EXPIATION

ÔĽŅ
EXPIATION
    Dieu fit du repentir la vertu des mortels.
    C'est peut-être la plus belle institution de l'antiquité que cette cérémonie solennelle qui réprimait les crimes en avertissant qu'ils doivent être punis, et qui calmait le désespoir des coupables en leur faisant racheter leurs transgressions par des espèces de pénitences. Il faut nécessairement que les remords aient prévenu les expiations; car les maladies sont plus anciennes que la médecine, et tous les besoins ont existé avant les secours.
¬†¬†¬†¬†Il fut donc, avant tous les cultes, une religion naturelle, qui troubla le coeur de l'homme quand il eut, dans son ignorance ou dans son emportement, commis une action inhumaine. Un ami dans une querelle a tu√© son ami, un fr√®re a tu√© son fr√®re, un amant jaloux et fr√©n√©tique a m√™me donn√© la mort √† celle sans laquelle il ne pouvait vivre; un chef d'une nation a condamn√© un homme vertueux, un citoyen utile: voil√† des hommes d√©sesp√©r√©s, s'ils sont sensibles. Leur conscience les poursuit; rien n'est plus vrai; et c'est le comble du malheur. Il ne reste plus que deux partis, ou la r√©paration, ou l'affermissement dans le crime. Toutes les √Ęmes sensibles cherchent le premier parti, les monstres prennent le second.
¬†¬†¬†¬†D√®s qu'il y eut des religions √©tablies, il y eut des expiations; les c√©r√©monies en furent ridicules: car quel rapport entre l'eau du Gange et un meurtre ? comment un homme r√©parait-il un homicide en se baignant ? Nous avons d√©j√† remarqu√© cet exc√®s de d√©mence et d'absurdit√©, d'avoir imagin√© que ce qui lave le corps lave l'√Ęme, et enl√®ve les taches des mauvaises actions.
¬†¬†¬†¬†L'eau du Nil eut ensuite la m√™me vertu que l'eau du Gange: on ajoutait √† ces purifications d'autres c√©r√©monies; j'avoue qu'elles furent encore plus impertinentes. Les √Čgyptiens prenaient deux boucs, et tiraient au sort lequel des deux on jetterait en bas, charg√© des p√©ch√©s des coupables. On donnait √† ce bouc le nom d'Hazazel, l'expiateur. Quel rapport, je vous prie, entre un bouc et le crime d'un homme ?
¬†¬†¬†¬†Il est vrai que depuis Dieu permit que cette c√©r√©monie f√Ľt sanctifi√©e chez les Juifs nos p√®res, qui prirent tant de rites √©gyptiaques; mais sans doute c'√©tait le repentir, et non le bouc, qui purifiait les √Ęmes juives.
¬†¬†¬†¬†Jason, ayant tu√© Absyrthe son beau-fr√®re, vient, dit-on, avec M√©d√©e, plus coupable que lui, se faire absoudre par Circ√©, reine et pr√™tresse d'Aea, laquelle passa depuis pour une grande magicienne. Circ√© les absout avec un cochon de lait et des g√Ęteaux au sel. Cela peut faire un assez bon plat, mais cela ne peut gu√®re ni payer le sang d'Absyrthe, ni rendre Jason et M√©d√©e plus honn√™tes gens, √† moins qu'ils ne t√©moignent un repentir sinc√®re en mangeant leur cochon de lait.
    L'expiation d'Oreste, qui avait vengé son père par le meurtre de sa mère, fut d'aller voler une statue chez les Tartares de Crimée. La statue devait être bien mal faite, et il n'y avait rien à gagner sur un pareil effet. On fit mieux depuis, on inventa les mystères: les coupables pouvaient y recevoir leur absolution en subissant des épreuves pénibles, et en jurant qu'ils mèneraient une nouvelle vie. C'est de ce serment que les récipiendaires furent appelés chez toutes les nations d'un nom qui répond à initiés, qui ineunt vitam novam, qui commencent une nouvelle carrière, qui entrent dans le chemin de la vertu.
    Nous avons vu, à l'article BAPTÊME, que les catéchumènes chrétiens n'étaient appelés initiés que lorsqu'ils étaient baptisés.
¬†¬†¬†¬†Il est indubitable qu'on n'√©tait lav√© de ses fautes dans ces myst√®res que par le serment d'√™tre vertueux: cela est si vrai, que l'hi√©rophante, dans tous les myst√®res de la Gr√®ce, en cong√©diant l'assembl√©e, pronon√ßait ces deux mots √©gyptiens, Koth, ompheth, " veillez, soyez purs "; ce qui est √† la fois une preuve que les myst√®res viennent originairement d'√Čgypte, et qu'ils n'√©taient invent√©s que pour rendre les hommes meilleurs.
¬†¬†¬†¬†Les sages, dans tous les temps, firent donc ce qu'ils purent pour inspirer la vertu, et pour ne point r√©duire la faiblesse humaine au d√©sespoir; mais aussi il y a des crimes si horribles, qu'aucun myst√®re n'en accorda l'expiation. N√©ron, tout empereur qu'il √©tait, ne put se faire initier aux myst√®res de C√©r√®s. Constantin, au rapport de Zosime, ne put obtenir le pardon de ses crimes: il √©tait souill√© du sang de sa femme, de son fils, et de tous ses proches. C'√©tait l'int√©r√™t du genre humain que de si grands forfaits demeurassent sans expiation, afin que l'absolution n'invit√Ęt pas √† les commettre, et que l'horreur universelle p√Ľt arr√™ter quelquefois les sc√©l√©rats.
¬†¬†¬†¬†Les catholiques romains ont des expiations qu'on appelle p√©nitences. Nous avons vu √† l'article AUST√ČRIT√ČS quel fut l'abus d'une institution si salutaire.
¬†¬†¬†¬†Par les lois des barbares qui d√©truisirent l'empire romain, on expiait les crimes avec de l'argent; cela s'appelait composer: " componat cum decem, viginti, triginta solidis. " Il en co√Ľtait deux cents sous de ce temps-l√† pour tuer un pr√™tre, et quatre cents pour tuer un √©v√™que; de sorte qu'un √©v√™que valait pr√©cis√©ment deux pr√™tres.
    Après avoir ainsi composé avec les hommes, on composa ensuite avec Dieu, lorsque la confession fut généralement établie. Enfin le pape Jean XII, qui faisait argent de tout, rédigea le tarif des péchés.
¬†¬†¬†¬†L'absolution d'un inceste, quatre tournois pour un la√Įque; " ab incestu pro la√Įco in foro conscientiae turonenses quatuor. " Pour l'homme et la femme qui ont commis l'inceste, dix-huit tournois quatre ducats et neuf carlins. Cela n'est pas juste; si un seul ne paie que quatre tournois, les deux ne devaient que huit tournois.
    La sodomie et la bestialité sont mises au même taux, avec la clause inhibitoire au titre XLIII: cela monte à 90 tournois 12 ducats et 6 carlins: " cum inhibitione turonenses 90, ducatos 12, carlinos 6, etc. "
¬†¬†¬†¬†Il est bien difficile de croire que L√©on X ait eu l'imprudence de faire imprimer cette taxe en 1514, comme on l'assure; mais il faut consid√©rer que nulle √©tincelle ne paraissait alors de l'embrasement qu'excit√®rent depuis les r√©formateurs, que la cour de Rome s'endormait sur la cr√©dulit√© des peuples, et n√©gligeait de couvrir ses exactions du moindre voile. La vente publique des indulgences , qui suivit bient√īt apr√®s, fait voir que cette cour ne prenait aucune pr√©caution pour cacher des turpitudes auxquelles tant de nations √©taient accoutum√©es. D√®s que les plaintes contre les abus de l'√Čglise romaine √©clat√®rent, elle fit ce qu'elle put pour supprimer le livre; mais elle ne put y parvenir.
    Si j'ose dire mon avis sur cette taxe, je crois que les éditions ne sont pas fidèles; les prix ne sont du tout point proportionnés: ces prix ne s'accordent pas avec ceux qui sont allégués par d'Aubigné, grand-père de madame de Maintenon, dans la Confession de Sanci; il évalue un pucelage à six gros, et l'inceste avec sa mère et sa soeur à cinq gros; ce compte est ridicule. Je pense qu'il y avait en effet une taxe établie dans la chambre de la daterie, pour ceux qui venaient se faire absoudre à Rome, ou marchander des dispenses, mais que les ennemis de Rome y ajoutèrent beaucoup pour la rendre plus odieuse. Consultez Bayle aux articles BANCK, DU PINET, DRELINCOURT.
    Ce qui est très certain, c'est que jamais ces taxes ne furent autorisées par aucun concile; que c'était un abus énorme inventé par l'avarice, et respecté par ceux qui avaient intérêt à ne le pas abolir. Les vendeurs et les acheteurs y trouvaient également leur compte: ainsi, presque personne ne réclama, jusqu'aux troubles de la réformation. Il faut avouer qu'une connaissance bien exacte de toutes ces taxes servirait beaucoup à l'histoire de l'esprit humain.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

Regardez d'autres dictionnaires:

  • expiation ‚ÄĒ [ …õkspjasj…ĒŐÉ ] n. f. ‚ÄĘ XIIe; lat. expiatio 1 ‚ô¶ Anciennt C√©r√©monie religieuse faite en vue d apaiser la col√®re c√©leste. ¬ę D√®s qu il y eut des religions √©tablies, il y eut des expiations ¬Ľ (Voltaire). 2 ‚ô¶ Litt√©r. Souffrance impos√©e ou accept√©e √† la ‚Ķ   Encyclop√©die Universelle

  • Expiation ‚ÄĒ Ex pi*a tion, n. [L. expiatio: cf.F. expiation] 1. The act of making satisfaction or atonement for any crime or fault; the extinguishing of guilt by suffering or penalty. [1913 Webster] His liberality seemed to have something in it of self… ‚Ķ   The Collaborative International Dictionary of English

  • expiation ‚ÄĒ early 15c., via M.Fr. expiation or directly from L. expiationem (nom. expiatio) satisfaction, atonement, noun of action from pp. stem of expiare make amends, from ex completely (see EX (Cf. ex )) + piare propitiate, appease, from pius faithful,… ‚Ķ   Etymology dictionary

  • expiation ‚ÄĒ Expiation. s. f. v. Action par laquelle on expie. Ce chastiment ne suffit pas pour l expiation de ce crime. il a souffert avec patience pour l expiation de ses pechez ‚Ķ   Dictionnaire de l'Acad√©mie fran√ßaise

  • Expiation ‚ÄĒ (lat.), S√ľhnung, B√ľ√üung; expiatorisch, als S√ľhne, Bu√üe geltend; expiabel, s√ľhnbar ‚Ķ   Meyers Gro√ües Konversations-Lexikon

  • expiation ‚ÄĒ I noun acknowledgement, adjustment, amends, apology, atonement, compensation, damages, expiatio, full satisfaction, guerdon, indemnification, indemnity, pacification, paying back, payment, piacuium, poena, propitiation, punishment, quittance,… ‚Ķ   Law dictionary

  • expiation ‚ÄĒ atonement (see under EXPIATE vb) Analogous words: *penitence, repentance, contrition: *trial, tribulation, cross, visitation ‚Ķ   New Dictionary of Synonyms

  • Expiation ‚ÄĒ Pour les articles homonymes, voir Expiation (homonymie). L expiation est une doctrine rencontr√©e au sein du christianisme et du juda√Įsme. Elle d√©crit la fa√ßon dont le p√©ch√© peut √™tre pardonn√© par Dieu. Dans le juda√Įsme, l expiation est le… ‚Ķ   Wikip√©dia en Fran√ßais

  • EXPIATION ‚ÄĒ s. f. Action par laquelle on expie un crime, une faute. Un si faible ch√Ętiment ne suffit pas pour l expiation de ce crime. Il souffre tout avec patience pour l expiation de ses p√©ch√©s. En expiation de ses fautes, il voulut ... Sous l ancienne loi ‚Ķ   Dictionnaire de l'Academie Francaise, 7eme edition (1835)

  • EXPIATION ‚ÄĒ n. f. Action d‚Äôexpier ou R√©sultat de cette action. Un si faible ch√Ętiment ne suffit pas pour l‚Äôexpiation de ce crime. Il souffre tout avec patience pour l‚Äôexpiation de ses p√©ch√©s. En expiation de ses fautes, il s‚Äôimposa de... Il se dit,… ‚Ķ   Dictionnaire de l'Academie Francaise, 8eme edition (1935)

  • expiation ‚ÄĒ (√®k spi a sion ; en vers, de cinq syllabes) s. f. 1¬į¬†¬†¬†Action d expier un crime, un d√©lit, une faute. ‚Äʬ†¬†¬†Il trouve l expiation de ses fautes dans sa patience et dans ses d√©sirs, MASS. Daup.. 2¬į¬†¬†¬†C√©r√©monie religieuse faite en vue d apaiser la… ‚Ķ   Dictionnaire de la Langue Fran√ßaise d'√Čmile Littr√©


Share the article and excerpts

Direct link
… Do a right-click on the link above
and select ‚ÄúCopy Link‚ÄĚ

We are using cookies for the best presentation of our site. Continuing to use this site, you agree with this.