FRANC ARBITRE

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FRANC ARBITRE
¬†¬†¬†¬†Depuis que les hommes raisonnent, les philosophes ont embrouill√© cette mati√®re: mais les th√©ologiens l'ont rendue inintelligible par leurs absurdes subtilit√©s sur la gr√Ęce. Locke est peut-√™tre le premier homme qui ait eu un fil dans ce labyrinthe; car il est le premier qui, sans avoir l'arrogance de croire partir d'un principe g√©n√©ral, ait examin√© la nature humaine par analyse. On dispute depuis trois mille ans si la volont√© est libre ou non; Locke fait voir d'abord que la question est absurde, et que la libert√© ne peut pas plus appartenir √† la volont√© que la couleur et le mouvement.
¬†¬†¬†¬†Que veut dire ce mot √™tre libre ? il veut dire pouvoir, ou bien il n'a point de sens. Or que la volont√© puisse, cela est aussi ridicule au fond que si on disait qu'elle est jaune ou bleue, ronde ou carr√©e. La volont√© est le vouloir, et la libert√© est le pouvoir. Voyons pied √† pied la cha√ģne de ce qui se passe en nous, sans nous offusquer l'esprit d'aucun terme de l'√©cole ni d'aucun principe ant√©c√©dent.
    On vous propose de monter à cheval, il faut absolument que vous fassiez un choix, car il est bien clair que vous irez ou que vous n'irez pas. Il n'y a point de milieu. Il est donc de nécessité absolue que vous vouliez le oui ou le non. Jusque-là il est démontré que la volonté n'est pas libre. Vous voulez monter à cheval; pourquoi ? C'est, dira un ignorant, parce que je le veux. Cette réponse est un idiotisme; rien ne se fait ni ne se peut faire sans raison, sans cause: votre vouloir en a donc une. Quelle est-elle ? l'idée agréable de monter à cheval qui se présente dans votre cerveau, l'idée dominante, l'idée déterminante. Mais, direz-vous, ne puis-je résister à une idée qui me domine ? Non; car quelle serait la cause de votre résistance ? aucune. Vous ne pouvez obéir par votre volonté qu'à une idée qui vous dominera davantage.
    Or vous recevez toutes vos idées; vous recevez donc votre vouloir, vous voulez donc nécessairement: le mot de liberté n'appartient donc en aucune manière à la volonté.
¬†¬†¬†¬†Vous me demandez comment le penser et le vouloir se forment en vous. Je vous r√©ponds que je n'en sais rien. Je ne sais pas plus comment on fait des id√©es, que je ne sais comment le monde a √©t√© fait. Il ne nous est donn√© que de chercher √† t√Ętons ce qui se passe dans notre incompr√©hensible machine.
    La volonté n'est donc point une faculté qu'on puisse appeler libre. Une volonté libre est un mot absolument vide de sens; et ce que les scolastiques ont appelé volonté d'indifférence, c'est-à-dire de vouloir sans cause, est une chimère qui ne mérite pas d'être combattue.
¬†¬†¬†¬†O√Ļ sera donc la libert√© ? dans la puissance de faire ce qu'on veut. Je veux sortir de mon cabinet, la porte est ouverte, je suis libre d'en sortir.
    Mais, dites-vous, si la porte est fermée, et que je veuille rester chez moi, j'y demeure librement. Expliquons-nous. Vous exercez alors le pouvoir que vous avez de demeurer; vous avez cette puissance, mais vous n'avez pas celle de sortir.
    La liberté, sur laquelle on a écrit tant de volumes, n'est donc, réduite à ses justes termes, que la puissance d'agir.
    Dans quel sens faut-il donc prononcer ce mot, L'homme est libre ? dans le même sens qu'on prononce les mots de santé, de force, de bonheur. L'homme n'est pas toujours fort, toujours sain, toujours heureux.
¬†¬†¬†¬†Une grande passion, un grand obstacle, lui √ītent sa libert√©, sa puissance d'agir.
    Le mot de liberté, de franc arbitre, est donc un mot abstrait, un mot général, comme beauté, bonté, justice. Ces termes ne disent pas que tous les hommes soient toujours beaux, bons, et justes; aussi ne sont-ils pas toujours libres.
¬†¬†¬†¬†Allons plus loin: cette libert√© n'√©tant que la puissance d'agir, quelle est cette puissance ? Elle est l'effet de la constitution et de l'√©tat actuel de nos organes. Leibnitz veut r√©soudre un probl√®me de g√©om√©trie, il tombe en apoplexie, il n'a certainement pas la libert√© de r√©soudre son probl√®me. Un jeune homme vigoureux, amoureux √©perdument, qui tient sa ma√ģtresse facile entre ses bras, est-il libre de dompter sa passion ? non sans doute: il a la puissance de jouir, et n'a pas la puissance de s'abstenir. Locke a donc eu tr√®s grande raison d'appeler la libert√© puissance. Quand est-ce que ce jeune homme pourra s'abstenir malgr√© la violence de sa passion ? quand une id√©e plus forte d√©terminera en sens contraire les ressorts de son √Ęme et de son corps.
    Mais quoi ! les autres animaux auront donc la même liberté, la même puissance ? Pourquoi non ? Ils ont des sens, de la mémoire, du sentiment, des perceptions, comme nous; ils agissent avec spontanéité comme nous: il faut bien qu'ils aient aussi, comme nous, la puissance d'agir en vertu de leurs perceptions, en vertu du jeu de leurs organes.
¬†¬†¬†¬†On crie: S'il est ainsi, tout n'est que machine, tout est dans l'univers assujetti √† des lois √©ternelles. Eh bien ! voudriez-vous que tout se f√ģt au gr√© d'un million de caprices aveugles ? Ou tout est la suite de la n√©cessit√© de la nature des choses, ou tout est l'effet de l'ordre √©ternel d'un ma√ģtre absolu: dans l'un et dans l'autre cas nous ne sommes que des roues de la machine du monde.
    C'est un vain jeu d'esprit, c'est un lieu commun de dire que sans la liberté prétendue de la volonté, les peines et les récompenses sont inutiles. Raisonnez, et vous conclurez tout le contraire.
    Si quand on exécute un brigand, son complice qui le voit expirer a la liberté de ne se point effrayer du supplice; si sa volonté se détermine d'elle-même, il ira du pied de l'échafaud assassiner sur le grand chemin: si ses organes frappés d'horreur lui font éprouver une terreur insurmontable, il ne volera plus. Le supplice de son compagnon ne lui devient utile et n'assure la société qu'autant que sa volonté n'est pas libre.
    La liberté n'est donc et ne peut être autre chose que la puissance de faire ce qu'on veut. Voilà ce que la philosophie nous apprend. Mais si on considère la liberté dans le sens théologique, c'est une matière si sublime que des regards profanes n'osent pas s'élever jusqu'à elle.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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  • FRANC, ANCHE ‚ÄĒ adj. Qui est libre. Il a fait cette action de sa pure et franche volont√©. Franc arbitre. Fam., Avoir ses coud√©es franches, les coud√©es franches. Voyez COUD√ČE. Fig., Franc de toute passion, franc d‚Äôambition, etc., Libre et exempt de toute passion ‚Ķ   Dictionnaire de l'Academie Francaise, 8eme edition (1935)


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