FEMME

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FEMME
Physique et morale.
¬†¬†¬†¬†En g√©n√©ral elle est bien moins forte que l'homme, moins grande, moins capable de longs travaux; son sang est plus aqueux, sa chair moins compacte, ses cheveux plus longs, ses membres plus arrondis, les bras moins musculeux, la bouche plus petite, les fesses plus relev√©es, les hanches plus √©cart√©es, le ventre plus large. Ces caract√®res distinguent les femmes dans toute la terre, chez toutes les esp√®ces, depuis la Laponie jusqu'√† la c√īte de Guin√©e, en Am√©rique comme √† la Chine.
    Plutarque, dans son troisième livre des Propos de table, prétend que le vin ne les enivre pas aussi aisément que les hommes; et voici la raison qu'il apporte de ce qui n'est pas vrai. Je me sers de la traduction d'Amyot.
    " La naturelle température des femmes est fort humide; ce qui leur rend la charnure ainsi molle, lissée et luisante, avec leurs purgations menstruelles. Quand donc le vin vient à tomber en une si grande humidité, alors, se trouvant vaincu, il perd sa couleur et sa force, et devient décoloré et éveux; et en peut-on tirer quelque chose des paroles mêmes d'Aristote: car il dit que ceux qui boivent à grands traits sans reprendre haleine, ce que les anciens appelaient amusizein, ne s'enivrent pas si facilement, parce que le vin ne leur demeure guère dedans le corps; ainsi, étant pressé et poussé à force, il passe tout outre à travers. Or le plus communément nous voyons que les femmes boivent ainsi, et si est vraisemblable que leur corps, à cause de la continuelle attraction qui se fait des humeurs par contre-bas pour leurs purgations menstruelles, est plein de plusieurs conduits, et percé de plusieurs tuyaux et écheneaux, esquels le vin venant à tomber en sort vitement et facilement sans se pouvoir attacher aux parties nobles et principales, lesquelles étant troublées, l'ivresse s'en ensuit. "
    Cette physique est tout-à-fait digne des anciens.
    Les femmes vivent un peu plus que les hommes, c'est-à-dire qu'en une génération on trouve plus de vieilles que de vieillards. C'est ce qu'ont pu observer en Europe tous ceux qui ont fait des relevés exacts des naissances et des morts. Il est à croire qu'il en est ainsi dans l'Asie et chez les négresses, les rouges, les cendrées, comme chez les blanches. Natura est semper sibi consona.
¬†¬†¬†¬†Nous avons rapport√© ailleurs un extrait d'un journal de la Chine, qui porte qu'en l'ann√©e 1725, la femme de l'empereur Yong-tching ayant fait des lib√©ralit√©s aux pauvres femmes de la Chine qui passaient soixante et dix ans , on compta dans la seule province de Kanton, parmi celles qui re√ßurent ces pr√©sents, 98222 femmes de soixante et dix ans pass√©s, 40893 √Ęg√©es de plus de quatre-vingts ans, et 3453 d'environ cent ann√©es. Ceux qui aiment les causes finales disent que la nature leur accorde une plus longue vie qu'aux hommes, pour les r√©compenser de la peine qu'elles prennent de porter neuf mois des enfants, de les mettre au monde, et de les nourrir. Il n'est pas √† croire que la nature donne des r√©compenses; mais il est probable que le sang des femmes √©tant plus doux, leurs fibres s'endurcissent moins vite.
¬†¬†¬†¬†Aucun anatomiste, aucun physicien n'a jamais pu conna√ģtre la mani√®re dont elles con√ßoivent. Sanchez a eu beau assurer, " Mariam et Spiritum sanctum emisisse semen in copulatione, et ex semine amborum natum esse Jesum, " cette abominable impertinence de Sanchez, d'ailleurs tr√®s savant, n'est adopt√©e aujourd'hui par aucun naturaliste.
    Les émissions périodiques de sang qui affaiblissent toujours les femmes pendant cette époque, les maladies qui naissent de la suppression, les temps de grossesse, la nécessité d'allaiter les enfants et de veiller continuellement sur eux, la délicatesse de leurs membres, les rendent peu propres aux fatigues de la guerre et à la fureur des combats. Il est vrai, comme nous l'avons dit, qu'on a vu dans tous les temps et presque dans tous les pays des femmes à qui la nature donna un courage et des forces extraordinaires, qui combattirent avec les hommes, et qui soutinrent de prodigieux travaux; mais, après tout, ces exemples sont rares. Nous renvoyons à l'article AMAZONES.
¬†¬†¬†¬†Le physique gouverne toujours le moral. Les femmes √©tant plus faibles de corps que nous; ayant plus d'adresse dans leurs doigts, beaucoup plus souples que les n√ītres; ne pouvant gu√®re travailler aux ouvrages p√©nibles de la ma√ßonnerie, de la charpente, de la m√©tallurgie, de la charrue; √©tant n√©cessairement charg√©es des petits travaux plus l√©gers de l'int√©rieur de la maison, et surtout du soin des enfants; menant une vie plus s√©dentaire; elles doivent avoir plus de douceur dans le caract√®re que la race masculine; elles doivent moins conna√ģtre les grands crimes: et cela est si vrai, que dans tous les pays polic√©s il y a toujours cinquante hommes au moins ex√©cut√©s √† mort contre une seule femme.
    Montesquieu, dans son Esprit des Lois , en promettant de parler de la condition des femmes dans les divers gouvernements, avance que " chez les Grecs les femmes n'étaient pas regardées comme dignes d'avoir part au véritable amour, et que l'amour n'avait chez eux qu'une forme qu'on n'ose dire. " Il cite Plutarque pour son garant.
¬†¬†¬†¬†C'est une m√©prise qui n'est gu√®re pardonnable qu'√† un esprit tel que Montesquieu, toujours entra√ģn√© par la rapidit√© de ses id√©es, souvent incoh√©rentes.
    Plutarque, dans son chapitre de l'amour, introduit plusieurs interlocuteurs; et lui-même, sous le nom de Daphneus, réfute avec la plus grande force les discours que tient Protogènes en faveur de la débauche des garçons.
¬†¬†¬†¬†C'est dans ce m√™me dialogue qu'il va jusqu'√† dire qu'il y a dans l'amour des femmes quelque chose de divin; il compare cet amour au soleil, qui anime la nature; il met le plus grand bonheur dans l'amour conjugal, et il finit par le magnifique √©loge de la vertu d'√Čponine.
¬†¬†¬†¬†Cette m√©morable aventure s'√©tait pass√©e sous les yeux m√™mes de Plutarque, qui v√©cut quelque temps dans la maison de Vespasien. Cette h√©ro√Įne, apprenant que son mari Sabinus, vaincu par les troupes de l'empereur, s'√©tait cach√© dans une profonde caverne entre la Franche-Comt√© et la Champagne, s'y enferma seule avec lui, le servit, le nourrit pendant plusieurs ann√©es, en eut des enfants. Enfin, √©tant prise avec son mari et pr√©sent√©e √† Vespasien √©tonn√© de la grandeur de son courage, elle lui dit: " J'ai v√©cu plus heureuse sous la terre dans les t√©n√®bres, que toi √† la lumi√®re du soleil au fa√ģte de la puissance. " Plutarque affirme donc pr√©cis√©ment le contraire de ce que Montesquieu lui fait dire; il s'√©nonce m√™me en faveur des femmes avec un enthousiasme tr√®s touchant.
¬†¬†¬†¬†Il n'est pas √©tonnant qu'en tout pays l'homme se soit rendu le ma√ģtre de la femme, tout √©tant fond√© sur la force. Il a d'ordinaire beaucoup de sup√©riorit√© par celle du corps et m√™me de l'esprit.
    On a vu des femmes très savantes comme il en fut de guerrières; mais il n'y en a jamais eu d'inventrices.
    L'esprit de société et d'agrément est communément leur partage. Il semble, généralement parlant, qu'elles soient faites pour adoucir les moeurs des hommes.
    Dans aucune république elles n'eurent jamais la moindre part au gouvernement; elles n'ont jamais régné dans les empires purement électifs; mais elles règnent dans presque tous les royaumes héréditaires de l'Europe, en Espagne, à Naples, en Angleterre, dans plusieurs états du Nord, dans plusieurs grands fiefs qu'on appelle féminins.
    La coutume qu'on appelle loi salique les a exclues du royaume de France; et ce n'est pas, comme le dit Mézerai, qu'elles fussent incapables de gouverner, puisqu'on leur a presque toujours accordé la régence.
¬†¬†¬†¬†On pr√©tend que le cardinal Mazarin avouait que plusieurs femmes √©taient dignes de r√©gir un royaume, et qu'il ajoutait qu'il √©tait toujours √† craindre qu'elles ne se laissassent subjuguer par des amants incapables de gouverner douze poules. Cependant Isabelle en Castille, √Člisabeth en Angleterre, Marie-Th√©r√®se en Hongrie, ont bien d√©menti ce pr√©tendu bon mot attribu√© au cardinal Mazarin. Et aujourd'hui nous voyons dans le Nord une l√©gislatrice aussi respect√©e que le souverain de la Gr√®ce, de l'Asie-Mineure, de la Syrie et de l'√Čgypte est peu estim√©.
    L'ignorance a prétendu longtemps que les femmes sont esclaves pendant leur vie chez les mahométans, et qu'après leur mort elles n'entrent point dans le paradis. Ce sont deux grandes erreurs, telles qu'on en a débité toujours sur le mahométisme. Les épouses ne sont point du tout esclaves. Le sura ou chapitre IV du Koran leur assigne un douaire. Une fille doit avoir la moitié du bien dont hérite son frère. S'il n'y a que des filles, elles partagent entre elles les deux tiers de la succession, et le reste appartient aux parents du mort; chacune des deux lignes en aura la sixième partie; et la mère du mort a aussi un droit dans la succession. Les épouses sont si peu esclaves qu'elles ont permission de demander le divorce, qui leur est accordé quand leurs plaintes sont jugées légitimes.
    Il n'est pas permis aux musulmans d'épouser leur belle-soeur, leur nièce, leur soeur de lait, leur belle-fille élevée sous la garde de leur femme; il n'est pas permis d'épouser les deux soeurs. En cela ils sont bien plus sévères que les chrétiens, qui tous les jours achètent à Rome le droit de contracter de tels mariages, qu'ils pourraient faire gratis.
POLYGAMIE.
    Mahomet a réduit le nombre illimité des épouses à quatre. Mais comme il faut être extrêmement riche pour entretenir quatre femmes selon leur condition, il n'y a que les plus grands seigneurs qui puissent user d'un tel privilège. Ainsi la pluralité des femmes ne fait point aux états musulmans le tort que nous leur reprochons si souvent, et ne les dépeuple pas comme on le répète tous les jours dans tant de livres écrits au hasard.
    Les Juifs, par un ancien usage établi selon leurs livres depuis Lamech, ont toujours eu la liberté d'avoir à la fois plusieurs femmes. David en eut dix-huit; et c'est depuis ce temps que les rabbins déterminèrent à ce nombre la polygamie des rois, quoiqu'il soit dit que Salomon en eut jusqu'à sept cents.
    Les mahométans n'accordent pas publiquement aujourd'hui aux Juifs la pluralité des femmes; ils ne les croient pas dignes de cet avantage; mais l'argent, toujours plus fort que la loi, donne quelquefois en Orient et en Afrique, aux Juifs qui sont riches, la permission que la loi leur refuse.
    On a rapporté sérieusement que Lélius Cinna, tribun du peuple, publia, après la mort de César, que ce dictateur avait voulu promulguer une loi qui donnait aux femmes le droit de prendre autant de maris qu'elles voudraient. Quel homme sensé ne voit que c'est là un conte populaire et ridicule, inventé pour rendre César odieux ? Il ressemble à cet autre conte, qu'un sénateur romain avait proposé en plein sénat de donner permission à César de coucher avec toutes les femmes qu'il voudrait. De pareilles inepties déshonorent l'histoire, et font tort à l'esprit de ceux qui les croient. Il est triste que Montesquieu ait ajouté foi à cette fable.
    Il n'en est pas de même de l'empereur Valentinien 1er qui, se disant chrétien, épousa Justine du vivant de Severa sa première femme, mère de l'empereur Gratien. Il était assez riche pour entretenir plusieurs femmes.
    Dans la première race des rois francs, Gontran, Cherebert, Sigebert, Chilpéric, eurent plusieurs femmes à la fois. Gontran eut dans son palais Venerande, Mercatrude, et Ostregile, reconnues pour femmes légitimes. Cherebert eut Meroflède, Marcovèse, et Théodogile.
¬†¬†¬†¬†Il est difficile de concevoir comment l'ex-j√©suite Nonotte a pu, dans son ignorance, pousser la hardiesse jusqu'√† nier ces faits, jusqu'√† dire que les rois de cette premi√®re race n'us√®rent point de la polygamie, et jusqu'√† d√©figurer dans un libelle en deux volumes plus de cent v√©rit√©s historiques, avec la confiance d'un r√©gent qui dicte des le√ßons dans un coll√©ge. Des livres dans ce go√Ľt ne laissent pas de se vendre quelque temps dans les provinces o√Ļ les j√©suites ont encore un parti; ils s√©duisent quelques personnes peu instruites.
¬†¬†¬†¬†Le P. Daniel, plus savant, plus judicieux, avoue la polygamie des rois francs sans aucune difficult√©; il ne nie pas les trois femmes de Dagobert 1er; il dit express√©ment que Th√©odebert √©pousa Deuterie, quoiqu'il e√Ľt une autre femme nomm√©e Visigalde, et quoique Deuterie e√Ľt un mari. Il ajoute qu'en cela il imita son oncle Clotaire, lequel √©pousa la veuve de Clodomir son fr√®re, quoiqu'il e√Ľt d√©j√† trois femmes.
¬†¬†¬†¬†Tous les historiens font les m√™mes aveux. Comment, apr√®s tous ces t√©moignages, souffrir l'impudence d'un ignorant qui parle en ma√ģtre, et qui ose dire, en d√©bitant de si √©normes sottises, que c'est pour la d√©fense de la religion; comme s'il s'agissait, dans un point d'histoire, de notre religion v√©n√©rable et sacr√©e, que des calomniateurs m√©prisables font servir √† leurs ineptes impostures !
DE LA POLYGAMIE PERMISE PAR QUELQUES PAPES ET PAR QUELQUES R√ČFORMATEURS.
¬†¬†¬†¬†L'abb√© de Fleury, auteur de l'Histoire eccl√©siastique, rend plus de justice √† la v√©rit√© dans tout ce qui concerne les lois et les usages de l'√Čglise. Il avoue que Boniface, ap√ītre de la Basse-Allemagne, ayant consult√©, l'an 726, le pape Gr√©goire II, pour savoir en quels cas un mari peut avoir deux femmes, Gr√©goire II lui r√©pondit, le 22 novembre de la m√™me ann√©e, ces propres mots: " Si une femme est attaqu√©e d'une maladie qui la rende peu propre au devoir conjugal, le mari peut se marier √† une autre; mais il doit donner √† la femme malade les secours n√©cessaires. " Cette d√©cision para√ģt conforme √† la raison et √† la politique; elle favorise la population, qui est l'objet du mariage.
¬†¬†¬†¬†Mais ce qui ne para√ģt ni selon la raison, ni selon la politique, ni selon la nature, c'est la loi qui porte qu'une femme s√©par√©e de corps et de biens de son mari ne peut avoir un autre √©poux, ni le mari prendre une autre femme. Il est √©vident que voil√† une race perdue pour la peuplade, et que si cet √©poux et cette √©pouse s√©par√©s ont tous deux un temp√©rament indomptable, ils sont n√©cessairement expos√©s et forc√©s √† des p√©ch√©s continuels dont les l√©gislateurs doivent √™tre responsables devant Dieu, si....
¬†¬†¬†¬†Les d√©cr√©tales des papes n'ont pas toujours eu pour objet ce qui est convenable au bien des √©tats et √† celui des particuliers. Cette m√™me d√©cr√©tale du pape Gr√©goire II, qui permet en certains cas la bigamie, prive √† jamais de la soci√©t√© conjugale les gar√ßons et les filles que leurs parents auront vou√©s √† l'√Čglise dans leur plus tendre enfance. Cette loi semble aussi barbare qu'injuste: c'est an√©antir √† la fois des familles; c'est forcer la volont√© des hommes avant qu'ils aient une volont√©; c'est rendre √† jamais les enfants esclaves d'un voeu qu'ils n'ont point fait; c'est d√©truire la libert√© naturelle; c'est offenser Dieu et le genre humain.
    La polygamie de Philippe, landgrave de Hesse, dans la communion luthérienne, en 1539, est assez publique. J'ai connu un des souverains dans l'empire d'Allemagne, dont le père, ayant épousé une luthérienne, eut permission du pape de se marier à une catholique, et qui garda ses deux femmes.
    Il est public en Angleterre, et on voudrait le nier en vain, que le chancelier Cowper épousa deux femmes qui vécurent ensemble dans sa maison avec une concorde singulière qui fit honneur à tous trois. Plusieurs curieux ont encore le petit livre que ce chancelier composa en faveur de la polygamie.
    Il faut se défier des auteurs qui rapportent que dans quelques pays les lois permettent aux femmes d'avoir plusieurs maris. Les hommes, qui partout ont fait les lois, sont nés avec trop d'amour-propre, sont trop jaloux de leur autorité, ont communément un tempérament trop ardent en comparaison de celui des femmes, pour avoir imaginé une telle jurisprudence. Ce qui n'est pas conforme au train ordinaire de la nature est rarement vrai. Mais ce qui est fort ordinaire, surtout dans les anciens voyageurs, c'est d'avoir pris un abus pour une loi.
¬†¬†¬†¬†L'auteur de l'Esprit des Lois pr√©tend que sur la c√īte de Malabar, dans la caste des Na√Įres, les hommes ne peuvent avoir qu'une femme, et qu'une femme au contraire peut avoir plusieurs maris; il cite des auteurs suspects, et surtout Pirard. On ne devrait parler de ces coutumes √©tranges qu'en cas qu'on e√Ľt √©t√© longtemps t√©moin oculaire. Si on en fait mention, ce doit √™tre en doutant: mais quel est l'esprit vif qui sache douter ?
    " La lubricité des femmes, dit-il , est si grande à Patane, que les hommes sont contraints de se faire certaines garnitures pour se mettre à l'abri de leurs entreprises. "
    Le président de Montesquieu n'alla jamais à Patane. M. Linguet ne remarque-t-il pas très judicieusement que ceux qui imprimèrent ce conte étaient des voyageurs qui se trompaient ou qui voulaient se moquer de leurs lecteurs ? Soyons justes, aimons le vrai, ne nous laissons pas séduire, jugeons par les choses et non par les noms.
SUITE DES R√ČFLEXIONS SUR LA POLYGAMIE.
    Il semble que le pouvoir et non la convention ait fait toutes les lois, surtout en Orient. C'est là qu'on voit les premiers esclaves, les premiers eunuques, le trésor du prince composé de ce qu'on a pris au peuple.
    Qui peut vêtir, nourrir et amuser plusieurs femmes, les a dans sa ménagerie, et leur commande despotiquement.
    Ben-Aboul-Kiba, dans son Miroir des fidèles, rapporte qu'un des vizirs du grand Soliman tint ce discours à un agent du grand Charles-Quint:
¬†¬†¬†¬†" Chien de chr√©tien, pour qui j'ai d'ailleurs une estime toute particuli√®re, peux-tu bien me reprocher d'avoir quatre femmes selon nos saintes lois, tandis que tu vides douze quartauts par an, et que je ne bois pas un verre de vin ? Quel bien fais-tu au monde en passant plus d'heures √† table que je n'en passe au lit ? Je peux donner quatre enfants chaque ann√©e pour le service de mon auguste ma√ģtre; √† peine en peux-tu fournir un. Et qu'est-ce que l'enfant d'un ivrogne ? Sa cervelle sera offusqu√©e des vapeurs du vin qu'aura bu son p√®re. Que veux-tu d'ailleurs que je devienne quand deux de mes femmes sont en couche ? ne faut-il pas que j'en serve deux autres, ainsi que ma loi me le commande ? Que deviens-tu, quel r√īle joues-tu dans les derniers mois de la grossesse de ton unique femme, et pendant ses couches, et pendant ses maladies ? Il faut que tu restes dans une oisivet√© honteuse, ou que tu cherches une autre femme. Te voil√† n√©cessairement entre deux p√©ch√©s mortels, qui te feront tomber tout raide, apr√®s ta mort, du pont aigu au fond de l'enfer.
    Je suppose que dans nos guerres contre les chiens de chrétiens nous perdions cent mille soldats: voilà près de cent mille filles à pourvoir. N'est-ce pas aux riches à prendre soin d'elles ? Malheur à tout musulman assez tiède pour ne pas donner retraite chez lui à quatre jolies filles en qualité de ses légitimes épouses, et pour ne pas les traiter selon leurs mérites !
    Comment donc sont faits dans ton pays la trompette du jour, que tu appelles coq, l'honnête bélier, prince des troupeaux, le taureau, souverain des vaches ? chacun d'eux n'a-t-il pas son sérail ? Il te sied bien vraiment de me reprocher mes quatre femmes, tandis que notre grand prophète en a eu dix-huit, David le Juif autant, et Salomon le Juif sept cents de compte fait, avec trois cents concubines ! Tu vois combien je suis modeste. Cesse de reprocher la gourmandise à un sage qui fait de si médiocres repas. Je te permets de boire; permets-moi d'aimer. Tu changes de vins, souffre que je change de femmes. Que chacun laisse vivre les autres à la mode de leur pays. Ton chapeau n'est point fait pour donner des lois à mon turban; ta fraise et ton petit manteau ne doivent point commander à mon doliman. Achève de prendre ton café avec moi, et va-t'en caresser ton Allemande, puisque tu es réduit à elle seule. "
Réponse de l'Allemand.
¬†¬†¬†¬†" Chien de musulman, pour qui je conserve une v√©n√©ration profonde, avant d'achever mon caf√© je veux confondre tes propos. Qui poss√®de quatre femmes poss√®de quatre harpies, toujours pr√™tes √† se calomnier, √† se nuire, √† se battre; le logis est l'antre de la Discorde. Aucune d'elles ne peut t'aimer; chacune n'a qu'un quart de ta personne, et ne pourrait tout au plus te donner que le quart de son coeur. Aucune ne peut te rendre la vie agr√©able; ce sont des prisonni√®res qui n'ayant jamais rien vu n'ont rien √† te dire. Elles ne connaissent que toi: par cons√©quent tu les ennuies. Tu es leur ma√ģtre absolu: donc elles te ha√Įssent. Tu es oblig√© de les faire garder par un eunuque, qui leur donne le fouet quand elles ont fait trop de bruit. Tu oses te comparer √† un coq ! mais jamais un coq n'a fait fouetter ses poules par un chapon. Prends tes exemples chez les animaux; ressemble-leur tant que tu voudras: moi je veux aimer en homme; je veux donner tout mon coeur, et qu'on me donne le sien. Je rendrai compte de cet entretien ce soir √† ma femme, et j'esp√®re qu'elle en sera contente. A l'√©gard du vin que tu me reproches, apprends que s'il est mal d'en boire en Arabie, c'est une habitude tr√®s louable en Allemagne. Adieu. "

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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