FRANC FRANCE

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FRANC FRANCE
FRANC OU FRANQ; FRANCE, FRANÇOIS, FRANÇAIS.
¬†¬†¬†¬†L'Italie a toujours conserv√© son nom, malgr√© le pr√©tendu √©tablissement d'√Čn√©e qui aurait d√Ľ y laisser quelques traces de la langue, des caract√®res et des usages de Phrygie, s'il √©tait jamais venu avec Achate, Cloanthe et tant d'autres, dans le canton de Rome alors presque d√©sert. Les Goths, les Lombards, les Francs, les Allemands ou Germains, qui envahirent l'Italie tour-√†-tour, lui laiss√®rent au moins son nom.
¬†¬†¬†¬†Les Tyriens, les Africains, les Romains, les Vandales, les Visigoths, les Sarrasins, ont √©t√© les ma√ģtres de l'Espagne les uns apr√®s les autres; le nom d'Espagne est demeur√©. La Germanie a toujours conserv√© le sien; elle y a joint seulement celui d'Allemagne qu'elle n'a re√ßu d'aucun vainqueur.
    Les Gaulois sont presque les seuls peuples d'Occident qui aient perdu leur nom. Ce nom était celui de Walch ou Wuelch; les Romains substituaient toujours un G au W qui est barbare; de Welche ils firent Galli, Gallia. On distingua la Gaule celtique, la belgique, l'aquitanique, qui parlaient chacune un jargon différent.
¬†¬†¬†¬†Qui √©taient et d'o√Ļ venaient ces Francs, lesquels, en tr√®s petit nombre et en tr√®s peu de temps, s'empar√®rent de toutes les Gaules, que C√©sar n'avait pu enti√®rement soumettre qu'en dix ann√©es ? Je viens de lire un auteur qui commence par ces mots: Les Francs dont nous descendons. H√© ! mon ami, qui vous dit que vous descendez en droite ligne d'un Franc ? Hildvic ou Clodvic, que nous nommons Clovis, n'avait probablement pas plus de vingt mille hommes mal v√™tus et mal arm√©s quand il subjugua environ huit ou dix millions de Welches ou Gaulois tenus en servitude par trois ou quatre l√©gions romaines. Nous n'avons pas une seule maison en France qui puisse fournir, je ne dis pas la moindre preuve, mais la moindre vraisemblance qu'elle ait un Franc pour son origine.
    Quand des pirates des bords de la mer Baltique vinrent, au nombre de sept ou huit mille tout au plus, se faire donner la Normandie en fief, et la Bretagne en arrière-fief, laissèrent-ils des archives par lesquelles on puisse faire voir qu'ils sont les pères de tous les Normands d'aujourd'hui ?
¬†¬†¬†¬†Il y a bien longtemps que l'on a cru que les Franqs venaient des Troyens. Ammien Marcellin, qui vivait au quatri√®me si√®cle, dit: " Selon plusieurs anciens √©crivains, des troupes de Troyens fugitifs s'√©tablirent sur les bords du Rhin alors d√©serts. " Passe encore pour √Čn√©e: il pouvait ais√©ment chercher un asile au bout de la M√©diterran√©e; mais Francus, fils d'Hector, avait trop de chemin √† faire pour aller vers Dusseldorf, Vorms, Ditz, Aldved, Solms, Ehrenbreistein, etc.
    Fredegaire ne doute pas que les Franqs ne se fussent d'abord retirés en Macédoine, et qu'ils n'aient porté les armes sous Alexandre, après avoir combattu sous Priam. Le moine Olfrid en fait son compliment à l'empereur Louis-le-Germanique.
    Le géographe de Ravenne, moins fabuleux, assigne la première habitation de la horde des Franqs parmi les Cimbres, au-delà de l'Elbe, vers la mer Baltique. Ces Franqs pourraient bien être quelques restes de ces barbares Cimbres défaits par Marius; et le savant Leibnitz est de cette opinion.
¬†¬†¬†¬†Ce qui est bien certain, c'est que du temps de Constantin il y avait au-del√† du Rhin des hordes de Franqs ou Sicambres qui exer√ßaient le brigandage. Ils se rassemblaient sous des capitaines de bandits, sous des chefs que les historiens ont eu le ridicule d'appeler rois; Constantin les poursuivit lui-m√™me dans leurs repaires, en fit pendre plusieurs, en livra d'autres aux b√™tes dans l'amphith√©√Ętre de Tr√®ves, pour son divertissement: deux de leurs pr√©tendus rois, nomm√©s Ascaric et Ragaise, p√©rirent par ce supplice; c'est sur quoi les pan√©gyristes de Constantin s'extasient, et sur quoi il n'y avait pas tant √† se r√©crier.
¬†¬†¬†¬†La pr√©tendue loi salique, √©crite, dit-on, par ces barbares, est une des plus absurdes chim√®res dont on nous ait jamais berc√©s. Il serait bien √©trange que les Francs eussent √©crit dans leurs marais un code consid√©rable, et que les Fran√ßais n'eussent eu aucune coutume √©crite qu'√† la fin du r√®gne de Charles VII. Il vaudrait autant dire que les Algonquins et les Chikasaws avaient une loi par √©crit. Les hommes ne sont jamais gouvern√©s par des lois authentiques consign√©es dans les monuments publics, que quand ils ont √©t√© rassembl√©s dans des villes, qu'ils ont eu une police r√©gl√©e, des archives, et tout ce qui caract√©rise une nation civilis√©e. D√®s que vous trouvez un code dans une nation qui √©tait barbare du temps de ce code, qui ne vivait que de rapine et de brigandage, qui n'avait pas une ville ferm√©e, soyez tr√®s s√Ľrs que ce code est suppos√©, et qu'il a √©t√© fait dans des temps tr√®s post√©rieurs. Tous les sophismes, toutes les suppositions n'√©branleront jamais cette v√©rit√© dans l'esprit des sages.
    Ce qu'il y a de plus ridicule, c'est qu'on nous donne cette loi salique en latin, comme si des sauvages errants au-delà du Rhin avaient appris la langue latine. On la suppose d'abord rédigée par Clovis, et on le fait parler ainsi:
    " Lorsque la nation illustre des Francs était encore réputée barbare, les premiers de cette nation dictèrent la loi salique. On choisit parmi eux quatre des principaux, Visogast, Bodogast, Sologast, et Vidogast, etc. "
    Il est bon d'observer que c'est ici la fable de La Fontaine:
    Notre magot prit pour ce coup
    Le nom d'un port pour un nom d'homme.
    Liv. IV, fab. 7.
¬†¬†¬†¬†Ces noms sont ceux de quelques cantons franqs dans le pays de Vorms. Quelle que soit l'√©poque o√Ļ les coutumes nomm√©es loi salique aient √©t√© r√©dig√©es sur une ancienne tradition, il est bien certain que les Franqs n'√©taient pas de grands l√©gislateurs.
    Que voulait dire originairement le mot Franq ? Une preuve qu'on n'en sait rien du tout, c'est que cent auteurs ont voulu le deviner. Que voulait dire Hun, Alain, Goth, Welche, Picard ? Et qu'importe ?
¬†¬†¬†¬†Les arm√©es de Clovis √©taient-elles toutes compos√©es de Franqs ? il n'y a pas d'apparence. Child√©ric le Franq avait fait des courses jusqu'√† Tournai. On dit Clovis fils de Child√©ric et de la reine Bazine, femme du roi Bazin. Or Bazin et Bazine ne sont pas assur√©ment des noms allemands, et on n'a jamais vu la moindre preuve que Clovis f√Ľt leur fils. Tous les cantons germains √©lisaient leurs chefs; et le canton des Franqs avait sans doute √©lu Clodvic ou Clovis, quel que f√Ľt son p√®re. Il fit son exp√©dition dans les Gaules, comme tous les autres barbares avaient entrepris les leurs dans l'empire romain.
    Croira-t-on de bonne foi que l'Hérule Odo, surnommé Acer par les Romains, et connu parmi nous sous le nom d'Odoacre, n'ait eu que des Hérules à sa suite, et que Genseric n'ait conduit en Afrique que des Vandales ? Tous les misérables sans profession et sans talent, qui n'ont rien à perdre et qui espèrent gagner beaucoup, ne se joignent-ils pas toujours au premier capitaine de voleurs qui lève l'étendard de la destruction ?
    Dès que Clovis eut le moindre succès, ses troupes furent grossies sans doute de tous les Belges qui voulurent avoir part au butin; et cette armée ne s'en appela pas moins l'armée des Francs. L'expédition était très aisée. Déjà les Visigoths avaient envahi un tiers des Gaules, et les Burgundiens un autre tiers. Le reste ne tint pas devant Clovis. Les Franqs partagèrent les terres des vaincus, et les Welches les labourèrent.
    Alors le mot Franq signifia un possesseur libre, tandis que les autres étaient esclaves. De là vinrent les mots de franchise et d'affranchir: Je vous fais franq: je vous rends homme libre. De là francalenus, tenant librement; franq aleu, franq dad, franq chamen, et tant d'autres termes moitié latins, moitié barbares, qui composèrent si longtemps le malheureux patois dont on se servit en France.
    De là un franq en argent ou en or, pour exprimer la monnaie du roi des Franqs, ce qui n'arriva que longtemps après, mais qui rappelait l'origine de la monarchie. Nous disons encore vingt francs, vingt livres, et cela ne signifie rien par soi-même; cela ne donne aucune idée ni du poids ni du titre de l'argent; ce n'est qu'une expression vague par laquelle les peuples ignorants ont presque toujours été trompés, ne sachant en effet combien ils recevaient, ni combien ils payaient réellement.
    Charlemagne ne se regardait pas comme un Franq; il était né en Austrasie, et parlait la langue allemande. Son origine venait d'Arnoul, évêque de Metz, précepteur de Dagobert. Or, un homme choisi pour précepteur n'était pas probablement un Franq. Ils faisaient tous gloire de la plus profonde ignorance, et ne connaissaient que le métier des armes. Mais ce qui donne le plus de poids à l'opinion que Charlemagne regardait les Franqs comme étrangers à lui, c'est l'article IV d'un de ses capitulaires sur ses métairies: " Si les Franqs, dit-il, commettent quelques délits dans nos possessions, qu'ils soient jugés suivant leurs lois. "
    La race carlovingienne passa toujours pour allemande; le pape Adrien IV, dans sa lettre aux archevêques de Mayence, de Cologne, et de Trèves, s'exprime en ces termes remarquables: " L'empire fut transféré des Grecs aux Allemands. Leur roi ne fut empereur qu'après avoir été couronné par le pape... Tout ce que l'empereur possède, il le tient de nous. Et comme Zacharie donna l'empire grec aux Allemands, nous pouvons donner celui des Allemands aux Grecs. "
    Cependant la France ayant été partagée en orientale et en occidentale, et l'orientale étant l'Austrasie, ce nom de France prévalut au point que, même du temps des empereurs saxons, la cour de Constantinople les appelait toujours prétendus empereurs Franqs, comme il se voit dans les lettres de l'évêque Luitprand, envoyé de Rome à Constantinople.
DE LA NATION FRANÇAISE.
¬†¬†¬†¬†Lorsque les Francs s'√©tablirent dans le pays des premiers Welches, que les Romains appelaient Gallia, la nation se trouva compos√©e des anciens Celtes ou Gaulois subjugu√©s par C√©sar, des familles romaines qui s'y √©taient √©tablies, des Germains qui y avaient d√©j√† fait des √©migrations, et enfin des Francs qui se rendirent ma√ģtres du pays sous leur chef Clovis. Tant que la monarchie qui r√©unit la Gaule et la Germanie subsista, tous les peuples, depuis la source du Veser jusqu'aux mers des Gaules, port√®rent le nom de Francs. Mais lorsqu'en 843, au congr√®s de Verdun, sous Charles-le-Chauve, la Germanie et la Gaule furent s√©par√©es, le nom de Francs resta aux peuples de la France occidentale, qui retint seule le nom de France.
    On ne connut guère le nom de Français que vers le dixième siècle. Le fond de la nation est de familles gauloises, et les traces du caractère des anciens Gaulois ont toujours subsisté.
¬†¬†¬†¬†En effet, chaque peuple a son caract√®re comme chaque homme; et ce caract√®re g√©n√©ral est form√© de toutes les ressemblances que la nature et l'habitude ont mises entre les habitants d'un m√™me pays, au milieu des vari√©t√©s qui les distinguent. Ainsi le caract√®re, le g√©nie, l'esprit fran√ßais, r√©sultent de ce que les diff√©rentes provinces de ce royaume ont entre elles de semblable. Les peuples de la Guienne et ceux de la Normandie diff√®rent beaucoup; cependant on reconna√ģt en eux le g√©nie fran√ßais, qui forme une nation de ces diff√©rentes provinces, et qui les distingue des Italiens et des Allemands. Le climat et le sol impriment √©videmment aux hommes, comme aux animaux et aux plantes, des marques qui ne changent point. Celles qui d√©pendent du gouvernement, de la religion, de l'√©ducation, s'alt√®rent. C'est l√† le noeud qui explique comment les peuples ont perdu une partie de leur ancien caract√®re, et ont conserv√© l'autre. Un peuple qui a conquis autrefois la moiti√© de la terre, n'est plus reconnaissable aujourd'hui sous un gouvernement sacerdotal: mais le fond de son ancienne grandeur d'√Ęme subsiste encore, quoique cach√© sous la faiblesse.
¬†¬†¬†¬†Le gouvernement barbare des Turcs a √©nerv√© de m√™me les √Čgyptiens et les Grecs, sans avoir pu d√©truire le fond du caract√®re et la trempe de l'esprit de ces peuples.
    Le fond du Français est tel aujourd'hui que César a peint le Gaulois, prompt à se résoudre, ardent à combattre, impétueux dans l'attaque, se rebutant aisément. César, Agathias, et d'autres, disent que de tous les Barbares le Gaulois était le plus poli. Il est encore, dans le temps le plus civilisé, le modèle de la politesse de ses voisins, quoiqu'il montre de temps en temps des restes de sa légèreté, de sa pétulance, et de sa barbarie.
¬†¬†¬†¬†Les habitants des c√ītes de la France furent toujours propres √† la marine: les peuples de la Guienne compos√®rent toujours la meilleure infanterie: ceux qui habitent les campagnes de Blois et de Tours ne sont pas, dit le Tasse,
    "... Gente robusta, o faticosa,
    Sebben tutta di ferro ella riluce.
    La terra molle, lieta, e dilettosa
    Simili a se gli abitator produce. "
    Gerus., lib. C. 1, st. 6.
    Mais comment concilier le caractère des Parisiens de nos jours avec celui que l'empereur Julien, le premier des princes et des hommes après Marc-Aurèle, donne aux Parisiens de son temps ? " J'aime ce peuple, dit-il dans son Misopogon, parce qu'il est sérieux et sévère comme moi. " Ce sérieux qui semble banni aujourd'hui d'une ville immense, devenue le centre des plaisirs, devait régner dans une ville alors petite, dénuée d'amusements: l'esprit des Parisiens a changé en cela, malgré le climat.
    L'affluence du peuple, l'opulence, l'oisiveté, qui ne peut s'occuper que des plaisirs et des arts, et non du gouvernement, ont donné un nouveau tour d'esprit à un peuple entier.
    Comment expliquer encore par quels degrés ce peuple a passé des fureurs qui le caractérisèrent du temps du roi Jean, de Charles VI, de Charles IX, de Henri III, de Henri IV même, à cette douce facilité de moeurs que l'Europe chérit en lui ? C'est que les orages du gouvernement et ceux de la religion poussèrent la vivacité des esprits aux emportements de la faction et du fanatisme, et que cette même vivacité, qui subsistera toujours, n'a aujourd'hui pour objet que les agréments de la société. Le Parisien est impétueux dans ses plaisirs, comme il le fut autrefois dans ses fureurs. Le fond du caractère, qu'il tient du climat, est toujours le même. S'il cultive aujourd'hui tous les arts dont il fut privé si longtemps, ce n'est pas qu'il ait un autre esprit, puisqu'il n'a point d'autres organes; mais c'est qu'il a eu plus de secours; et ces secours, il ne se les est pas donnés lui-même, comme les Grecs et les Florentins, chez qui les arts sont nés comme des fruits naturels de leur terroir: le Français les a reçus d'ailleurs; mais il a cultivé heureusement ces plantes étrangères; et ayant tout adopté chez lui, il a presque tout perfectionné.
    Le gouvernement des Français fut d'abord celui de tous les peuples du Nord: tout se réglait dans les assemblées générales de la nation; les rois étaient les chefs de ces assemblées; et ce fut presque la seule administration des Français dans les deux premières races, jusqu'à Charles-le-Simple.
¬†¬†¬†¬†Lorsque la monarchie fut d√©membr√©e, dans la d√©cadence de la race carlovingienne; lorsque le royaume d'Arles s'√©leva, et que les provinces furent occup√©es par des vassaux peu d√©pendants de la couronne, le nom de Fran√ßais fut plus restreint; sous Hugues-Capet, Robert, Henri, et Philippe, on n'appela Fran√ßais que les peuples en de√ß√† de la Loire. On vit alors une grande diversit√© dans les moeurs, comme dans les lois des provinces demeur√©es √† la couronne de France. Les seigneurs particuliers qui s'√©taient rendus les ma√ģtres de ces provinces, introduisirent de nouvelles coutumes dans leurs nouveaux √©tats. Un Breton, un Flamand, ont aujourd'hui quelque conformit√©, malgr√© la diff√©rence de leur caract√®re, qu'ils tiennent du sol et du climat; mais alors ils n'avaient entre eux presque rien de semblable.
    Ce n'est guère que depuis François 1er que l'on vit quelque uniformité dans les moeurs et dans les usages. La cour ne commença que dans ce temps à servir de modèle aux provinces réunies; mais, en général, l'impétuosité dans la guerre, et le peu de discipline, furent toujours le caractère dominant de la nation.
    La galanterie et la politesse commencèrent à distinguer les Français sous François 1er. Les moeurs devinrent atroces depuis la mort de François II. Cependant, au milieu de ces horreurs, il y avait toujours à la cour une politesse que les Allemands et les Anglais s'efforçaient d'imiter. On était déjà jaloux des Français dans le reste de l'Europe, en cherchant à leur ressembler. Un personnage d'une comédie de Shakespeare dit qu'à toute force on peut être poli, sans avoir été à la cour de France.
¬†¬†¬†¬†Quoique la nation ait √©t√© tax√©e de l√©g√®ret√© par C√©sar et par tous les peuples voisins, cependant ce royaume, si longtemps d√©membr√©, et si souvent pr√®s de succomber, s'est r√©uni et soutenu principalement par la sagesse des n√©gociations, l'adresse et la patience, mais surtout par la division de l'Allemagne et de l'Angleterre. La Bretagne n'a √©t√© r√©unie au royaume que par un mariage; la Bourgogne, par droit de mouvance, et par l'habilet√© de Louis XI; le Dauphin√©, par une donation qui fut le fruit de la politique; le comt√© de Toulouse, par un accord soutenu d'une arm√©e; la Provence, par de l'argent. Un trait√© de paix a donn√© l'Alsace; un autre trait√© a donn√© la Lorraine. Les Anglais ont √©t√© chass√©s de France autrefois, malgr√© les victoires les plus signal√©es, parce que les rois de France ont su temporiser et profiter de toutes les occasions favorables. Tout cela prouve que si la jeunesse fran√ßaise est l√©g√®re, les hommes d'un √Ęge m√Ľr qui la gouvernent ont toujours √©t√© tr√®s sages. Encore aujourd'hui la magistrature, en g√©n√©ral, a des moeurs s√©v√®res, comme du temps de l'empereur Julien. Si les premiers succ√®s en Italie, du temps de Charles VIII, furent dus √† l'imp√©tuosit√© guerri√®re de la nation, les disgr√Ęces qui les suivirent vinrent de l'aveuglement d'une cour qui n'√©tait compos√©e que de jeunes gens. Fran√ßois 1er ne fut malheureux que dans sa jeunesse, lorsque tout √©tait gouvern√© par des favoris de son √Ęge; et il rendit son royaume florissant dans un √Ęge plus avanc√©.
¬†¬†¬†¬†Les Fran√ßais se servirent toujours des m√™mes armes que leurs voisins, et eurent √† peu pr√®s la m√™me discipline dans la guerre. Ils ont √©t√© les premiers qui ont quitt√© l'usage de la lance et des piques. La bataille d'Ivri commen√ßa √† d√©crier l'usage des lances, qui fut bient√īt aboli; et sous Louis XIV les piques ont √©t√© oubli√©es. Ils port√®rent des tuniques et des robes jusqu'au seizi√®me si√®cle. Ils quitt√®rent sous Louis-le-Jeune l'usage de laisser cro√ģtre la barbe, et le reprirent sous Fran√ßois 1er; et on ne commen√ßa √† se raser enti√®rement que sous Louis XIV. Les habillements chang√®rent toujours; et les Fran√ßais, au bout de chaque si√®cle, pouvaient prendre les portraits de leurs a√Įeux pour des portraits d'√©trangers.
FRANÇOIS.
    On prononce aujourd'hui français, et quelques auteurs l'écrivent de même; ils en donnent pour raison qu'il faut distinguer François qui signifie une nation, de François qui est un nom propre, comme saint François, ou François 1er.
    Toutes les nations adoucissent à la longue la prononciation des mots qui sont le plus en usage; c'est ce que les Grecs appelaient euphonie. On prononçait la diphthongue oi rudement, au commencement du seizième siècle. La cour de François 1er adoucit la langue comme les esprits: de là vient qu'on ne dit plus françois par un o, mais français; qu'on dit, il aimait, il croyait, et non pas il aimoit, il croyoit, etc.
    La langue française ne commença à prendre quelque forme que vers le dixième siècle; elle naquit des ruines du latin et du celte, mêlées de quelques mots tudesques. Ce langage était d'abord le romanum rusticum, le romain rustique, et la langue tudesque fut la langue de la cour jusqu'au temps de Charles-le-Chauve; le tudesque demeura la seule langue de l'Allemagne, après la grande époque du partage en 843. Le romain rustique, la langue romance prévalut dans la France occidentale; le peuple du pays de Vaud, du Valais, de la vallée d'Engadine, et de quelques autres cantons, conserve encore aujourd'hui des vestiges manifestes de cet idiome.
¬†¬†¬†¬†A la fin du dixi√®me si√®cle le fran√ßais se forma; on √©crivit en fran√ßais au commencement du onzi√®me; mais ce fran√ßais tenait encore plus du romain rustique que du fran√ßais d'aujourd'hui. Le roman de Philomena, √©crit au dixi√®me si√®cle en romain rustique, n'est pas dans une langue fort diff√©rente des lois normandes. On voit encore les origines celtes, latines, et allemandes. Les mots qui signifient les parties du corps humain, ou des choses d'un usage journalier, et qui n'ont rien de commun avec le latin ou l'allemand, sont de l'ancien gaulois ou celte , comme t√™te, jambe, sabre, aller, pointe, parler, √©couter, regarder, aboyer, crier, coutume, ensemble, et plusieurs autres de cette esp√®ce. La plupart des termes de guerre √©taient francs ou allemands: Marche, halte, mar√©chal, bivouac, reitre, lansquenet. Presque tout le reste est latin; et les mots latins furent tous abr√©g√©s, selon l'usage et le g√©nie des nations du Nord: ainsi de palatium, palais; de lupus, loup; d'Auguste, ao√Ľt; de Junius, juin; d'unctus, oint; de purpura, pourpre; de pretium, prix, etc.... A peine restait-il quelques vestiges de la langue grecque, qu'on avait si longtemps parl√©e √† Marseille.
¬†¬†¬†¬†On commen√ßa au douzi√®me si√®cle √† introduire dans la langue quelques termes de la philosophie d'Aristote; et vers le seizi√®me si√®cle, on exprima par des termes grecs toutes les parties du corps humain, leurs maladies, leurs rem√®des: de l√† les mots de cardiaque, c√©phalique, podagre, apoplectique, asthmatique, iliaque, empy√®me, et tant d'autres. Quoique la langue s'enrich√ģt alors du grec, et que depuis Charles VIII elle tir√Ęt beaucoup de secours de l'italien d√©j√† perfectionn√©, cependant elle n'avait pas pris encore une consistance r√©guli√®re. Fran√ßois 1er abolit l'ancien usage de plaider, de juger, de contracter en latin; usage qui attestait la barbarie d'une langue dont on n'osait se servir dans les actes publics; usage pernicieux aux citoyens, dont le sort √©tait r√©gl√© dans une langue qu'ils n'entendaient pas. On fut alors oblig√© de cultiver le fran√ßais; mais la langue n'√©tait ni noble ni r√©guli√®re. La syntaxe √©tait abandonn√©e au caprice. Le g√©nie de la conversation √©tant tourn√© √† la plaisanterie, la langue devint tr√®s f√©conde en expressions burlesques et na√Įves, et tr√®s st√©rile en termes nobles et harmonieux: de l√† vient que dans les dictionnaires de rimes on trouve vingt termes convenables √† la po√©sie comique pour un d'un usage plus relev√©; et c'est encore une raison pour laquelle Marot ne r√©ussit jamais dans le style s√©rieux, et qu'Amyot ne put rendre qu'avec na√Įvet√© l'√©l√©gance de Plutarque.
¬†¬†¬†¬†Le fran√ßais acquit de la vigueur sous la plume de Montaigne; mais il n'eut point encore d'√©l√©vation et d'harmonie. Ronsard g√Ęta la langue en transportant dans la po√©sie fran√ßaise les compos√©s grecs dont se servaient les philosophes et les m√©decins. Malherbe r√©para un peu le tort de Ronsard. La langue devint plus noble et plus harmonieuse par l'√©tablissement de l'acad√©mie fran√ßaise, et acquit enfin, dans le si√®cle de Louis XIV, la perfection o√Ļ elle pouvait √™tre port√©e dans tous les genres.
¬†¬†¬†¬†Le g√©nie de cette langue est la clart√© et l'ordre: car chaque langue a son g√©nie, et ce g√©nie consiste dans la facilit√© que donne le langage de s'exprimer plus ou moins heureusement, d'employer ou de rejeter les tours familiers aux autres langues. Le fran√ßais n'ayant point de d√©clinaisons, et √©tant toujours asservi aux articles, ne peut adopter les inversions grecques et latines; il oblige les mots √† s'arranger dans l'ordre naturel des id√©es. On ne peut dire que d'une seule mani√®re, " Plancus a pris soin des affaires de C√©sar; " voil√† le seul arrangement qu'on puisse donner √† ces paroles: exprimez cette phrase en latin: " Res Caesaris Plancus diligenter curavit; " on peut arranger ces mots de cent vingt mani√®res, sans faire tort au sens et sans g√™ner la langue. Les verbes auxiliaires, qui alongent et qui √©nervent les phrases dans les langues modernes, rendent encore la langue fran√ßaise peu propre pour le style lapidaire. Les verbes auxiliaires, ses pronoms, ses articles, son manque de participes d√©clinables, et enfin sa marche uniforme, nuisent au grand enthousiasme de la po√©sie: elle a moins de ressources en ce genre que l'italien et l'anglais; mais cette g√™ne et cet esclavage m√™me la rendent plus propre √† la trag√©die et √† la com√©die qu'aucune langue de l'Europe. L'ordre naturel dans lequel on est oblig√© d'exprimer ses pens√©es et de construire ses phrases r√©pand dans cette langue une douceur et une facilit√© qui pla√ģt √† tous les peuples; et le g√©nie de la nation, se m√™lant au g√©nie de la langue, a produit plus de livres agr√©ablement √©crits qu'on n'en voit chez aucun autre peuple.
¬†¬†¬†¬†La libert√© et la douceur de la soci√©t√© n'ayant √©t√© longtemps connues qu'en France, le langage en a re√ßu une d√©licatesse d'expression et une finesse pleine de naturel qui ne se trouvent gu√®re ailleurs. On a quelquefois outr√© cette finesse, mais les gens de go√Ľt ont su toujours la r√©duire dans de justes bornes.
    Plusieurs personnes ont cru que la langue française s'était appauvrie depuis le temps d'Amyot et de Montaigne: en effet, on trouve dans ces auteurs plusieurs expressions qui ne sont plus recevables; mais ce sont pour la plupart des termes familiers auxquels on a substitué des équivalents. Elle s'est enrichie de quantité de termes nobles et énergiques; et sans parler ici de l'éloquence des choses, elle a acquis l'éloquence des paroles. C'est dans le siècle de Louis XIV, comme on l'a dit, que cette éloquence a eu son plus grand éclat, et que la langue a été fixée. Quelques changements que le temps et le caprice lui préparent, les bons auteurs du dix-septième et du dix-huitième siècle serviront toujours de modèles.
¬†¬†¬†¬†On ne devait pas attendre que le Fran√ßais d√Ľt se distinguer dans la philosophie. Un gouvernement longtemps gothique √©touffa toute lumi√®re pendant plus de douze cents ans, et des ma√ģtres d'erreurs pay√©s pour abrutir la nature humaine √©paissirent encore les t√©n√®bres. Cependant aujourd'hui il y a plus de philosophie dans Paris que dans aucune ville de la terre, et peut-√™tre que dans toutes les villes ensemble, except√© Londres. Cet esprit de raison p√©n√®tre m√™me dans les provinces. Enfin le g√©nie fran√ßais est peut-√™tre √©gal aujourd'hui √† celui des Anglais en philosophie; peut-√™tre sup√©rieur √† tous les autres peuples, depuis quatre-vingts ans, dans la litt√©rature; et le premier, sans doute, pour les douceurs de la soci√©t√©, pour cette politesse si ais√©e, si naturelle, qu'on appelle improprement urbanit√©.
LANGUE FRANÇAISE.
¬†¬†¬†¬†Il ne nous reste aucun monument de la langue des anciens Welches, qui faisaient, dit-on, une partie des peuples celtes, ou keltes, esp√®ce de sauvages dont on ne conna√ģt que le nom, et qu'on a voulu en vain illustrer par des fables. Tout ce que l'on sait est que les peuples que les Romains appelaient Galli, dont nous avons pris le nom de Gaulois, s'appelaient Welches; c'est le nom qu'on donne encore aux Fran√ßais dans la Basse-Allemagne, comme on appelait cette Allemagne Teutch.
    La province de Galles, dont les peuples sont une colonie de Gaulois, n'a d'autre nom que celui de Welch.
    Un reste de l'ancien patois s'est encore conservé chez quelques rustres dans cette province de Galles, dans la Basse-Bretagne, dans quelques villages de France.
¬†¬†¬†¬†Quoique notre langue soit une corruption de la latine, m√™l√©e de quelques expressions grecques, italiennes, espagnoles, cependant nous avons retenu plusieurs mots dont l'origine para√ģt √™tre celtique. Voici un petit catalogue de ceux qui sont encore d'usage, et que le temps n'a presque point alt√©r√©s.
A.
    Abattre, acheter, achever, affoller, aller, aleu, franc-aleu.
B.
    Bagage, bagarre, bague, bailler, balayer, ballot, ban, arrière-ban, banc, bannal, barre, barreau, barrière, bataille, bateau, battre, bec, bègue, béguin, béquée, béqueter, berge, berne, bivouac, blêche, blé, blesser, bloc, blocaille, blond, bois, botte, bouche, boucher, bouchon, boucle, brigand, brin, brise de vent, broche, brouiller, broussailles, bru, mal rendu par belle-fille.
C.
    Cabas, caille, calme, calotte, chance, chat, claque, cliquetis, clou, coi, coiffe, coq, couard, couette, cracher, craquer, cric, croc, croquer.
D.
¬†¬†¬†¬†Da (cheval), nom qui s'est conserv√© parmi les enfants, dada; d'abord, dague, danse, devis, devise, deviser, digue, dogue, drap, drogue, dr√īle.
E.
¬†¬†¬†¬†√Čchalas, effroi, embarras, √©pave, est, ainsi que ouest, nord et sud.
F.
    Fifre, flairer, flèche, fou, fracas, frapper, frasque, fripon, frire, froc.
G.
    Gabelle, gaillard, gain, galand, galle, garant, garre, garder, gauche, gobelet, gobet, gogue, gourde, gousse, gras, grelot, gris, gronder, gros, guerre, guetter.
H.
    Hagard, halle, halte, hanap, hanneton, haquenée, harasser, hardes, harnois, havre, hasard, heaume, heurter, hors, hucher, huer.
L.
    Ladre, laid, laquais, leude, homme de pied; logis, lopin, lors, lorsque, lot, lourd.
M.
¬†¬†¬†¬†Magasin, maille, maraud, marche, mar√©chal, marmot, marque, m√Ętin, mazette, mener, meurtre, morgue, mou, moufle, mouton.
N.
    Nargue, narguer, niais.
O.
    Osche ou hoche, petite entaillure que les boulangers font encore à de petites baguettes pour marquer le nombre des pains qu'ils fournissent, ancienne manière de tout compter chez les Welches; c'est ce qu'on appelle encore taille. Qui, ouf.
P.
    Palefroi, pantois, parc, piaffe, piailler, picorer.
R.
    Race, racler, radoter, rançon, rat, ratisser, regarder, renifler, requinquer, rêver, rincer, risque, rosse, ruer.
S.
    Saisir, saison, salaire, salle, savate, soin, sot; ce nom ne convenait-il pas un peu à ceux qui l'ont dérivé de l'hébreu ? comme si les Welches avaient autrefois étudié à Jérusalem; soupe.
T.
¬†¬†¬†¬†Talus, tann√© (couleur), tant√īt, tape, tic, trace, trappe, trapu, traquer, qu'on n'a pas manqu√© de faire venir de l'h√©breu, tant les Juifs et nous √©tions voisins autrefois; tringle, troc, trognon, trompe, trop, trou, troupe, trousse, trouve.
V.
    Vacarme, valet, vassal.
    Voyez à l'article GREC les mots qui peuvent être dérivés originairement de la langue grecque.
    De tous les mots ci-dessus, et de tous ceux qu'on y peut joindre, il en est qui probablement ne sont pas de l'ancienne langue gauloise, mais de la teutone. Si on pouvait prouver l'origine de la moitié, c'est beaucoup.
¬†¬†¬†¬†Mais quand nous aurons bien constat√© leur g√©n√©alogie, quel fruit en pourrons-nous tirer ? Il n'est pas question de savoir ce que notre langue fut, mais ce qu'elle est. Il importe peu de conna√ģtre quelques restes de ces ruines barbares, quelques mots d'un jargon qui ressemblait, dit l'empereur Julien, au hurlement des b√™tes. Songeons √† conserver dans sa puret√© la belle langue qu'on parlait dans le grand si√®cle de Louis XIV.
    Ne commence-t-on pas à la corrompre ? N'est-ce pas corrompre une langue que de donner aux termes employés par les bons auteurs une signification nouvelle ? Qu'arriverait-il si vous changiez ainsi le sens de tous les mots ? On ne vous entendrait, ni vous, ni les bons écrivains du grand siècle.
¬†¬†¬†¬†Il est sans doute tr√®s indiff√©rent en soi qu'une syllabe signifie une chose ou une autre. J'avouerai m√™me que si on assemblait une soci√©t√© d'hommes qui eussent l'esprit et l'oreille justes, et s'il s'agissait de r√©former la langue, qui fut si barbare jusqu'√† la naissance de l'acad√©mie, on adoucirait la rudesse de plusieurs expressions, on donnerait de l'embonpoint √† la s√©cheresse de quelques autres, et de l'harmonie √† des sons rebutants. Oncle, ongle, radoub, perdre, borgne, plusieurs mots termin√©s durement, auraient pu √™tre adoucis. √Čpieu, lieu, dieu, moyeu, feu, bleu, peuple, nuque, plaque, porche, auraient pu √™tre plus harmonieux. Quelle diff√©rence du mot Theos au mot Dieu, de populos √† peuples, de locus √† lieu !
¬†¬†¬†¬†Quand nous commen√ß√Ęmes √† parler la langue des Romains nos vainqueurs, nous la corromp√ģmes. D'Augustus nous f√ģmes aoust, ao√Ľt; de pavo, paon; de Cadomum, Caen; de Junius, juin; d'unctus, oint; de purpura, pourpre; de pretium, prix. C'est une propri√©t√© des barbares d'abr√©ger tous les mots. Ainsi les Allemands et les Anglais firent d'ecclesia, kirk, church; de foras, furth; de condemnare, damn. Tous les nombres romains devinrent des monosyllabes dans presque tous les patois de l'Europe; et notre mot vingt, pour viginti, n'atteste-t-il pas encore la vieille rusticit√© de nos p√®res ? La plupart des lettres que nous avons retranch√©es, et que nous prononcions durement, sont nos anciens habits de sauvages: chaque peuple en a des magasins.
¬†¬†¬†¬†Le plus insupportable reste de la barbarie welche et gauloise est dans nos terminaisons en oin; coin, soin, oint, groin, foin, point, loin, marsouin, tintouin, pourpoint. Il faut qu'un langage ait d'ailleurs de grands charmes pour faire pardonner ces sons, qui tiennent moins de l'homme que de la plus d√©go√Ľtante esp√®ce des animaux.
    Mais enfin, chaque langue a des mots désagréables que les hommes éloquents savent placer heureusement, et dont ils ornent la rusticité. C'est un très grand art; c'est celui de nos bons auteurs. Il faut donc s'en tenir à l'usage qu'ils ont fait de la langue reçue.
    Il n'est rien de choquant dans la prononciation d'oin quand ces terminaisons sont accompagnées de syllabes sonores. Au contraire, il y a beaucoup d'harmonie dans ces deux phrases: " Les tendres soins que j'ai pris de votre enfance. Je suis loin d'être insensible à tant de vertus et de charmes. " Mais il faut se garder de dire, comme dans la tragédie de Nicomède (acte II, sc. III):
    Non; mais il m'a surtout laissé ferme en ce point,
    D'estimer beaucoup Rome, et ne la craindre point.
    Le sens est beau; il fallait l'exprimer en vers plus mélodieux: les deux rimes de point choquent l'oreille. Personne n'est révolté de ces vers dans l'Andromaque:
    Nous le verrions encor nous partager ses soins
    Il m'aimerait peut-être: il le feindrait du moins.
¬†¬†¬†¬†Adieu, tu peux partir; je demeure en √Čpire.
    Je renonce à la Grèce, à Sparte, à son empire,
    A toute ma famille, etc.
    Andromaque, acte V, scène III.
    Voyez comme les derniers vers soutiennent les premiers, comme ils répandent sur eux la beauté de leur harmonie.
    On peut reprocher à la langue française un trop grand nombre de mots simples auxquels manque le composé, et de termes composés qui n'ont point le simple primitif. Nous avons des architraves, et point de traves; un homme est implacable, et n'est point placable; il y a des gens inaimables, et cependant inaimable ne s'est pas encore dit.
    C'est par la même bizarrerie que le mot de garçon est très usité, et que celui de garce est devenu une injure grossière. Vénus est un mot charmant, vénérien donne une idée affreuse.
    Le latin eut quelques singularités pareilles. Les Latins disaient possible, et ne disaient pas impossible. Ils avaient le verbe providere, et non le substantif providentia; Cicéron fut le premier qui l'employa comme un mot technique.
    Il me semble que, lorsqu'on a eu dans un siècle un nombre suffisant de bons écrivains, devenus classiques, il n'est plus guère permis d'employer d'autres expressions que les leurs, et qu'il faut leur donner le même sens, ou bien dans peu de temps le siècle présent n'entendrait plus le siècle passé.
¬†¬†¬†¬†Vous ne trouverez dans aucun auteur du si√®cle de Louis XIV que Rigault ait peint les portraits au parfait, que Benserade ait persifl√© la cour, que le surintendant Fouquet ait eu un go√Ľt d√©cid√© pour les beaux-arts, etc.
    Le ministère prenait alors des engagements, et non pas des errements. On tenait, on remplissait, on accomplissait ses promesses; on ne les réalisait pas. On citait les anciens, on ne faisait pas des citations. Les choses avaient du rapport les unes aux autres, des ressemblances, des analogies, des conformités; on les rapprochait, on en tirait des inductions, des conséquences: aujourd'hui on imprime qu'un article d'une déclaration du roi a trait à un arrêt de la cour des aides. Si on avait demandé à Patru, à Pellisson, à Boileau, à Racine, ce que c'est qu'avoir trait, ils n'auraient su que répondre. On recueillait ses moissons; aujourd'hui on les récolte. On était exact, sévère, rigoureux, minutieux même; à présent on s'avise d'être strict. Un avis était semblable à un autre; il n'en était pas différent; il lui était conforme; il était fondé sur les mêmes raisons; deux personnes étaient du même sentiment, avaient la même opinion, etc., cela s'entendait: je lis dans vingt mémoires nouveaux que les états ont eu un avis parallèle à celui du parlement; que le parlement de Rouen n'a pas une opinion parallèle à celui de Paris, comme si parallèle pouvait signifier conforme; comme si deux choses parallèles ne pouvaient pas avoir mille différences.
    Aucun auteur du bon siècle n'usa du mot de fixer que pour signifier arrêter, rendre stable, invariable.
    Et fixant de ses voeux l'inconstance fatale,
    Phèdre depuis longtemps ne craint plus de rivale.
    Phèdre, acte I, scène I.
    C'est à ce jour heureux qu'il fixa son retour.
    ....
¬†¬†¬†¬†√Čgayer la chagrine, et fixer la volage.
    Quelques Gascons hasardèrent de dire, J'ai fixé cette dame, pour, je l'ai regardée fixement, j'ai fixé mes yeux sur elle. De là est venue la mode de dire, Fixer une personne. Alors vous ne savez point si on entend par ce mot, j'ai rendu cette personne moins incertaine, moins volage; ou si on entend, je l'ai observée, j'ai fixé mes regards sur elle. Voilà un nouveau sens attaché à un mot reçu, et une nouvelle source d'équivoques.
    Presque jamais les Pellisson, les Bossuet, les Fléchier, les Massillon, les Fénélon, les Racine, les Quinault, les Boileau, Molière même et La Fontaine, qui tous deux ont commis beaucoup de fautes contre la langue, ne se sont servis du terme vis-à-vis que pour exprimer une position de lieu. On disait: L'aile droite de l'armée de Scipion vis-à-vis l'aile gauche d'Annibal. Quand Ptolémée fut vis-à-vis de César, il trembla.
    Vis-à-vis est l'abrégé de visage à visage; et c'est une expression qui ne s'employa jamais dans la poésie noble, ni dans le discours oratoire.
    Aujourd'hui l'on commence à dire, " Coupable vis-à-vis de vous, bienfaisant vis-à-vis de nous, difficile vis-à-vis de nous, mécontent vis-à-vis de nous, " au lieu de coupable, bienfaisant envers nous, difficile avec nous, mécontent de nous.
    J'ai lu dans un écrit public: Le roi mal satisfait vis-à-vis de son parlement. C'est un amas de barbarismes. On ne peut être mal satisfait. Mal est le contraire de satis, qui signifie assez. On est peu content, mécontent; on se croit mal servi, mal obéi. On n'est ni satisfait, ni mal satisfait, ni content, ni mécontent, ni bien, ni mal obéi, vis-à-vis de quelqu'un, mais de quelqu'un. Mal satisfait est de l'ancien style des bureaux. Des écrivains peu corrects se sont permis cette faute.
    Presque tous les écrits nouveaux sont infectés de l'emploi vicieux de ce mot vis-à-vis. On a négligé ces expressions si faciles, si heureuses, si bien mises à leur place par les bons écrivains, envers, pour, avec, à l'égard, en faveur de.
    Vous me dites qu'un homme est bien disposé vis-à-vis de moi; qu'il a un ressentiment vis-à-vis de moi; que le roi veut se conduire en père vis-à-vis de la nation. Dites que cet homme est bien disposé pour moi, à mon égard, en ma faveur; qu'il a du ressentiment contre moi; que le roi veut se conduire en père du peuple; qu'il veut agir en père avec la nation, envers la nation: ou bien vous parlerez fort mal.
    Quelques auteurs, qui ont parlé allobroge en français, on dit élogier au lieu de louer, ou faire un éloge; par contre au lieu d'au contraire; éduquer pour élever, ou donner de l'éducation; égaliser les fortunes pour égaler.
¬†¬†¬†¬†Ce qui peut le plus contribuer √† g√Ęter la langue, √† la replonger dans la barbarie, c'est d'employer dans le barreau, dans les conseils d'√Čtat, des expressions gothiques, dont on se servait dans le quatorzi√®me si√®cle: " Nous aurions reconnu; nous aurions observ√©; nous aurions statu√©; il nous aurait paru aucunement utile. "
    Hé, mes pauvres législateurs ! qui vous empêche de dire: " Nous avons reconnu; nous avons statué; il nous a paru utile ? "
    Le sénat romain, dès le temps des Scipions, parlait purement, et on aurait sifflé un sénateur qui aurait prononcé un solécisme. Un parlement croit se donner du relief en disant au roi qu'il ne peut obtempérer. Les femmes ne peuvent entendre ce mot qui n'est pas français. Il y a vingt manières de s'exprimer intelligiblement.
¬†¬†¬†¬†C'est un d√©faut trop commun d'employer des termes √©trangers pour exprimer ce qu'ils ne signifient pas. Ainsi de celata, qui signifie un casque en italien, on fit le mot salade dans les guerres d'Italie; de bowling-green, gazon o√Ļ l'on joue √† la boule, on a fait boulingrin; roast-beef, boeuf r√īti, a produit chez nos ma√ģtres-d'h√ītel du bel air des boeufs r√ītis d'agneau, des boeufs r√ītis de perdreaux. De l'habit de cheval riding-coat on a fait redingote; et du salon du sieur Devaux √† Londres, nomm√© vaux-hall, on a fait un facs-hall √† Paris. Si on continue, la langue fran√ßaise si polie redeviendra barbare. Notre th√©√Ętre l'est d√©j√† par des imitations abominables; notre langage le sera de m√™me. Les sol√©cismes, les barbarismes, le style boursouffl√©, guind√©, inintelligible, ont inond√© la sc√®ne depuis Racine, qui semblait les avoir bannis pour jamais par la puret√© de sa diction toujours √©l√©gante. On ne peut dissimuler qu'except√© quelques morceaux d'√Člectre, et surtout de Rhadamiste, tout le reste des ouvrages de l'auteur est quelquefois un amas de sol√©cismes et de barbarismes, jet√© au hasard en vers qui r√©voltent l'oreille.
    Il parut, il y a quelques années, un Dictionnaire néologique dans lequel on montrait ces fautes dans tout leur ridicule. Mais malheureusement cet ouvrage, plus satirique que judicieux, était fait par un homme un peu grossier , qui n'avait ni assez de justesse dans l'esprit ni assez d'équité pour ne pas mêler indifféremment les bonnes et les mauvaises critiques.
¬†¬†¬†¬†Il parodie quelquefois tr√®s grossi√®rement les morceaux les plus fins et les plus d√©licats des √©loges des acad√©miciens, prononc√©s par Fontenelle; ouvrage qui en tout sens fait honneur √† la France. Il condamne dans Cr√©billon, fais-toi d'autres vertus, etc.; l'auteur, dit-il, veut dire, pratique d'autres vertus. Si l'auteur qu'il reprend s'√©tait servi de ce mot pratique, il aurait √©t√© fort plat. Il est beau de dire: Je me fais des vertus conformes √† ma situation. Cic√©ron a dit, Facere de necessitate virtutem; d'o√Ļ nous est venu le proverbe, faire de n√©cessit√© vertu. Racine a dit dans Britannicus:
    Qui, dans l'obscurité nourrissant sa douleur,
    S'est fait une vertu conforme à son malheur.
    (Acte II, scène III.)
¬†¬†¬†¬†Ainsi Cr√©billon avait imit√© Racine; il ne fallait pas bl√Ęmer dans l'un ce qu'on admire dans l'autre.
¬†¬†¬†¬†Mais il est vrai qu'il e√Ľt fallu manquer absolument de go√Ľt et de jugement pour ne pas reprendre les vers suivants qui p√®chent tous, ou contre la langue, ou contre l'√©l√©gance, ou contre le sens commun.
    Mon fils, je t'aime encor tout ce qu'on peut aimer.
¬†¬†¬†¬†CR√ČBILLON, Pyrrhus, acte III, sc√®ne V.
    Tant le sort entre nous a jeté de mystère.
    Idem, acte III, scène IV.
¬†¬†¬†¬†Les dieux ont leur justice, et le tr√īne a ses moeurs.
    Idem, acte II, scène I.
¬†¬†¬†¬†Ag√©nor inconnu ne compte point d'a√Įeux,
    Pour me justifier d'un amour odieux.
    Idem, Sémiramis, acte I, scène V.
    Ma raison s'arme en vain de quelques étincelles.
    Idem, ibid.
    Ah ! que les malheureux éprouvent de tourments !
¬†¬†¬†¬†Idem, √Člectre, acte III, sc√®ne II.
    Un captif tel que moi
¬†¬†¬†¬†Honorerait ses fers m√™me sans qu'il f√Ľt roi.
    Idem, Sémiramis, acte II, scène III.
    Un guerrier généreux, que la vertu couronne,
    Vaut bien un roi formé par le secours des lois:
    Le premier qui le fut n'eut pour lui que sa voix.
    Idem, Sémiramis, acte II, scène III.
    A ce prix je deviendrai sa mère,
    Mais je ne la suis pas; je n'en ressens du moins
    Les entrailles, l'amour, les remords, ni les soins.
    Idem, ibid., acte IV, scène VII.
    Je crois que tu n'es pas coupable
    Mais si tu l'es, tu n'es qu'un homme détestable.
    Idem, Catilina, acte IV, scène II.
    Mais vous me payerez ses funestes appas.
    C'est vous qui leur gagnez sur moi la préférence.
    Idem, ibid., acte II, scène I.
    Seigneur, enfin la paix si longtemps attendue
    M'est redonnée ici par le même héros
    Dont la seule valeur nous causa tant de maux.
¬†¬†¬†¬†CR√ČBILLON, Pyrrhus, acte V, sc√®ne III.
    Autour du vase affreux par moi-même rempli
    Du sang de Nonnius avec soin recueilli,
    Au fond de ton palais j'ai rassemblé leur troupe.
    Idem, Catilina, acte IV, scène III.
¬†¬†¬†¬†Ces phrases obscures, ces termes impropres, ces fautes de syntaxe, ce langage inintelligible, ces pens√©es si fausses et si mal exprim√©es; tant d'autres tirades o√Ļ l'on ne parle que des dieux et des enfers, parce qu'on ne sait pas faire parler les hommes; un style boursouffl√© et plat √† la fois, h√©riss√© d'√©pith√®tes inutiles, de maximes monstrueuses exprim√©es en vers dignes d'elles , c'est l√† ce qui a succ√©d√© au style de Racine; et pour achever la d√©cadence de la langue et du go√Ľt, ces pi√®ces visigothes et vandales ont √©t√© suivies de pi√®ces plus barbares encore.
    La prose n'est pas moins tombée. On voit, dans des livres sérieux et faits pour instruire, une affectation qui indigne tout lecteur sensé.
    " Il faut mettre sur le compte de l'amour-propre ce qu'on met sur le compte des vertus.
¬†¬†¬†¬†L'esprit se joue √† pure perte dans ces questions o√Ļ l'on a fait les frais de penser.
    Les éclipses étaient en droit d'effrayer les hommes.
¬†¬†¬†¬†√Čpicure avait un ext√©rieur √† l'unisson de son √Ęme.
    L'empereur Claudius renvia sur Auguste.
    La religion était en collusion avec la nature.
¬†¬†¬†¬†Cl√©op√Ętre √©tait une beaut√© privil√©gi√©e.
    L'air de gaieté brillait sur les enseignes de l'armée.
    Le triumvir Lépide se rendit nul.
    Un consul se fit clef de meute dans la république.
    Mécénas était d'autant plus éveillé qu'il affichait le sommeil.
    Julie affectée de pitié élève à son amant ses tendres supplications.
    Elle cultiva l'espérance.
¬†¬†¬†¬†Son √Ęme √©puis√©e se fond comme l'eau.
    Sa philosophie n'est point parlière.
¬†¬†¬†¬†Son amant ne veut pas mesurer ses maximes √† sa toise, et prendre une √Ęme aux livr√©es de la maison. "
¬†¬†¬†¬†Tels sont les exc√®s d'extravagance o√Ļ sont tomb√©s des demi-beaux esprits qui ont eu la manie de se singulariser.
¬†¬†¬†¬†On ne trouve pas dans Rollin une seule phrase qui tienne de ce jargon ridicule, et c'est en quoi il est tr√®s estimable, puisqu'il a r√©sist√© au torrent du mauvais go√Ľt.
¬†¬†¬†¬†Le d√©faut contraire √† l'affectation est le style n√©glig√©, l√Ęche et rampant, l'emploi fr√©quent des expressions populaires et proverbiales.
    " Le général poursuivit sa pointe.
    Les ennemis furent battus à plate couture.
    Ils s'enfuirent à vauderoute.
    Il se prêta à des propositions de paix, après avoir chanté victoire.
    Les légions vinrent au-devant de Drusus par manière d'acquit.
¬†¬†¬†¬†Un soldat romain se donnant √† dix as par jour, corps et √Ęme. "
    La différence qu'il y avait entre eux était, au lieu de dire dans un style plus concis, la différence entre eux était. Le plaisir qu'il y a à cacher ses démarches à son rival, au lieu de dire le plaisir de cacher ses démarches à son rival.
    Lors de la bataille de Fontenoi, au lieu de dire dans le temps de la bataille, l'époque de la bataille, tandis, lorsque l'on donnait la bataille.
    Par une négligence encore plus impardonnable, et faute de chercher le mot propre, quelques écrivains ont imprimé, Il l'envoya faire faire la revue des troupes. Il était si aisé de dire, il l'envoya passer les troupes en revue; il lui ordonna d'aller faire la revue.
    Il s'est glissé dans la langue un autre vice; c'est d'employer des expressions poétiques dans ce qui doit être écrit du style le plus simple. Des auteurs de journaux et même de quelques gazettes parlent des forfaits d'un coupeur de bourse condamné à être fouetté dans ces lieux. Des janissaires ont mordu la poussière. Les troupes n'ont pu résister à l'inclémence des airs. On annonce une histoire d'une petite ville de province, avec les preuves, et une table des matières, en faisant l'éloge de la magie du style de l'auteur. Un apothicaire donne avis au public qu'il débite une drogue nouvelle à trois livres la bouteille; il dit qu'il a interrogé la nature, et qu'il l'a forcée d'obéir à ses lois.
    Un avocat, à propos d'un mur mitoyen, dit que le droit de sa partie est éclairé du flambeau des présomptions.
    Un historien, en parlant de l'auteur d'une sédition, vous dit qu'il alluma le flambeau de la discorde. S'il décrit un petit combat, il dit que ces vaillants chevaliers descendaient dans le tombeau, en y précipitant leurs ennemis victorieux.
¬†¬†¬†¬†Ces pu√©rilit√©s ampoul√©es ne devaient pas repara√ģtre apr√®s le plaidoyer de ma√ģtre Petit-Jean dans les Plaideurs. Mais enfin il y aura toujours un petit nombre d'esprits bien faits qui conservera les biens√©ances du style et le bon go√Ľt, ainsi que la puret√© de la langue. Le reste sera oubli√©.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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