GEN√ąSE

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GEN√ąSE
¬†¬†¬†¬†L'√©crivain sacr√© s'√©tant conform√© aux id√©es re√ßues, et n'ayant pas d√Ľ s'en √©carter, puisque sans cette condescendance il n'aurait pas √©t√© entendu, il ne nous reste que quelques remarques √† faire sur la physique de ces temps recul√©s; car pour la th√©ologie, nous la respectons, nous y croyons, et nous n'y touchons jamais.
    " Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. "
¬†¬†¬†¬†C'est ainsi qu'on a traduit; mais la traduction n'est pas exacte. Il n'y a pas d'homme un peu instruit qui ne sache que le texte porte: " Au commencement, les dieux firent ou les dieux fit le ciel et la terre. " Cette le√ßon d'ailleurs est conforme √† l'ancienne id√©e des Ph√©niciens, qui avaient imagin√© que Dieu employa des dieux inf√©rieurs pour d√©brouiller le chaos, le chautereb. Les Ph√©niciens √©taient depuis longtemps un peuple puissant, qui avait sa th√©ogonie avant que les H√©breux se fussent empar√©s de quelques cantons vers son pays. Il est bien naturel de penser que quand les H√©breux eurent enfin un petit √©tablissement vers la Ph√©nicie, ils commenc√®rent √† apprendre la langue. Alors leurs √©crivains purent emprunter l'ancienne physique de leurs ma√ģtres: c'est la marche de l'esprit humain.
¬†¬†¬†¬†Dans le temps o√Ļ l'on place Mo√Įse, les philosophes ph√©niciens en savaient-ils assez pour regarder la terre comme un point, en comparaison de la multitude infinie de globes que Dieu a plac√©s dans l'immensit√© de l'espace qu'on nomme le ciel ? Cette id√©e si ancienne et si fausse, que le ciel fut fait pour la terre, a presque toujours pr√©valu chez le peuple ignorant. C'est √† peu pr√®s comme si on disait que Dieu cr√©a toutes les montagnes et un grain de sable, et qu'on s'imagin√Ęt que ces montagnes ont √©t√© faites pour ce grain de sable. Il n'est gu√®re possible que les Ph√©niciens, si bons navigateurs, n'eussent pas quelques bons astronomes; mais les vieux pr√©jug√©s pr√©valaient, et ces vieux pr√©jug√©s d√Ľrent √™tre m√©nag√©s par l'auteur de la Gen√®se, qui √©crivait pour enseigner les voies de Dieu, et non la physique.
¬†¬†¬†¬†" La terre √©tait tohu bohu et vide; les t√©n√®bres √©taient sur la face de l'ab√ģme, et l'esprit de Dieu √©tait port√© sur les eaux. "
¬†¬†¬†¬†Tohu bohu signifie pr√©cis√©ment chaos, d√©sordre; c'est un de ces mots imitatifs qu'on trouve dans toutes les langues, comme sens dessus dessous, tintamarre, trictrac, tonnerre, bombe. La terre n'√©tait point encore form√©e telle qu'elle est; la mati√®re existait, mais la puissance divine ne l'avait point encore arrang√©e. L'esprit de Dieu signifie √† la lettre, le souffle, le vent, qui agitait les eaux. Cette id√©e est exprim√©e dans les fragments de l'auteur ph√©nicien Sanchoniathon. Les Ph√©niciens croyaient, comme tous les autres peuples, la mati√®re √©ternelle. Il n'y a pas un seul auteur dans l'antiquit√© qui ait jamais dit qu'on e√Ľt tir√© quelque chose du n√©ant. On ne trouve m√™me dans toute la Bible aucun passage o√Ļ il soit dit que la mati√®re ait √©t√© faite de rien: non que la cr√©ation de rien ne soit tr√®s vraie, mais cette v√©rit√© n'√©tait pas connue des Juifs charnels.
    Les hommes furent toujours partagés sur la question de l'éternité du monde, mais jamais sur l'éternité de la matière.
    "....Gigni
    De nihilo nihilum, in nihilum nil posse reverti. "
    PERS., sat. III, 83.
    Voilà l'opinion de toute l'antiquité.
    " Dieu dit, Que la lumière soit faite, et la lumière fut faite; et il vit que la lumière était bonne; et il divisa la lumière des ténèbres; et il appela la lumière jour et les ténèbres nuit; et le soir et le matin furent un jour. Et Dieu dit aussi, Que le firmament soit fait au milieu des eaux, et qu'il sépare les eaux des eaux; et Dieu fit le firmament; et il divisa les eaux au-dessus du firmament des eaux au-dessous du firmament; et Dieu appela le firmament ciel; et le soir et le matin fit le second jour, etc.; et il vit que cela était bon. "
    Commençons par examiner si l'évêque d'Avranches Huet, Leclerc, etc., n'ont pas évidemment raison contre ceux qui prétendent trouver ici un trait d'éloquence sublime.
¬†¬†¬†¬†Cette √©loquence n'est affect√©e dans aucune histoire √©crite par les Juifs. Le style est ici de la plus grande simplicit√©, comme dans le reste de l'ouvrage. Si un orateur, pour faire conna√ģtre la puissance de Dieu, employait seulement cette expression, " Il dit que la lumi√®re soit, et la lumi√®re fut, " ce serait alors du sublime. Tel est ce passage d'un psaume, Dixit, et facta sunt. C'est un trait qui, √©tant unique en cet endroit, et plac√© pour faire une grande image, frappe l'esprit et l'enl√®ve. Mais ici c'est le narr√© le plus simple. L'auteur juif ne parle pas de la lumi√®re autrement que des autres objets de la cr√©ation; il dit √©galement √† chaque article, et Dieu vit que cela √©tait bon. Tout est sublime dans la cr√©ation, sans doute; mais celle de la lumi√®re ne l'est pas plus que celle de l'herbe des champs: le sublime est ce qui s'√©l√®ve au-dessus du reste, et le m√™me tour r√®gne partout dans ce chapitre.
¬†¬†¬†¬†C'√©tait encore une opinion fort ancienne, que la lumi√®re ne venait pas du soleil. On la voyait r√©pandue dans l'air avant le lever et apr√®s le coucher de cet astre; on s'imaginait que le soleil ne servait qu'√† la pousser plus fortement. Aussi l'auteur de la Gen√®se se conforme-t-il √† cette erreur populaire, et m√™me il ne fait cr√©er le soleil et la lune que quatre jours apr√®s la lumi√®re. Il √©tait impossible qu'il y e√Ľt un matin et un soir avant qu'il exist√Ęt un soleil. L'auteur inspir√© daignait descendre aux pr√©jug√©s vagues et grossiers de la nation. Dieu ne pr√©tendait pas enseigner la philosophie aux Juifs. Il pouvait √©lever leur esprit jusqu'√† la v√©rit√©; mais il aimait mieux descendre jusqu'√† eux. On ne peut trop r√©p√©ter cette solution.
¬†¬†¬†¬†La s√©paration de la lumi√®re et des t√©n√®bres n'est pas d'une autre physique; il semble que la nuit et le jour fussent m√™l√©s ensemble comme des grains d'esp√®ces diff√©rentes que l'on s√©pare les uns des autres. On sait assez que les t√©n√®bres ne sont autre chose que la privation de la lumi√®re, et qu'il n'y a de lumi√®re en effet qu'autant que nos yeux re√ßoivent cette sensation; mais on √©tait alors bien loin de conna√ģtre ces v√©rit√©s.
¬†¬†¬†¬†L'id√©e d'un firmament est encore de la plus haute antiquit√©. On s'imaginait que les cieux √©taient tr√®s solides, parce qu'on y voyait toujours les m√™mes ph√©nom√®nes. Les cieux roulaient sur nos t√™tes, ils √©taient donc d'une mati√®re fort dure. Le moyen de supputer combien les exhalaisons de la terre et des mers pouvaient fournir d'eau aux nuages ? Il n'y avait point de Halley qui p√Ľt faire ce calcul. On se figurait donc des r√©servoirs d'eau dans le ciel. Ces r√©servoirs ne pouvaient √™tre port√©s que sur une bonne vo√Ľte; on voyait √† travers cette vo√Ľte, elle √©tait donc de cristal. Pour que les eaux sup√©rieures tombassent de cette vo√Ľte sur la terre, il √©tait n√©cessaire qu'il y e√Ľt des portes, des √©cluses, des cataractes, qui s'ouvrissent et se fermassent. Telle √©tait l'astronomie d'alors; et puisqu'on √©crivait pour des Juifs, il fallait bien adopter leurs id√©es grossi√®res, emprunt√©es des autres peuples un peu moins grossiers qu'eux.
    " Dieu fit deux grands luminaires, l'un pour présider au jour, l'autre à la nuit; il fit aussi les étoiles. "
    C'est toujours, il est vrai, la même ignorance de la nature. Les Juifs ne savaient pas que la lune n'éclaire que par une lumière réfléchie. L'auteur parle ici des étoiles comme de points lumineux, tels qu'on les voit, quoiqu'elles soient autant de soleils dont chacun a des mondes roulants autour de lui. L'Esprit saint se proportionnait donc à l'esprit du temps. S'il avait dit que le soleil est un million de fois plus gros que la terre, et la lune cinquante fois plus petite, on ne l'aurait pas compris: ils nous paraissent deux astres presque également grands.
    " Dieu dit aussi: Faisons l'homme à notre image, et qu'il préside aux poissons, etc. "
    Qu'entendaient les Juifs par Faisons l'homme à notre image ? Ce que toute l'antiquité entendait:
    " Finxit in effigiem moderantum cuncta deorum. "
    OVID., Métam., I, 83.
¬†¬†¬†¬†On ne fait des images que des corps. Nulle nation n'imagina un dieu sans corps, et il est impossible de se le repr√©senter autrement. On peut bien dire: Dieu n'est rien de ce que nous connaissons; mais on ne peut avoir aucune id√©e de ce qu'il est. Les Juifs crurent Dieu constamment corporel, comme tous les autres peuples. Tous les premiers P√®res de l'√Čglise crurent aussi Dieu corporel, jusqu'√† ce qu'ils eussent embrass√© les id√©es de Platon, ou plut√īt jusqu'√† ce que les lumi√®res du christianisme fussent plus pures.
¬†¬†¬†¬†" Il les cr√©a m√Ęle et femelle. "
¬†¬†¬†¬†Si Dieu ou les dieux secondaires cr√©√®rent l'homme m√Ęle et femelle √† leur ressemblance, il semble en ce cas que les Juifs croyaient Dieu et les dieux m√Ęles et femelles. On a recherch√© si l'auteur veut dire que l'homme avait d'abord les deux sexes, ou s'il entend que Dieu fit Adam et √®ve le m√™me jour. Le sens le plus naturel est que Dieu forma Adam et √®ve en m√™me temps; mais ce sens contredirait absolument la formation de la femme, faite d'une c√īte de l'homme longtemps apr√®s les sept jours.
    " Et il se reposa le septième jour. "
¬†¬†¬†¬†Les Ph√©niciens, les Chald√©ens, les Indiens, disaient que Dieu avait fait le monde en six temps, que l'ancien Zoroastre appelle les six gahamb√Ęrs, si c√©l√®bres chez les Perses.
¬†¬†¬†¬†Il est incontestable que tous ces peuples avaient une th√©ologie avant que les Juifs habitassent les d√©serts d'Horeb et de Sina√Į, avant qu'ils pussent avoir des √©crivains. Plusieurs savants ont cru vraisemblable que l'all√©gorie des six jours est imit√©e de celle des six temps. Dieu peut avoir permis que de grands peuples eussent cette id√©e avant qu'il l'e√Ľt inspir√©e au peuple juif. Il avait bien permis que les autres peuples inventassent les arts avant que les Juifs en eussent aucun.
¬†¬†¬†¬†" Du lieu de volupt√© sortait un fleuve qui arrosait le jardin, et de l√† se partageait en quatre fleuves; l'un s'appelle Phison, qui tourne dans le pays d'H√©vilath o√Ļ vient l'or.... Le second s'appelle G√©hon, qui entoure l'√Čthiopie.... Le troisi√®me est le Tigre, et le quatri√®me l'Euphrate. "
¬†¬†¬†¬†Suivant cette version, le paradis terrestre aurait contenu pr√®s du tiers de l'Asie et de l'Afrique. L'Euphrate et le Tigre ont leur source √† plus de soixante grandes lieues l'un de l'autre, dans des montagnes horribles qui ne ressemblent gu√®re √† un jardin. Le fleuve qui borde l'√Čthiopie, et qui ne peut √™tre que le Nil, commence √† plus de mille lieues des sources du Tigre et de l'Euphrate; et si le Phison est le Phase, il est assez √©tonnant de mettre au m√™me endroit la source d'un fleuve de Scythie et celle d'un fleuve d'Afrique. Il a donc fallu chercher une autre explication et d'autres fleuves. Chaque commentateur a fait son paradis terrestre.
¬†¬†¬†¬†On a dit que le jardin d'√Čden ressemble √† ces jardins d'√Čden √† Saana, dans l'Arabie-Heureuse, fameuse dans toute l'antiquit√©; que les H√©breux, peuple tr√®s r√©cent, pouvaient √™tre une horde arabe, et se faire honneur de ce qu'il y avait de plus beau dans le meilleur canton de l'Arabie; qu'ils ont toujours employ√© pour eux les anciennes traditions des grandes nations au milieu desquelles ils √©taient enclav√©s. Mais ils n'en √©taient pas moins conduits par le Seigneur.
¬†¬†¬†¬†" Le Seigneur prit donc l'homme, et le mit dans le jardin de volupt√© afin qu'il le cultiv√Ęt. "
¬†¬†¬†¬†C'est fort bien fait de cultiver son jardin, mais il est difficile qu'Adam cultiv√Ęt un jardin de mille lieues de long: apparemment qu'on lui donna des aides. Il faut donc, encore une fois, que les commentateurs exercent ici leur talent de deviner. Aussi a-t-on donn√© √† ces quatre fleuves trente positions diff√©rentes.
    " Ne mangez point du fruit de la science du bien et du mal. "
¬†¬†¬†¬†Il est difficile de concevoir qu'il y ait eu un arbre qui enseign√Ęt le bien et le mal, comme il y a des poiriers et des abricotiers. D'ailleurs on a demand√© pourquoi Dieu ne veut pas que l'homme connaisse le bien et le mal. Le contraire ne para√ģt-il pas (si on ose le dire) beaucoup plus digne de Dieu, et beaucoup plus n√©cessaire √† l'homme ? Il semble √† notre pauvre raison que Dieu devait ordonner de manger beaucoup de ce fruit; mais on doit soumettre sa raison, et conclure seulement qu'il faut ob√©ir √† Dieu.
    " Dès que vous en aurez mangé, vous mourrez. "
    Cependant Adam en mangea, et n'en mourut point. Au contraire, on le fait vivre encore neuf cent trente ans. Plusieurs Pères ont regardé tout cela comme une allégorie. En effet, on pourrait dire que les autres animaux ne savent pas qu'ils mourront, mais que l'homme le sait par sa raison. Cette raison est l'arbre de la science qui lui fait prévoir sa fin. Cette explication serait peut-être la plus raisonnable; mais nous n'osons prononcer.
    " Le Seigneur dit aussi: Il n'est pas bon que l'homme soit seul, faisons-lui une aide semblable à lui. "
    On s'attend que le Seigneur va lui donner une femme; mais auparavant il lui amène tous les animaux. Peut-être y a-t-il ici quelque transposition de copiste.
    " Et le nom qu'Adam donna à chacun des animaux est son véritable nom. "
¬†¬†¬†¬†Ce qu'on peut entendre par le v√©ritable nom d'un animal serait un nom qui d√©signerait toutes les propri√©t√©s de son esp√®ce, ou du moins les principales; mais il n'en est ainsi dans aucune langue. Il y a dans chacune quelques mots imitatifs, comme coq et coucou en celte, qui d√©signent un peu le cri du coq et du coucou; tintamarre, trictrac; alali en grec, loupous en latin, etc. Mais ces mots imitatifs sont en tr√®s petit nombre. De plus, si Adam e√Ľt ainsi connu toutes les propri√©t√©s des animaux, ou il avait d√©j√† mang√© du fruit de la science, ou Dieu semblait n'avoir pas besoin de lui interdire ce fruit: il en savait d√©j√† plus que la soci√©t√© royale de Londres et l'acad√©mie des sciences.
    Observez que c'est ici la première fois qu'Adam est nommé dans la Genèse. Le premier homme, chez les anciens brachmanes, prodigieusement antérieurs aux Juifs, s'appelait Adimo, l'enfant de la terre, et sa femme Procriti, la vie; c'est ce que dit le Veidam, dans la seconde formation du monde. Adam et ève signifiaient ces mêmes choses dans la langue phénicienne: nouvelle preuve que l'Esprit saint se conformait aux idées reçues.
¬†¬†¬†¬†" Lorsque Adam √©tait endormi, Dieu prit une de ses c√ītes, et mit de la chair √† la place; et de la c√īte qu'il avait tir√©e d'Adam il b√Ętit une femme, et il amena la femme √† Adam. "
¬†¬†¬†¬†Le Seigneur, un chapitre auparavant, avait d√©j√† cr√©√© le m√Ęle et la femelle; pourquoi donc √īter une c√īte √† l'homme pour en faire une femme qui existait d√©j√† ? On r√©pond que l'auteur annonce dans un endroit ce qu'il explique dans l'autre. On r√©pond encore que cette all√©gorie soumet la femme √† son mari, et exprime leur union intime. Bien des gens ont cru sur ce verset que les hommes ont une c√īte de moins que les femmes: mais c'est une h√©r√©sie; et l'anatomie nous fait voir qu'une femme n'est pas pourvue de plus de c√ītes que son mari.
    " Or le serpent était le plus rusé de tous les animaux de la terre, etc.; il dit à la femme, etc. "
¬†¬†¬†¬†Il n'est fait dans tout cet article aucune mention du diable; tout y est physique. Le serpent √©tait regard√© non seulement comme le plus rus√© des animaux par toutes les nations orientales, mais encore comme immortel. Les Chald√©ens avaient une fable d'une querelle entre Dieu et le serpent; et cette fable avait √©t√© conserv√©e par Ph√©r√©cide. Orig√®ne la cite dans son livre VI contre Celse. On portait un serpent dans les f√™tes de Bacchus. Les √Čgyptiens attachaient une esp√®ce de divinit√© au serpent, au rapport d'Eus√®be, dans sa Pr√©paration √©vang√©lique, livre 1er, chap. X. Dans l'Arabie et dans les Indes, √† la Chine m√™me, le serpent √©tait regard√© comme le symbole de la vie; et de l√† vint que les empereurs de la Chine, ant√©rieurs √† Mo√Įse, port√®rent toujours l'image d'un serpent sur leur poitrine.
¬†¬†¬†¬†√®ve n'est point √©tonn√©e que le serpent lui parle. Les animaux ont parl√© dans toutes les anciennes histoires; et c'est pourquoi lorsque Pilpa√Į et Loqman firent parler les animaux, personne n'en fut surpris.
¬†¬†¬†¬†Toute cette aventure para√ģt si physique et si d√©pouill√©e de toute all√©gorie, qu'on y rend raison pourquoi le serpent rampe depuis ce temps-l√† sur son ventre, pourquoi nous cherchons toujours √† l'√©craser, et pourquoi il cherche toujours √† nous mordre (du moins √† ce qu'on croit); pr√©cis√©ment comme on rendait raison, dans les anciennes m√©tamorphoses, pourquoi le corbeau, qui √©tait blanc autrefois, est noir aujourd'hui, pourquoi le hibou ne sort de son trou que de nuit, pourquoi le loup aime le carnage, etc. Mais les P√®res ont cru que c'est une all√©gorie aussi manifeste que respectable: le plus s√Ľr est de les croire.
    " Je multiplierai vos misères et vos grossesses: vous enfanterez dans la douleur; vous serez sous la puissance de l'homme, et il vous dominera. "
¬†¬†¬†¬†On demande pourquoi la multiplication des grossesses est une punition ? C'√©tait au contraire, dit-on, une tr√®s grande b√©n√©diction, et surtout chez les Juifs. Les douleurs de l'enfantement ne sont consid√©rables que dans les femmes d√©licates; celles qui sont accoutum√©es au travail accouchent tr√®s ais√©ment, surtout dans les climats chauds. Il y a quelquefois des b√™tes qui souffrent beaucoup dans leur g√©sine; il y en a m√™me qui en meurent. Et quant √† la sup√©riorit√© de l'homme sur la femme, c'est une chose enti√®rement naturelle; c'est l'effet de la force du corps, et m√™me de celle de l'esprit. Les hommes en g√©n√©ral ont des organes plus capables d'une attention suivie que les femmes, et sont plus propres aux travaux de la t√™te et du bras. Mais quand une femme a le poignet et l'esprit plus fort que son mari, elle en est partout la ma√ģtresse: c'est alors le mari qui est soumis √† la femme. Cela est vrai; mais il se peut tr√®s bien qu'avant le p√©ch√© originel il n'y e√Ľt ni suj√©tion ni douleur.
    " Le Seigneur leur fit des tuniques de peau. "
¬†¬†¬†¬†Ce passage prouve bien que les Juifs croyaient un Dieu corporel. Un rabbin nomm√© √Čli√©zer a √©crit que Dieu couvrit Adam et √®ve de la peau m√™me du serpent qui les avait tent√©s; et Orig√®ne pr√©tend que cette tunique de peau √©tait une nouvelle chair, un nouveau corps que Dieu fit √† l'homme. Il vaut mieux s'en tenir au texte avec respect.
¬†¬†¬†¬†" Et le Seigneur dit: Voil√† Adam qui est devenu comme l'un de nous. " Il semblerait que les Juifs admirent d'abord plusieurs dieux. Il est plus difficile de savoir ce qu'ils entendent par ce mot Dieu, √Člo√Įm. Quelques commentateurs ont pr√©tendu que ce mot, l'un de nous, signifie la Trinit√©; mais il n'est pas assur√©ment question de la Trinit√© dans la Bible. La Trinit√© n'est pas un compos√© de plusieurs dieux, c'est le m√™me Dieu triple; et jamais les Juifs n'entendirent parler d'un Dieu en trois personnes. Par ces mots, semblable √† nous, il est vraisemblable que les Juifs entendaient les anges, √Člo√Įm. C'est ce qui fit penser √† plusieurs doctes t√©m√©raires que ce livre ne fut √©crit que quand ils adopt√®rent la cr√©ance de ces dieux inf√©rieurs; mais c'est une opinion condamn√©e.
¬†¬†¬†¬†" Le Seigneur le mit hors du jardin de volupt√©, afin qu'il cultiv√Ęt la terre. "
¬†¬†¬†¬†Mais le Seigneur, disent quelques uns, l'avait mis dans le jardin de volupt√©, afin qu'il cultiv√Ęt ce jardin. Si Adam de jardinier devint laboureur, ils disent qu'en cela son √©tat n'empira pas beaucoup: un bon laboureur vaut bien un bon jardinier. Cette solution nous semble trop peu s√©rieuse. Il vaut mieux dire que Dieu punit la d√©sob√©issance par le bannissement du lieu natal.
¬†¬†¬†¬†Toute cette histoire en g√©n√©ral se rapporte, selon des commentateurs trop hardis, √† l'id√©e qu'eurent tous les hommes, et qu'ils ont encore, que les premiers temps valaient mieux que les nouveaux. On a toujours plaint le pr√©sent et vant√© le pass√©. Les hommes surcharg√©s de travaux ont plac√© le bonheur dans l'oisivet√©, ne songeant pas que le pire des √©tats est celui d'un homme qui n'a rien √† faire. On se vit souvent malheureux, et on se forgea l'id√©e d'un temps o√Ļ tout le monde avait √©t√© heureux. C'est √† peu pr√®s comme si on disait: Il fut un temps o√Ļ il ne p√©rissait aucun arbre; o√Ļ nulle b√™te n'√©tait ni malade, ni faible, ni d√©vor√©e par une autre; o√Ļ jamais les araign√©es ne prenaient de mouches. De l√† l'id√©e du si√®cle d'or, de l'oeuf perc√© par Arimane, du serpent qui d√©roba √† l'√Ęne la recette de la vie heureuse et immortelle, que l'homme avait mise sur son b√Ęt; de l√† ce combat de Typhon contre Osiris, d'Ophion√©e contre les dieux; et cette fameuse bo√ģte de Pandore, et tous ces vieux contes dont quelques uns sont ing√©nieux, et dont aucun n'est instructif. Mais nous devons croire que les fables des autres peuples sont des imitations de l'histoire h√©bra√Įque, puisque nous avons l'ancienne histoire des H√©breux, et que les premiers livres des autres nations sont presque tous perdus. De plus, les t√©moignages en faveur de la Gen√®se sont irr√©fragables.
    " Et il mit devant le jardin de volupté un chérubin avec un glaive tournoyant et enflammé pour garder l'entrée de l'arbre de vie. "
¬†¬†¬†¬†Le mot kerub signifie boeuf. Un boeuf arm√© d'un sabre enflamm√© fait, dit-on, une √©trange figure √† une porte. Mais les Juifs repr√©sent√®rent depuis des anges en forme de boeufs et d'√©perviers, quoiqu'il leur f√Ľt d√©fendu de faire aucune figure. Ils prirent visiblement ces boeufs et ces √©perviers des √Čgyptiens, dont ils imit√®rent tant de choses. Les √Čgyptiens v√©n√©r√®rent d'abord le boeuf comme le symbole de l'agriculture, et l'√©pervier comme celui des vents; mais ils ne firent jamais un portier d'un boeuf. C'est probablement une all√©gorie; et les Juifs entendaient par kerub la nature. C'√©tait un symbole compos√© d'une t√™te de boeuf, d'une t√™te d'homme, d'un corps d'homme, et d'ailes d'√©pervier.
¬†¬†¬†¬†" Et le Seigneur mit un signe √† Ca√Įn. "
¬†¬†¬†¬†Quel Seigneur ! disent les incr√©dules. Il accepte l'offrande d'Abel, et il rejette celle de Ca√Įn son a√ģn√©, sans qu'on en rapporte la moindre raison. Par l√† le Seigneur devient la cause de l'inimiti√© entre les deux fr√®res. C'est une instruction morale, √† la v√©rit√©, et une instruction prise dans toutes les fables anciennes, qu'√† peine le genre humain exista, qu'un fr√®re assassine son fr√®re: mais ce qui para√ģt aux sages du monde contre toute morale, contre toute justice, contre tous les principes du sens commun, c'est que Dieu ait damn√© √† toute √©ternit√© le genre humain, et ait fait mourir inutilement son propre fils pour une pomme, et qu'il pardonne un fratricide. Que dis-je, pardonner ? il prend le coupable sous sa protection. Il d√©clare que quiconque vengera le meurtre d'Abel sera puni sept fois plus que Ca√Įn ne l'aurait √©t√©. Il lui met un signe qui lui sert de sauvegarde. C'est, disent les impies, une fable aussi ex√©crable qu'absurde. C'est le d√©lire de quelque malheureux Juif, qui √©crivit ces inf√Ęmes inepties √† l'imitation des contes que les peuples voisins prodiguaient dans la Syrie. Ce Juif insens√© attribua ces r√™veries atroces √† Mo√Įse, dans un temps o√Ļ rien n'√©tait plus rare que les livres. La fatalit√©, qui dispose de tout, a fait parvenir ce malheureux livre jusqu'√† nous: des fripons l'ont exalt√©, et des imb√©ciles l'ont cru. Ainsi parle une foule de th√©istes qui, en adorant Dieu, osent condamner le Dieu d'Isra√ęl, et qui jugent de la conduite de l'√™tre √©ternel par les r√®gles de notre morale imparfaite et de notre justice erron√©e. Ils admettent Dieu pour le soumettre √† nos lois. Gardons-nous d'√™tre si hardis, et respectons, encore une fois, ce que nous ne pouvons comprendre. Crions √ī altitudo ! de toutes nos forces.
¬†¬†¬†¬†" Les dieux, √Člo√Įm, voyant que les filles des hommes √©taient belles, prirent pour √©pouses celles qu'ils choisirent. "
¬†¬†¬†¬†Cette imagination fut encore celle de tous les peuples. Il n'y a aucune nation, except√© peut-√™tre la Chine, o√Ļ quelque dieu ne soit venu faire des enfants √† des filles. Ces dieux corporels descendaient souvent sur la terre pour visiter leurs domaines; ils voyaient nos filles, ils prenaient pour eux les plus jolies: les enfants n√©s du commerce de ces dieux et des mortelles devaient √™tre sup√©rieurs aux autres hommes; aussi la Gen√®se ne manque pas de dire que ces dieux qui couch√®rent avec nos filles produisirent des g√©ants. C'est encore se conformer √† l'opinion vulgaire.
    " Et je ferai venir sur la terre les eaux du déluge. "
¬†¬†¬†¬†Je remarquerai seulement ici que saint Augustin, dans sa Cit√© de Dieu, n¬į 8, dit: Maximum illud diluvium groeca nec latina novit historia: ni l'histoire grecque ni la latine ne connaissent ce grand d√©luge. En effet on n'avait jamais connu que ceux de Deucalion et d'Ogyg√®s, en Gr√®ce. Ils sont regard√©s comme universels dans les fables recueillies par Ovide, mais totalement ignor√©es dans l'Asie orientale. Saint Augustin ne se trompe donc pas en disant que l'histoire n'en parle point.
    " Dieu dit à Noé: Je vais faire alliance avec vous et avec votre semence après vous, et avec tous les animaux. "
    Dieu faire alliance avec les bêtes ! quelle alliance ! s'écrient les incrédules. Mais s'il s'allie avec l'homme, pourquoi pas avec la bête ? elle a du sentiment, et il y a quelque chose d'aussi divin dans le sentiment que dans la pensée la plus métaphysique. D'ailleurs les animaux sentent mieux que la plupart des hommes ne pensent. C'est apparemment en vertu de ce pacte que François d'Assise, fondateur de l'ordre séraphique, disait aux cigales et aux lièvres: Chantez, ma soeur la cigale; broutez, mon frère le levraut. Mais quelles ont été les conditions du traité ? que tous les animaux se dévoreraient les uns les autres; qu'ils se nourriraient de notre chair, et nous de la leur; qu'après les avoir mangés, nous nous exterminerions avec rage, et qu'il ne nous manquerait plus que de manger nos semblables égorgés par nos mains. S'il y avait eu un tel pacte, il aurait été fait avec le diable.
¬†¬†¬†¬†Probablement tout ce passage ne veut dire autre chose sinon que Dieu est √©galement le ma√ģtre absolu de tout ce qui respire. Ce pacte ne peut √™tre qu'un ordre, et le mot d'alliance n'est l√† que par extension. Il ne faut donc pas s'effaroucher des termes, mais adorer l'esprit, et remonter aux temps o√Ļ l'on √©crivait ce livre, qui est un scandale aux faibles et une √©dification aux forts.
    " Et je mettrai mon arc dans les nuées, et il sera un signe de mon pacte, etc. "
    Remarquez que l'auteur ne dit pas, J'ai mis mon arc dans les nuées; il dit, Je mettrai: cela suppose évidemment que l'opinion commune était que l'arc-en-ciel n'avait pas toujours existé. C'est un phénomène causé nécessairement par la pluie; et on le donne ici comme quelque chose de surnaturel qui avertit que la terre ne sera plus inondée. Il est étrange de choisir le signe de la pluie pour assurer qu'on ne sera pas noyé. Mais aussi on peut répondre que dans le danger de l'inondation on est rassuré par l'arc-en-ciel.
¬†¬†¬†¬†" Or le Seigneur descendit pour voir la ville et la tour que les enfants d'Adam b√Ętissaient; et il dit: Voil√† un peuple qui n'a qu'une langue. Ils ont commenc√© √† faire cela; et ils ne s'en d√©sisteront point jusqu'√† ce qu'ils aient achev√©. Venez donc, descendons, confondons leur langue, afin que personne n'entende son voisin. "
    Observez seulement ici que l'auteur sacré continue toujours à se conformer aux opinions populaires. Il parle toujours de Dieu comme d'un homme qui s'informe de ce qui se passe, qui veut voir par ses yeux ce qu'on fait dans ses domaines, qui appelle les gens de son conseil pour se résoudre avec eux.
    " Et Abraham, ayant partagé ses gens (qui étaient trois cent dix-huit), tomba sur les cinq rois, les défit, et les poursuivit jusqu'à Hoba à la gauche de Damas. "
    Du bord méridional du lac de Sodome jusqu'à Damas, on compte quatre-vingts lieues; et encore faut-il franchir le Liban et l'anti-Liban. Les incrédules triomphent d'une telle exagération. Mais, puisque le Seigneur favorisait Abraham, rien n'est exagéré.
    " Et sur le soir les deux anges arrivèrent à Sodome, etc. "
    Toute l'histoire des deux anges, que les Sodomites voulurent violer, est peut-être la plus extraordinaire que l'antiquité ait rapportée. Mais il faut considérer que presque toute l'Asie croyait qu'il y avait des démons incubes et succubes; que de plus ces deux anges étaient des créatures plus parfaites que les hommes, et qu'ils devaient être plus beaux, et allumer plus de désirs chez un peuple corrompu que des hommes ordinaires. Il se peut que ce trait d'histoire ne soit qu'une figure de rhétorique pour exprimer les horribles débordements de Sodome et de Gomorrhe. Nous ne proposons cette solution aux savants qu'avec une extrême défiance de nous-mêmes.
    Pour Loth qui propose ses deux filles aux Sodomites à la place des deux anges, et la femme de Loth changée en statue de sel, et tout le reste de cette histoire, qu'oserons-nous dire ? L'ancienne fable arabique de Cinyra et de Myrrha a quelque rapport à l'inceste de Loth et de ses filles; et l'aventure de Philémon et de Baucis n'est pas sans ressemblance avec les deux anges qui apparurent à Loth et à sa femme. Pour la statue de sel, nous ne savons pas à quoi elle ressemble: est-ce à l'histoire d'Orphée et d'Eurydice ?
    Bien des savants pensent, avec le grand Newton et le docte Le Clerc, que le Pentateuque fut écrit par Samuel lorsque les Juifs eurent un peu appris à lire et à écrire, et que toutes ces histoires sont des imitations des fables syriennes.
¬†¬†¬†¬†Mais il suffit que tout cela soit dans l'√Čcriture sainte pour que nous le r√©v√©rions, sans chercher √† voir dans ce livre autre chose que ce qui est √©crit par l'Esprit saint. Souvenons-nous toujours que ces temps-l√† ne sont pas les n√ītres; et ne manquons pas de r√©p√©ter, apr√®s tant de grands hommes, que l'ancien Testament est une histoire v√©ritable, et que tout ce qui a √©t√© invent√© par le reste de l'univers est fabuleux.
¬†¬†¬†¬†Il s'est trouv√© quelques savants qui ont pr√©tendu qu'on devait retrancher des livres canoniques toutes ces choses incroyables qui scandalisent les faibles; mais on a dit que ces savants √©taient des coeurs corrompus, des hommes √† br√Ľler, et qu'il est impossible d'√™tre honn√™te homme si on ne croit pas que les Sodomites voulurent violer deux anges. C'est ainsi que raisonne une esp√®ce de monstres qui veut dominer sur les esprits.
¬†¬†¬†¬†Il est vrai que plusieurs c√©l√®bres P√®res de l'√Čglise ont eu la prudence de tourner toutes ces histoires en all√©gories, √† l'exemple des Juifs, et surtout de Philon. Des papes plus prudents encore voulurent emp√™cher qu'on ne traduis√ģt ces livres en langue vulgaire, de peur qu'on ne m√ģt les hommes √† port√©e de juger ce qu'on leur proposait d'adorer.
    On doit certainement en conclure que ceux qui entendent parfaitement ce livre doivent tolérer ceux qui ne l'entendent pas; car si ceux-ci n'y entendent rien, ce n'est pas leur faute: mais ceux qui n'y comprennent rien doivent tolérer aussi ceux qui comprennent tout.
¬†¬†¬†¬†Les savants trop remplis de leur science ont pr√©tendu qu'il √©tait impossible que Mo√Įse e√Ľt √©crit la Gen√®se. Une de leurs grandes raisons est que, dans l'histoire d'Abraham, il est dit que ce patriarche paya la caverne pour enterrer sa femme, en argent monnay√©, et que le roi de G√©rare donna mille pi√®ces d'argent √† Sara, lorsqu'il la rendit, apr√®s l'avoir enlev√©e pour sa beaut√© √† l'√Ęge de soixante et quinze ans. Ils disent qu'ils ont consult√© tous les anciens auteurs, et qu'il est av√©r√© qu'il n'y avait point d'argent monnay√© dans ce temps-l√†. Mais on voit bien que ce sont l√† de pures chicanes, puisque l'√Čglise a toujours cru fermement que Mo√Įse fut l'auteur du Pentateuque. Ils fortifient tous les doutes √©lev√©s par Aben-Hesra, et par Baruch Spinosa. Le m√©decin Astruc, beau-p√®re du contr√īleur g√©n√©ral Silhouette, dans son livre, devenu tr√®s rare, intitul√© Conjectures sur la Gen√®se , ajoute de nouvelles objections insolubles √† la science humaine; mais elles ne le sont pas √† la pi√©t√© humble et soumise. Les savants osent contredire chaque ligne, et les simples r√©v√®rent chaque ligne. Craignons de tomber dans le malheur de croire notre raison; soyons soumis d'esprit et de coeur.
    " Et Abraham dit que Sara était sa soeur; et le roi de Gérare la prit pour lui. "
¬†¬†¬†¬†Nous avouons, comme nous l'avons dit √† l'article ABRAHAM, que Sara avait alors quatre-vingt-dix ans; qu'elle avait √©t√© d√©j√† enlev√©e par un roi d'√Čgypte; et qu'un roi de ce m√™me d√©sert affreux de G√©rare enleva encore depuis la femme d'Isaac fils d'Abraham. Nous avons parl√© aussi de la servante Agar √† qui Abraham fit un enfant, et de la mani√®re dont ce patriarche renvoya cette servante et son fils. On sait √† quel point les incr√©dules triomphent de toutes ces histoires; avec quel sourire d√©daigneux ils en parlent; comme ils mettent fort au-dessous des Mille et une Nuits l'histoire d'un Abimelech amoureux de cette m√™me Sara qu'Abraham avait fait passer pour sa soeur, et d'un autre Abimelech amoureux de Rebecca qu'Isaac fait aussi passer pour sa soeur. On ne peut trop redire que le grand d√©faut de tous ces savants critiques est de vouloir tout ramener aux principes de notre faible raison, et de juger des anciens Arabes comme ils jugent de la cour de France et de celle d'Angleterre.
¬†¬†¬†¬†" Et l'√Ęme de Sichem, fils du roi Hemor, fut conglutin√©e avec l'√Ęme de Dina; et il charma sa tristesse par des caresses tendres; et il alla √† Hemor son p√®re, et lui dit: Donnez-moi cette fille pour femme. "
¬†¬†¬†¬†C'est ici que les savants se r√©voltent plus que jamais. Quoi ! disent-ils, le fils d'un roi veut bien faire √† la fille d'un vagabond l'honneur de l'√©pouser; le mariage se conclut; on comble de pr√©sents Jacob le p√®re et Dina la fille; le roi de Sichem daigne recevoir dans sa ville ces voleurs errants qu'on appelle patriarches; il a la bont√© incroyable, incompr√©hensible, de se faire circoncire, lui, son fils, sa cour et son peuple, pour condescendre √† la superstition de cette petite horde, qui ne poss√®de pas une demi-lieue de terrain en propre ! Et pour prix d'une si √©tonnante bont√©, que font nos patriarches sacr√©s ? ils attendent le jour o√Ļ la plaie de la circoncision donne ordinairement la fi√®vre. Sim√©on et L√©vi courent par toute la ville le poignard √† la main; ils massacrent le roi, le prince son fils, et tous les habitants. L'horreur de cette Saint-Barth√©lemi n'est sauv√©e que parce qu'elle est impossible. C'est un roman abominable, mais c'est √©videmment un roman ridicule. Il est impossible que deux hommes aient √©gorg√© tranquillement tout un peuple. On a beau souffrir un peu de son pr√©puce entam√©, on se d√©fend contre deux sc√©l√©rats, on s'assemble, on les entoure, on les fait p√©rir par les supplices qu'ils m√©ritent.
¬†¬†¬†¬†Mais il y a encore une impossibilit√© plus palpable: c'est que, par la supputation exacte des temps, Dina, cette fille de Jacob, ne pouvait alors √™tre √Ęg√©e que de trois ans, et que, si on veut forcer la chronologie, on ne pourra lui en donner que cinq tout au plus: c'est sur quoi on se r√©crie. On dit: Qu'est-ce qu'un livre d'un peuple r√©prouv√©; un livre inconnu si longtemps de toute la terre; un livre o√Ļ la droite raison et les moeurs sont outrag√©es √† chaque page, et qu'on veut nous donner pour irr√©fragable, pour saint, pour dict√© par Dieu m√™me ? n'est-ce pas une impi√©t√© de le croire ? n'est-ce pas une fureur d'anthropophages de pers√©cuter les hommes sens√©s et modestes qui ne le croient pas ?
¬†¬†¬†¬†A cela nous r√©pondons: l'√Čglise dit qu'elle le croit. Les copistes ont pu m√™ler des absurdit√©s r√©voltantes √† des histoires respectables. C'est √† la sainte √Čglise seule d'en juger. Les profanes doivent se laisser conduire par elle. Ces absurdit√©s, ces horreurs pr√©tendues n'int√©ressent point le fond de notre religion. O√Ļ en seraient les hommes, si le culte et la vertu d√©pendaient de ce qui arriva autrefois √† Sichem et √† la petite Dina ?
¬†¬†¬†¬†" Voici les rois qui r√©gn√®rent dans le pays d'√Čdom avant que les enfants d'Isra√ęl eussent un roi. "
¬†¬†¬†¬†C'est ici le passage fameux qui a √©t√© une des grandes pierres d'achoppement. C'est ce qui a d√©termin√© le grand Newton, le pieux et sage Samuel Clarke, le profond philosophe Bolingbroke, le docte Le Clerc, le savant Fr√©ret, et une foule d'autres savants, √† soutenir qu'il √©tait impossible que Mo√Įse f√Ľt l'auteur de la Gen√®se.
¬†¬†¬†¬†Nous avouons qu'en effet ces mots ne peuvent avoir √©t√© √©crits que dans le temps o√Ļ les Juifs eurent des rois.
    C'est principalement ce verset qui détermina Astruc à bouleverser toute la Genèse, et à supposer des mémoires dans lesquels l'auteur avait puisé. Son travail est ingénieux, il est exact, mais il est téméraire. Un concile aurait à peine osé l'entreprendre. Et de quoi a servi ce travail ingrat et dangereux d'Astruc ? à redoubler les ténèbres qu'il a voulu éclaircir. C'est là le fruit de l'arbre de la science dont nous voulons tous manger. Pourquoi faut-il que les fruits de l'arbre de l'ignorance soient plus nourrissants et plus aisés à digérer ?
¬†¬†¬†¬†Mais que nous importe, apr√®s tout, que ce verset, que ce chapitre ait √©t√© √©crit par Mo√Įse, ou par Samuel, ou par le sacrificateur qui vint √† Samarie, ou par Esdras, ou par un autre ? En quoi notre gouvernement, nos lois, nos fortunes, notre morale, notre bien-√™tre, peuvent-ils √™tre li√©s avec les chefs ignor√©s d'un malheureux pays barbare, appel√© √Čdom ou Idum√©e, toujours habit√© par des voleurs ? H√©las ! ces pauvres Arabes qui n'ont pas de chemises ne s'informent jamais si nous existons; ils pillent des caravanes et mangent du pain d'orge; et nous nous tourmentons pour savoir s'il y a eu des roitelets dans ce canton de l'Arabie-P√©tr√©e, avant qu'il y en e√Ľt dans un canton voisin, √† l'occident du lac de Sodome !
    " O miseras hominum mentes ! o pectora caeca ! "
    LUCRET., II, v. 14.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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