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ANA, ANECDOTES.
    Si on pouvait confronter Suétone avec les valets de chambre des douze Césars, pense-t-on qu'ils seraient toujours d'accord avec lui ? et en cas de dispute, quel est l'homme qui ne parierait pas pour les valets de chambre contre l'historien ?
    Parmi nous combien de livres ne sont fondés que sur des bruits de ville, ainsi que la physique ne fut fondée que sur des chimères répétées de siècle en siècle jusqu'à notre temps !
    Ceux qui se plaisent à transcrire le soir dans leur cabinet ce qu'ils ont entendu dans le jour, devraient, comme saint Augustin, faire un livre de rétractations au bout de l'année.
¬†¬†¬†¬†Quelqu'un raconte au grand-audiencier L'Estoile que Henri IV, chassant vers Creteil, entra seul dans un cabaret o√Ļ quelques gens de loi de Paris d√ģnaient dans une chambre haute. Le roi, qui ne se fait pas conna√ģtre, et qui cependant devait √™tre tr√®s connu, leur fait demander par l'h√ītesse s'ils veulent l'admettre √† leur table, ou lui c√©der une partie de leur r√īti pour son argent. Les Parisiens r√©pondent qu'ils ont des affaires particuli√®res √† traiter ensemble, que leur d√ģner est court, et qu'ils prient l'inconnu de les excuser.
    Henri IV appelle ses gardes et fait fouetter outrageusement les convives, " pour leur apprendre, dit L'Estoile, une autre fois à être plus courtois à l'endroit des gentilshommes. "
    Quelques auteurs, qui de nos jours se sont mêlés d'écrire la vie de Henri IV, copient L'Estoile sans examen, rapportent cette anecdote; et, ce qu'il y a de pis, ils ne manquent pas de la louer comme une belle action de Henri IV.
¬†¬†¬†¬†Cependant le fait n'est ni vrai, ni vraisemblable; et loin de m√©riter des √©loges, c'e√Ľt √©t√© √† la fois dans Henri IV l'action la plus ridicule, la plus l√Ęche, la plus tyrannique, et la plus imprudente.
¬†¬†¬†¬†Premi√®rement, il n'est pas vraisemblable qu'en 1602 Henri IV, dont la physionomie √©tait si remarquable et qui se montrait √† tout le monde avec tant d'affabilit√©, f√Ľt inconnu dans Creteil aupr√®s de Paris.
    Secondement, L'Estoile, loin de constater ce conte impertinent, dit qu'il le tient d'un homme qui le tenait de M. de Vitri. Ce n'est donc qu'un bruit de ville.
¬†¬†¬†¬†Troisi√®mement, il serait bien l√Ęche et bien odieux de punir d'une mani√®re infamante des citoyens assembl√©s pour traiter d'affaires, qui certainement n'avaient commis aucune faute en refusant de partager leur d√ģner avec un inconnu tr√®s indiscret, qui pouvait fort ais√©ment trouver √† manger dans le m√™me cabaret.
¬†¬†¬†¬†Quatri√®mement, cette action si tyrannique, si indigne d'un roi, et m√™me de tout honn√™te homme, si punissable par les lois dans tout pays, aurait √©t√© aussi imprudente que ridicule et criminelle; elle e√Ľt rendu Henri IV ex√©crable √† toute la bourgeoisie de Paris, qu'il avait tant d'int√©r√™t de m√©nager.
    Il ne fallait donc pas souiller l'histoire d'un conte si plat; il ne fallait pas déshonorer Henri IV par une si impertinente anecdote.
    Dans un livre intitulé Anecdotes littéraires , imprimé chez Durand en 1752, avec privilège, voici ce qu'on trouve, tome III, page 183: " Les amours de Louis XIV ayant été jouées en Angleterre, ce prince voulut aussi faire jouer celles du roi Guillaume. L'abbé Brueys fut chargé par M. de Torci de faire la pièce: mais quoique applaudie, elle ne fut pas jouée, parce que celui qui en était l'objet mourut sur ces entrefaites. "
¬†¬†¬†¬†Il y a autant de mensonges absurdes que de mots dans ce peu de lignes. Jamais on ne joua les amours de Louis XIV sur le th√©√Ętre de Londres. Jamais Louis XIV ne fut assez petit pour ordonner qu'on f√ģt une com√©die sur les amours du roi Guillaume. Jamais le roi Guillaume n'eut de ma√ģtresse; ce n'√©tait pas d'une telle faiblesse qu'on l'accusait. Jamais le marquis de Torci ne parla √† l'abb√© Brueys. Jamais il ne put faire ni √† lui ni √† personne une proposition si indiscr√®te et si pu√©rile. Jamais l'abb√© Brueys ne fit la com√©die dont il est question. Fiez-vous apr√®s cela aux anecdotes.
    Il est dit dans le même livre que " Louis XIV fut si content de l'opéra d'Isis, qu'il fit rendre un arrêt du conseil par lequel il est permis à un homme de condition de chanter à l'Opéra, et d'en retirer des gages sans déroger. Cet arrêt été enregistré au parlement de Paris. "
¬†¬†¬†¬†Jamais il n'y eut une telle d√©claration enregistr√©e au parlement de Paris. Ce qui est vrai, c'est que Lulli obtint en 1672, longtemps avant l'op√©ra d'Isis, des lettres portant permission d'√©tablir son Op√©ra, et fit ins√©rer dans ces lettres que " les gentilshommes et les demoiselles pourraient chanter sur ce th√©√Ętre sans d√©roger. " Mais il n'y eut point de d√©claration.
¬†¬†¬†¬†Je lis dans l'Histoire philosophique et politique du commerce dans les deux Indes, tome IV, page 66, qu'on est fond√© √† croire que " Louis XIV n'eut de vaisseaux que pour fixer sur lui l'admiration, pour ch√Ętier G√™nes et Alger. " C'est √©crire, c'est juger au hasard; c'est contredire la v√©rit√© avec ignorance; c'est insulter Louis XIV sans raison: ce monarque avait cent vaisseaux de guerre et soixante mille matelots d√®s l'an 1678; et le bombardement de G√™nes est de 1684.
¬†¬†¬†¬†De tous les ana, celui qui m√©rite le plus d'√™tre mis au rang des mensonges imprim√©s, et surtout des mensonges insipides, est le S√©graisiana. Il fut compil√© par un copiste de S√©grais, son domestique, et imprim√© longtemps apr√®s la mort du ma√ģtre.
    Le Ménagiana, revu par La Monnoye, est le seul dans lequel on trouve des choses instructives.
    Rien n'est plus commun dans la plupart de nos petits livres nouveaux que de voir de vieux bons mots attribués à nos contemporains; des inscriptions, des épigrammes faites pour certains princes, appliquées à d'autres.
¬†¬†¬†¬†Il est dit dans cette m√™me Histoire philosophique, etc. tome I, page 68, que les Hollandais ayant chass√© les Portugais de Malaca, le capitaine hollandais demanda au commandant portugais quand il reviendrait; √† quoi le vaincu r√©pondit: " Quand vos p√©ch√©s seront plus grands que les n√ītres. " Cette r√©ponse avait d√©j√† √©t√© attribu√©e √† un Anglais du temps du roi de France Charles VII, et auparavant √† un √©mir sarrasin en Sicile: au reste cette r√©ponse est plus d'un capucin que d'un politique. Ce n'est pas parce que les Fran√ßais √©taient plus grands p√©cheurs que les Anglais, que ceux-ci leur ont pris le Canada.
¬†¬†¬†¬†L'auteur de cette m√™me Histoire philosophique, etc. rapporte s√©rieusement, tome V, page 197, un petit conte invent√© par Steele et ins√©r√© dans le Spectateur, et il veut faire passer ce conte pour une des causes r√©elles des guerres entre les Anglais et les Sauvages. Voici l'historiette que Steele oppose √† l'historiette beaucoup plus plaisante de la matrone d'√Čph√®se. Il s'agit de prouver que les hommes ne sont pas plus constants que les femmes. Mais dans P√©trone la matrone d'√Čph√®se n'a qu'une faiblesse amusante et pardonnable; et le marchand Inkle, dans le Spectateur, est coupable de l'ingratitude la plus affreuse.
¬†¬†¬†¬†Ce jeune voyageur Inkle est sur le point d'√™tre pris par les Cara√Įbes dans le continent de l'Am√©rique, sans qu'on dise ni en quel endroit ni √† quelle occasion. La jeune Jarika, jolie Cara√Įbe, lui sauve la vie, et enfin s'enfuit avec lui √† la Barbade. D√®s qu'ils y sont arriv√©s, Inkle va vendre sa bienfaitrice au march√©. Ah, ingrat ! ah, barbare ! lui dit Jarika; tu veux me vendre et je suis grosse de toi ! Tu es grosse ? r√©pondit le marchand anglais; tant mieux, je te vendrai plus cher.
    Voilà ce qu'on nous donne pour une histoire véritable, pour l'origine d'une longue guerre. Le discours d'une fille de Boston à ses juges qui la condamnaient à la correction pour la cinquième fois, parce qu'elle était accouchée d'un cinquième enfant, est une plaisanterie, un pamphlet de l'illustre Franklin; et il est rapporté dans le même ouvrage comme une pièce authentique. Que de contes ont orné et défiguré toutes les histoires !
¬†¬†¬†¬†Dans un livre qui a fait beaucoup de bruit , et o√Ļ l'on trouve des r√©flexions aussi vraies que profondes, il est dit que le P. Malebranche est l'auteur de la Pr√©motion physique. Cette inadvertance embarrasse plus d'un lecteur qui voudrait avoir la pr√©motion physique du P. Malebranche, et qui la chercherait tr√®s vainement.
    Il est dit dans ce livre que Galilée trouva la raison pour laquelle les pompes ne pouvaient élever les eaux au-dessus de trente-deux pieds. C'est précisément ce que Galilée ne trouva pas. Il vit bien que la pesanteur de l'air faisait élever l'eau; mais il ne put savoir pourquoi cet air n'agissait plus au-dessus de trente-deux pieds. Ce fut Toricelli qui devina qu'une colonne d'air équivalait à trente-deux pieds d'eau et à vingt-sept pouces de mercure ou environ.
    Le même auteur, plus occupé de penser que de citer juste, prétend qu'on fit pour Cromwell cette épitaphe:
¬†¬†¬†¬†Ci g√ģt le destructeur d'un pouvoir l√©gitime,
    Jusqu'à son dernier jour favorisé des cieux,
    Dont les vertus méritaient mieux
    Que le sceptre acquis par un crime.
    Par quel destin faut-il, par quelle étrange loi,
    Qu'à tous ceux qui sont nés pour porter la couronne,
    Ce soit l'usurpateur qui donne
    L'exemple des vertus que doit avoir un roi ?
¬†¬†¬†¬†Ces vers ne furent jamais faits pour Cromwell, mais pour le roi Guillaume. Ce n'est point une √©pitaphe, ce sont des vers pour mettre au bas du portrait de ce monarque. Il n'y a point Ci g√ģt; il y a: " Tel fut le destructeur d'un pouvoir l√©gitime. " Jamais personne en France ne fut assez sot pour dire que Cromwell avait donn√© l'exemple de toutes les vertus. On pouvait lui accorder de la valeur et du g√©nie; mais le nom de vertueux n'√©tait pas fait pour lui.
    Dans un Mercure de France du mois de septembre 1669, on attribue à Pope une épigramme faite en impromptu sur la mort d'un fameux usurier. Cette épigramme est reconnue depuis deux cents ans en Angleterre pour être de Shakespeare. Elle fut faite en effet sur-le-champ par ce célèbre poète. Un agent de change nommé Jean Dacombe, qu'on appelait vulgairement dix pour cent, lui demandait en plaisantant quelle épitaphe il lui ferait s'il venait à mourir. Shakespeare lui répondit:
¬†¬†¬†¬†Ci g√ģt un financier puissant,
    Que nous appelons dix pour cent
    Je gagerais cent contre dix
    Qu'il n'est pas dans le paradis.
    Lorsque Belzébut arriva
    Pour s'emparer de cette tombe,
    On lui dit: Qu'emportez-vous là ?
    Eh ! c'est notre ami Jean Dacombe.
    On vient de renouveler encore cette ancienne plaisanterie.
    Je sais bien qu'un homme d'église,
    Qu'on redoutait fort en ce lieu,
¬†¬†¬†¬†Vient de rendre son √Ęme √† Dieu
    Mais je ne sais si Dieu l'a prise.
    Il y a cent facéties, cent contes qui font le tour du monde depuis trente siècles. On farcit les livres de maximes qu'on donne comme neuves, et qui se retrouvent dans Plutarque, dans Athénée, dans Sénèque, dans Plaute, dans toute l'antiquité.
    Ce ne sont là que des méprises aussi innocentes que communes; mais pour les faussetés volontaires, pour les mensonges historiques qui portent des atteintes à la gloire des princes et à la réputation des particuliers, ce sont des délits sérieux.
    De tous les livres grossis de fausses anecdotes, celui dans lequel les mensonges les plus absurdes sont entassés avec le plus d'impudence, c'est la compilation des prétendus Mémoires de madame de Maintenon. Le fond en était vrai, l'auteur avait eu quelques lettres de cette dame, qu'une personne élevée à Saint-Cyr lui avait communiquées. Ce peu de vérités a été noyé dans un roman de sept tomes.
    C'est là que l'auteur peint Louis XIV supplanté par un de ses valets de chambre; c'est là qu'il suppose des lettres de mademoiselle Mancini, depuis connétable Colonne, à Louis XIV. C'est là qu'il fait dire à cette nièce du cardinal Mazarin, dans une lettre au roi: " Vous obéissez à un prêtre, vous n'êtes pas digne de moi si vous aimez à servir. Je vous aime comme mes yeux, mais j'aime encore mieux votre gloire. " Certainement l'auteur n'avait pas l'original de cette lettre.
¬†¬†¬†¬†" Mademoiselle de La Valli√®re (dit-il dans un autre endroit) s'√©tait jet√©e sur un fauteuil dans un d√©shabill√© l√©ger; l√† elle pensait √† loisir √† son amant. Souvent le jour la retrouvait assise dans une chaise, accoud√©e sur une table, l'oeil fixe, l'√Ęme attach√©e au m√™me objet dans l'extase de l'amour. Uniquement occup√©e du roi, peut-√™tre se plaignait-elle, en ce moment, de la vigilance des espions d'Henriette, et de la s√©v√©rit√© de la reine-m√®re. Un bruit l√©ger la retire de sa r√™verie; elle recule de surprise et d'effroi. Louis tombe √† ses genoux. Elle veut s'enfuir, il l'arr√™te: elle menace, il l'apaise: elle pleure, il essuie ses larmes. "
    Une telle description ne serait pas même reçue aujourd'hui dans le plus fade de ces romans qui sont faits à peine pour les femmes de chambre.
    Après la révocation de l'édit de Nantes, on trouve un chapitre intitulé état du coeur. Mais à ces ridicules succèdent les calomnies les plus grossières contre le roi, contre son fils, son petit-fils, le duc d'Orléans son neveu, tous les princes du sang, les ministres et les généraux. C'est ainsi que la hardiesse, animée par la faim, produit des monstres.
    On ne peut trop précautionner les lecteurs contre cette foule de libelles atroces qui ont inondé si longtemps l'Europe.
ANECDOTE HASARD√ČE DE DU HAILLAN.
    Du Haillan prétend, dans un de ses opuscules, que Charles VIII n'était pas fils de Louis XI. C'est peut-être la raison secrète pour laquelle Louis XI négligea son éducation, et le tint toujours éloigné de lui. Charles VIII ne ressemblait à Louis XI ni par l'esprit ni par le corps. Enfin la tradition pouvait servir d'excuse à Du Haillan; mais cette tradition était fort incertaine, comme presque toutes le sont.
¬†¬†¬†¬†La dissemblance entre les p√®res et les enfants est encore moins une preuve d'ill√©gitimit√©, que la ressemblance n'est une preuve du contraire. Que Louis XI ait ha√Į Charles VIII, cela ne conclut rien. Un si mauvais fils pouvait ais√©ment √™tre un mauvais p√®re.
    Quand même douze Du Haillan m'auraient assuré que Charles VIII était né d'un autre que de Louis XI, je ne devrais pas les en croire aveuglément. Un lecteur sage doit, ce me semble, prononcer comme les juges; is pater est quem nuptioe demonstrant.
ANECDOTE SUR CHARLES-QUINT.
¬†¬†¬†¬†Charles-Quint avait-il couch√© avec sa soeur Marguerite, gouvernante des Pays-Bas ? en avait-il eu don Juan d'Autriche, fr√®re intr√©pide du prudent Philippe II ? nous n'avons pas plus de preuve que nous n'en avons des secrets du lit de Charlemagne, qui coucha, dit-on, avec toutes ses filles. Pourquoi donc l'affirmer ? Si la sainte √Čcriture ne m'assurait pas que les filles de Loth eurent des enfants de leur propre p√®re, et Thamar de son beau-p√®re, j'h√©siterais beaucoup √† les en accuser. Il faut √™tre discret.
AUTRE ANECDOTE PLUS HASARD√ČE.
¬†¬†¬†¬†On a √©crit que la duchesse de Montpensier avait accord√© ses faveurs au moine Jacques Cl√©ment, pour l'encourager √† assassiner son roi. Il e√Ľt √©t√© plus habile de les promettre que de les donner. Mais ce n'est pas ainsi qu'on excite un pr√™tre fanatique au parricide; on lui montre le ciel et non une femme. Son prieur Bourgoin √©tait bien plus capable de le d√©terminer que la plus grande beaut√© de la terre. Il n'avait point de lettres d'amour dans sa poche quand il tua le roi, mais bien les histoires de Judith et d'Aod, toutes d√©chir√©es, toutes grasses √† force d'avoir √©t√© lues.
ANECDOTE SUR HENRI IV.
    Jean Chastel ni Ravaillac n'eurent aucun complice; leur crime avait été celui du temps, le cri de la religion fut leur seul complice. On a souvent imprimé que Ravaillac avait fait le voyage de Naples, et que le jésuite Alagona avait prédit dans Naples la mort du roi, comme le répète encore je ne sais quel Chiniac. Les jésuites n'ont jamais été prophètes; s'ils l'avaient été, ils auraient prédit leur destruction; mais au contraire, ces pauvres gens ont toujours assuré qu'ils dureraient jusqu'à la fin des siècles. Il ne faut jamais jurer de rien.
DE L'ABJURATION DE HENRI IV.
¬†¬†¬†¬†Le j√©suite Daniel a beau me dire, dans sa tr√®s s√®che et tr√®s fautive Histoire de France, que Henri IV, avant d'abjurer, √©tait depuis longtemps catholique, j'en croirai plus Henri IV lui-m√™me que le j√©suite Daniel. Sa lettre √† la belle Gabrielle, " c'est demain que je fais le saut p√©rilleux, " prouve au moins qu'il avait encore dans le coeur autre chose que le catholicisme. Si son grand coeur avait √©t√© depuis longtemps si p√©n√©tr√© de la gr√Ęce efficace, il aurait peut-√™tre dit √† sa ma√ģtresse: " Ces √©v√™ques m'√©difient; " mais il lui dit: " Ces gens-l√† m'ennuient. " Ces paroles sont-elles d'un bon cat√©chum√®ne ?
    Ce n'est pas un sujet de pyrrhonisme que les lettres de ce grand homme à Corisande d'Andouin, comtesse de Grammont; elles existent encore en original. L'auteur de l'Essai sur les moeurs et l'esprit des nations rapporte plusieurs de ces lettres intéressantes. En voici des morceaux curieux:
    " Tous ces empoisonneurs sont tous papistes. - J'ai découvert un tueur pour moi. - Les prêcheurs romains prêchent tout haut qu'il n'y a plus qu'un deuil à avoir. Ils admonestent tout bon catholique de prendre exemple (sur l'empoisonnement du prince de Condé); et vous êtes de cette religion ! - Si je n'étais huguenot, je me ferais turc. "
¬†¬†¬†¬†Il est difficile, apr√®s ces t√©moignages de la main de Henri IV, d'√™tre fermement persuad√© qu'il f√Ľt catholique dans le coeur.
AUTRE B√ČVUE SUR HENRI IV.
¬†¬†¬†¬†Un autre historien moderne de Henri IV , accuse du meurtre de ce h√©ros le duc de Lerme: " C'est, dit-il, l'opinion la mieux √©tablie. " Il est √©vident que c'est l'opinion la plus mal √©tablie. Jamais on n'en a parl√© en Espagne, et il n'y eut en France que le continuateur du pr√©sident De Thou qui donna quelque cr√©dit √† ces soup√ßons vagues et ridicules. Si le duc de Lerme, premier ministre, employa Ravaillac, il le paya bien mal. Ce malheureux √©tait presque sans argent quand il fut saisi. Si le duc de Lerme l'avait s√©duit ou fait s√©duire, sous la promesse d'une r√©compense proportionn√©e √† son attentat, assur√©ment Ravaillac l'aurait nomm√© lui et ses √©missaires, quand ce n'e√Ľt √©t√© que pour se venger. Il nomma bien le j√©suite d'Aubigny, auquel il n'avait fait que montrer un couteau; pourquoi aurait-il √©pargn√© le duc de Lerme ? C'est une obstination bien √©trange que celle de n'en pas croire Ravaillac dans son interrogatoire et dans les tortures. Faut-il insulter une grande maison espagnole sans la moindre apparence de preuves ?
    Et voilà justement comme on écrit l'histoire.
    La nation espagnole n'a guère recours à des crimes honteux; et les grands d'Espagne ont eu dans tous les temps une fierté généreuse qui ne leur a pas permis de s'avilir jusque-là.
    Si Philippe II mit à prix la tête du prince d'Orange, il eut du moins le prétexte de punir un sujet rebelle, comme le parlement de Paris mit à cinquante mille écus la tête de l'amiral Coligni; et depuis, celle du cardinal Mazarin. Ces proscriptions publiques tenaient de l'horreur des guerres civiles. Mais comment le duc de Lerme se serait-il adressé secrètement à un misérable tel que Ravaillac !
B√ČVUE SUR LE MAR√ČCHAL D'ANCRE.
¬†¬†¬†¬†Le m√™me auteur dit que " le mar√©chal d'Ancre et sa femme furent √©cras√©s, pour ainsi dire, par la foudre. " L'un ne fut √† la v√©rit√© √©cras√© qu'√† coups de pistolet, et l'autre fut br√Ľl√©e en qualit√© de sorci√®re. Un assassinat et un arr√™t de mort rendu contre une mar√©chale de France, dame d'atour de la reine, r√©put√©e magicienne, ne font honneur ni √† la chevalerie ni √† la jurisprudence de ce temps-l√†. Mais je ne sais pourquoi l'historien s'exprime en ces mots: " Si ces deux mis√©rables n'√©taient pas complices de la mort du roi, ils m√©ritaient du moins les plus rigoureux ch√Ętiments.... Il est certain que, du vivant m√™me du roi, Concini et sa femme avaient avec l'Espagne des liaisons contraires aux desseins de ce prince. "
    C'est ce qui n'est point du tout certain; cela n'est pas même vraisemblable. Ils étaient Florentins; le grand-duc de Florence avait le premier reconnu Henri IV. Il ne craignait rien tant que le pouvoir de l'Espagne en Italie. Concini et sa femme n'avaient point de crédit du temps de Henri IV. S'ils avaient ourdi quelque trame avec le conseil de Madrid, ce ne pouvait être que par la reine: c'est donc accuser la reine d'avoir trahi son mari. Et, encore une fois, il n'est point permis d'inventer de telles accusations sans preuve. Quoi ! un écrivain dans son grenier pourra prononcer une diffamation que les juges les plus éclairés du royaume trembleraient d'écouter sur leur tribunal !
    Pourquoi appeler un maréchal de France et sa femme, dame d'atour de la reine, ces deux misérables ? Le maréchal d'Ancre, qui avait levé une armée à ses frais contre les rebelles, mérite-t-il une épithète qui n'est convenable qu'à Ravaillac, à Cartouche, aux voleurs publics, aux calomniateurs publics ?
¬†¬†¬†¬†Il n'est que trop vrai qu'il suffit d'un fanatique pour commettre un parricide sans aucun complice. Damiens n'en avait point. Il a r√©p√©t√© quatre fois dans son interrogatoire qu'il n'a commis son crime que par principe de religion. Je puis dire qu'ayant √©t√© autrefois √† port√©e de conna√ģtre les convulsionnaires, j'en ai vu plus de vingt capables d'une pareille horreur, tant leur d√©mence √©tait atroce ! La religion mal entendue est une fi√®vre que la moindre occasion fait tourner en rage. Le propre du fanatisme est d'√©chauffer les t√™tes. Quand le feu qui fait bouillir ces t√™tes superstitieuses a fait tomber quelques flamm√®ches dans une √Ęme insens√©e et atroce; quand un ignorant furieux croit imiter saintement Phin√©es, Aod, Judith et leurs semblables, cet ignorant a plus de complices qu'il ne pense. Bien des gens l'ont excit√© au parricide sans le savoir. Quelques personnes prof√®rent des paroles indiscr√®tes et violentes; un domestique les r√©p√®te, il les amplifie, il les enfuneste encore, comme disent les Italiens; un Chastel, un Ravaillac, un Damiens les recueille; ceux qui les ont prononc√©es ne se doutent pas du mal qu'ils ont fait. Ils sont complices involontaires; mais il n'y a eu ni complot ni instigation. En un mot, on conna√ģt bien mal l'esprit humain, si l'on ignore que le fanatisme rend la populace capable de tout.
ANECDOTE SUR L'HOMME AU MASQUE DE FER.
    L'auteur du Siècle de Louis XIV est le premier qui ait parlé de l'homme au masque de fer dans une histoire avérée. C'est qu'il était très instruit de cette anecdote qui étonne le siècle présent, qui étonnera la postérité, et qui n'est que trop véritable. On l'avait trompé sur la date de la mort de cet inconnu si singulièrement infortuné. Il fut enterré à Saint-Paul, le 3 mars 1703, et non en 1704.
¬†¬†¬†¬†Il avait √©t√© d'abord enferm√© √† Pignerol avant de l'√™tre aux √ģles de Sainte-Marguerite, et ensuite √† la Bastille, toujours sous la garde du m√™me homme, de ce Saint-Mars qui le vit mourir. Le P. Griffet, j√©suite, a communiqu√© au public le journal de la Bastille, qui fait foi des dates. Il a eu ais√©ment ce journal, puisqu'il avait l'emploi d√©licat de confesser des prisonniers renferm√©s √† la Bastille.
¬†¬†¬†¬†L'homme au masque de fer est une √©nigme dont chacun veut deviner le mot. Les uns ont dit que c'√©tait le duc de Beaufort: mais le duc de Beaufort fut tu√© par les Turcs √† la d√©fense de Candie, en 1669; et l'homme au masque de fer √©tait √† Pignerol en 1662. D'ailleurs, comment aurait-on arr√™t√© le duc de Beaufort au milieu de son arm√©e ? comment l'aurait-on transf√©r√© en France sans que personne en s√Ľt rien ? et pourquoi l'e√Ľt-on mis en prison, et pourquoi ce masque ?
    Les autres ont rêvé le comte de Vermandois, fils naturel de Louis XIV, mort publiquement de la petite-vérole, en 1683, à l'armée, et enterré dans la ville d'Arras.
¬†¬†¬†¬†On ensuite imagin√© que le duc de Montmouth, √† qui le roi Jacques fit couper la t√™te publiquement dans Londres, en 1685, √©tait l'homme au masque de fer. Il aurait fallu qu'il e√Ľt ressuscit√©, et qu'ensuite il e√Ľt chang√© l'ordre des temps; qu'il e√Ľt mis l'ann√©e 1662 √† la place de 1685; que le roi Jacques, qui ne pardonna jamais √† personne, et qui par l√† m√©rita tous ses malheurs, e√Ľt pardonn√© au duc de Montmouth, et e√Ľt fait mourir au lieu de lui un homme qui lui ressemblait parfaitement. Il aurait fallu trouver ce Sosie qui aurait eu la bont√© de se faire couper le cou en public pour sauver le duc de Montmouth. Il aurait fallu que toute l'Angleterre s'y f√Ľt m√©prise; qu'ensuite le roi Jacques e√Ľt pri√© instamment Louis XIV de vouloir bien lui servir de sergent et de ge√īlier. Ensuite Louis XIV ayant fait ce petit plaisir au roi Jacques, n'aurait pas manqu√© d'avoir les m√™mes √©gards pour le roi Guillaume et pour la reine Anne, avec lesquels il fut en guerre; et il aurait soigneusement conserv√© aupr√®s de ces deux monarques sa dignit√© de ge√īlier, dont le roi Jacques l'avait honor√©.
¬†¬†¬†¬†Toutes ces illusions √©tant dissip√©es, il reste √† savoir qui √©tait ce prisonnier toujours masqu√©, √† quel √Ęge il mourut, et sous quel nom il fut enterr√©. Il est clair que si on ne le laissait passer dans la cour de la Bastille, si on ne lui permettait de parler √† son m√©decin, que couvert d'un masque, c'√©tait de peur qu'on ne reconn√Ľt dans ses traits quelque ressemblance trop frappante. Il pouvait montrer sa langue, et jamais son visage. Pour son √Ęge, il dit lui-m√™me √† l'apothicaire de la Bastille, peu de jours avant sa mort, qu'il croyait avoir environ soixante ans; et le sieur Marsolan, chirurgien du mar√©chal de Richelieu, et ensuite du duc d'Orl√©ans r√©gent, gendre de cet apothicaire, me l'a redit plus d'une fois.
    Enfin, pourquoi lui donner un nom italien ? on le nomma toujours Marchiali ! Celui qui écrit cet article en sait peut-être plus que le P. Griffet, et n'en dira pas davantage.
ADDITION DE L'√ČDITEUR.
¬†¬†¬†¬†Il est surprenant de voir tant de savants et tant d'√©crivains pleins d'esprit et de sagacit√© se tourmenter √† deviner qui peut avoir √©t√© le fameux masque de fer, sans que l'id√©e la plus simple, la plus naturelle et la plus vraisemblable, se soit jamais pr√©sent√©e √† eux. Le fait tel que M. de Voltaire le rapporte une fois admis, avec ses circonstances; l'existence d'un prisonnier d'une esp√®ce si singuli√®re, mise au rang des v√©rit√©s historiques les mieux constat√©es; il para√ģt que non seulement rien n'est plus ais√© que de concevoir quel √©tait ce prisonnier, mais qu'il est m√™me difficile qu'il puisse y avoir deux opinions sur ce sujet. L'auteur de cet article aurait communiqu√© plus t√īt son sentiment, s'il n'e√Ľt cru que cette id√©e devait d√©j√† √™tre venue √† bien d'autres, et s'il ne se f√Ľt persuad√© que ce n'√©tait pas la peine de donner comme une d√©couverte une chose qui, selon lui, saute aux yeux de tous ceux qui lisent cette anecdote.
    Cependant comme depuis quelque temps cet événement partage les esprits, et que tout récemment on vient encore de donner au public une lettre dans laquelle on prétend prouver que ce prisonnier célèbre était un secrétaire du duc de Mantoue (ce qu'il n'est pas possible de concilier avec les grandes marques de respect que M. de Saint-Mars donnait à son prisonnier), l'auteur a cru devoir enfin dire ce qu'il en pense depuis plusieurs années. Peut-être cette conjecture mettra-t-elle fin à toute autre recherche, à moins que le secret ne soit dévoilé par ceux qui peuvent en être les dépositaires, d'une façon à lever tous les doutes.
¬†¬†¬†¬†On ne s'amusera point √† r√©futer ceux qui ont imagin√© que ce prisonnier pouvait √™tre le comte de Vermandois, le duc de Beaufort, ou le duc de Montmouth. Le savant et tr√®s judicieux auteur de cette derni√®re opinion a tr√®s bien r√©fut√© les autres; mais il n'a essentiellement appuy√© la sienne que sur l'impossibilit√© de trouver en Europe quelque autre prince dont il e√Ľt √©t√© de la plus grande importance qu'on ignor√Ęt la d√©tention. M. de Saint-Foix a raison, s'il n'entend parler que des princes dont l'existence √©tait connue; mais pourquoi personne ne s'est-il encore avis√© de supposer que le masque de fer pouvait avoir √©t√© un prince inconnu, √©lev√© en cachette, et dont il importait de laisser ignorer totalement l'existence ?
¬†¬†¬†¬†Le duc de Montmouth n'√©tait pas pour la France un prince d'une si grande importance; et l'on ne voit pas m√™me ce qui e√Ľt pu engager cette puissance, au moins apr√®s la mort de ce duc et celle de Jacques second, √† faire un si grand secret de sa d√©tention, s'il e√Ľt √©t√© en effet le masque de fer. Il n'est gu√®re probable non plus que M. de Louvois et M. de Saint-Mars eussent marqu√© au duc de Montmouth ce profond respect que M. de Voltaire assure qu'ils portaient au masque de fer.
¬†¬†¬†¬†L'auteur conjecture, de la mani√®re dont M. de Voltaire a racont√© le fait, que cet historien c√©l√®bre est aussi persuad√© que lui du soup√ßon qu'il va, dit-il, manifester, mais que M. de Voltaire, √† titre de Fran√ßais, n'a pas voulu, ajoute-t-il, publier tout net, surtout en ayant dit assez pour que le mot de l'√©nigme ne d√Ľt pas √™tre difficile √† deviner. Le voici, continue-t-il toujours, selon moi.
¬†¬†¬†¬†" Le masque de fer √©tait sans doute un fr√®re et un fr√®re a√ģn√© de Louis XIV dont la m√®re avait ce go√Ľt pour le linge fin sur lequel M. de Voltaire appuie. Ce fut en lisant les M√©moires de ce temps, qui rapportent cette anecdote au sujet de la reine, que, me rappelant ce m√™me go√Ľt du masque de fer, je ne doutai plus qu'il ne f√Ľt son fils: ce dont toutes les autres circonstances m'avaient d√©j√† persuad√©.
    On sait que Louis XIII n'habitait plus depuis longtemps avec la reine; que la naissance de Louis XIV ne fut due qu'à un heureux hasard habilement amené; hasard qui obligea absolument le roi à coucher en même lit avec la reine. Voici donc comme je crois que la chose sera arrivée.
¬†¬†¬†¬†La reine aura pu s'imaginer que c'√©tait par sa faute qu'il ne naissait point d'h√©ritier √† Louis XIII. La naissance du masque de fer l'aura d√©tromp√©e. Le cardinal √† qui elle aura fait confidence du fait aura su, par plus d'une raison, tirer parti de ce secret; il aura imagin√© de tourner cet √©v√©nement √† son profit et √† celui de l'√Čtat. Persuad√© par cet exemple que la reine pouvait donner des enfants au roi, la partie qui produisit le hasard d'un seul lit pour le roi et pour la reine fut arrang√©e en cons√©quence. Mais la reine et le cardinal, √©galement p√©n√©tr√©s de la n√©cessit√© de cacher √† Louis XIII l'existence du masque de fer, l'auront fait √©lever en secret. Ce secret en aura √©t√© un pour Louis XIV jusqu'√† la mort du cardinal Mazarin.
¬†¬†¬†¬†Mais ce monarque apprenant alors qu'il avait un fr√®re, et un fr√®re a√ģn√© que sa m√®re ne pouvait d√©savouer, qui d'ailleurs portait peut-√™tre des traits marqu√©s qui annon√ßaient son origine, faisant r√©flexion que cet enfant n√© durant le mariage ne pouvait, sans de grands inconv√©nients et sans un horrible scandale, √™tre d√©clar√© ill√©gitime apr√®s la mort de Louis XIII, Louis XIV aura jug√© ne pouvoir user d'un moyen plus sage et plus juste que celui qu'il employa pour assurer sa propre tranquillit√© et le repos de l'√Čtat; moyen qui le dispensait de commettre une cruaut√© que la politique aurait repr√©sent√©e comme n√©cessaire √† un monarque moins consciencieux et moins magnanime que Louis XIV.
    Il me semble, poursuit toujours notre auteur, que plus on est instruit de l'histoire de ces temps-là, plus on doit être frappé de la réunion de toutes les circonstances qui prouvent en faveur de cette supposition. "
ANECDOTE SUR NICOLAS FOUQUET, SURINTENDANT DES FINANCES.
¬†¬†¬†¬†Il est vrai que ce ministre eut beaucoup d'amis dans sa disgr√Ęce, et qu'ils pers√©v√©r√®rent jusqu'√† son jugement. Il est vrai que le chancelier qui pr√©sidait √† ce jugement, traita cet illustre captif avec trop de duret√©. Mais ce n'√©tait pas Michel Letellier, comme on l'a imprim√© dans quelques unes des √©ditions du Si√®cle de Louis XIV, c'√©tait Pierre S√©guier. Cette inadvertance d'avoir pris l'un pour l'autre, est une faute qu'il faut corriger.
¬†¬†¬†¬†Ce qui est tr√®s remarquable, c'est qu'on ne sait o√Ļ mourut ce c√©l√®bre surintendant: non qu'il importe de le savoir, car sa mort n'ayant pas caus√© le moindre √©v√©nement, elle est au rang de toutes les choses indiff√©rentes; mais ce fait prouve √† quel point il √©tait oubli√© sur la fin de sa vie, combien la consid√©ration qu'on recherche avec tant de soins est peu de chose; qu'heureux sont ceux qui veulent vivre et mourir inconnus. Cette science serait plus utile que celle des dates.
PETITE ANECDOTE.
¬†¬†¬†¬†Il importe fort peu que le Pierre Broussel pour lequel on fit les barricades ait √©t√© conseiller-clerc. Le fait est qu'il avait achet√© une charge de conseiller-clerc, parce qu'il n'√©tait pas riche, et que ces offices co√Ľtaient moins que les autres. Il avait des enfants, et n'√©tait clerc en aucun sens. Je ne sais rien de si inutile que de savoir ces minuties.
ANECDOTE SUR LE TESTAMENT ATTRIBU√Č AU CARDINAL DE RICHELIEU.
¬†¬†¬†¬†Le P. Griffet veut √† toute force que le cardinal de Richelieu ait fait un mauvais livre: √† la bonne heure; tant d'hommes d'√Čtat en ont fait ! Mais c'est une belle passion de combattre si longtemps pour t√Ęcher de prouver que, selon le cardinal de Richelieu, les Espagnols nos alli√©s, gouvern√©s si heureusement par un Bourbon, " sont tributaires de l'enfer, et rendent les Indes tributaires de l'enfer. - Le Testament du cardinal de Richelieu n'√©tait pas d'un homme poli.
    " Que la France avait plus de bons ports sur la Méditerranée que toute la monarchie espagnole. " - Ce testament était exagérateur.
    " Que pour avoir cinquante mille soldats il en faut lever cent mille, par ménage. " - Ce testament jette l'argent par les fenêtres.
¬†¬†¬†¬†" Que lorsqu'on √©tablit un nouvel imp√īt, on augmente la paie des soldats. " - Ce qui n'est jamais arriv√© ni en France, ni ailleurs.
    " Qu'il faut faire payer la taille aux parlements et aux autres cours supérieures. " - Moyen infaillible pour gagner leurs coeurs, et de rendre la magistrature respectable.
¬†¬†¬†¬†" Qu'il faut forcer la noblesse de servir, et l'enr√īler dans la cavalerie. " - Pour mieux conserver tous ses privil√®ges.
    " Que de trente millions à supprimer, il y en a près de sept dont le remboursement ne devant être fait qu'au denier cinq, la suppression se fera en sept années et demie de jouissance. " - De façon que, suivant ce calcul, cinq pour cent en sept ans et demi feraient cent francs, au lieu qu'ils ne font que trente sept et demi: et si on entend par le denier cinq la cinquième partie du capital, les cent francs seront remboursés en cinq années juste. Le compte n'y est pas, le testateur calcule assez mal.
    " Que Gênes était la plus riche ville d'Italie. " - Ce que je lui souhaite.
    " Qu'il faut être bien chaste. " - Le testateur ressemblait à certains prédicateurs. Faites ce qu'ils disent, et non ce qu'ils font.
¬†¬†¬†¬†" Qu'il faut donner une abbaye √† la Sainte-Chapelle de Paris. " - Chose importante dans la crise o√Ļ l'Europe √©tait alors, et dont il ne parle pas.
¬†¬†¬†¬†" Que le pape Beno√ģt XI embarrassa beaucoup les cordeliers, piqu√©s sur le sujet de la pauvret√©, savoir des revenus de saint Fran√ßois, qui s'anim√®rent √† tel point, qu'ils lui firent la guerre par livres. " - Chose plus importante encore, et plus savante, surtout quand on prend Jean XXII pour Beno√ģt XI, et quand, dans un testament politique, on ne parle ni de la mani√®re dont il faut conduire la guerre contre l'Empire et l'Espagne, ni des moyens de faire la paix, ni des dangers pr√©sents, ni des ressources, ni des alliances, ni des g√©n√©raux, ni des ministres qu'il faut employer, ni m√™me du dauphin, dont l'√©ducation importait tant √† l'√Čtat; enfin d'aucun objet du minist√®re.
    Je consens de tout mon coeur qu'on charge, puisqu'on le veut, la mémoire du cardinal de Richelieu, de ce malheureux ouvrage rempli d'anachronismes, d'ignorances, de calculs ridicules, de faussetés reconnues, dont tout commis un peu intelligent aurait été incapable; qu'on s'efforce de persuader que le plus grand ministre a été le plus ignorant et le plus ennuyeux, comme le plus extravagant de tous les écrivains. Cela peut faire quelque plaisir à tous ceux qui détestent sa tyrannie.
    Il est bon même pour l'histoire de l'esprit humain, qu'on sache que ce détestable ouvrage fut loué pendant plus de trente ans, tandis qu'on le croyait d'un grand ministre.
    Mais il ne faut pas trahir la vérité pour faire croire que le livre est du cardinal de Richelieu. Il ne faut pas dire " qu'on a trouvé une suite du premier chapitre du Testament politique, corrigée en plusieurs endroits de la main du cardinal de Richelieu ", parce que cela n'est pas vrai. On a trouvé au bout de cent ans un manuscrit intitulé, Narration succincte; cette narration succincte n'a aucun rapport au Testament politique. Cependant on a eu l'artifice de la faire imprimer comme un premier chapitre du Testament avec des notes.
    A l'égard des notes, on ne sait de quelles mains elles sont.
    Ce qui est très vrai, c'est que le testament prétendu ne fit du bruit dans le monde que trente-huit ans après la mort du cardinal; qu'il ne fut imprimé que quarante-deux ans après sa mort; qu'on n'en a jamais vu l'original signé de lui; que le livre est très mauvais, et qu'il ne mérite guère qu'on on parle.
AUTRES ANECDOTES.
    Charles 1er, cet infortuné roi d'Angleterre, est-il l'auteur du fameux livre [Grec] ? ce roi aurait-il mis un titre grec à son livre ?
    Le comte de Moret, fils de Henri IV, blessé à la petite escarmouche de Castelnaudari, vécut-il jusqu'en 1693 sous le nom de l'ermite frère Jean-Baptiste ? Quelle preuve a-t-on que cet ermite était fils de Henri IV ? Aucune.
    Jeanne d'Albret de Navarre, mère de Henri IV, épousa-t-elle après la mort d'Antoine un gentilhomme nommé Goyon, tué à la Saint-Barthélemi ? En eut-elle un fils prédicant à Bordeaux ? Ce fait se trouve très détaillé dans les remarques sur la Réponse de Bayle aux questions d'un provincial, in-folio, page 689 2.
    Marguerite de Valois, épouse de Henri IV, accoucha-t-elle de deux enfants secrètement pendant son mariage ? On remplirait des volumes de ces singularités.
¬†¬†¬†¬†C'est bien la peine de faire tant de recherches pour d√©couvrir des choses si inutiles au genre humain ! Cherchons comment nous pourrons gu√©rir les √©crouelles, la goutte, la pierre, la gravelle, et mille maladies chroniques ou aigu√ęs. Cherchons des rem√®des contre les maladies de l'√Ęme, non moins funestes et non moins mortelles; travaillons √† perfectionner les arts, √† diminuer les malheurs de l'esp√®ce humaine; et laissons l√† les Ana, les Anecdotes, les Histoires curieuses de notre temps; le Nouveau choix de vers si mal choisis, cit√© √† tout moment dans le Dictionnaire de Tr√©voux; et les Recueils des pr√©tendus bons mots, etc.; et les Lettres d'un ami √† un ami; et les Lettres anonymes; et les R√©flexions sur la trag√©die nouvelle, etc., etc., etc.
    Je lis dans un livre nouveau, que Louis XIV exempta de tailles, pendant cinq ans, tous les nouveaux mariés. Je n'ai trouvé ce fait dans aucun recueil d'édits, dans aucun Mémoire du temps.
    Je lis dans le même livre que le roi de Prusse fait donner cinquante écus à toutes les filles grosses. On ne pourrait, à la vérité, mieux placer son argent, et mieux encourager la propagation; mais je ne crois pas que cette profusion royale soit vraie; du moins je ne l'ai pas vue.
ANECDOTE RIDICULE SUR TH√ČODORIC.
¬†¬†¬†¬†Voici une anecdote plus ancienne qui me tombe sous la main, et qui me semble fort √©trange. Il est dit dans une histoire chronologique d'Italie que le grand Th√©odoric arien, cet homme qu'on nous peint si sage, " avait parmi ses ministres un catholique qu'il aimait beaucoup, et qu'il trouvait digne de toute sa confiance. Ce ministre croit s'assurer de plus en plus la faveur de son ma√ģtre en embrassant l'arianisme; et Th√©odoric lui fait aussit√īt couper la t√™te, en disant: Si cet homme n'a pas √©t√© fid√®le √† Dieu, comment le sera-t-il envers moi qui ne suis qu'un homme ? "
    Le compilateur ne manque pas de dire " que ce trait fait beaucoup d'honneur à la manière de penser de Théodoric à l'égard de la religion. "
¬†¬†¬†¬†Je me pique de penser, √† l'√©gard de la religion, mieux que l'ostrogoth Th√©odoric, assassin de Symmaque et de Bo√®ce, puisque je suis bon catholique, et que Th√©odoric √©tait arien. Mais je d√©clarerais ce roi digne d'√™tre li√© comme enrag√©, s'il avait eu la b√™tise atroce dont on le loue. Quoi ! il aurait fait couper la t√™te sur-le-champ √† son ministre favori, parce que ce ministre aurait √©t√© √† la fin de son avis ! Comment un adorateur de Dieu, qui passe de l'opinion d'Athanase √† l'opinion d'Arius et d'Eus√®be, est-il infid√®le √† Dieu ? Il √©tait tout au plus infid√®le √† Athanase et √† ceux de son parti, dans un temps o√Ļ le monde √©tait partag√© entre les athanasiens et les eus√©biens. Mais Th√©odoric ne devait pas le regarder comme un homme infid√®le √† Dieu, pour avoir rejet√© le terme de consubstantiel apr√®s l'avoir admis. Faire couper la t√™te √† son favori sur une pareille raison, c'est certainement l'action du plus m√©chant fou et du plus barbare sot qui ait jamais exist√©.
¬†¬†¬†¬†Que diriez-vous de Louis XIV s'il e√Ľt fait couper sur-le-champ la t√™te au duc de La Force, parce que le duc de La Force avait quitt√© le calvinisme pour la religion de Louis XIV ?
ANECDOTE SUR LE MAR√ČCHAL DE LUXEMBOURG.
    J'ouvre dans ce moment une histoire de Hollande, et je trouve que le maréchal de Luxembourg, en 1672, fit cette harangue à ses troupes: " Allez, mes enfants, pillez, volez, tuez, violez; et s'il y a quelque chose de plus abominable ne manquez pas de le faire, afin que je voie que je ne me suis pas trompé en vous choisissant comme les plus braves des hommes. "
¬†¬†¬†¬†Voil√† certainement une jolie harangue: elle n'est pas plus vraie que celles de Tite-Live; mais elle n'est pas dans son go√Ľt. Pour achever de d√©shonorer la typographie, cette belle pi√®ce se retrouve dans des dictionnaires nouveaux, qui ne sont que des impostures par ordre alphab√©tique.
ANECDOTE SUR LOUIS XIV.
¬†¬†¬†¬†C'est une petite erreur dans l'Abr√©g√© chronologique de l'histoire de France , de supposer que Louis XIV, apr√®s la paix d'Utrecht, dont il √©tait redevable √† l'Angleterre, apr√®s neuf ann√©es de malheurs, apr√®s les grandes victoires que les Anglais avaient remport√©es, ait dit √† l'ambassadeur d'Angleterre: " J'ai toujours √©t√© le ma√ģtre chez moi, quelquefois chez les autres; ne m'en faites pas souvenir. " J'ai dit ailleurs que ce discours aurait √©t√© tr√®s d√©plac√©, tr√®s faux √† l'√©gard des Anglais, et aurait expos√© le roi √† une r√©ponse accablante. L'auteur m√™me m'avoua que le marquis de Torci, qui fut toujours pr√©sent √† toutes les audiences du comte de Stairs, ambassadeur d'Angleterre, avait toujours d√©menti cette anecdote. Elle n'est assur√©ment ni vraie, ni vraisemblable, et n'est rest√©e dans les derni√®res √©ditions de ce livre que parce qu'elle avait √©t√© mise dans la premi√®re. Cette erreur ne d√©pare point du tout un ouvrage d'ailleurs tr√®s utile, o√Ļ tous les grands √©v√©nements, rang√©s dans l'ordre le plus commode, sont d'une v√©rit√© reconnue.
    Tous ces petits contes dont on a voulu orner l'histoire la déshonorent; et malheureusement presque toutes les anciennes histoires ne sont guère que des contes. Malebranche, à cet égard, avait raison de dire qu'il ne faisait pas plus de cas de l'histoire que des nouvelles de son quartier.
LETTRE DE M. DE VOLTAIRE SUR PLUSIEURS ANECDOTES.
    Nous croyons devoir terminer cet article des anecdotes par une lettre de M. de Voltaire à M. Damilaville, philosophe intrépide, et qui seconda plus que personne son ami M. de Voltaire dans la catastrophe mémorable des Calas et des Sirven. Nous prenons cette occasion de célébrer autant qu'il est en nous la mémoire de ce citoyen , qui dans une vie obscure a montré des vertus qu'on ne rencontre guère dans le grand monde. Il faisait le bien pour le bien même, fuyant les hommes brillants, et servant les malheureux avec le zèle de l'enthousiasme. Jamais homme n'eut plus de courage dans l'adversité et à la mort. Il était l'ami intime de M. de Voltaire et de M. Diderot. Voici la lettre en question.
¬†¬†¬†¬†Au ch√Ęteau de Ferney, 7 mai 1762.
¬†¬†¬†¬†" Par quel hasard s'est-il pu faire, mon cher ami, que vous ayez lu quelques feuilles de l'Ann√©e litt√©raire de ma√ģtre Aliboron ? chez qui avez-vous trouv√© ces rapsodies ? il me semble que vous ne voyez pas d'ordinaire mauvaise compagnie. Le monde est inond√© des sottises de ces folliculaires qui mordent parce qu'ils ont faim, et qui gagnent leur pain √† dire de plates injures.
¬†¬†¬†¬†Ce pauvre Fr√©ron , √† ce que j'ai ou√Į dire, est comme les gueuses des rues de Paris, qu'on tol√®re quelque temps pour le service des jeunes gens d√©soeuvr√©s, qu'on renferme √† l'h√īpital trois ou quatre fois par an, et qui en sortent pour reprendre leur premier m√©tier.
¬†¬†¬†¬†J'ai lu les feuilles que vous m'avez envoy√©es. Je ne suis pas √©tonn√© que ma√ģtre Aliboron crie un peu sous les coups de fouet que je lui ai donn√©s. Depuis que je me suis amus√© √† immoler ce polisson √† la ris√©e publique sur tous les th√©√Ętres de l'Europe, il est juste qu'il se plaigne un peu. Je ne l'ai jamais vu, Dieu merci. Il m'√©crivit une grande lettre il y a environ vingt ans. J'avais entendu parler de ses moeurs, et par cons√©quent je ne lui fis point de r√©ponse. Voil√† l'origine de toutes les calomnies qu'on dit qu'il d√©bita contre moi dans ses feuilles. Il faut le laisser faire; les gens condamn√©s par leurs juges ont permission de leur dire des injures.
¬†¬†¬†¬†Je ne sais ce que c'est qu'une com√©die italienne qu'il m'impute, intitul√©e: Quand me mariera-t-on ? Voil√† la premi√®re fois que j'en ai entendu parler. C'est un mensonge absurde. Dieu a voulu que j'aie fait des pi√®ces de th√©√Ętre pour mes p√©ch√©s; mais je n'ai jamais fait de farce italienne. Rayez cela de vos anecdotes.
    Je ne sais comment une lettre que j'écrivis à milord Littleton et sa réponse sont tombées entre les mains de ce Fréron, mais je puis vous assurer qu'elles sont toutes deux entièrement falsifiées. Jugez-en, je vous en envoie les originaux.
    Ces messieurs les folliculaires ressemblent assez aux chiffonniers qui vont ramassant des ordures pour faire du papier.
¬†¬†¬†¬†Ne voil√†-t-il pas encore une belle anecdote, et bien digne du public, qu'une lettre de moi au professeur Haller, et une lettre du professeur Haller √† moi ! Et de quoi s'avisa M Haller de faire courir mes lettres et les siennes ? et de quoi s'avise un folliculaire de les imprimer et de les falsifier pour gagner cinq sous ? Il me la fait signer du ch√Ęteau de Tourney, o√Ļ je n'ai jamais demeur√©.
¬†¬†¬†¬†Ces impertinences amusent un moment des jeunes gens oisifs, et tombent le moment d'apr√®s dans l'√©ternel oubli o√Ļ tous les riens de ce temps-ci tombent en foule.
¬†¬†¬†¬†L'anecdote du cardinal de Fleuri sur le quemadmodum que Louis XIV n'entendait pas est tr√®s vraie. Je ne l'ai rapport√©e dans le Si√®cle de Louis XIV que parce que j'en √©tais s√Ľr, et je n'ai point rapport√© celle du nycticorax parce que je n'en √©tais pas s√Ľr. C'est un vieux conte qu'on me faisait dans mon enfance au coll√©ge des j√©suites, pour me faire sentir la sup√©riorit√© du P. de La Chaise sur le grand-aum√īnier de France. On pr√©tendait que le grand-aum√īnier, interrog√© sur la signification de nycticorax, dit que c'√©tait un capitaine du roi David, et que le r√©v√©rend p√®re La Chaise assura que c'√©tait un hibou; peu m'importe. Et tr√®s peu m'importe encore qu'on fredonne pendant un quart d'heure dans un latin ridicule un nycticorax grossi√®rement mis en musique.
¬†¬†¬†¬†Je n'ai point pr√©tendu bl√Ęmer Louis XIV d'ignorer le latin; il savait gouverner, il savait faire fleurir tous les arts, cela valait mieux que d'entendre Cic√©ron. D'ailleurs cette ignorance du latin ne venait pas de sa faute, puisque dans sa jeunesse il apprit de lui-m√™me l'italien et l'espagnol.
¬†¬†¬†¬†Je ne sais pas pourquoi l'homme que le folliculaire fait parler, me reproche de citer le cardinal de Fleuri, et s'√©gaie √† dire que j'aime √† citer de grands noms. Vous savez, mon cher ami, que mes grands noms sont ceux de Newton, de Locke, de Corneille, de Racine, de La Fontaine, de Boileau. Si le nom de Fleuri √©tait grand pour moi, ce serait le nom de l'abb√© Fleuri, auteur des discours patriotiques et savants, qui ont sauv√© de l'oubli son histoire eccl√©siastique; et non pas le cardinal de Fleuri que j'ai fort connu avant qu'il f√Ľt ministre, et qui quand il le fut fit exiler un des plus respectables hommes de France, l'abb√© Pucelle , et emp√™cha b√©nignement pendant tout son minist√®re qu'on ne sout√ģnt les quatre fameuses propositions sur lesquelles est fond√©e la libert√© fran√ßaise dans les choses eccl√©siastiques.
    Je ne connais de grands hommes que ceux qui ont rendu de grands services au genre humain.
¬†¬†¬†¬†Quand j'amassai des mat√©riaux pour √©crire le Si√®cle de Louis XIV, il fallut bien consulter des g√©n√©raux, des ministres, des aum√īniers, des dames, et des valets de chambre. Le cardinal de Fleuri avait √©t√© aum√īnier, et il m'apprit fort peu de chose. M. le mar√©chal de Villars m'apprit beaucoup pendant quatre ou cinq ann√©es de temps, comme vous le savez; et je n'ai pas dit tout ce qu'il voulut bien m'apprendre.
    M. le duc d'Antin me fit part de plusieurs anecdotes, que je n'ai données que pour ce qu'elles valaient.
    M. de Torci fut le premier qui m'apprit, par une seule ligne en marge de mes questions, que Louis XIV n'eut jamais de part à ce fameux testament du roi d'Espagne Charles II, qui changea la face de l'Europe.
    Il n'est pas permis d'écrire une histoire contemporaine, autrement qu'en consultant avec assiduité et en confrontant tous les témoignages. Il y a des faits que j'ai vus par mes yeux, et d'autres par des yeux meilleurs. J'ai dit la plus exacte vérité sur les choses essentielles.
    Le roi régnant m'a rendu publiquement cette justice: je crois ne m'être guère trompé sur les petites anecdotes, dont je fais très peu de cas; elles ne sont qu'un vain amusement. Les grands événements instruisent.
    Le roi Stanislas, duc de Lorraine, m'a rendu le témoignage authentique que j'avais parlé de toutes les choses importantes arrivées sous le règne de Charles XII, ce héros imprudent, comme si j'en avais été le témoin oculaire.
    A l'égard des petites circonstances, je les abandonne à qui voudra; je ne m'en soucie pas plus que de l'histoire des quatre fils Aymon.
    J'estime bien autant celui qui ne sait pas une anecdote inutile que celui qui la sait.
¬†¬†¬†¬†Puisque vous voulez √™tre instruit des bagatelles et des ridicules, je vous dirai que votre malheureux folliculaire se trompe, quand il pr√©tend qu'il a √©t√© jou√© sur le th√©√Ętre de Londres, avant d'avoir √©t√© bern√© sur celui de Paris par J√©r√īme Carr√©. La traduction, ou plut√īt l'imitation de la com√©die de l'√Čcossaise et de Fr√©ron, faite par M. George Colman, n'a √©t√© jou√©e sur le th√©√Ętre de Londres qu'en 1766, et n'a √©t√© imprim√©e qu'en 1767, chez Beket et de Honte. Elle a eu autant de succ√®s √† Londres qu'√† Paris, parce que par tout pays on aime la vertu des Lindane et des Freeport, et qu'on d√©teste les folliculaires qui barbouillent du papier, et mentent pour de l'argent. Ce fut l'illustre Garrick qui composa l'√©pilogue. M. George Colman m'a fait l'honneur de m'envoyer sa pi√®ce; elle est intitul√©e: The English Merchant.
¬†¬†¬†¬†C'est une chose assez plaisante, qu'√† Londres, √† P√©tersbourg, √† Vienne, √† G√™nes, √† Parme, et jusqu'en Suisse, on se soit √©galement moqu√© de ce Fr√©ron. Ce n'est pas √† sa personne qu'on en voulait; il pr√©tend que l'√Čcossaise ne r√©ussit √† Paris que parce qu'il y est d√©test√©. Mais la pi√®ce a r√©ussi √† Londres, √† Vienne, o√Ļ il est inconnu. Personne n'en voulait √† Pourceaugnac, quand Pourceaugnac fit rire l'Europe.
¬†¬†¬†¬†Ce sont l√† des anecdotes litt√©raires assez bien constat√©es; mais ce sont, sur ma parole, les v√©rit√©s les plus inutiles qu'on ait jamais dites. Mon ami, un chapitre de Cic√©ron, de Officiis et de Natur√Ę deorum, un chapitre de Locke, une Lettre provinciale, une bonne fable de La Fontaine, des vers de Boileau et de Racine, voil√† ce qui doit occuper un vrai litt√©rateur.
¬†¬†¬†¬†Je voudrais bien savoir quelle utilit√© le public retirera de l'examen que fait le folliculaire, si je demeure dans un ch√Ęteau ou dans une maison de campagne. J'ai lu dans une des quatre cents brochures faites contre moi par mes confr√®res de la plume, que madame la duchesse de Richelieu m'avait fait pr√©sent un jour d'un carrosse fort joli et de deux chevaux gris-pommel√©s, que cela d√©plut fort √† M. le duc de Richelieu. Et l√†-dessus on b√Ętit une longue histoire. Le bon de l'affaire, c'est que dans ce temps-l√† M. le duc de Richelieu n'avait point de femme.
    D'autres impriment mon Porte-feuille retrouvé; d'autres mes Lettres à M. B. et à Madame D., à qui je n'ai jamais écrit; et dans ces lettres, toujours des anecdotes.
    Ne vient-on pas d'imprimer les Lettres prétendues de la reine Christine, de Ninon Lenclos, etc., etc. !
    Des curieux mettent ces sottises dans leurs bibliothèques, et un jour quelque érudit aux gages d'un libraire les fera valoir comme des monuments précieux de l'histoire. Quel fatras ! quelle pitié ! quel opprobre de la littérature ! quelle perte de temps ! "
    On ferait bien aisément un très gros volume sur ces anecdotes; mais en général on peut assurer qu'elles ressemblent aux vieilles chartes des moines. Sur mille il y en a huit cents de fausses. Mais, et vieilles chartes en parchemin, et nouvelles anecdotes imprimées chez Pierre Marteau, tout cela est fait pour gagner de l'argent.
ANECDOTE SINGULI√ąRE SUR LE P. FOUQUET, CI-DEVANT J√ČSUITE.
    (Ce morceau est inséré en partie dans les Lettres juives.)
¬†¬†¬†¬†En 1723, le P. Fouquet, j√©suite, revint en France, de la Chine o√Ļ il avait pass√© vingt-cinq ans. Des disputes de religion l'avaient brouill√© avec ses confr√®res. Il avait port√© √† la Chine un √Čvangile diff√©rent du leur, et rapportait en Europe des m√©moires contre eux. Deux lettr√©s de la Chine avaient fait le voyage avec lui. L'un de ces lettr√©s √©tait mort sur le vaisseau; l'autre vint √† Paris avec le P. Fouquet. Ce j√©suite devait emmener son lettr√© √† Rome, comme un t√©moin de la conduite de ces bons p√®res √† la Chine. La chose √©tait secr√®te.
    Fouquet et son lettré logeaient à la maison professe, rue Saint-Antoine à Paris. Les révérends pères furent avertis des intentions de leur confrère. Le père Fouquet sut aussi incontinent les desseins des révérends pères; il ne perdit pas un moment, et partit la nuit en poste pour Rome.
    Les révérends pères eurent le crédit de faire courir après lui. On n'attrapa que le lettré. Ce pauvre garçon ne savait pas un mot de français. Les bons pères allèrent trouver le cardinal Dubois, qui alors avait besoin d'eux. Ils dirent au cardinal qu'ils avaient parmi eux un jeune homme qui était devenu fou, et qu'il fallait l'enfermer.
¬†¬†¬†¬†Le cardinal qui, par int√©r√™t, e√Ľt d√Ľ le prot√©ger sur cette seule accusation, donna sur-le-champ une lettre de cachet, la chose du monde dont un ministre est quelquefois le plus lib√©ral.
¬†¬†¬†¬†Le lieutenant de police vint prendre ce fou qu'on lui indiqua; il trouva un homme qui faisait des r√©v√©rences autrement qu'√† la fran√ßaise, qui parlait comme en chantant, et qui avait l'air tout √©tonn√©. Il le plaignit beaucoup d'√™tre tomb√© en d√©mence, le fit lier, et l'envoya √† Charenton o√Ļ il fut fouett√©, comme l'abb√© Desfontaines, deux fois par semaine.
    Le lettré chinois ne comprenait rien à cette manière de recevoir les étrangers. Il n'avait passé que deux ou trois jours à Paris; il trouvait les moeurs des Français assez étranges; il vécut deux ans au pain et à l'eau entre des fous et des pères correcteurs. Il crut que la nation française était composée de ces deux espèces, dont l'une dansait, tandis que l'autre fouettait l'espèce dansante.
    Enfin au bout de deux ans le ministère changea; on nomma un nouveau lieutenant de police. Ce magistrat commença son administration par aller visiter les prisons. Il vit les fous de Charenton. Après qu'il se fut entretenu avec eux, il demanda s'il ne restait plus personne à voir. On lui dit qu'il y avait encore un pauvre malheureux, mais qu'il parlait une langue que personne n'entendait.
¬†¬†¬†¬†Un j√©suite qui accompagnait le magistrat, dit que c'√©tait la folie de cet homme de ne jamais r√©pondre en fran√ßais, qu'on n'en tirerait rien, et qu'il conseillait qu'on ne se donn√Ęt pas la peine de le faire venir.
    Le ministre insista. Le malheureux fut amené; il se jeta aux genoux du lieutenant de police, qui envoya chercher les interprètes du roi pour l'interroger; on lui parla espagnol, latin, grec, anglais; il disait toujours Kanton, Kanton. Le jésuite assura qu'il était possédé.
¬†¬†¬†¬†Le magistrat, qui avait entendu dire autrefois qu'il y a une province de la Chine appel√©e Kanton, s'imagina que cet homme en √©tait peut-√™tre. On fit venir un interpr√®te des missions √©trang√®res, qui √©corchait le chinois; tout fut reconnu; le magistrat ne sut que faire, et le j√©suite que dire. M. le duc de Bourbon √©tait alors premier ministre; on lui conta la chose; il fit donner de l'argent et des habits au Chinois, et on le renvoya dans son pays, d'o√Ļ l'on ne croit pas que beaucoup de lettr√©s viennent jamais nous voir.
¬†¬†¬†¬†Il e√Ľt √©t√© plus politique de le garder et de le bien traiter, que de l'envoyer donner √† la Chine la plus mauvaise opinion de la France.
AUTRE ANECDOTE SUR UN J√ČSUITE CHINOIS.
¬†¬†¬†¬†Les j√©suites de France, missionnaires secrets √† la Chine, d√©rob√®rent il y a environ trente ans un enfant de Kanton √† ses parents, le men√®rent √† Paris, et l'√©lev√®rent dans leur couvent de la rue Saint-Antoine. Cet enfant se fit j√©suite √† l'√Ęge de quinze ans, et resta encore dix ans en France. Il sait parfaitement le fran√ßais et le chinois, et il est assez savant. M. Bertin, contr√īleur-g√©n√©ral et depuis secr√©taire d'√Čtat, le renvoya √† la Chine, en 1763, apr√®s l'abolissement des j√©suites.
    Il s'appelle Ko; il signe Ko, jésuite.
    Il y avait, en 1772, quatorze jésuites français à Pékin, parmi lesquels était le frère Ko, qui demeure encore dans leur maison.
    L'empereur Kien-Long a conservé auprès de lui ces moines d'Europe en qualité de peintres, de graveurs, d'horlogers, de mécaniciens, avec défense expresse de disputer jamais sur la religion, et de causer le moindre trouble dans l'empire.
    Le jésuite Ko a envoyé de Pékin à Paris des manuscrits de sa composition intitulés: Mémoires concernant l'histoire, les sciences, les arts, les moeurs et les usages des Chinois, par les missionnaires de Pékin. Ce livre est imprimé, et se débite actuellement à Paris chez le libraire Nyon.
¬†¬†¬†¬†L'auteur se d√©cha√ģne contre tous les philosophes de l'Europe, √† la page 271. Il donne le nom d'illustre martyr de J√©sus-Christ √† un prince du sang tartare que les j√©suites avaient s√©duit, et que le feu empereur Yongtching avait exil√©.
    Ce Ko se vante de faire beaucoup de néophytes; c'est un esprit ardent, capable de troubler plus la Chine que les jésuites n'ont autrefois troublé le Japon.
¬†¬†¬†¬†On pr√©tend qu'un seigneur russe, indign√© de cette insolence j√©suitique, qui s'√©tend au bout du monde, m√™me apr√®s l'extinction de cette soci√©t√©, veut faire parvenir √† P√©kin, au pr√©sident du tribunal des rites, un extrait en chinois de ce m√©moire, qui puisse faire conna√ģtre le nomm√© Ko et les autres j√©suites qui travaillent avec lui.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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