FI√ąVRE

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FI√ąVRE
    Ce n'est pas en qualité de médecin, mais de malade, que je veux dire un mot de la fièvre. Il faut quelquefois parler de ses ennemis: celui-là m'a attaqué pendant plus de vingt ans. Fréron n'a jamais été plus acharné.
    Je demande pardon à Sydenham, qui définit la fièvre " un effort de la nature, qui travaille de tout son pouvoir à chasser la matière peccante. " On pourrait définir ainsi la petite-vérole, la rougeole, la diarrhée, les vomissements, les éruptions de la peau, et vingt autres maladies. Mais si ce médecin définissait mal, il agissait bien. Il guérissait, parce qu'il avait de l'expérience, et qu'il savait attendre.
¬†¬†¬†¬†Beerhaave, dans ses Aphorismes, dit: " La contraction plus fr√©quente, et la r√©sistance augment√©e vers les vaisseaux capillaires, donnent une id√©e absolue de toute fi√®vre aigu√ę. "
¬†¬†¬†¬†C'est un grand ma√ģtre qui parle; mais il commence par avouer que la nature de la fi√®vre est tr√®s cach√©e.
¬†¬†¬†¬†Il ne nous dit point quel est ce principe secret qui se d√©veloppe √† des heures r√©gl√©es dans des fi√®vres intermittentes; quel est ce poison interne qui se renouvelle apr√®s un jour de rel√Ęche; o√Ļ est ce foyer qui s'√©teint et se rallume √† des moments marqu√©s. Il semble que toutes les causes soient faites pour √™tre ignor√©es.
    On sait à peu près qu'on aura la fièvre après des excès, ou dans l'intempérie des saisons; on sait que le quinquina pris à propos la guérira: c'est bien assez; on ignore le comment. J'ai lu quelque part ces petits vers, qui me paraissent d'une plaisanterie assez philosophique:
¬†¬†¬†¬†Dieu m√Ľrit √† Moka, dans le sable arabique,
    Ce café nécessaire aux pays des frimas:
    Il met la fièvre en nos climats,
    Et le remède en Amérique.
¬†¬†¬†¬†Tout animal qui ne meurt pas de mort subite p√©rit par la fi√®vre. Cette fi√®vre para√ģt l'effet in√©vitable des liqueurs qui composent le sang, ou ce qui tient lieu de sang. C'est pourquoi les m√©taux, les min√©raux, les marbres durent si longtemps, et les hommes si peu. La structure de tout animal prouve aux physiciens qu'il a d√Ľ, de tout temps, jouir d'une tr√®s courte vie. Les th√©ologiens ont eu ou ont √©tal√© d'autres sentiments. Ce n'est pas √† nous d'examiner cette question. Les physiciens, les m√©decins, ont raison in sensu humano; et les th√©ologiens ont raison in sensu divino. Il est dit au Deut√©ronome (chap. XXVIII, v. 22) que " si les Juifs n'observent pas la loi, ils tomberont dans la pauvret√©, ils souffriront le froid et le chaud, et ils auront la fi√®vre. " Il n'y a jamais eu que le Deut√©ronome et le M√©decin malgr√© lui (acte II, sc. 5) qui aient menac√© les gens de leur donner la fi√®vre.
¬†¬†¬†¬†Il para√ģt impossible que la fi√®vre ne soit pas un accident naturel √† un corps anim√©, dans lequel circulent tant de liqueurs, comme il est impossible que ce corps anim√© ne soit point √©cras√© par la chute d'un rocher.
    Le sang fait la vie. C'est lui qui fournit à chaque viscère, à chaque membre, à la peau, à l'extrémité des poils et des ongles, les liqueurs, les humeurs qui leur sont propres.
¬†¬†¬†¬†Ce sang, par lequel l'animal est en vie, est form√© par le chyle. Ce chyle est envoy√© de la m√®re √† l'enfant dans la grossesse. Le lait de la nourrice produit ce m√™me chyle, d√®s que l'enfant est n√©. Plus il se nourrit ensuite de diff√©rents aliments, plus ce chyle est sujet √† s'aigrir. Lui seul formant le sang, et ce sang √©tant compos√© de tant d'humeurs diff√©rentes si sujettes √† se corrompre, ce sang circulant dans tout le corps humain plus de cinq cent cinquante fois en vingt-quatre heures avec la rapidit√© d'un torrent, il est √©tonnant que l'homme n'ait pas plus souvent la fi√®vre; il est √©tonnant qu'il vive. A chaque articulation, √† chaque glande, √† chaque passage, il y a un danger de mort; mais aussi il y a autant de secours que de dangers. Presque toute membrane s'√©largit et se resserre selon le besoin. Toutes les veines ont des √©cluses qui s'ouvrent et qui se ferment, qui donnent passage au sang, et qui s'opposent √† un retour par lequel la machine serait d√©truite. Le sang, gonfl√© dans tous ses canaux, s'√©pure de lui-m√™me: c'est un fleuve qui entra√ģne mille immondices; il s'en d√©charge par la transpiration, par les sueurs, par toutes les s√©cr√©tions, par toutes les √©vacuations. La fi√®vre est elle-m√™me un secours; elle est une gu√©rison, quand elle ne tue pas.
    L'homme, par sa raison, accélère la cure, avec des amers et surtout du régime. Il prévient le retour des accès. Cette raison est un aviron avec lequel il peut courir quelque temps la mer de ce monde, quand la maladie ne l'engloutit pas.
¬†¬†¬†¬†On demande comment la nature a pu abandonner les animaux, son ouvrage, √† tant d'horribles maladies dont la fi√®vre est presque toujours la compagne; comment et pourquoi tant de d√©sordre avec tant d'ordre, la destruction partout √† c√īt√© de la formation. Cette difficult√© me donne souvent la fi√®vre; mais je vous prie de lire les Lettres de Memmius: peut-√™tre vous soup√ßonnerez alors que l'incompr√©hensible artisan des mondes, des animaux, des v√©g√©taux, ayant tout fait pour le mieux, n'a pu faire mieux.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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