ESS√ČNIENS

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ESS√ČNIENS
    Plus une nation est superstitieuse et barbare, obstinée à la guerre malgré ses défaites, partagée en factions, flottante entre la royauté et le sacerdoce, enivrée de fanatisme, plus il se trouve chez un tel peuple un nombre de citoyens qui s'unissent pour vivre en paix.
    Il arrive qu'en temps de peste, un petit canton s'interdit la communication avec les grandes villes. Il se préserve de la contagion qui règne; mais il reste en proie aux autres maladies.
¬†¬†¬†¬†Tels on a vu les gymnosophistes aux Indes; telles furent quelques sectes de philosophes chez les Grecs; tels les pythagoriciens en Italie et en Gr√®ce, et les th√©rapeutes en √Čgypte; tels sont aujourd'hui les primitifs nomm√©s quakers et les dunkards en Pensylvanie; et tels furent √† peu pr√®s les premiers chr√©tiens qui v√©curent ensemble loin des villes.
¬†¬†¬†¬†Aucune de ces soci√©t√©s ne connut cette effrayante coutume de se lier par serment au genre de vie qu'elles embrassaient; de se donner des cha√ģnes perp√©tuelles; de se d√©pouiller religieusement de la nature humaine, dont le premier caract√®re est la libert√©; de faire enfin ce que nous appelons des voeux. Ce fut saint Basile qui le premier imagina ces voeux, ce serment de l'esclavage. Il introduisit un nouveau fl√©au sur la terre, et il tourna en poison ce qui avait √©t√© invent√© comme rem√®de.
¬†¬†¬†¬†Il y avait en Syrie des soci√©t√©s toutes semblables √† celle des ess√©niens. C'est le Juif Philon qui nous le dit dans le Trait√© de la libert√© des gens de bien. La Syrie fut toujours superstitieuse et factieuse, toujours opprim√©e par des tyrans. Les successeurs d'Alexandre en firent un th√©√Ętre d'horreurs. Il n'est pas √©tonnant que parmi tant d'infortun√©s, quelques uns, plus humains et plus sages que les autres, se soient √©loign√©s du commerce des grandes villes, pour vivre en commun dans une honn√™te pauvret√©, loin des yeux de la tyrannie.
¬†¬†¬†¬†On se r√©fugia dans de semblables asiles en √Čgypte, pendant les guerres civiles des derniers Ptol√©m√©es; et lorsque les arm√©es romaines subjugu√®rent l'√Čgypte, les th√©rapeutes s'√©tablirent dans un d√©sert aupr√®s du lac Moeris.
¬†¬†¬†¬†Il para√ģt tr√®s probable qu'il y eut des th√©rapeutes grecs, √©gyptiens et juifs. Philon , apr√®s avoir lou√© Anaxagore, D√©mocrite, et les autres philosophes qui embrass√®rent ce genre de vie, s'exprime ainsi:
¬†¬†¬†¬†" On trouve de pareilles soci√©t√©s en plusieurs pays; la Gr√®ce et d'autres contr√©es jouissent de cette consolation; elle est tr√®s commune en √Čgypte dans chaque nome, et surtout dans celui d'Alexandrie. Les plus gens de bien, les plus aust√®res se sont retir√©s au-dessus du lac Moeris dans un lieu d√©sert, mais commode, qui forme une pente douce. L'air y est tr√®s sain, les bourgades assez nombreuses dans le voisinage du d√©sert, etc. "
¬†¬†¬†¬†Voil√† donc partout des soci√©t√©s qui ont t√Ęch√© d'√©chapper aux troubles, aux factions, √† l'insolence, √† la rapacit√© des oppresseurs. Toutes, sans exception, eurent la guerre en horreur: ils la regard√®rent pr√©cis√©ment du m√™me oeil que nous voyons le vol et l'assassinat sur les grands chemins.
    Tels furent à peu près les gens de lettres qui s'assemblèrent en France, et qui fondèrent l'Académie. Ils échappaient aux factions et aux cruautés qui désolaient le règne de Louis XIII. Tels furent ceux qui fondèrent la Société royale de Londres, pendant que les fous barbares nommés puritains et épiscopaux s'égorgeaient pour quelques passages de trois ou quatre vieux livres inintelligibles.
¬†¬†¬†¬†Quelques savants ont cru que J√©sus-Christ, qui daigna para√ģtre quelque temps dans le petit pays de Capharna√ľm, dans Nazareth, et dans quelques autres bourgades de la Palestine, √©tait un de ces ess√©niens qui fuyaient le tumulte des affaires, et qui cultivaient en paix la vertu. Mais ni dans les quatre √Čvangiles re√ßus, ni dans les apocryphes, ni dans les Actes des ap√ītres, ni dans leurs Lettres, on ne lit le nom d'ess√©nien.
    Quoique le nom ne s'y trouve pas, la ressemblance s'y trouve en plusieurs points; confraternité, biens en commun, vie austère, travail des mains, détachement des richesses et des honneurs, et surtout horreur pour la guerre. Cet éloignement est si grand, que Jésus-Christ commande de tendre l'autre joue quand on vous donne un soufflet, et de donner votre tunique quand on vous vole votre manteau. C'est sur ce principe que les chrétiens se conduisirent pendant près de deux siècles, sans autels, sans temples, sans magistrature, tous exerçant des métiers, tous menant une vie cachée et paisible.
¬†¬†¬†¬†Leurs premiers √©crits attestent qu'il ne leur √©tait pas permis de porter les armes. Ils ressemblaient en cela parfaitement √† nos pensylvains, √† nos anabaptistes, √† nos mennonites d'aujourd'hui, qui se piquent de suivre l'√Čvangile √† la lettre. Car quoiqu'il y ait dans l'√Čvangile plusieurs passages qui, √©tant mal entendus, peuvent inspirer la violence, comme les marchands chass√©s √† coups de fouet hors des parvis du temple, le contrains-les d'entrer, les cachots dans lesquels on pr√©cipite ceux qui n'ont pas fait profiter l'argent du ma√ģtre √† cinq pour un, ceux qui viennent au festin sans avoir la robe nuptiale; quoique, dis-je, toutes ces maximes y semblent contraires √† l'esprit pacifique, cependant il y en a tant d'autres qui ordonnent de souffrir au lieu de combattre, qu'il n'est pas √©tonnant que les chr√©tiens aient eu la guerre en ex√©cration pendant environ deux cents ans.
¬†¬†¬†¬†Voil√† sur quoi se fonde la nombreuse et respectable soci√©t√© des Pensylvains, ainsi que les petites sectes qui l'imitent. Quand je les appelle respectables, ce n'est point par leur aversion pour la splendeur de l'√Čglise catholique. Je plains sans doute, comme je le dois, leurs erreurs. C'est leur vertu, c'est leur modestie, c'est leur esprit de paix que je respecte.
    Le grand philosophe Bayle n'a-t-il donc pas eu raison de dire qu'un chrétien des premiers temps serait un très mauvais soldat, ou qu'un soldat serait un très mauvais chrétien ?
¬†¬†¬†¬†Ce dilemme para√ģt sans r√©plique; et c'est, ce me semble, la diff√©rence entre l'ancien christianisme et l'ancien juda√Įsme.
¬†¬†¬†¬†La loi des premiers Juifs dit express√©ment: D√®s que vous serez entr√©s dans le pays dont vous devez vous emparer, mettez tout √† feu et √† sang; √©gorgez sans piti√© vieillards, femmes, enfants √† la mamelle; tuez jusqu'aux animaux, saccagez tout, br√Ľlez tout: c'est votre Dieu qui vous l'ordonne. Ce cat√©chisme n'est pas annonc√© une fois, mais vingt; et il est toujours suivi.
    Mahomet, persécuté par les Mecquois, se défend en brave homme. Il contraint ses persécuteurs vaincus à se mettre à ses pieds, à devenir ses prosélytes; il établit sa religion par la parole et par l'épée.
¬†¬†¬†¬†J√©sus, plac√© entre les temps de Mo√Įse et de Mahomet, dans un coin de la Galil√©e, pr√™che le pardon des injures, la patience, la douceur, la souffrance, meurt du dernier supplice, et veut que ses premiers disciples meurent ainsi.
    Je demande en bonne foi si saint Barthélemi, saint André, saint Matthieu, saint Barnabé, auraient été reçus parmi les cuirassiers de l'empereur, ou dans les trabans de Charles XII ? Saint Pierre même, quoiqu'il ait coupé l'oreille à Malchus, aurait-il été propre à faire un bon chef de file ? Peut-être saint Paul, accoutumé d'abord au carnage, et ayant eu le malheur d'être un persécuteur sanguinaire, est le seul qui aurait pu devenir guerrier. L'impétuosité de son tempérament et la chaleur de son imagination en auraient pu faire un capitaine redoutable. Mais, malgré ces qualités, il ne chercha point à se venger de Gamaliel par les armes. Il ne fit point comme les Judas, les Theudas, les Barcochebas, qui levèrent des troupes; il suivit les préceptes de Jésus, il souffrit; et même il eut, à ce qu'on prétend, la tête tranchée.
    Faire une armée de chrétiens était donc, dans les premiers temps, une contradiction dans les termes.
¬†¬†¬†¬†Il est clair que les chr√©tiens n'entr√®rent dans les troupes de l'empire que quand l'esprit qui les animait fut chang√©. Ils avaient dans les deux premiers si√®cles de l'horreur pour les temples, les autels, les cierges, l'encens, l'eau lustrale; Porphyre les comparait aux renards qui disent, ils sont trop verts. Si vous pouviez avoir, disait-il, de beaux temples brillants d'or, avec de grosses rentes pour les desservants, vous aimeriez les temples passionn√©ment. Ils se donn√®rent ensuite tout ce qu'ils avaient abhorr√©. C'est ainsi qu'ayant d√©test√© le m√©tier des armes, ils all√®rent enfin √† la guerre. Les chr√©tiens, d√®s le temps de Diocl√©tien, furent aussi diff√©rents des chr√©tiens du temps des ap√ītres, que nous sommes diff√©rents des chr√©tiens du troisi√®me si√®cle.
    Je ne conçois pas comment un esprit aussi éclairé et aussi hardi que celui de Montesquieu a pu condamner sévèrement un autre génie bien plus méthodique que le sien, et combattre cette vérité annoncée par Bayle , " qu'une société de vrais chrétiens pourrait vivre heureusement ensemble, mais qu'elle se défendrait mal contre les attaques d'un ennemi. "
    " Ce seraient, dit Montesquieu , des citoyens infiniment éclairés sur leurs devoirs, et qui auraient un très grand zèle pour les remplir. Ils sentiraient très bien les droits de la défense naturelle. Plus ils croiraient devoir à la religion, plus ils penseraient devoir à la patrie. Les principes du christianisme, bien gravés dans le coeur, seraient infiniment plus forts que ce faux honneur des monarchies, ces vertus humaines des républiques, et cette crainte servile des états despotiques. "
¬†¬†¬†¬†Assur√©ment l'auteur de l'Esprit des Lois ne songeait pas aux paroles de l'√Čvangile quand il dit que les vrais chr√©tiens sentiraient tr√®s bien les droits de la d√©fense naturelle. Il ne se souvenait pas de l'ordre de donner sa tunique quand on vous vole le manteau, et de tendre l'autre joue quand on a re√ßu un soufflet. Voil√† les principes de la d√©fense naturelle tr√®s clairement an√©antis. Ceux que nous appelons quakers ont toujours refus√© de combattre; mais ils auraient √©t√© √©cras√©s dans la guerre de 1756, s'ils n'avaient pas √©t√© secourus et forc√©s √† se laisser secourir par les autres Anglais. (Voyez l'article √ČGLISE.)
    N'est-il pas indubitable que ceux qui penseraient en tout comme des martyrs se battraient fort mal contre des grenadiers ? Toutes les paroles de ce chapitre de l'Esprit des Lois me paraissent fausses. " Les principes du christianisme, bien gravés dans le coeur, seraient infiniment plus forts, etc. " Oui, plus forts pour les empêcher de manier l'épée, pour les faire trembler de répandre le sang de leur prochain, pour leur faire regarder la vie comme un fardeau, dont le souverain bonheur est d'être déchargé.
    " On les enverrait, dit Bayle, comme des brebis au milieu des loups, si on les faisait aller repousser de vieux corps d'infanterie, ou charger des régiments de cuirassiers. "
    Bayle avait très grande raison. Montesquieu ne s'est pas aperçu qu'en le réfutant il ne voyait que les chrétiens mercenaires et sanguinaires d'aujourd'hui, et non pas les premiers chrétiens. Il semble qu'il ait voulu prévenir les injustes accusations qu'il a essuyées des fanatiques, en leur sacrifiant Bayle; et il n'y a rien gagné. Ce sont deux grands hommes qui paraissent d'avis différent, et qui auraient eu toujours le même s'ils avaient été également libres.
¬†¬†¬†¬†" Le faux honneur des monarchies, les vertus humaines des r√©publiques, la crainte servile des √©tats despotiques; " rien de tout cela ne fait les soldats, comme le pr√©tend l'Esprit des Lois. Quand nous levons un r√©giment, dont le quart d√©serte au bout de quinze jours, il n'y a pas un seul des enr√īl√©s qui pense √† l'honneur de la monarchie; ils ne savent ce que c'est. Les troupes mercenaires de la r√©publique de Venise connaissent leur paie, et non la vertu r√©publicaine, de laquelle on ne parle jamais dans la place Saint-Marc. Je ne crois pas, en un mot, qu'il y ait un seul homme sur la terre qui s'enr√īle dans un r√©giment par vertu.
¬†¬†¬†¬†Ce n'est point non plus par une crainte servile que les Turcs et les Russes se battent avec un acharnement et une fureur de lions et de tigres; on n'a point ainsi du courage par crainte. Ce n'est pas non plus par d√©votion que les Russes ont battu les arm√©es de Moustapha. Il serait √† d√©sirer, ce me semble, qu'un homme si ing√©nieux e√Ľt plus cherch√© √† faire conna√ģtre le vrai qu'√† montrer son esprit. Il faut s'oublier enti√®rement quand on veut instruire les hommes, et n'avoir en vue que la v√©rit√©.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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