HISTOIRE

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HISTOIRE
SECTION PREMI√ąRE.
Définition.
    L'histoire est le récit des faits donnés pour vrais, au contraire de la fable, qui est le récit des faits donnés pour faux.
    Il y a l'histoire des opinions, qui n'est guère que le recueil des erreurs humaines.
    L'histoire des arts peut être la plus utile de toutes, quand elle joint à la connaissance de l'invention et du progrès des arts la description de leur mécanisme.
    L'histoire naturelle, improprement dite histoire, est une partie essentielle de la physique. On a divisé l'histoire des événements en sacrée et profane; l'histoire sacrée est une suite des opérations divines et miraculeuses, par lesquelles il a plu à Dieu de conduire autrefois la nation juive, et d'exercer aujourd'hui notre foi.
    Si j'apprenais l'hébreu, les sciences, l'histoire,
    Tout cela, c'est la mer à boire.
    LA FONTAINE, liv. VIII, fab. 25.
PREMIERS FONDEMENTS DE L'HISTOIRE.
¬†¬†¬†¬†Les premiers fondements de toute histoire sont les r√©cits des p√®res aux enfants, transmis ensuite d'une g√©n√©ration √† une autre; ils ne sont tout au plus que probables dans leur origine, quand ils ne choquent point le sens commun, et ils perdent un degr√© de probabilit√© √† chaque g√©n√©ration. Avec le temps la fable se grossit, et la v√©rit√© se perd: de la vient que toutes les origines des peuples sont absurdes. Ainsi les √Čgyptiens avaient √©t√© gouvern√©s par les dieux pendant beaucoup de si√®cles; ils l'avaient √©t√© ensuite par des demi-dieux; enfin ils avaient eu des rois pendant onze mille trois cent quarante ans; et le soleil dans cet espace de temps avait chang√© quatre fois d'orient et d'occident.
    Les Phéniciens du temps d'Alexandre prétendaient être établis dans leur pays depuis trente mille ans; et ces trente mille ans étaient remplis d'autant de prodiges que la chronologie égyptienne. J'avoue qu'il est physiquement très possible que la Phénicie ait existé non seulement trente mille ans, mais trente mille milliards de siècles, et qu'elle ait éprouvé, ainsi que le reste du globe, trente millions de révolutions. Mais nous n'en avons pas de connaissance.
    On sait quel merveilleux ridicule règne dans l'ancienne histoire des Grecs.
    Les Romains, tout sérieux qu'ils étaient, n'ont pas moins enveloppé de fables l'histoire de leurs premiers siècles. Ce peuple, si récent en comparaison des nations asiatiques, a été cinq cents années sans historiens. Ainsi il n'est pas surprenant que Romulus ait été le fils de Mars, qu'une louve ait été sa nourrice, qu'il ait marché avec mille hommes de son village de Rome contre vingt-cinq mille combattants du village des Sabins; qu'ensuite il soit devenu dieu; que Tarquin l'ancien ait coupé une pierre avec un rasoir, et qu'une vestale ait tiré à terre un vaisseau avec sa ceinture, etc.
    Les premières annales de toutes nos nations modernes ne sont pas moins fabuleuses. Les choses prodigieuses et improbables doivent être quelquefois rapportées, mais comme des preuves de la crédulité humaine: elles entrent dans l'histoire des opinions et des sottises; mais le champ est trop immense.
DES MONUMENTS.
¬†¬†¬†¬†Pour conna√ģtre avec un peu de certitude quelque chose de l'histoire ancienne, il n'est qu'un seul moyen, c'est de voir s'il reste quelques monuments incontestables. Nous n'en avons que trois par √©crit: le premier est le recueil des observations astronomiques faites pendant dix-neuf cents ans de suite √† Babylone, envoy√©es par Alexandre en Gr√®ce. Cette suite d'observations, qui remonte √† deux mille deux cent trente-quatre ans avant notre √®re vulgaire, prouve invinciblement que les Babyloniens existaient en corps de peuple plusieurs si√®cles auparavant; car les arts ne sont que l'ouvrage du temps, et la paresse naturelle aux hommes les laisse des milliers d'ann√©es sans autres connaissances et sans autres talents que ceux de se nourrir, de se d√©fendre des injures de l'air, et de s'√©gorger. Qu'on en juge par les Germains et par les Anglais du temps de C√©sar, par les Tartares d'aujourd'hui, par les deux tiers de l'Afrique, et par tous les peuples que nous avons trouv√©s dans l'Am√©rique, en exceptant √† quelques √©gards les royaumes du P√©rou et du Mexique, et la r√©publique de Tlascala. Qu'on se souvienne que dans tout ce nouveau monde personne ne savait ni lire ni √©crire.
    Le second monument est l'éclipse centrale du soleil calculée à la Chine deux mille cent cinquante-cinq ans avant notre ère vulgaire, et reconnue véritable par tous nos astronomes. Il faut dire des Chinois la même chose que des peuples de Babylone; ils composaient déjà sans doute un vaste empire policé. Mais ce qui met les Chinois au-dessus de tous les peuples de la terre, c'est que ni leurs lois, ni leurs moeurs, ni la langue que parlent chez eux les lettrés, n'ont changé depuis environ quatre mille ans. Cependant cette nation et celle de l'Inde, les plus anciennes de toutes celles qui subsistent aujourd'hui, celles qui possèdent le plus vaste et le plus beau pays, celles qui ont inventé presque tous les arts avant que nous en eussions appris quelques uns, ont toujours été omises jusqu'à nos jours dans nos prétendues histoires universelles. Et quand un Espagnol et un Français faisaient le dénombrement des nations, ni l'un ni l'autre ne manquait d'appeler son pays la première monarchie du monde, et son roi le plus grand roi du monde, se flattant que son roi lui donnerait une pension dès qu'il aurait lu son livre.
    Le troisième monument, fort inférieur aux deux autres, subsiste dans les marbres d'Arundel: la chronique d'Athènes y est gravée deux cent soixante-trois ans avant notre ère; mais elle ne remonte que jusqu'à Cécrops, treize cent dix-neuf ans au-delà du temps ou elle fut gravée. Voilà dans l'histoire de toute l'antiquité les seules époques incontestables que nous ayons.
    Faisons une sérieuse attention à ces marbres rapportés de Grèce par le lord Arundel. Leur chronique commence quinze cent quatre-vingt-deux ans avant notre ère. C'est aujourd'hui une antiquité de 3353 ans, et vous n'y voyez pas un seul fait qui tienne du miraculeux, du prodigieux. Il en est de même des olympiades; ce n'est pas là qu'on doit dire Groecia mendax, la menteuse Grèce. Les Grecs savaient très bien distinguer l'histoire de la fable, et les faits réels des contes d'Hérodote: ainsi que dans leurs affaires sérieuses, leurs orateurs n'empruntaient rien des discours des sophistes ni des images des poètes.
    La date de la prise de Troie est spécifiée dans ces marbres; mais il n'y est parlé ni des flèches d'Apollon, ni du sacrifice d'Iphigénie, ni des combats ridicules des dieux. La date des inventions de Triptolème et de Cérès s'y trouve; mais Cérès n'y est pas appelée déesse. On y fait mention d'un poème sur l'enlèvement de Proserpine; il n'y est point dit qu'elle soit fille de Jupiter et d'une déesse, et qu'elle soit femme du dieu des enfers.
¬†¬†¬†¬†Hercule est initi√© aux myst√®res d'√Čleusine; mais pas un mot sur ses douze travaux, ni sur son passage en Afrique dans sa tasse, ni sur sa divinit√© , ni sur le gros poisson par lequel il fut aval√©, et qui le garda dans son ventre trois jours et trois nuits, selon Lycophron.
    Chez nous, au contraire, un étendard est apporté du ciel par un ange aux moines de Saint-Denys; un pigeon apporte une bouteille d'huile dans une église de Reims; deux armées de serpents se livrent une bataille rangée en Allemagne; un archevêque de Mayence est assiégé et mangé par des rats; et, pour comble, on a grand soin de marquer l'année de ces aventures. Et l'abbé Lenglet compile, compile ces impertinences; et les almanachs les ont cent fois répétées; et c'est ainsi qu'on a instruit la jeunesse; et toutes ces fadaises sont entrées dans l'éducation des princes.
    Toute histoire est récente. Il n'est pas étonnant qu'on n'ait point d'histoire ancienne profane au-delà d'environ quatre mille années. Les révolutions de ce globe, la longue et universelle ignorance de cet art qui transmet les faits par l'écriture, en sont cause. Il reste encore plusieurs peuples qui n'en ont aucun usage. Cet art ne fut commun que chez un très petit nombre de nations policées; et même était-il en très peu de mains. Rien de plus rare chez les Français et chez les Germains que de savoir écrire; jusqu'au quatorzième siècle de notre ère vulgaire, presque tous les actes n'étaient attestés que par témoins. Ce ne fut, en France, que sous Charles VII, en 1454, que l'on commença à rédiger par écrit quelques coutumes de France. L'art d'écrire était encore plus rare chez les Espagnols, et de là vient que leur histoire est si sèche et si incertaine jusqu'au temps de Ferdinand et d'Isabelle. On voit par là combien le très petit nombre d'hommes qui savaient écrire pouvaient en imposer, et combien il a été facile de nous faire croire les plus énormes absurdités.
    Il y a des nations qui ont subjugué une partie de la terre sans avoir l'usage des caractères. Nous savons que Gengis-kan conquit une partie de l'Asie au commencement du treizième siècle; mais ce n'est ni par lui ni par les Tartares que nous le savons. Leur histoire écrite par les Chinois, et traduite par le P. Gaubil, dit que ces Tartares n'avaient point alors l'art d'écrire.
¬†¬†¬†¬†Cet art ne dut pas √™tre moins inconnu au Scythe Oguskan, nomm√© Madi√®s par les Persans et par les Grecs, qui conquit une partie de l'Europe et de l'Asie si longtemps avant le r√®gne de Cyrus. Il est presque s√Ľr qu'alors sur cent nations, il y en avait √† peine deux ou trois qui employassent des caract√®res. Il se peut que, dans un ancien monde d√©truit, les hommes aient connu l'√©criture et les autres arts; mais dans le n√ītre ils sont tous tr√®s r√©cents.
¬†¬†¬†¬†Il reste des monuments d'une autre esp√®ce, qui servent √† constater seulement l'antiquit√© recul√©e de certains peuples, et qui pr√©c√®dent toutes les √©poques connues et tous les livres; ce sont les prodiges d'architecture, comme les pyramides et les palais d'√Čgypte, qui ont r√©sist√© au temps. H√©rodote, qui vivait il y a deux mille deux cents ans, et qui les avait vus, n'avait pu apprendre des pr√™tres √©gyptiens dans quel temps on les avait √©lev√©s.
¬†¬†¬†¬†Il est difficile de donner √† la plus ancienne des pyramides moins de quatre mille ans d'antiquit√©; mais il faut consid√©rer que ces efforts de l'ostentation des rois n'ont pu √™tre commenc√©s que longtemps apr√®s l'√©tablissement des villes. Mais pour b√Ętir des villes dans un pays inond√© tous les ans, remarquons toujours qu'il avait fallu d'abord relever le terrain des villes sur des pilotis dans ce terrain de vase, et les rendre inaccessibles √† l'inondation; il avait fallu, avant de prendre ce parti n√©cessaire, et avant d'√™tre en √©tat de tenter ces grands travaux, que les peuples se fussent pratiqu√© des retraites, pendant la crue du Nil, au milieu des rochers qui forment deux cha√ģnes √† droite et √† gauche de ce fleuve. Il avait fallu que ces peuples rassembl√©s eussent les instruments du labourage, ceux de l'architecture, une connaissance de l'arpentage, avec des lois et une police. Tout cela demande n√©cessairement un espace de temps prodigieux. Nous voyons, par les longs d√©tails qui regardent tous les jours nos entreprises les plus n√©cessaires et les plus petites, combien il est difficile de faire de grandes choses, et qu'il faut non seulement une opini√Ętret√© infatigable, mais plusieurs g√©n√©rations anim√©es de cette opini√Ętret√©.
¬†¬†¬†¬†Cependant, que ce soit Men√®s, Thaut ou Ch√©ops, ou Ramess√®s, qui aient √©lev√© une ou deux de ces prodigieuses masses, nous n'en serons pas plus instruits de l'histoire de l'ancienne √Čgypte: la langue de ce peuple est perdue. Nous ne savons donc autre chose, sinon qu'avant les plus anciens historiens il y avait de quoi faire une histoire ancienne.
SECTION II.
¬†¬†¬†¬†Comme nous avons d√©j√† vingt mille ouvrages, la plupart en plusieurs volumes, sur la seule histoire de France , et qu'un homme studieux qui vivrait cent ans n'aurait pas le temps de les lire, je crois qu'il est bon de savoir se borner. Nous sommes oblig√©s de joindre √† la connaissance de notre pays celle de l'histoire de nos voisins. Il nous est encore moins permis d'ignorer les grandes actions des Grecs et des Romains, et leurs lois qui sont encore en grande partie les n√ītres. Mais si √† cette √©tude nous voulions ajouter celle d'une antiquit√© plus recul√©e, nous ressemblerions alors √† un homme qui quitterait Tacite et Tite-Live pour √©tudier s√©rieusement les Mille et une Nuits. Toutes les origines des peuples sont visiblement des fables; la raison en est que les hommes ont d√Ľ vivre longtemps en corps de peuples, et apprendre √† faire du pain et des habits (ce qui √©tait difficile), avant d'apprendre √† transmettre toutes leurs pens√©es √† la post√©rit√© (ce qui √©tait plus difficile encore). L'art d'√©crire n'a pas certainement plus de six mille ans chez les Chinois; et, quoi qu'en aient dit les Chald√©ens et les √Čgyptiens, il n'y a gu√®re d'apparence qu'ils aient su plus t√īt √©crire et lire couramment.
    L'histoire des temps antérieurs ne put donc être transmise que de mémoire; et on sait assez combien le souvenir des choses passées s'altère de génération en génération. C'est l'imagination seule qui a écrit les premières histoires. Non seulement chaque peuple inventa son origine, mais il inventa aussi l'origine du monde entier.
    Si l'on en croit Sanchoniathon, les choses commencèrent d'abord par un air épais que le vent raréfia; le désir et l'amour en naquirent, et de l'union du désir et de l'amour furent formés les animaux. Les astres ne vinrent qu'ensuite, mais seulement pour orner le ciel, et pour réjouir la vue des animaux qui étaient sur la terre.
¬†¬†¬†¬†Le Knef des √Čgyptiens, leur Oshireth et leur Isheth, que nous nommons Osiris et Isis, ne sont gu√®re moins ing√©nieux et moins ridicules. Les Grecs embellirent toutes ces fictions; Ovide les recueillit et les orna des charmes de la plus belle po√©sie. Ce qu'il dit d'un dieu qui d√©brouille le chaos, et de la formation de l'homme, est sublime:
    " Sanctius his animal mentisque capacius altae
    Deerat adhuc, et quod dominari in caetera posset,
    Natus homo est.... "
    Met., I, 76-78.
    " Pronaque cum spectent animalia caetera terram,
    Os homini sublime dedit, coelumque tueri
    Jussit, et erectos ad sidera tollere vultus. "
    Met., I, 84-86.
¬†¬†¬†¬†Il s'en faut bien qu'H√©siode et les autres qui √©crivirent si longtemps auparavant se soient exprim√©s avec cette sublimit√© √©l√©gante. Mais, depuis ce beau moment o√Ļ l'homme fut form√© jusqu'au temps des olympiades, tout est plong√© dans une obscurit√© profonde.
    Hérodote arrive aux jeux olympiques, et fait des contes aux Grecs assemblés, comme une vieille à des enfants. Il commence par dire que les Phéniciens naviguèrent de la mer Rouge dans la Méditerranée, ce qui suppose que ces Phéniciens avaient doublé notre cap de Bonne-Espérance, et fait le tour de l'Afrique.
¬†¬†¬†¬†Ensuite vient l'enl√®vement d'Io, puis la fable de Gyg√®s et de Candaule, puis de belles histoires de voleurs, et celle de la fille du roi d'√Čgypte Ch√©ops, qui, ayant exig√© une pierre de taille de chacun de ses amants, en eut assez pour b√Ętir une des plus belles pyramides.
    Joignez à cela des oracles, des prodiges, des tours de prêtres, et vous avez l'histoire du genre humain.
    Les premiers temps de l'histoire romaine semblent écrits par des Hérodotes; nos vainqueurs et nos législateurs ne savaient compter leurs années qu'en fichant des clous dans une muraille par la main de leur grand-pontife.
¬†¬†¬†¬†Le grand Romulus, roi d'un village, est fils du dieu Mars et d'une religieuse qui allait chercher de l'eau dans sa cruche. Il a un dieu pour p√®re, une catin pour m√®re, et une louve pour nourrice. Un bouclier tombe du ciel expr√®s pour Numa. On trouve les beaux livres des sibylles. Un augure coupe un gros caillou avec un rasoir par la permission des dieux. Une vestale met √† flot un gros vaisseau engrav√©, en le tirant avec sa ceinture. Castor et Pollux viennent combattre pour les Romains, et la trace des pieds de leurs chevaux reste imprim√©e sur la pierre. Les Gaulois ultramontains viennent saccager Rome: les uns disent qu'ils furent chass√©s par des oies, les autres qu'ils remport√®rent beaucoup d'or et d'argent; mais il est probable que dans ces temps-l√†, en Italie, il y avait beaucoup moins d'argent que d'oies. Nous avons imit√© les premiers historiens romains, au moins dans leur go√Ľt pour les fables. Nous avons notre oriflamme apport√©e par un ange, la sainte ampoule par un pigeon; et quand nous joignons √† cela le manteau de saint Martin, nous sommes bien forts.
¬†¬†¬†¬†Quelle serait l'histoire utile ? celle qui nous apprendrait nos devoirs et nos droits, sans para√ģtre pr√©tendre √† nous les enseigner.
¬†¬†¬†¬†On demande souvent si la fable du sacrifice d'Iphig√©nie est prise de l'histoire de Jepht√©, si le d√©luge de Deucalion est invent√© en imitation de celui de No√©, si l'aventure de Phil√©mon et de Baucis est d'apr√®s celle de Loth et de sa femme. Les Juifs avouent qu'ils ne communiquaient point avec les √©trangers, que leurs livres ne furent connus des Grecs qu'apr√®s la traduction faite par ordre d'un Ptol√©m√©e; mais les Juifs furent longtemps auparavant courtiers et usuriers chez les Grecs d'Alexandrie. Jamais les Grecs n'all√®rent vendre de vieux habits √† J√©rusalem. Il para√ģt qu'aucun peuple n'imita les Juifs, et que ceux-ci prirent beaucoup de choses des Babyloniens, des √Čgyptiens, et des Grecs.
¬†¬†¬†¬†Toutes les antiquit√©s juda√Įques sont sacr√©es pour nous, malgr√© notre haine et notre m√©pris pour ce peuple. Nous ne pouvons √† la v√©rit√© les croire par la raison; mais nous nous soumettons aux Juifs par la foi. Il y a environ quatre-vingts syst√®mes sur leur chronologie, et beaucoup plus de mani√®res d'expliquer les √©v√©nements de leur histoire: nous ne savons pas quelle est la v√©ritable; mais nous lui r√©servons notre foi pour le temps o√Ļ elle sera d√©couverte.
    Nous avons tant de choses à croire de ce savant et magnanime peuple, que toute notre croyance en est épuisée, et qu'il ne nous en reste plus pour les prodiges dont l'histoire des autres nations est pleine. Rollin a beau nous répéter les oracles d'Apollon et les merveilles de Sémiramis; il a beau transcrire tout ce qu'on a dit de la justice de ces anciens Scythes qui pillèrent si souvent l'Asie, et qui mangeaient des hommes dans l'occasion, il trouve un peu d'incrédulité chez les honnêtes gens.
¬†¬†¬†¬†Ce que j'admire le plus dans nos compilateurs modernes, c'est la sagesse et la bonne foi avec laquelle ils nous prouvent que tout ce qui arriva autrefois dans les plus grands empires du monde n'arriva que pour instruire les habitants de la Palestine. Si les rois de Babylone, dans leurs conqu√™tes, tombent en passant sur le peuple h√©breu, c'est uniquement pour corriger ce peuple de ses p√©ch√©s. Si le roi qu'on a nomm√© Cyrus se rend ma√ģtre de Babylone, c'est pour donner √† quelques Juifs la permission d'aller chez eux. Si Alexandre est vainqueur de Darius, c'est pour √©tablir des fripiers juifs dans Alexandrie. Quand les Romains joignent la Syrie √† leur vaste domination, et englobent le petit pays de la Jud√©e dans leur empire, c'est encore pour instruire les Juifs; les Arabes et les Turcs ne sont venus que pour corriger ce peuple aimable. Il faut avouer qu'il a eu une excellente √©ducation; jamais on n'eut tant de pr√©cepteurs: et voil√† comme l'histoire est utile.
    Mais ce que nous avons de plus instructif, c'est la justice exacte que les clercs ont rendue à tous les princes dont ils n'étaient pas contents. Voyez avec quelle candeur impartiale saint Grégoire de Nazianze juge l'empereur Julien le philosophe: il déclare que ce prince, qui ne croyait point au diable, avait un commerce secret avec le diable, et qu'un jour que les démons lui apparurent tout enflammés sous des figures trop hideuses, il les chassa en faisant par inadvertance des signes de croix.
    Il l'appelle un furieux, un misérable; il assure que Julien immolait de jeunes garçons et de jeunes filles toutes les nuits dans des caves. C'est ainsi qu'il parle du plus clément des hommes, qui ne s'était jamais vengé des invectives que ce même Grégoire proféra contre lui pendant son règne.
¬†¬†¬†¬†Une m√©thode heureuse de justifier les calomnies dont on accable un innocent, c'est de faire l'apologie d'un coupable. Par l√† tout est compens√©; et c'est la mani√®re qu'emploie le m√™me saint de Nazianze. L'empereur Constance, oncle et pr√©d√©cesseur de Julien, √† son av√©nement √† l'empire avait massacr√© Julius, fr√®re de sa m√®re, et ses deux fils, tous trois d√©clar√©s augustes; c'√©tait une m√©thode qu'il tenait de son p√®re le grand Constantin; il fit ensuite assassiner Gallus, fr√®re de Julien. Cette cruaut√© qu'il exer√ßa contre sa famille, il la signala contre l'empire: mais il √©tait d√©vot; et m√™me, dans la bataille d√©cisive qu'il donna contre Magnence, il pria Dieu dans une √©glise pendant tout le temps que les arm√©es furent aux mains. Voil√† l'homme dont Gr√©goire fait le pan√©gyrique. Si les saints nous font conna√ģtre ainsi la v√©rit√©, que ne doit-on point attendre des profanes, surtout quand ils sont ignorants, superstitieux, et passionn√©s ?
    On fait quelquefois aujourd'hui un usage un peu bizarre de l'étude de l'histoire. On déterre des chartes du temps de Dagobert, la plupart suspectes et mal entendues, et on en infère que des coutumes, des droits, des prérogatives, qui subsistaient alors, doivent revivre aujourd'hui. Je conseille à ceux qui étudient et qui raisonnent ainsi, de dire à la mer: Tu as été autrefois à Aigues-Mortes, à Fréjus, à Ravenne, à Ferrare; retournes-y tout-à-l'heure.
SECTION III.
De l'utilité de l'histoire.
¬†¬†¬†¬†Cet avantage consiste surtout dans la comparaison qu'un homme d'√Čtat, un citoyen peut faire des lois et des moeurs √©trang√®res avec celles de son pays; c'est ce qui excite l'√©mulation des nations modernes dans les arts, dans l'agriculture, dans le commerce.
    Les grandes fautes passées servent beaucoup en tout genre; on ne saurait trop remettre devant les yeux les crimes et les malheurs. On peut, quoi qu'on en dise, prévenir les uns et les autres; l'histoire du tyran Christiern peut empêcher une nation de confier le pouvoir absolu à un tyran; et le désastre de Charles XII devant Pultava avertit un général de ne pas s'enfoncer dans l'Ukraine sans avoir des vivres.
    C'est pour avoir lu les détails des batailles de Crécy, de Poitiers, d'Azincourt, de Saint-Quentin, de Gravelines, etc., que le célèbre maréchal de Saxe se déterminait à chercher, autant qu'il pouvait, des affaires de poste.
    Les exemples font un grand effet sur l'esprit d'un prince qui lit avec attention. Il verra que Henri IV n'entreprit sa grande guerre, qui devait changer le système de l'Europe, qu'après s'être assuré du nerf de la guerre pour la pouvoir soutenir plusieurs années sans aucun nouveau secours de finances.
¬†¬†¬†¬†Il verra que la reine √Člisabeth, par les seules ressources du commerce et d'une sage √©conomie, r√©sista au puissant Philippe II, et que de cent vaisseaux qu'elle mit en mer contre la flotte invincible, les trois quarts √©taient fournis par les villes commer√ßantes d'Angleterre.
¬†¬†¬†¬†La France non entam√©e sous Louis XIV, apr√®s neuf ans de la guerre la plus malheureuse, montrera √©videmment l'utilit√© des places fronti√®res qu'il construisit. En vain l'auteur des causes de la chute de l'empire romain bl√Ęme-t-il Justinien d'avoir eu la m√™me politique; il ne devait bl√Ęmer que les empereurs qui n√©glig√®rent ces places fronti√®res, et qui ouvrirent les portes de l'empire aux barbares.
    Un avantage que l'histoire moderne a sur l'ancienne est d'apprendre à tous les potentats que depuis le quinzième siècle on s'est toujours réuni contre une puissance trop prépondérante. Ce système d'équilibre a toujours été inconnu des anciens, et c'est la raison des succès du peuple romain, qui ayant formé une milice supérieure à celle des autres peuples, les subjugua l'un après l'autre, du Tibre jusqu'à l'Euphrate.
    Il est nécessaire de remettre souvent sous les yeux les usurpations des papes, les scandaleuses discordes de leurs schismes, la démence des disputes de controverse, les persécutions, les guerres enfantées par cette démence, et les horreurs qu'elles ont produites.
¬†¬†¬†¬†Si on ne rendait pas cette connaissance famili√®re aux jeunes gens, s'il n'y avait qu'un petit nombre de savants instruits de ces faits, le public serait aussi imb√©cile qu'il l'√©tait du temps de Gr√©goire VII. Les calamit√©s de ces temps d'ignorance rena√ģtraient infailliblement, parce qu'on ne prendrait aucune pr√©caution pour les pr√©venir. Tout le monde sait √† Marseille par quelle inadvertance la peste fut apport√©e du Levant , et on s'en pr√©serve.
    Anéantissez l'étude de l'histoire, vous verrez peut-être des Saint-Barthélemi en France, et des Cromwell en Angleterre.
CERTITUDE DE L'HISTOIRE.
    Toute certitude qui n'est pas démonstration mathématique n'est qu'une extrême probabilité: il n'y a pas d'autre certitude historique.
¬†¬†¬†¬†Quand Marc-Paul parla le premier, mais le seul, de la grandeur et de la population de la Chine, il ne fut pas cru, et il ne put exiger de croyance. Les Portugais qui entr√®rent dans ce vaste empire plusieurs si√®cles apr√®s commenc√®rent √† rendre la chose probable. Elle est aujourd'hui certaine, de cette certitude qui na√ģt de la d√©position unanime de mille t√©moins oculaires de diff√©rentes nations, sans que personne ait r√©clam√© contre leur t√©moignage.
    Si deux ou trois historiens seulement avaient écrit l'aventure du roi Charles XII, qui, s'obstinant à rester dans les états du sultan son bienfaiteur, malgré lui, se battit avec ses domestiques contre une armée de janissaires et de Tartares, j'aurais suspendu mon jugement; mais ayant parlé à plusieurs témoins oculaires, et n'ayant jamais entendu révoquer cette action en doute, il a bien fallu la croire; parce qu'après tout, si elle n'est ni sage ni ordinaire, elle n'est contraire ni aux lois de la nature ni au caractère du héros.
¬†¬†¬†¬†Ce qui r√©pugne au cours ordinaire de la nature ne doit point √™tre cru, √† moins qu'il ne soit attest√© par des hommes anim√©s visiblement de l'esprit divin, et qu'il soit impossible de douter de leur inspiration. Voil√† pourquoi, √† l'article CERTITUDE du Dictionnaire encyclop√©dique, c'est un grand paradoxe de dire qu'on devrait croire aussi bien tout Paris qui affirmerait avoir vu ressusciter un mort, qu'on croit tout Paris quand il dit qu'on a gagn√© la bataille de Fontenoi. Il para√ģt √©vident que le t√©moignage de tout Paris sur une chose improbable ne saurait √™tre √©gal au t√©moignage de tout Paris sur une chose probable. Ce sont l√† les premi√®res notions de la saine logique. Un tel dictionnaire ne devait √™tre consacr√© qu'√† la v√©rit√©.
INCERTITUDE DE L'HISTOIRE.
¬†¬†¬†¬†On distingue les temps en fabuleux et historiques. Mais les historiques auraient d√Ľ √™tre distingu√©s eux-m√™mes en v√©rit√©s et en fables. Je ne parle pas ici de fables reconnues aujourd'hui pour telles; il n'est pas question, par exemple, des prodiges dont Tite-Live a embelli ou g√Ęt√© son histoire: mais, dans les faits les plus re√ßus, que de raisons de douter !
    Qu'on fasse attention que la république romaine a été cinq cents ans sans historiens; que Tite-Live lui-même déplore la perte des autres monuments qui périrent presque tous dans l'incendie de Rome, pleraque interiere; qu'on songe que dans les trois cents premières années l'art d'écrire était très rare, raroe per eadem tempora litteroe; il sera permis alors de douter de tous les événements qui ne sont pas dans l'ordre ordinaire des choses humaines.
¬†¬†¬†¬†Sera-t-il bien probable que Romulus, le petit-fils du roi des Sabins, aura √©t√© forc√© d'enlever des Sabines pour avoir des femmes ? L'histoire de Lucr√®ce sera-t-elle bien vraisemblable ? Croira-t-on ais√©ment, sur la foi de Tite-Live, que le roi Porsenna s'enfuit plein d'admiration pour les Romains, parce qu'un fanatique avait voulu l'assassiner ? Ne sera-t-on pas port√©, au contraire, √† croire Polybe, qui √©tait ant√©rieur √† Tite-Live de deux cents ann√©es ? Polybe dit que Porsenna subjugua les Romains; cela est bien plus probable que l'aventure de Sc√©vola, qui se br√Ľla enti√®rement la main parce qu'elle s'√©tait m√©prise. J'aurais d√©fi√© Poltrot d'en faire autant.
    L'aventure de Régulus, enfermé par les Carthaginois dans un tonneau garni de pointes de fer, mérite-t-elle qu'on la croie ? Polybe contemporain n'en aurait-il pas parlé si elle avait été vraie ? Il n'en dit pas un mot: n'est-ce pas une grande présomption que ce conte ne fut inventé que longtemps après pour rendre les Carthaginois odieux ?
¬†¬†¬†¬†Ouvrez le Dictionnaire de Mor√©ri, √† l'article R√©gulus; il vous assure que le supplice de ce Romain est rapport√© dans Tite-Live: cependant la d√©cade o√Ļ Tite-Live aurait pu en parler est perdue; on n'a que le suppl√©ment de Freinshemius; et il se trouve que ce dictionnaire n'a cit√© qu'un Allemand du dix-septi√®me si√®cle, croyant citer un Romain du temps d'Auguste. On ferait des volumes immenses de tous les faits c√©l√®bres et re√ßus dont il faut douter. Mais les bornes de cet article ne permettent pas de s'√©tendre.
LES TEMPLES, LES F√äTES, LES C√ČR√ČMONIES ANNUELLES, LES M√ČDAILLES M√äME, SONT-ELLES DES PREUVES HISTORIQUES ?
    On est naturellement porté à croire qu'un monument érigé par une nation pour célébrer un événement en atteste la certitude: cependant, si ces monuments n'ont pas été élevés par des contemporains, s'ils célèbrent quelques faits peu vraisemblables, prouvent-ils autre chose sinon qu'on a voulu consacrer une opinion populaire ?
    La colonne rostrale, érigée dans Rome par les contemporains de Duillius, est sans doute une preuve de la victoire navale de Duillius: mais la statue de l'augure Naevius, qui coupait un caillou avec un rasoir, prouvait-elle que Naevius avait opéré ce prodige ? Les statues de Cérès et de Triptolème, dans Athènes, étaient-elles des témoignages incontestables que Cérès était descendue de je ne sais quelle planète pour venir enseigner l'agriculture aux Athéniens ? Le fameux Laocoon, qui subsiste aujourd'hui si entier, atteste-t-il bien la vérité de l'histoire du cheval de Troie ?
¬†¬†¬†¬†Les c√©r√©monies, les f√™tes annuelles √©tablies par toute une nation, ne constatent pas mieux l'origine √† laquelle on les attribue. La f√™te d'Arion port√© sur un dauphin se c√©l√©brait chez les Romains comme chez les Grecs. Celle de Faune rappelait son aventure avec Hercule et Omphale, quand ce dieu, amoureux d'Omphale, prit le lit d'Hercule pour celui de sa ma√ģtresse.
    La fameuse fête des lupercales était établie en l'honneur de la louve qui allaita Romulus et Remus.
¬†¬†¬†¬†Sur quoi √©tait fond√©e la f√™te d'Orion, c√©l√©br√©e le cinq des ides de mai ? Le voici. Hyr√©e re√ßut chez lui Jupiter, Neptune et Mercure; et quand ses h√ītes prirent cong√©, ce bonhomme, qui n'avait point de femme et qui voulait avoir un enfant, t√©moigna sa douleur aux trois dieux. On n'ose exprimer ce qu'ils firent sur la peau du boeuf qu'Hyr√©e leur avait servi √† manger; ils couvrirent ensuite cette peau d'un peu de terre: de l√† naquit Orion au bout de neuf mois.
    Presque toutes les fêtes romaines, syriennes, grecques, égyptiennes, étaient fondées sur de pareils contes, ainsi que les temples et les statues des anciens héros: c'étaient des monuments que la crédulité consacrait à l'erreur.
    Un de nos plus anciens monuments est la statue de saint Denys portant sa tête dans ses bras.
    Une médaille, même contemporaine, n'est pas quelquefois une preuve. Combien la flatterie n'a-t-elle pas frappé de médailles sur des batailles très indécises, qualifiées de victoires, et sur des entreprises manquées, qui n'ont été achevées que dans la légende ? N'a-t-on pas en dernier lieu, pendant la guerre de 1740 des Anglais contre le roi d'Espagne, frappé une médaille qui attestait la prise de Carthagène par l'amiral Vernon, tandis que cet amiral levait le siége ?
    Les médailles ne sont des témoignages irréprochables que lorsque l'événement est attesté par des auteurs contemporains; alors ces preuves, se soutenant l'une par l'autre, constatent la vérité.
DOIT-ON DANS L'HISTOIRE INS√ČRER DES HARANGUES, ET FAIRE DES PORTRAITS ?
¬†¬†¬†¬†Si dans une occasion importante un g√©n√©ral d'arm√©e, un homme d'√Čtat a parl√© d'une mani√®re singuli√®re et forte, qui caract√©rise son g√©nie et celui de son si√®cle, il faut sans doute rapporter son discours mot pour mot: de telles harangues sont peut-√™tre la partie de l'histoire la plus utile. Mais pourquoi faire dire √† un homme ce qu'il n'a pas dit ? il vaudrait presque autant lui attribuer ce qu'il n'a pas fait. C'est une fiction imit√©e d'Hom√®re; mais ce qui est fiction dans un po√®me devient √† la rigueur mensonge dans un historien. Plusieurs anciens ont eu cette m√©thode; cela ne prouve autre chose sinon que plusieurs anciens ont voulu faire parade de leur √©loquence aux d√©pens de la v√©rit√©.
DES PORTRAITS.
¬†¬†¬†¬†Les portraits montrent encore bien souvent plus d'envie de briller que d'instruire. Des contemporains sont en droit de faire le portrait des hommes d'√Čtat avec lesquels ils ont n√©goci√©, des g√©n√©raux sous qui ils ont fait la guerre. Mais qu'il est √† craindre que le pinceau ne soit guid√© par la passion ! Il para√ģt que les portraits qu'on trouve dans Clarendon sont faits avec plus d'impartialit√©, de gravit√© et de sagesse, que ceux qu'on lit avec plaisir dans le cardinal de Retz.
¬†¬†¬†¬†Mais vouloir peindre les anciens, s'efforcer de d√©velopper leurs √Ęmes, regarder les √©v√©nements comme des caract√®res avec lesquels on peut lire s√Ľrement dans le fond des coeurs; c'est une entreprise bien d√©licate, c'est dans plusieurs une pu√©rilit√©.
DE LA MAXIME DE CIC√ČRON CONCERNANT L'HISTOIRE: QUE L'HISTORIEN N'OSE DIRE UNE FAUSSET√Č, NI CACHER UNE V√ČRIT√Č.
¬†¬†¬†¬†La premi√®re partie de ce pr√©cepte est incontestable; il faut examiner l'autre. Si une v√©rit√© peut √™tre de quelque utilit√© √† l'√Čtat, votre silence est condamnable. Mais je suppose que vous √©criviez l'histoire d'un prince qui vous aura confi√© un secret, devez-vous le r√©v√©ler ? devez-vous dire √† la post√©rit√© ce que vous seriez coupable de dire en secret √† un seul homme ? Le devoir d'un historien l'emportera-t-il sur un devoir plus grand ?
    Je suppose encore que vous ayez été témoin d'une faiblesse qui n'a point influé sur les affaires publiques, devez-vous révéler cette faiblesse ? En ce cas l'histoire serait une satire.
    Il faut avouer que la plupart des écrivains d'anecdotes sont plus indiscrets qu'utiles. Mais que dire de ces compilateurs insolents qui, se faisant un mérite de médire, impriment et vendent des scandales comme la Voisin vendait des poisons ?
L'HISTOIRE SATIRIQUE.
¬†¬†¬†¬†Si Plutarque a repris H√©rodote de n'avoir pas assez relev√© la gloire de quelques villes grecques, et d'avoir omis plusieurs faits connus dignes de m√©moire, combien sont plus r√©pr√©hensibles aujourd'hui ceux qui, sans avoir aucun des m√©rites d'H√©rodote, imputent aux princes, aux nations, des actions odieuses, sans la plus l√©g√®re apparence de preuve ? La guerre de 1741 a √©t√© √©crite en Angleterre. On trouve dans cette histoire qu'√† la bataille de Fontenoi " les Fran√ßais tir√®rent sur les Anglais avec des balles empoisonn√©es et des morceaux de verre venimeux, et que le duc de Cumberland envoya au roi de France une bo√ģte pleine de ces pr√©tendus poisons trouv√©s dans les corps des Anglais bless√©s. " Le m√™me auteur ajoute que les Fran√ßais ayant perdu quarante mille hommes √† cette bataille, le parlement de Paris rendit un arr√™t par lequel il √©tait d√©fendu d'en parler sous des peines corporelles.
    Les mémoires frauduleux imprimés depuis peu sous le nom de madame de Maintenon sont remplis de pareilles absurdités. On y trouve qu'au siége de Lille les alliés jetaient des billets dans la ville conçus en ces termes: " Français, consolez-vous; la Maintenon ne sera pas votre reine. "
    Presque chaque page est souillée d'impostures et de termes offensants contre la famille royale et contre les familles principales du royaume, sans alléguer la plus légère vraisemblance qui puisse donner la moindre couleur à ces mensonges. Ce n'est point écrire l'histoire, c'est écrire au hasard des calomnies qui méritent le carcan.
    On a imprimé en Hollande, sous le nom d'Histoire, une foule de libelles dont le style est aussi grossier que les injures, et les faits aussi faux qu'ils sont mal écrits. C'est, dit-on, un mauvais fruit de l'excellent arbre de la liberté. Mais si les malheureux auteurs de ces inepties ont eu la liberté de tromper les lecteurs, il faut user ici de la liberté de les détromper.
¬†¬†¬†¬†L'app√Ęt d'un vil gain, joint √† l'insolence des moeurs abjectes, furent les seuls motifs qui engag√®rent ce r√©fugi√© languedocien protestant, nomm√© Langlevieux, dit La Beaumelle, √† tenter la plus inf√Ęme manoeuvre qui ait jamais d√©shonor√© la litt√©rature. Il vend pour dix-sept louis d'or au libraire Esslinger de Francfort, en 1753, l'Histoire du si√®cle de Louis XIV, qui ne lui appartient point; et, soit pour s'en faire croire le propri√©taire, soit pour gagner son argent, il la charge de notes abominables contre Louis XIV, contre son fils, contre le duc de Bourgogne, son petit-fils, qu'il traite sans fa√ßon de perfide et de tra√ģtre envers son grand-p√®re et la France. Il vomit contre le duc d'Orl√©ans r√©gent les calomnies les plus horribles et les plus absurdes; personne n'est √©pargn√©, et cependant il n'a jamais connu personne Il d√©bite sur les mar√©chaux de Villars, de Villeroi, sur les ministres, sur les femmes, des historiettes ramass√©es dans des cabarets; et il parle des plus grands princes comme de ses justiciables. Il s'exprime en juge des rois: " Donnez-moi, dit-il, un Stuart, et je le fais roi d'Angleterre. "
¬†¬†¬†¬†Cet exc√®s de ridicule dans un inconnu n'a pas √©t√© relev√©: il e√Ľt √©t√© s√©v√®rement puni dans un homme dont les paroles auraient eu quelque poids. Mais il faut remarquer que souvent ces ouvrages de t√©n√®bres ont du cours dans l'Europe; ils se vendent aux foires de Francfort et de Leipsick; tout le Nord en est inond√©. Les √©trangers qui ne sont pas instruits croient puiser dans ces libelles les connaissances de l'histoire moderne. Les auteurs allemands ne sont pas toujours en garde contre ces m√©moires, ils s'en servent comme de mat√©riaux; c'est ce qui est arriv√© aux M√©moires de Pontis, de Montbrun, de Rochefort, de Vordac; √† tous ces pr√©tendus Testaments politiques des ministres d'√Čtat, compos√©s par des faussaires; √† la D√ģme royale de Bois-Guillebert, impudemment donn√©e sous le nom du mar√©chal de Vauban; et √† tant de compilations d'ana et d'anecdotes.
¬†¬†¬†¬†L'histoire est quelquefois encore plus maltrait√©e en Angleterre. Comme il y a toujours deux partis assez violents qui s'acharnent l'un contre l'autre jusqu'√† ce que le danger commun les r√©unisse, les √©crivains d'une faction condamnent tout ce que les autres approuvent. Le m√™me homme est repr√©sent√© comme un Caton et comme un Catilina. Comment d√©m√™ler le vrai entre l'adulation et la satire ? Il n'y a peut-√™tre qu'une r√®gle s√Ľre, c'est de croire le bien qu'un historien de parti ose dire des h√©ros de la faction contraire, et le mal qu'il ose dire des chefs de la sienne dont il n'aura pas √† se plaindre.
    A l'égard des Mémoires réellement écrits par les personnages intéressés, comme ceux de Clarendon, de Ludlow, de Burnet, en Angleterre; de La Rochefoucauld, de Retz, en France; s'ils s'accordent, ils sont vrais; s'ils se contrarient, doutez.
    Pour les ana et les anecdotes, il y en a un sur cent qui peut contenir quelque ombre de vérité.
SECTION IV.
De la méthode, de la manière d'écrire l'histoire, et du style.
    On en a tant dit sur cette matière, qu'il faut ici en dire très peu. On sait assez que la méthode et le style de Tite-Live, sa gravité, son éloquence sage, conviennent à la majesté de la république romaine; que Tacite est plus fait pour peindre des tyrans; Polybe, pour donner des leçons de la guerre; Denys d'Halicarnasse, pour développer les antiquités.
¬†¬†¬†¬†Mais en se modelant en g√©n√©ral sur ces grands ma√ģtres, on a aujourd'hui un fardeau plus pesant que le leur √† soutenir. On exige des historiens modernes plus de d√©tails, des faits plus constat√©s, des dates pr√©cises, des autorit√©s, plus d'attention aux usages, aux lois, aux moeurs, au commerce, √† la finance, √† l'agriculture, √† la population: il en est de l'histoire comme des math√©matiques et de la physique; la carri√®re s'est prodigieusement accrue. Autant il est ais√© de faire un recueil de gazettes, autant il est difficile aujourd'hui d'√©crire l'histoire.
¬†¬†¬†¬†Daniel se crut un historien parce qu'il transcrivait des dates et des r√©cits de batailles o√Ļ l'on n'entend rien. Il devait m'apprendre les droits de la nation, les droits des principaux corps de cette nation, ses lois, ses usages, ses moeurs, et comment ils ont chang√©. Cette nation est en droit de lui dire: Je vous demande mon histoire encore plus que celle de Louis-le-Gros et de Louis-Hutin. Vous me dites, d'apr√®s une vieille chronique √©crite au hasard, que Louis VIII √©tant attaqu√© d'une maladie mortelle, ext√©nu√©, languissant, n'en pouvant plus, les m√©decins ordonn√®rent √† ce corps cadav√©reux de coucher avec une jolie fille pour se refaire, et que le saint roi rejeta bien loin cette vilenie. Ah ! Daniel, vous ne savez donc pas le proverbe italien, " donna ignuda manda l'uomo sotto la terra. " Vous deviez avoir un peu plus de teinture de l'histoire politique et de l'histoire naturelle.
    On exige que l'histoire d'un pays étranger ne soit point jetée dans le même moule que celle de votre patrie.
¬†¬†¬†¬†Si vous faites l'histoire de France, vous n'√™tes pas oblig√© de d√©crire le cours de la Seine et de la Loire; mais si vous donnez au public les conqu√™tes des Portugais en Asie, on exige une topographie des pays d√©couverts. On veut que vous meniez votre lecteur par la main le long de l'Afrique et des c√ītes de la Perse et de l'Inde; on attend de vous des instructions sur les moeurs, les lois, les usages de ces nations nouvelles pour l'Europe.
¬†¬†¬†¬†Nous avons vingt histoires de l'√©tablissement des Portugais dans les Indes; mais aucune ne nous a fait conna√ģtre les divers gouvernements de ce pays, ses religions, ses antiquit√©s, les brames, les disciples de saint Jean, les gu√®bres, les banians. On nous a conserv√©, il est vrai, les lettres de Xavier et de ses successeurs. On nous a donn√© des histoires de l'Inde, faites √† Paris d'apr√®s ces missionnaires qui ne savaient pas la langue des brames. On nous r√©p√®te dans cent √©crits que les Indiens adorent le diable. Des aum√īniers d'une compagnie de marchands partent dans ce pr√©jug√©; et d√®s qu'ils voient sur les c√ītes de Coromandel des figures symboliques, ils ne manquent pas d'√©crire que ce sont des portraits du diable, qu'ils sont dans son empire, qu'ils vont le combattre. Ils ne songent pas que c'est nous qui adorons le diable Mammon, et qui lui allons porter nos voeux √† six mille lieues de notre patrie pour en obtenir de l'argent.
¬†¬†¬†¬†Pour ceux qui se mettent, dans Paris, aux gages d'un libraire de la rue Saint-Jacques, et √† qui l'on commande une histoire du Japon, du Canada, des √ģles Canaries, sur des m√©moires de quelques capucins, je n'ai rien √† leur dire.
    C'est assez qu'on sache que la méthode convenable à l'histoire de son pays n'est point propre à décrire les découvertes du Nouveau-Monde; qu'il ne faut pas écrire sur une petite ville comme sur un grand empire; qu'on ne doit point faire l'histoire privée d'un prince comme celle de France ou d'Angleterre.
    Si vous n'avez autre chose à nous dire, sinon qu'un barbare a succédé à un autre barbare sur les bords de l'Oxus et de l'Iaxarte, en quoi êtes-vous utile au public ?
    Ces règles sont assez connues; mais l'art de bien écrire l'histoire sera toujours très rare. On sait assez qu'il faut un style grave, pur, varié, agréable. Il en est des lois pour écrire l'histoire comme de celles de tous les arts de l'esprit; beaucoup de préceptes, et peu de grands artistes.
SECTION V.
Histoire des rois juifs, et des Paralipomènes.
    Tous les peuples ont écrit leur histoire dès qu'ils ont pu écrire. Les Juifs ont aussi écrit la leur. Avant qu'ils eussent des rois, ils vivaient sous une théocratie; ils étaient censés gouvernés par Dieu même.
    Quand les Juifs voulurent avoir un roi comme les autres peuples leurs voisins, le prophète Samuel, très intéressé à n'avoir point de roi, leur déclara de la part de Dieu que c'était Dieu lui-même qu'ils rejetaient; ainsi la théocratie finit chez les Juifs lorsque la monarchie commença.
    On pourrait donc dire sans blasphémer que l'histoire des rois juifs a été écrite comme celle des autres peuples, et que Dieu n'a pas pris la peine de dicter lui-même l'histoire d'un peuple qu'il ne gouvernait plus.
¬†¬†¬†¬†On n'avance cette opinion qu'avec la plus extr√™me d√©fiance. Ce qui pourrait la confirmer, c'est que les Paralipom√®nes contredisent tr√®s souvent le livre des Rois dans la chronologie et dans les faits, comme nos historiens profanes se contredisent quelquefois. De plus, si Dieu a toujours √©crit l'histoire des Juifs, il faut donc croire qu'il l'√©crit encore; car les Juifs sont toujours son peuple ch√©ri. Ils doivent se convertir un jour, et il para√ģt qu'alors ils seront aussi en droit de regarder l'histoire de leur dispersion comme sacr√©e, qu'ils sont en droit de dire que Dieu √©crivit l'histoire de leurs rois.
    On peut encore faire une réflexion; c'est que Dieu ayant été leur seul roi très longtemps, et ensuite ayant été leur historien, nous devons avoir pour tous les Juifs le respect le plus profond. Il n'y a point de fripier juif qui ne soit infiniment au-dessus de César et d'Alexandre. Comment ne se pas prosterner devant un fripier qui vous prouve que son histoire a été écrite par la Divinité même, tandis que les histoires grecques et romaines ne nous ont été transmises que par des profanes ?
¬†¬†¬†¬†Si le style de l'Histoire des rois et des Paralipo-m√®nes est divin, il se peut encore que les actions racont√©es dans ces histoires ne soient pas divines. David assassine Urie. Isboseth et Miphiboseth sont assassin√©s. Absalon assassine Ammon; Joab assassine Absalon; Salomon assassine Adonias son fr√®re; Baasa assassine Nadab; Zambri assassine √Čla; Amri assassine Zambri; Achab assassine Naboth; J√©hu assassine Achab et Joram; les habitants de J√©rusalem assassinent Amasias fils de Joas; Sellum fils de Jab√®s assassine Zacharias fils de J√©roboam; Manahem assassine Sellum fils de Jab√®s; Phac√©e fils de Rom√©li assassine Phaceia fils de Manahem; Os√©e fils d'√Čla assassine Phac√©e fils de Rom√©li. On passe sous silence beaucoup d'autres menus assassinats. Il faut avouer que si le Saint-Esprit a √©crit cette histoire, il n'a pas choisi un sujet fort √©difiant.
SECTION VI.
Des mauvaises actions consacrées ou excusées dans l'histoire.
¬†¬†¬†¬†Il n'est que trop ordinaire aux historiens de louer de tr√®s m√©chants hommes qui ont rendu service √† la secte dominante ou √† la patrie. Ces √©loges sont peut-√™tre d'un citoyen z√©l√©, mais ce z√®le outrage le genre humain. Romulus assassine son fr√®re, et on en fait un dieu. Constantin √©gorge son fils, √©touffe sa femme, assassine presque toute sa famille; on l'a lou√© dans des conciles, mais l'histoire doit d√©tester ses barbaries. Il est heureux pour nous sans doute que Clovis ait √©t√© catholique; il est heureux pour l'√Čglise anglicane que Henri VIII ait aboli les moines; mais il faut avouer que Clovis et Henri VIII √©taient des monstres de cruaut√©.
¬†¬†¬†¬†Lorsque le j√©suite Berruyer, qui, quoique j√©suite, √©tait un sot, s'avisa de paraphraser l'ancien et le nouveau Testament en style de ruelle, sans autre intention que de les faire lire, il jeta des fleurs de rh√©torique sur le couteau √† deux tranchants que le Juif Aod enfon√ßa avec le manche dans le ventre du roi √Čglon, sur le sabre dont Judith coupa la t√™te d'Holoferne apr√®s s'√™tre prostitu√©e √† lui, et sur plusieurs autres actions de ce genre. Le parlement, en respectant la Bible qui rapporte ces histoires, condamna le j√©suite qui les louait, et fit br√Ľler l'ancien et le nouveau Testament, j'entends celui du j√©suite.
¬†¬†¬†¬†Mais comme les jugements des hommes sont toujours diff√©rents dans les cas pareils, la m√™me chose arriva √† Bayle dans un cas tout contraire; il fut condamn√© pour n'avoir pas lou√© toutes les actions de David, roi de la province de Jud√©e. Un nomm√© Jurieu, pr√©dicant r√©fugi√© en Hollande, avec d'autres pr√©dicants r√©fugi√©s, voulurent l'obliger √† se r√©tracter. Mais comment se r√©tracter sur des faits consign√©s dans l'√Čcriture ? Bayle n'avait-il pas quelque raison de penser que tous les faits rapport√©s dans les livres juifs ne sont pas des actions saintes; que David a fait comme un autre des actions tr√®s criminelles, et que s'il est appel√© l'homme selon le coeur de Dieu, c'est en vertu de sa p√©nitence, et non pas √† cause de ses forfaits ?
¬†¬†¬†¬†√Čcartons les noms, et ne songeons qu'aux choses. Supposons que pendant le r√®gne de Henri IV, un cur√© ligueur a r√©pandu secr√®tement une bouteille d'huile sur la t√™te d'un berger de Brie, que ce berger vient √† la cour, que le cur√© le pr√©sente √† Henri IV comme un bon joueur de violon qui pourra dissiper sa m√©lancolie, que le roi le fait son √©cuyer et lui donne une de ses filles en mariage; qu'ensuite le roi s'√©tant brouill√© avec le berger, celui-ci se r√©fugie chez un prince d'Allemagne ennemi de son beau-p√®re, qu'il arme six cents brigands perdus de dettes et de d√©bauches, qu'il court la campagne avec cette canaille, qu'il √©gorge amis et ennemis, qu'il extermine jusqu'aux femmes et aux enfants √† la mamelle, afin qu'il n'y ait personne qui puisse porter la nouvelle de cette boucherie: je suppose encore que ce m√™me berger de Brie devient roi de France apr√®s la mort de Henri IV, et qu'il fait assassiner son petit-fils apr√®s l'avoir fait manger √† sa table, et livre √† la mort sept autres petits-enfants de son roi; quel est l'homme qui n'avouera pas que ce berger de Brie est un peu dur ?
    Les commentateurs conviennent que l'adultère de David et l'assassinat d'Urie sont des fautes que Dieu a pardonnées. On peut donc convenir que les massacres ci-dessus sont des fautes que Dieu a pardonnées aussi.
    Cependant on ne fit aucun quartier à Bayle. Mais en dernier lieu quelques prédicateurs de Londres ayant comparé George II à David, un des serviteurs de ce monarque a fait publiquement imprimer un petit livre dans lequel il se plaint de la comparaison. Il examine toute la conduite de David, il va infiniment plus loin que Bayle, il traite David avec plus de sévérité que Tacite ne traite Domitien. Ce livre n'a pas excité en Angleterre le moindre murmure; tous les lecteurs ont senti que les mauvaises actions sont toujours mauvaises, que Dieu peut les pardonner quand la pénitence est proportionnée au crime, mais qu'aucun homme ne doit les approuver.
    Il y a donc plus de raison en Angleterre qu'il n'y en avait en Hollande du temps de Bayle. On sent aujourd'hui qu'il ne faut pas donner pour modèle de sainteté ce qui est digne du dernier supplice; et on sait que si on ne doit pas consacrer le crime, on ne doit pas croire l'absurdité.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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