries de trois vestales. Procope, contemporain du roi des Francs Théodebert, dit que les Francs immolèrent des hommes quand ils entrèrent en Italie avec ce prince. Les Gaulois, les Germains, faisaient communément de ces affreux sacrifices. On ne peut guère lire l'histoire sans concevoir de l'horreur pour le genre humain.
¬†¬†¬†¬†Il est vrai que, chez les Juifs, Jepht√© sacrifia sa fille, et que Sa√ľl fut pr√™t d'immoler son fils; il est vrai que ceux qui √©taient vou√©s au Seigneur par anath√®me ne pouvaient √™tre rachet√©s ainsi qu'on rachetait les b√™tes, et qu'il fallait qu'ils p√©rissent.
    Nous parlons ailleurs des victimes humaines sacrifiées dans toutes les religions.
¬†¬†¬†¬†Pour consoler le genre humain de cet horrible tableau, de ces pieux sacril√®ges, il est important de savoir que, chez presque toutes les nations nomm√©es idol√Ętres, il y avait la th√©ologie sacr√©e et l'erreur populaire, le culte secret et les c√©r√©monies publiques, la religion des sages et celle du vulgaire. On n'enseignait qu'un seul Dieu aux initi√©s dans les myst√®res: il n'y a qu'√† jeter les yeux sur l'hymne attribu√© √† l'ancien Orph√©e, qu'on chantait dans les myst√®res de C√©r√®s √Čleusine, si c√©l√®bre en Europe et en Asie. " Contemple la nature divine, illumine ton esprit, gouverne ton coeur, marche dans la voie de la justice, que le Dieu du ciel et de la terre soit toujours pr√©sent √† tes yeux; il est unique, il existe seul par lui-m√™me, tous les √™tres tiennent de lui leur existence; il les soutient tous: il n'a jamais √©t√© vu des mortels, et il voit toutes choses. "
    Qu'on lise encore ce passage du philosophe Maxime de Madaure, que nous avons déjà cité: " Quel homme est assez grossier, assez stupide pour douter qu'il soit un Dieu suprême, éternel, infini, qui n'a rien engendré de semblable à lui-même, et qui est le père commun de toutes choses ? "
¬†¬†¬†¬†Il y a mille t√©moignages que les sages abhorraient non seulement l'idol√Ętrie, mais encore le polyth√©isme.
¬†¬†¬†¬†√Čpict√®te, ce mod√®le de r√©signation et de patience, cet homme si grand dans une condition si basse, ne parle jamais que d'un seul Dieu. Relisez encore cette maxime: " Dieu m'a cr√©√©, Dieu est au-dedans de moi; je le porte partout. Pourrais-je le souiller par des pens√©es obsc√®nes, par des actions injustes, par d'inf√Ęmes d√©sirs ? Mon devoir est de remercier Dieu de tout, de le louer de tout, et de ne cesser de le b√©nir qu'en cessant de vivre. " Toutes les id√©es d'√Čpict√®te roulent sur ce principe. Est-ce l√† un idol√Ętre ?
¬†¬†¬†¬†Marc-Aur√®le, aussi grand peut-√™tre sur le tr√īne de l'empire romain qu'√Čpict√®te dans l'esclavage, parle souvent, √† la v√©rit√©, des dieux, soit pour se conformer au langage re√ßu, soit pour exprimer des √™tres mitoyens entre l'√™tre supr√™me et les hommes: mais en combien d'endroits ne fait-il pas voir qu'il ne reconna√ģt qu'un Dieu √©ternel, infini ! " Notre √Ęme, dit-il, est une √©manation de la Divinit√©. Mes enfants, mon corps, mes esprits, me viennent de Dieu. "
¬†¬†¬†¬†Les sto√Įciens, les platoniciens, admettaient une nature divine et universelle; les √©picuriens la niaient. Les pontifes ne parlaient que d'un seul Dieu dans les myst√®res. O√Ļ √©taient donc les idol√Ętres ? Tous nos d√©clamateurs crient √† l'idol√Ętrie comme de petits chiens qui jappent quand ils entendent un gros chien aboyer.
¬†¬†¬†¬†Au reste, c'est une des plus grandes erreurs du Dictionnaire de Mor√©ri, de dire que du temps de Th√©odose-le-Jeune il ne resta plus d'idol√Ętres que dans les pays recul√©s de l'Asie et de l'Afrique. Il y avait dans l'Italie beaucoup de peuples encore gentils, m√™me au septi√®me si√®cle. Le nord de l'Allemagne, depuis le V√©ser, n'√©tait pas chr√©tien du temps de Charlemagne. La Pologne et tout le Septentrion rest√®rent longtemps apr√®s lui dans ce qu'on appelle idol√Ętrie. La moiti√© de l'Afrique, tous les royaumes au-del√† du Gange, le Japon, la populace de la Chine, cent hordes de Tartares, ont conserv√© leur ancien culte. Il n'y a plus en Europe que quelques Lapons, quelques Samo√Į√®des, quelques Tartares, qui aient pers√©v√©r√© dans la religion de leurs anc√™tres.
¬†¬†¬†¬†Finissons par remarquer que, dans les temps qu'on appelle parmi nous le moyen √Ęge, nous appelions le pays des mahom√©tans la Paganie; nous traitions d'idol√Ętres, d'adorateurs d'images, un peuple qui a les images en horreur. Avouons, encore une fois, que les Turcs sont plus excusables de nous croire idol√Ętres, quand ils voient nos autels charg√©s d'images et de statues.
¬†¬†¬†¬†Un gentilhomme du prince Ragotski m'a assur√© sur son honneur qu'√©tant entr√© dans un caf√© √† Constantinople, la ma√ģtresse ordonna qu'on ne le serv√ģt point, parce qu'il √©tait idol√Ętre. Il √©tait protestant; il lui jura qu'il n'adorait ni hostie ni images. Ah ! si cela est, lui dit cette femme, venez chez moi tous les jours, vous serez servi pour rien.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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