HOMME

ÔĽŅ
HOMME
¬†¬†¬†¬†Pour conna√ģtre le physique de l'esp√®ce humaine, il faut lire les ouvrages d'anatomie, les articles du Dictionnaire encyclop√©dique par M. Venel, ou plut√īt faire un cours d'anatomie.
¬†¬†¬†¬†Pour conna√ģtre l'homme qu'on appelle moral, il faut surtout avoir v√©cu et r√©fl√©chi.
    Tous les livres de morale ne sont-ils pas renfermés dans ces paroles de Job: " Homo natus de muliere, brevi vivens tempore, repletur multis miseriis; qui quasi flos egreditur et conteritur, et fugit velut umbra ? " " L'homme né de la femme vit peu; il est rempli de misères; il est comme une fleur qui s'épanouit, se flétrit, et qu'on écrase; il passe comme une ombre. "
¬†¬†¬†¬†Nous avons d√©j√† vu que la race humaine n'a qu'environ vingt-deux ans √† vivre , en comptant ceux qui meurent sur le sein de leurs nourrices, et ceux qui tra√ģnent jusqu'√† cent ans les restes d'une vie imb√©cile et mis√©rable.
    C'est un bel apologue que cette ancienne fable du premier homme, qui était destiné d'abord à vivre vingt ans tout au plus: ce qui se réduisait à cinq ans, en évaluant une vie avec une autre. L'homme était désespéré; il avait auprès de lui une chenille, un papillon, un paon, un cheval, un renard, et un singe.
¬†¬†¬†¬†Prolonge ma vie, dit-il √† Jupiter; je vaux mieux que tous ces animaux-l√†: il est juste que moi et mes enfants nous vivions tr√®s longtemps pour commander √† toutes les b√™tes. Volontiers, dit Jupiter: mais je n'ai qu'un certain nombre de jours √† partager entre tous les √™tres √† qui j'ai accord√© la vie. Je ne puis te donner qu'en retranchant aux autres. Car ne t'imagine pas, parce que je suis Jupiter, que je sois infini et tout puissant: j'ai ma nature et ma mesure. √á√†, je veux bien t'accorder quelques ann√©es de plus, en les √ītant √† ces six animaux dont tu es jaloux, √† condition que tu auras successivement leurs mani√®res d'√™tre. L'homme sera d'abord chenille, en se tra√ģnant comme elle dans sa premi√®re enfance. Il aura jusqu'√† quinze ans la l√©g√®ret√© d'un papillon; dans sa jeunesse la vanit√© d'un paon. Il faudra, dans l'√Ęge viril, qu'il subisse autant de travaux que le cheval. Vers les cinquante ans, il aura les ruses du renard; et dans sa vieillesse, il sera laid et ridicule comme un singe. C'est assez l√† en g√©n√©ral le destin de l'homme.
¬†¬†¬†¬†Remarquez encore que, malgr√© les bont√©s de Jupiter, cet animal, toute compensation faite, n'ayant que vingt-deux √† vingt-trois ans √† vivre tout au plus, en prenant le genre humain en g√©n√©ral, il en faut √īter le tiers pour le temps du sommeil, pendant lequel on est mort; reste √† quinze ou environ: de ces quinze retranchons au moins huit pour la premi√®re enfance, qui est, comme on l'a dit , le vestibule de la vie. Le produit net sera sept ans; de ces sept ans, la moiti√© au moins se consume dans les douleurs de toute esp√®ce; pose trois ans et demi pour travailler, s'ennuyer, et pour avoir un peu de satisfaction: et que de gens n'en ont point du tout ! Eh bien ! pauvre animal, feras-tu encore le fier ?
¬†¬†¬†¬†Malheureusement, dans cette fable, Dieu oublia d'habiller cet animal comme il avait v√™tu le singe, le renard, le cheval, le paon, et jusqu'√† la chenille. L'esp√®ce humaine n'eut que sa peau rase, qui, continuellement expos√©e au soleil, √† la pluie, √† la gr√™le, devint gerc√©e, tann√©e, truit√©e. Le m√Ęle, dans notre continent, fut d√©figur√© par des poils √©pars sur son corps, qui le rendirent hideux sans le couvrir. Son visage fut cach√© sous ses cheveux. Son menton devint un sol raboteux, qui porta une for√™t de tiges menues, dont les racines √©taient en haut, et les branches en bas. Ce fut dans cet √©tat, et d'apr√®s cette image, que cet animal osa peindre Dieu, quand, dans la suite des temps, il apprit √† peindre.
¬†¬†¬†¬†La femelle, √©tant plus faible, devint encore plus d√©go√Ľtante et plus affreuse dans sa vieillesse: l'objet de la terre le plus hideux est une d√©cr√©pite. Enfin, sans les tailleurs et les couturi√®res, l'esp√®ce humaine n'aurait jamais os√© se montrer devant les autres. Mais avant d'avoir des habits, avant m√™me de savoir parler, il dut s'√©couler bien des si√®cles. Cela est prouv√©; mais il faut le redire souvent.
    Cet animal non civilisé, abandonné à lui-même, dut être le plus sale et le plus pauvre de tous les animaux.
    Mon cher Adam, mon gourmand, mon bon père,
¬†¬†¬†¬†Que faisais-tu dans les jardins d'√Čden ?
    Travaillais-tu pour ce sot genre humain ?
    Caressais-tu madame ève ma mère ?
    Avouez-moi que vous aviez tous deux
    Les ongles longs, un peu noirs et crasseux,
    La chevelure assez mal ordonnée,
    Le teint bruni, la peau rude et tannée.
    Sans propreté, l'amour le plus heureux
    N'est plus amour, c'est un besoin honteux.
¬†¬†¬†¬†Bient√īt lass√©s de leur belle aventure,
    Dessous un chêne ils soupent galamment
    Avec de l'eau, du millet, et du gland
    Le repas fait, ils dorment sur la dure.
    Voilà l'état de la pure nature.
¬†¬†¬†¬†Il est un peu extraordinaire qu'on ait harcel√©, honni, levraud√© un philosophe de nos jours tr√®s estimable, l'innocent, le bon Helv√©tius, pour avoir dit que si les hommes n'avaient pas des mains, ils n'auraient pu b√Ętir des maisons et travailler en tapisserie de haute lice. Apparemment que ceux qui ont condamn√© cette proposition ont un secret pour couper les pierres et les bois, et pour travailler √† l'aiguille avec les pieds.
    J'aimais l'auteur du livre de l'Esprit. Cet homme valait mieux que tous ses ennemis ensemble; mais je n'ai jamais approuvé ni les erreurs de son livre, ni les vérités triviales qu'il débite avec emphase. J'ai pris son parti hautement quand des hommes absurdes l'ont condamné pour ces vérités mêmes.
    Je n'ai point de termes pour exprimer l'excès de mon mépris pour ceux qui, par exemple, ont voulu proscrire magistralement cette proposition: " Les Turcs peuvent être regardés comme des déistes. " Eh ! cuistres, comment voulez-vous donc qu'on les regarde ? comme des athées, parce qu'ils n'adorent qu'un seul Dieu ?
    Vous condamnez cette autre proposition-ci: " L'homme d'esprit sait que les hommes sont ce qu'ils doivent être; que toute haine contre eux est injuste; qu'un sot porte des sottises comme un sauvageon porte des fruits amers. "
    Ah ! sauvageons de l'école, vous persécutez un homme parce qu'il ne vous hait pas.
    Laissons là l'école, et poursuivons.
    De la raison, des mains industrieuses, une tête capable de généraliser des idées, une langue assez souple pour les exprimer; ce sont là les grands bienfaits accordés par l'être suprême à l'homme, à l'exclusion des autres animaux.
¬†¬†¬†¬†Le m√Ęle en g√©n√©ral vit un peu moins longtemps que la femelle.
    Il est toujours plus grand, proportion gardée. L'homme de la plus haute taille a d'ordinaire deux ou trois pouces par-dessus la plus grande femme.
    Sa force est presque toujours supérieure; il est plus agile; et ayant tous les organes plus forts, il est plus capable d'une attention suivie. Tous les arts ont été inventés par lui et non par la femme. On doit remarquer que ce n'est pas le feu de l'imagination, mais la méditation persévérante, et la combinaison des idées, qui ont fait inventer les arts, comme les mécaniques, la poudre à canon, l'imprimerie, l'horlogerie, etc.
¬†¬†¬†¬†L'esp√®ce humaine est la seule qui sache qu'elle doit mourir, et elle ne le sait que par l'exp√©rience. Un enfant √©lev√© seul, et transport√© dans une √ģle d√©serte, ne s'en douterait pas plus qu'une plante et un chat.
¬†¬†¬†¬†Un homme √† singularit√©s a imprim√© que le corps humain est un fruit qui est vert jusqu'√† la vieillesse, et que le moment de la mort est la maturit√©. √Čtrange maturit√© que la pourriture et la cendre ? la t√™te de ce philosophe n'√©tait pas m√Ľre. Combien la rage de dire des choses nouvelles a-t-elle fait dire de choses extravagantes !
    Les principales occupations de notre espèce sont le logement, la nourriture et le vêtement; tout le reste est accessoire: et c'est ce pauvre accessoire qui a produit tant de meurtres et de ravages.
DIFF√ČRENTES RACES D'HOMMES.
¬†¬†¬†¬†Nous avons vu ailleurs combien ce globe porte de races d'hommes diff√©rentes , et √† quel point le premier n√®gre et le premier blanc qui se rencontr√®rent d√Ľrent √™tre √©tonn√©s l'un de l'autre
    Il est même assez vraisemblable que plusieurs espèces d'hommes et d'animaux trop faibles ont péri. C'est ainsi qu'on ne retrouve plus de murex, dont l'espèce a été dévorée probablement par d'autres animaux qui vinrent après plusieurs siècles sur les rivages habités par ce petit coquillage.
¬†¬†¬†¬†Saint J√©r√īme, dans son Histoire des P√®res du d√©sert, parle d'un centaure qui eut une conversation avec saint Antoine l'ermite. Il rend compte ensuite d'un entretien beaucoup plus long que le m√™me Antoine eut avec un satyre.
¬†¬†¬†¬†Saint Augustin, dans son trente-troisi√®me sermon, intitul√©, A ses fr√®res dans le d√©sert, dit des choses aussi extraordinaires que J√©r√īme: " J'√©tais d√©j√† √©v√™que d'Hippone quand j'allai en √Čthiopie avec quelques serviteurs du Christ pour y pr√™cher l'√Čvangile. Nous v√ģmes dans ce pays beaucoup d'hommes et de femmes sans t√™te, qui avaient deux gros yeux sur la poitrine; nous v√ģmes dans des contr√©es encore plus m√©ridionales un peuple qui n'avait qu'un oeil au front, etc. "
¬†¬†¬†¬†Apparemment qu'Augustin et J√©r√īme parlaient alors par √©conomie; ils augmentaient les oeuvres de la cr√©ation pour manifester davantage les oeuvres de Dieu. Ils voulaient √©tonner les hommes par des fables, afin de les rendre plus soumis au joug de la foi.
    Nous pouvons être de très bons chrétiens sans croire aux centaures, aux hommes sans tête, à ceux qui n'avaient qu'un oeil ou qu'une jambe, etc. Mais nous ne pouvons douter que la structure intérieure d'un nègre ne soit différente de celle d'un blanc, puisque le réseau muqueux ou graisseux est blanc chez les uns et noir chez les autres. Je vous l'ai déjà dit; mais vous êtes sourds.
    Les Albinos et les Dariens, les premiers, originaires de l'Afrique, et les seconds, du milieu de l'Amérique, sont aussi différents de nous que les nègres. Il y a des races jaunes, rouges, grises. Nous avons déjà vu que tous les Américains sont sans barbe et sans aucun poil sur le corps, excepté les sourcils et les cheveux. Tous sont également hommes, mais comme un sapin, un chêne et un poirier sont également arbres; le poirier ne vient point du sapin, et le sapin ne vient point du chêne.
¬†¬†¬†¬†Mais d'o√Ļ vient qu'au milieu de la mer Pacifique, dans une √ģle nomm√©e Ta√Įti, les hommes sont barbus ? C'est demander pourquoi nous le sommes, tandis que les P√©ruviens, les Mexicains et les Canadiens ne le sont pas; c'est demander pourquoi les singes ont des queues, et pourquoi la nature nous a refus√© cet ornement, qui du moins est parmi nous d'une raret√© extr√™me.
¬†¬†¬†¬†Les inclinations, les caract√®res des hommes, diff√®rent autant que leurs climats et leurs gouvernements. Il n'a jamais √©t√© possible de composer un r√©giment de Lapons et de Samo√Į√®des, tandis que les Sib√©riens leurs voisins deviennent des soldats intr√©pides.
    Vous ne parviendrez pas davantage à faire de bons grenadiers d'un pauvre Darien ou d'un Albino. Ce n'est pas parce qu'ils ont des yeux de perdrix; ce n'est pas parce que leurs cheveux et leurs sourcils sont de la soie la plus fine et la plus blanche; mais c'est parce que leur corps, et par conséquent leur courage, est de la plus extrême faiblesse. Il n'y a qu'un aveugle, et même un aveugle obstiné, qui puisse nier l'existence de toutes ces différentes espèces. Elle est aussi grande et aussi remarquable que celle des singes.
QUE TOUTES LES RACES D'HOMMES ONT TOUJOURS V√ČCU EN SOCI√ČT√Č.
    Tous les hommes qu'on a découverts dans les pays les plus incultes et les plus affreux vivent en société comme les castors, les fourmis, les abeilles, et plusieurs autres espèces d'animaux.
¬†¬†¬†¬†On n'a jamais vu de pays o√Ļ ils v√©cussent s√©par√©s, o√Ļ le m√Ęle ne se joign√ģt √† la femelle que par hasard, et l'abandonn√Ęt le moment d'apr√®s par d√©go√Ľt; o√Ļ la m√®re m√©conn√Ľt ses enfants apr√®s les avoir √©lev√©s, o√Ļ l'on v√©c√Ľt sans famille et sans aucune soci√©t√©. Quelques mauvais plaisants ont abus√© de leur esprit jusqu'au point de hasarder le paradoxe √©tonnant que l'homme est originairement fait pour vivre seul comme un loup cervier, et que c'est la soci√©t√© qui a d√©prav√© la nature. Autant vaudrait-il dire que, dans la mer, les harengs sont originairement faits pour nager isol√©s, et que c'est par un exc√®s de corruption qu'ils passent en troupes de la mer Glaciale sur nos c√ītes; qu'anciennement les grues volaient en l'air chacune √† part, et que par une violation du droit naturel elles ont pris le parti de voyager de compagnie.
¬†¬†¬†¬†Chaque animal a son instinct; et l'instinct de l'homme, fortifi√© par la raison, le porte √† la soci√©t√© comme au manger et au boire. Loin que le besoin de la soci√©t√© ait d√©grad√© l'homme, c'est l'√©loignement de la soci√©t√© qui le d√©grade. Quiconque vivrait absolument seul, perdrait bient√īt la facult√© de penser et de s'exprimer; il serait √† charge √† lui-m√™me; il ne parviendrait qu'√† se m√©tamorphoser en b√™te. L'exc√®s d'un orgueil impuissant, qui s'√©l√®ve contre l'orgueil des autres, peut porter une √Ęme m√©lancolique √† fuir les hommes. C'est alors qu'elle s'est d√©prav√©e. Elle s'en punit elle-m√™me: son orgueil fait son supplice; elle se ronge dans la solitude du d√©pit secret d'√™tre m√©pris√©e et oubli√©e; elle s'est mise dans le plus horrible esclavage pour √™tre libre.
¬†¬†¬†¬†On a franchi les bornes de la folie ordinaire jusqu'√† dire " qu'il n'est pas naturel qu'un homme s'attache √† une femme pendant les neuf mois de sa grossesse; l'app√©tit satisfait, dit l'auteur de ces paradoxes, l'homme n'a plus besoin de telle femme, ni la femme de tel homme; celui-ci n'a pas le moindre souci, ni peut-√™tre la moindre id√©e des suites de son action. L'un s'en va d'un c√īt√©, l'autre d'un autre; et il n'y a pas d'apparence qu'au bout de neuf mois ils aient la m√©moire de s'√™tre connus.... Pourquoi la secourra-t-il apr√®s l'accouchement ? Pourquoi lui aidera-t-il √† √©lever un enfant qu'il ne sait pas seulement lui appartenir ? "
¬†¬†¬†¬†Tout cela est ex√©crable; mais heureusement rien n'est plus faux. Si cette indiff√©rence barbare √©tait le v√©ritable instinct de la nature, l'esp√®ce humaine en aurait presque toujours us√© ainsi. L'instinct est immuable; ses inconstances sont tr√®s rares. Le p√®re aurait toujours abandonn√© la m√®re, la m√®re aurait abandonn√© son enfant, et il y aurait bien moins d'hommes sur la terre qu'il n'y a d'animaux carnassiers: car les b√™tes farouches, mieux pourvues, mieux arm√©es, ont un instinct plus prompt, des moyens plus s√Ľrs, et une nourriture plus assur√©e que l'esp√®ce humaine.
¬†¬†¬†¬†Notre nature est bien diff√©rente de l'affreux roman que cet √©nergum√®ne a fait d'elle. Except√© quelques √Ęmes barbares enti√®rement abruties, ou peut-√™tre un philosophe plus abruti encore, les hommes les plus durs aiment, par un instinct dominant, l'enfant qui n'est pas encore n√©, le ventre qui le porte, et la m√®re qui redouble d'amour pour celui dont elle a re√ßu dans son sein le germe d'un √™tre semblable √† elle.
    L'instinct des charbonniers de la Forêt-Noire leur parle aussi haut, les anime aussi fortement en faveur de leurs enfants, que l'instinct des pigeons et des rossignols les force à nourrir leurs petits. On a donc bien perdu son temps à écrire ces fadaises abominables.
    Le grand défaut de tous ces livres à paradoxes n'est-il pas de supposer toujours la nature autrement qu'elle n'est ? Si les satires de l'homme et de la femme, écrites par Boileau, n'étaient pas des plaisanteries, elles pécheraient par cette faute essentielle de supposer tous les hommes fous et toutes les femmes impertinentes.
    Le même auteur, ennemi de la société, semblable au renard sans queue , qui voulait que tous ses confrères se coupassent la queue, s'exprime ainsi d'un style magistral:
¬†¬†¬†¬†" Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire, ceci est √† moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la soci√©t√© civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de mis√®res et d'horreurs n'e√Ľt point √©pargn√©es au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le foss√©, e√Ľt cri√© √† ses semblables:
    Gardez-vous d'écouter cet imposteur; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne ! "
¬†¬†¬†¬†Ainsi, selon ce beau philosophe, un voleur, un destructeur aurait √©t√© le bienfaiteur du genre humain; et il aurait fallu punir un honn√™te homme qui aurait dit √† ses enfants: Imitons notre voisin; il a enclos son champ, les b√™tes ne viendront plus le ravager, son terrain deviendra plus fertile; travaillons le n√ītre comme il a travaill√© le sien, il nous aidera et nous l'aiderons: chaque famille cultivant son enclos, nous serons mieux nourris, plus sains, plus paisibles, moins malheureux. Nous t√Ęcherons d'√©tablir une justice distributive qui consolera notre pauvre esp√®ce, et nous vaudrons mieux que les renards et les fouines, √† qui cet extravagant veut nous faire ressembler.
    Ce discours ne serait-il pas plus sensé et plus honnête que celui du fou sauvage qui voulait détruire le verger du bonhomme ?
    Quelle est donc l'espèce de philosophie qui fait dire des choses que le sens commun réprouve du fond de la Chine jusqu'au Canada ? N'est-ce pas celle d'un gueux qui voudrait que tous les riches fussent volés par les pauvres, afin de mieux établir l'union fraternelle entre les hommes ?
    Il est vrai que si toutes les haies, toutes les forêts, toutes les plaines, étaient couvertes de fruits nourrissants et délicieux, il serait impossible, injuste et ridicule de les garder.
¬†¬†¬†¬†S'il y a quelques √ģles o√Ļ la nature prodigue les aliments et tout le n√©cessaire sans peine, allons-y vivre loin du fatras de nos lois: mais d√®s que nous les aurons peupl√©es, il faudra revenir au tien et au mien, et √† ces lois qui tr√®s souvent sont fort mauvaises, mais dont on ne peut se passer.
L'HOMME EST-IL N√Č M√ČCHANT ?
¬†¬†¬†¬†Ne para√ģt-il pas d√©montr√© que l'homme n'est point n√© pervers et enfant du diable ? Si telle √©tait sa nature, il commettrait des noirceurs, des barbaries sit√īt qu'il pourrait marcher; il se servirait du premier couteau qu'il trouverait pour blesser quiconque lui d√©plairait. Il ressemblerait n√©cessairement aux petits louveteaux, aux petits renards, qui mordent d√®s qu'ils le peuvent.
    Au contraire, il est par toute la terre du naturel des agneaux tant qu'il est enfant. Pourquoi donc, et comment devient-il si souvent loup et renard ? N'est-ce pas que, n'étant né ni bon ni méchant, l'éducation, l'exemple, le gouvernement dans lequel il se trouve jeté, l'occasion enfin, le déterminent à la vertu ou au crime ?
    Peut-être la nature humaine ne pouvait-elle être autrement. L'homme ne pouvait avoir toujours des pensées fausses, ni toujours des pensées vraies, des affections toujours douces, ni toujours cruelles.
¬†¬†¬†¬†Il para√ģt d√©montr√© que la femme vaut mieux que l'homme; vous voyez cent fr√®res ennemis contre une Clytemnestre.
¬†¬†¬†¬†Il y a des professions qui rendent n√©cessairement l'√Ęme impitoyable; celle de soldat, celle de boucher, d'archer, de ge√īlier, et tous les m√©tiers qui sont fond√©s sur le malheur d'autrui.
¬†¬†¬†¬†L'archer, le satellite, le ge√īlier, par exemple, ne sont heureux qu'autant qu'ils font de mis√©rables. Ils sont, il est vrai, n√©cessaires contre les malfaiteurs, et par l√† utiles √† la soci√©t√©: mais sur mille m√Ęles de cette esp√®ce, il n'y en a pas un qui agisse par le motif du bien public, et qui m√™me connaisse qu'il est un bien public.
    C'est surtout une chose curieuse de les entendre parler de leurs prouesses, comme ils comptent le nombre de leurs victimes, leurs ruses pour les attraper, les maux qu'ils leur ont fait souffrir, et l'argent qui leur en est revenu.
    Quiconque a pu descendre dans le détail subalterne du barreau; quiconque a entendu seulement des procureurs raisonner familièrement entre eux, et s'applaudir des misères de leurs clients, peut avoir une très mauvaise opinion de la nature.
    Il est des professions plus affreuses, et qui sont briguées pourtant comme un canonicat.
    Il en est qui changent un honnête homme en fripon, et qui l'accoutument malgré lui à mentir, à tromper, sans qu'à peine il s'en aperçoive; à se mettre un bandeau devant les yeux, à s'abuser par l'intérêt et par la vanité de son état, à plonger sans remords l'espèce humaine dans un aveuglement stupide.
    Les femmes, sans cesse occupées de l'éducation de leurs enfants, et renfermées dans leurs soins domestiques, sont exclues de toutes ces professions qui pervertissent la nature humaine, et qui la rendent atroce. Elles sont partout moins barbares que les hommes.
    Le physique se joint au moral pour les éloigner des grands crimes; leur sang est plus doux; elles aiment moins les liqueurs fortes qui inspirent la férocité. Une preuve évidente, c'est que sur mille victimes de la justice, sur mille assassins exécutés, vous comptez à peine quatre femmes, ainsi que nous l'avons prouvé ailleurs. Je ne crois pas même qu'en Asie il y ait deux exemples de femmes condamnées à un supplice public.
¬†¬†¬†¬†Il para√ģt donc que nos coutumes, nos usages, ont rendu l'esp√®ce m√Ęle tr√®s m√©chante.
    Si cette vérité était générale et sans exception, cette espèce serait plus horrible que ne l'est à nos yeux celle des araignées, des loups et des fouines. Mais heureusement les professions qui endurcissent le coeur et le remplissent de passions odieuses sont très rares. Observez que, dans une nation d'environ vingt millions de têtes, il y a tout au plus deux cent mille soldats. Ce n'est qu'un soldat par deux cents individus. Ces deux cent mille soldats sont tenus dans la discipline la plus sévère. Il y a parmi eux de très honnêtes gens qui reviennent dans leur village achever leur vieillesse en bons pères et en bons maris.
    Les autres métiers dangereux aux moeurs sont en petit nombre.
    Les laboureurs, les artisans, les artistes, sont trop occupés pour se livrer souvent au crime.
    La terre portera toujours des méchants détestables. Les livres en exagéreront toujours le nombre, qui, bien que trop grand, est moindre qu'on ne le dit.
    Si le genre humain avait été sous l'empire du diable, il n'y aurait plus personne sur la terre.
¬†¬†¬†¬†Consolons-nous; on a vu, on verra toujours de belles √Ęmes depuis P√©kin jusqu'√† La Rochelle; et, quoi qu'en disent des licenci√©s et des bacheliers, les Titus, les Trajan, les Antonin, et Pierre Bayle, ont √©t√© de fort honn√™tes gens.
DE L'HOMME DANS L'√ČTAT DE PURE NATURE.
    Que serait l'homme dans l'état qu'on nomme de pure nature ? Un animal fort au-dessous des premiers Iroquois qu'on trouva dans le nord de l'Amérique.
    Il serait très inférieur à ces Iroquois, puisque ceux-ci savaient allumer du feu et se faire des flèches. Il fallut des siècles pour parvenir à ces deux arts.
¬†¬†¬†¬†L'homme abandonn√© √† la pure nature n'aurait pour tout langage que quelques sons mal articul√©s; l'esp√®ce serait r√©duite √† un tr√®s petit nombre par la difficult√© de la nourriture et par le d√©faut des secours, du moins dans nos tristes climats. Il n'aurait pas plus de connaissance de Dieu et de l'√Ęme que des math√©matiques; ses id√©es seraient renferm√©es dans le soin de se nourrir. L'esp√®ce des castors serait tr√®s pr√©f√©rable.
    C'est alors que l'homme ne serait précisément qu'un enfant robuste; et on a vu beaucoup d'hommes qui ne sont pas fort au-dessus de cet état.
¬†¬†¬†¬†Les Lapons, les Samo√Į√®des, les habitants du Kamtschatka, les Cafres, les Hottentots, sont √† l'√©gard de l'homme en l'√©tat de pure nature, ce qu'√©taient autrefois les cours de Cyrus et de S√©miramis, en comparaison des habitants des C√©vennes. Et cependant ces habitants du Kamtschatka et ces Hottentots de nos jours, si sup√©rieurs √† l'homme enti√®rement sauvage, sont des animaux qui vivent six mois de l'ann√©e dans des cavernes, o√Ļ ils mangent √† pleines mains la vermine dont ils sont mang√©s.
    En général l'espèce humaine n'est pas de deux ou trois degrés plus civilisée que les gens du Kamtschatka. La multitude des bêtes brutes appelées hommes, comparée avec le petit nombre de ceux qui pensent, est au moins dans la proportion de cent à un chez beaucoup de nations.
¬†¬†¬†¬†Il est plaisant de consid√©rer d'un c√īt√© le P. Malebranche qui s'entretient famili√®rement avec le Verbe, et de l'autre ces millions d'animaux semblables √† lui qui n'ont jamais entendu parler de Verbe, et qui n'ont pas une id√©e m√©taphysique.
    Entre les hommes à pur instinct et les hommes de génie, flotte ce nombre immense occupé uniquement de subsister.
¬†¬†¬†¬†Cette subsistance co√Ľte des peines si prodigieuses, qu'il faut souvent, dans le nord de l'Am√©rique, qu'une image de Dieu coure cinq ou six lieues pour avoir √† d√ģner, et que chez nous l'image de Dieu arrose la terre de ses sueurs toute l'ann√©e pour avoir du pain.
    Ajoutez à ce pain ou à l'équivalent une hutte et un méchant habit; voilà l'homme tel qu'il est en général d'un bout de l'univers à l'autre. Et ce n'est que dans une multitude de siècles qu'il a pu arriver à ce haut degré.
¬†¬†¬†¬†Enfin, apr√®s d'autres si√®cles les choses viennent au point o√Ļ nous les voyons. Ici on repr√©sente une trag√©die en musique; l√† on se tue sur la mer dans un autre h√©misph√®re avec mille pi√®ces de bronze; l'op√©ra et un vaisseau de guerre du premier rang √©tonnent toujours mon imagination. Je doute qu'on puisse aller plus loin dans aucun des globes dont l'√©tendue est sem√©e. Cependant plus de la moiti√© de la terre habitable est encore peupl√©e d'animaux √† deux pieds qui vivent dans cet horrible √©tat qui approche de la pure nature, ayant √† peine le vivre et le v√™tir, jouissant √† peine du don de la parole, s'apercevant √† peine qu'ils sont malheureux, vivant et mourant sans presque le savoir.
EXAMEN D'UNE PENS√ČE DE PASCAL SUR L'HOMME.
    " Je puis concevoir un homme sans mains, sans pieds, et je le concevrais même sans tête, si l'expérience ne m'apprenait que c'est par là qu'il pense. C'est donc la pensée qui fait l'être de l'homme, et sans quoi on ne peut le concevoir. " (Pensées de Pascal, 1re partie, IV, 2.)
    Comment concevoir un homme sans pieds, sans mains et sans tête ? ce serait un être aussi différent d'un homme que d'une citrouille.
¬†¬†¬†¬†Si tous les hommes √©taient sans t√™te, comment la v√ītre concevrait-elle que ce sont des animaux comme vous, puisqu'ils n'auraient rien de ce qui constitue principalement votre √™tre ? Une t√™te est quelque chose, les cinq sens s'y trouvent; la pens√©e aussi. Un animal qui ressemblerait de la nuque du cou en bas √† un homme, ou √† un de ces singes qu'on nomme orang-outang, ou l'homme des bois, ne serait pas plus un homme qu'un singe ou qu'un ours √† qui on aurait coup√© la t√™te et la queue.
    " C'est donc la pensée qui fait l'être de l'homme, etc. " En ce cas la pensée serait son essence, comme l'étendue et la solidité sont l'essence de la matière. L'homme penserait essentiellement et toujours, comme la matière est toujours étendue et solide. Il penserait dans un profond sommeil sans rêves, dans un évanouissement, dans une léthargie, dans le ventre de sa mère. Je sais bien que jamais je n'ai pensé dans aucun de ces états; je l'avoue souvent, et je me doute que les autres sont comme moi.
    Si la pensée était essentielle à l'homme, comme l'étendue à la matière, il s'ensuivrait que Dieu n'a pu priver cet animal d'entendement, puisqu'il ne peut priver la matière d'étendue; car alors elle ne serait plus matière. Or, si l'entendement est essentiel à l'homme, il est donc pensant par sa nature, comme Dieu est Dieu par sa nature.
    Si je voulais essayer de définir Dieu, autant qu'un être aussi chétif que nous peut le définir, je dirais que la pensée est son être, son essence; mais l'homme !
    Nous avons la faculté de penser, de marcher, de parler, de manger, de dormir: mais nous n'usons pas toujours de ces facultés, cela n'est pas dans notre nature.
¬†¬†¬†¬†La pens√©e chez nous n'est-elle pas un attribut ? et si bien un attribut, qu'elle est tant√īt faible, tant√īt forte, tant√īt raisonnable, tant√īt extravagante ? elle se cache, elle se montre; elle fuit, elle revient; elle est nulle, elle est reproduite. L'essence est tout autre chose: elle ne varie jamais; elle ne conna√ģt pas le plus ou le moins.
    Quel serait donc l'animal sans tête supposé par Pascal ? un être de raison. Il aurait pu supposer tout aussi bien un arbre à qui Dieu aurait donné la pensée, comme on a dit que les dieux avaient accordé la voix aux arbres de Dodone.
R√ČFLEXION G√ČN√ČRALE SUR L'HOMME.
¬†¬†¬†¬†Il faut vingt ans pour mener l'homme de l'√©tat de plante o√Ļ il est dans le ventre de sa m√®re, et de l'√©tat de pur animal, qui est le partage de sa premi√®re enfance, jusqu'√† celui o√Ļ la maturit√© de la raison commence √† poindre. Il a fallu trente si√®cles pour conna√ģtre un peu sa structure. Il faudrait l'√©ternit√© pour conna√ģtre quelque chose de son √Ęme. Il ne faut qu'un instant pour le tuer.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

Regardez d'autres dictionnaires:

  • HOMME ‚ÄĒ ¬ęUNE CHOSE est certaine: l‚Äôhomme n‚Äôest pas le plus vieux probl√®me ni le plus constant qui se soit pos√© au savoir humain [...] L‚Äôhomme est une invention dont l‚Äôarch√©ologie de notre pens√©e montre ais√©ment la date r√©cente. Et peut √™tre la fin… ‚Ķ   Encyclop√©die Universelle

  • homme- ‚ÄĒ ‚áíHOMME , √©l√©m. de compos. √Čl√©m. de compos. issu du subst. homme (sens I et II) entrant dans la constr. de nombreux compos√©s masc., souvent des hapax, d√©signant des √™tres en partie seulement hum. (ou hum. masc.) ou d√©signant des hommes d un… ‚Ķ   Encyclop√©die Universelle

  • homme ‚ÄĒ HOMME. s. m. Animal raisonnable. En ce sens il comprend toute l espece humaine, & se dit de tous les deux sexes. La condition de l homme est bien malheureuse. l homme est sujet √† beaucoup d infirmitez. tous les hommes sont sujets √† la mort. tous… ‚Ķ   Dictionnaire de l'Acad√©mie fran√ßaise

  • homme ‚ÄĒ Homme, m. penac. Signifiant en general tout homme, Homo. Il se prend en special pour vassal terme correlatif de cet autre seigneur Feodal: ainsi dit on que le seigneur Feodal par faute d homme peut mettre en sa main le fief mouvant de luy, c est… ‚Ķ   Thresor de la langue fran√ßoyse

  • Homme [1] ‚ÄĒ Homme (fr., spr. Omm), Mensch; H. d affaires (spr. Omm daff√§hr), Gesch√§ftsverwalter, Hausverwalter, Haushofmeister; H. de lettres (spr. Omm d letter), Gelehrter; H. de qualite, (spr Omm d galiteh), Mann vom Stande; H. d esprit (spr. Omm desprih) ‚Ķ   Pierer's Universal-Lexikon

  • Homme [2] ‚ÄĒ Homme, Nebenflu√ü der Lesse in der belgischen Provinz Luxenburg ‚Ķ   Pierer's Universal-Lexikon

  • Homme ‚ÄĒ (franz., spr. omm ), Mensch, Mann; h. d affaires, Gesch√§ftsf√ľhrer, Haushofmeister, fr√ľher soviel wie Finanzbeamter; b. d Etat, Staatsmann; h. de lettres, Literat; h. de qualit√©, Standesperson ‚Ķ   Meyers Gro√ües Konversations-Lexikon

  • Homme ‚ÄĒ (frz., spr. omm), Mensch, Mann; H. d affaires (spr. daff√§hr), Gesch√§ftsf√ľhrer, Haushofmeister; H. de lettres (spr. lettr.), Literat; H. d esprit (spr. rih), Mann von Geist; H. de qualit√© (spr. ka ), Mann von Stande ‚Ķ   Kleines Konversations-Lexikon

  • Homme ‚ÄĒ (frz. omm), Mensch, Mann ‚Ķ   Herders Conversations-Lexikon

  • HOMME ‚ÄĒ s. m. Animal raisonnable, √™tre form√© d un corps et d une √Ęme. Dans ce sens, il se dit en parlant De l un et de l autre sexe, et on l emploie souvent au singulier pour d√©signer L esp√®ce humaine en g√©n√©ral. Dieu cr√©a l homme √† son image. Le corps… ‚Ķ   Dictionnaire de l'Academie Francaise, 7eme edition (1835)

  • HOMME ‚ÄĒ n. m. Animal raisonnable, √™tre form√© d‚Äôun corps et d‚Äôune √Ęme. Dans ce sens, il se dit en parlant de l‚Äôun et de l‚Äôautre sexe, et on l‚Äôemploie souvent au singulier pour d√©signer l‚ÄôEsp√®ce humaine en g√©n√©ral. Dieu cr√©a l‚Äôhomme √† son image. Le corps… ‚Ķ   Dictionnaire de l'Academie Francaise, 8eme edition (1935)


Share the article and excerpts

Direct link
… Do a right-click on the link above
and select ‚ÄúCopy Link‚ÄĚ

We are using cookies for the best presentation of our site. Continuing to use this site, you agree with this.