FÊTES

ï»ż
FÊTES
SECTION PREMIÈRE 1.
    Un pauvre gentilhomme du pays d'Haguenau cultivait sa petite terre, et sainte Ragonde ou Radegonde Ă©tait la patronne de sa paroisse. Or il arriva que le jour de la fĂȘte de sainte Ragonde, il fallut donner une façon Ă  un champ de ce pauvre gentilhomme, sans quoi tout Ă©tait perdu. Le maĂźtre, aprĂšs avoir assistĂ© dĂ©votement Ă  la messe avec tout son monde, alla labourer sa terre, dont dĂ©pendait le maintien de sa famille; et le curĂ© et les autres paroissiens allĂšrent boire, selon l'usage.
    Le curĂ©, en buvant, apprit l'Ă©norme scandale qu'on osait donner dans sa paroisse, par un travail profane: il alla, tout rouge de colĂšre et de vin, trouver le cultivateur, et lui dit: Monsieur, vous ĂȘtes bien insolent et bien impie d'oser labourer votre champ au lieu d'aller au cabaret comme les autres. Je conviens, monsieur, dit le gentilhomme, qu'il faut boire Ă  l'honneur de la sainte, mais il faut aussi manger, et ma famille mourrait de faim si je ne labourais pas. Buvez et mourez, lui dit le curĂ©. Dans quelle loi, dans quel concile cela est-il Ă©crit ? dit le cultivateur. Dans Ovide, dit le curĂ©. J'en appelle comme d'abus, dit le gentilhomme. Dans quel endroit d'Ovide avez-vous lu que je dois aller au cabaret plutĂŽt que de labourer mon champ le jour de sainte Ragonde ?
    Vous remarquerez que le gentilhomme et le pasteur avaient trĂšs bien fait leurs Ă©tudes. Lisez la mĂ©tamorphose des filles de MinĂ©e, dit le curĂ©. Je l'ai lue, dit l'autre, et je soutiens que cela n'a nul rapport Ă  ma charrue. Comment, impie ! vous ne vous souvenez pas que les filles de MinĂ©e furent changĂ©es en chauves-souris pour avoir filĂ© un jour de fĂȘte ? Le cas est bien diffĂ©rent, rĂ©pliqua le gentilhomme: ces demoiselles n'avaient rendu aucun honneur Ă  Bacchus; et moi, j'ai Ă©tĂ© Ă  la messe de sainte Ragonde; vous n'avez rien Ă  me dire; vous ne me changerez point en chauve-souris. Je ferai pis, dit le prĂȘtre; je vous ferai mettre Ă  l'amende. Il n'y manqua pas. Le pauvre gentilhomme fut ruinĂ©; il quitta le pays avec sa famille et ses valets, passa chez l'Ă©tranger, se fit luthĂ©rien, et sa terre resta inculte plusieurs annĂ©es.
    On conta cette aventure à un magistrat de bon sens et de beaucoup de piété. Voici les réflexions qu'il fit à propos de sainte Ragonde.
    Ce sont, disait-il, les cabaretiers, sans doute, qui ont inventĂ© ce prodigieux nombre de fĂȘtes: la religion des paysans et des artisans consiste Ă  s'enivrer le jour d'un saint qu'ils ne connaissent que par ce culte: c'est dans ces jours d'oisivetĂ© et de dĂ©bauche que se commettent tous les crimes: ce sont les fĂȘtes qui remplissent les prisons, et qui font vivre les archers, les greffiers, les lieutenants criminels, et les bourreaux: voilĂ  parmi nous la seule excuse des fĂȘtes: les champs catholiques restent Ă  peine cultivĂ©s, tandis que les campagnes hĂ©rĂ©tiques, labourĂ©es tous les jours, produisent de riches moissons.
    A la bonne heure, que les cordonniers aillent le matin Ă  la messe de saint CrĂ©pin, parce que crepido signifie empeigne; que les faiseurs de vergettes fĂȘtent sainte Barbe, leur patronne; que ceux qui ont mal aux yeux entendent la messe de sainte Claire; qu'on cĂ©lĂšbre saint V.. dans plusieurs provinces; mais qu'aprĂšs avoir rendu ses devoirs aux saints, on rende service aux hommes, qu'on aille de l'autel Ă  la charrue: c'est l'excĂšs d'une barbarie et d'un esclavage insupportable, de consacrer ses jours Ă  la nonchalance et au vice. PrĂȘtres, commandez, s'il est nĂ©cessaire, qu'on prie Roch, Eustache et Fiacre le matin; magistrats, ordonnez qu'on laboure vos champs le jour de Fiacre, d'Eustache et de Roch. C'est le travail qui est nĂ©cessaire; il y a plus, c'est lui qui sanctifie.
SECTION II.
Lettre d'un ouvrier de Lyon à messeigneurs de la commission établie à Paris pour la réformation des ordres religieux, imprimée dans les papiers publics en 1766.
    MESSEIGNEURS,
    Je suis ouvrier en soie, et je travaille Ă  Lyon depuis dix-neuf ans. Mes journĂ©es ont augmentĂ© insensiblement, et aujourd'hui je gagne trente-cinq sous. Ma femme, qui travaille en passements, en gagnerait quinze s'il lui Ă©tait possible d'y donner tout son temps; mais comme les soins du mĂ©nage, les maladies de couches ou autres, la dĂ©tournent Ă©trangement, je rĂ©duis son profit Ă  dix sous, ce qui fait quarante-cinq sous journellement que nous apportons au mĂ©nage. Si l'on dĂ©duit de l'annĂ©e quatre-vingt-deux jours de dimanches ou de fĂȘtes, l'on aura deux cent quatre-vingt-quatre jours profitables, qui, Ă  quarante-cinq sous, font six cent trente-neuf livres. VoilĂ  mon revenu.
    Voici les charges:
    J'ai huit enfants vivants, et ma femme est sur le point d'accoucher du onziĂšme, car j'en ai perdu deux. Il y a quinze ans que je suis mariĂ©. Ainsi je puis compter annuellement vingt-quatre livres pour les frais de couches et de baptĂȘme, cent huit livres pour l'annĂ©e de deux nourrices, ayant communĂ©ment deux enfants en nourrice, quelquefois mĂȘme trois. Je paie de loyer, Ă  un quatriĂšme, cinquante-sept livres, et d'imposition quatorze livres. Mon profit se trouve donc rĂ©duit Ă  quatre cent trente-six livres, ou Ă  vingt-cinq sous trois deniers par jour, avec lesquels il faut se vĂȘtir, se meubler, acheter le bois, la chandelle, et faire vivre ma femme et six enfants.
    Je ne vois qu'avec effroi arriver des jours de fĂȘte. Il s'en faut trĂšs peu, je vous en fais ma confession, que je ne maudisse leur institution. Elles ne peuvent avoir Ă©tĂ© instituĂ©es, disais-je, que par les commis des aides, par les cabaretiers, et par ceux qui tiennent les guinguettes.
    Mon pĂšre m'a fait Ă©tudier jusqu'Ă  ma seconde, et voulait Ă  toute force que je fusse moine, me faisant entrevoir dans cet Ă©tat un asile assurĂ© contre le besoin; mais j'ai toujours pensĂ© que chaque homme doit son tribut Ă  la sociĂ©tĂ©, et que les moines sont des guĂȘpes inutiles qui mangent le travail des abeilles. Je vous avoue pourtant que quand je vois Jean C***, avec lequel j'ai Ă©tudiĂ©, et qui Ă©tait le garçon le plus paresseux du collĂ©ge, possĂ©der les premiĂšres places chez les prĂ©montrĂ©s, je ne puis m'empĂȘcher d'avoir quelques regrets de n'avoir pas Ă©coutĂ© les avis de mon pĂšre.
    Je suis Ă  la troisiĂšme fĂȘte de NoĂ«l, j'ai engagĂ© le peu de meubles que j'avais, je me suis fait avancer une semaine par mon bourgeois, je manque de pain, comment passer la quatriĂšme fĂȘte ? Ce n'est pas tout; j'en entrevois encore quatre autres dans la semaine prochaine. Grand Dieu ! huit fĂȘtes dans quinze jours ! est-ce vous qui l'ordonnez ?
    Il y a un an que l'on me fait espérer que les loyers vont diminuer, par la suppression d'une des maisons des capucins et des cordeliers. Que de maisons inutiles dans le centre d'une ville comme Lyon ! les jacobins, les dames de Saint-Pierre, etc: pourquoi ne pas les écarter dans les faubourgs, si on les juge nécessaires ? que d'habitants plus nécessaires encore tiendraient leurs places !
    Toutes ces rĂ©flexions m'ont engagĂ© Ă  m'adresser Ă  vous, messeigneurs, qui avez Ă©tĂ© choisis par le roi pour dĂ©truire des abus. Je ne suis pas le seul qui pense ainsi; combien d'ouvriers dans Lyon et ailleurs, combien de laboureurs dans le royaume, sont rĂ©duits Ă  la mĂȘme nĂ©cessitĂ© que moi ! Il est visible que chaque jour de fĂȘte coĂ»te Ă  l'État plusieurs millions. Ces considĂ©rations vous porteront Ă  prendre Ă  coeur les intĂ©rĂȘts du peuple, qu'on dĂ©daigne un peu trop.
    J'ai l'honneur d'ĂȘtre, etc. BOCEN.
    Nous avons cru que cette requĂȘte, qui a Ă©tĂ© rĂ©ellement prĂ©sentĂ©e, pourrait figurer dans un ouvrage utile.
SECTION III.
    On connaĂźt assez les fĂȘtes que Jules CĂ©sar et les empereurs qui lui succĂ©dĂšrent donnĂšrent au peuple romain. La fĂȘte des vingt-deux mille tables, servies par vingt-deux mille maĂźtres-d'hĂŽtel, les combats de vaisseaux sur des lacs qui se formaient tout d'un coup, etc., n'ont pas Ă©tĂ© imitĂ©s par les seigneurs hĂ©rules, lombards ou francs, qui ont voulu aussi qu'on parlĂąt d'eux.
    Un welche nommĂ© Cahusac n'a pas manquĂ© de faire un long article sur ces fĂȘtes dans le grand Dictionnaire encyclopĂ©dique. Il dit que " le ballet de Cassandre fut donnĂ© Ă  Louis XIV par le cardinal Mazarin, qui avait de la gaietĂ© dans l'esprit, du goĂ»t pour les plaisirs dans le coeur, et dans l'imagination moins de faste que de galanterie; que le roi dansa dans ce ballet Ă  l'Ăąge de treize ans, avec les proportions marquĂ©es et les attitudes dont la nature l'avait embelli. " Ce Louis XIV, nĂ© avec des attitudes, et ce faste de l'imagination du cardinal Mazarin, sont dignes du beau style qui est aujourd'hui Ă  la mode. Notre Cahusac finit par dĂ©crire une fĂȘte charmante, d'un genre neuf et Ă©lĂ©gant, donnĂ©e Ă  la reine Marie Leczinska. Cette fĂȘte finit par le discours ingĂ©nieux d'un Allemand ivre, qui dit: " Est-ce la peine de faire tant de dĂ©pense en bougie pour ne faire voir que de l'eau ! " A quoi un Gascon rĂ©pondit: " Eh sandis ! je meurs de faim; on vit donc de l'air Ă  la cour des rois de France ! "
    Il est triste d'avoir inséré de pareilles platitudes dans un Dictionnaire des Arts et des Sciences.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

Regardez d'autres dictionnaires:

  • fĂȘtes — ● fĂȘtes nom fĂ©minin pluriel Ensemble des cĂ©rĂ©monies et des rĂ©jouissances qui ont lieu Ă  l occasion d une fĂȘte : Organiser les fĂȘtes du 14 Juillet. Suite de jours chĂŽmĂ©s ou donnant lieu Ă  des rĂ©jouissances Ă  l occasion d une grande fĂȘte, en… 
   EncyclopĂ©die Universelle

  • FĂȘtes — FĂȘte Pour les articles homonymes, voir FĂȘte (homonymie). Le centenaire de l indĂ©pendance , la reprĂ©sentation d une fĂȘte populaire en France 
   WikipĂ©dia en Français

  • fetes — n. party, celebration; banquet, feast; holiday v. host a party in honor of 
   English contemporary dictionary

  • Fetes de Dax — FĂȘtes de Dax Aperçu des fĂȘtes de Dax, la nuit Les FĂȘtes de Dax dĂ©signent les six jours de festivitĂ©s organisĂ©es annuellement dans la ville française de Dax, dans les Landes. Ces fĂȘtes patronales se tiennent traditionnellement autour du 15 aoĂ»t.… 
   WikipĂ©dia en Français

  • Fetes de Bayonne — FĂȘtes de Bayonne Les fĂȘtes de Bayonne sont une pĂ©riode de fĂȘte dans la ville basco gasconne de Bayonne (PyrĂ©nĂ©es Atlantiques) qui dĂ©bute le mercredi qui prĂ©cĂšde le premier week end du mois d aoĂ»t et se termine le dimanche suivant. En 2004, ces… 
   WikipĂ©dia en Français

  • FĂȘtes de Bayonne — Baionako Bestak (eu) Las HĂšstas de Baiona (oc) Logo officiel des fĂȘtes 
   WikipĂ©dia en Français

  • FĂȘtes johanniques d'OrlĂ©ans — DĂ©filĂ© en habits d Ă©poque Autre nom FĂȘte de Jeanne d Arc ObservĂ© par OrlĂ©ans Type CommĂ©moration Signification 
   WikipĂ©dia en Français

  • Fetes de San Fermin — FĂȘtes de San FermĂ­n À l heure de l apĂ©ritif, calle San NicolĂĄs Les FĂȘtes de San FermĂ­n, ou Sanfermines (FĂȘtes de Saint Firmin, en français), sont les fĂȘtes cĂ©lĂ©brĂ©es annuellement du 6 au 14 juillet, Ă  Pampelune, capitale de la Navarre (Espagne),… 
   WikipĂ©dia en Français

  • FĂȘtes de Pampelune — FĂȘtes de San FermĂ­n À l heure de l apĂ©ritif, calle San NicolĂĄs Les FĂȘtes de San FermĂ­n, ou Sanfermines (FĂȘtes de Saint Firmin, en français), sont les fĂȘtes cĂ©lĂ©brĂ©es annuellement du 6 au 14 juillet, Ă  Pampelune, capitale de la Navarre (Espagne),… 
   WikipĂ©dia en Français

  • Fetes johanniques d'Orleans — FĂȘtes johanniques d OrlĂ©ans FĂȘtes johanniques d OrlĂ©ans DĂ©filĂ© en habits d Ă©poque Autre nom FĂȘte de Jeanne d Arc ObservĂ© par OrlĂ©ans Type CommĂ©moration Signification DĂ©l 
   WikipĂ©dia en Français


Share the article and excerpts

Direct link

 Do a right-click on the link above
and select “Copy Link”

We are using cookies for the best presentation of our site. Continuing to use this site, you agree with this.