ESPRIT

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ESPRIT
SECTION PREMI√ąRE.
¬†¬†¬†¬†On consultait un homme qui avait quelque connaissance du coeur humain sur une trag√©die qu'on devait repr√©senter: il r√©pondit qu'il y avait tant d'esprit dans cette pi√®ce, qu'il doutait de son succ√®s. Quoi ! dirat-on, est-ce l√† un d√©faut, dans un temps o√Ļ tout le monde veut avoir de l'esprit, o√Ļ l'on n'√©crit que pour montrer qu'on en a, o√Ļ le public applaudit m√™me aux pens√©es les plus fausses quand elles sont brillantes ? Oui, sans doute, on applaudira le premier jour, et on s'ennuiera le second.
¬†¬†¬†¬†Ce qu'on appelle esprit est tant√īt une comparaison nouvelle, tant√īt une allusion fine: ici l'abus d'un mot qu'on pr√©sente dans un sens, et qu'on laisse entendre dans un autre; l√† un rapport d√©licat entre deux id√©es peu communes: c'est une m√©taphore singuli√®re; c'est une recherche de ce qu'un objet ne pr√©sente pas d'abord, mais de ce qui est en effet dans lui; c'est l'art ou de r√©unir deux choses √©loign√©es, ou de diviser deux choses qui paraissent se joindre, ou de les opposer l'une √† l'autre; c'est celui de ne dire qu'√† moiti√© sa pens√©e pour la laisser deviner. Enfin, je vous parlerais de toutes les diff√©rentes fa√ßons de montrer de l'esprit, si j'en avais davantage; mais tous ces brillants (et je ne parle pas des faux brillants) ne conviennent point ou conviennent fort rarement √† un ouvrage s√©rieux et qui doit int√©resser. La raison en est qu'alors c'est l'auteur qui para√ģt, et que le public ne veut voir que le h√©ros. Or ce h√©ros est toujours ou dans la passion ou en danger. Le danger et les passions ne cherchent point l'esprit. Priam et H√©cube ne font point d'√©pigrammes quand leurs enfants sont √©gorg√©s dans Troie embras√©e. Didon ne soupire point en madrigaux en volant au b√Ľcher sur lequel elle va s'immoler. D√©mosth√®ne n'a point de jolies pens√©es quand il anime les Ath√©niens √† la guerre; s'il en avait, il serait un rh√©teur, et il est un homme d'√Čtat.
    L'art de l'admirable Racine est bien au-dessus de ce qu'on appelle esprit; mais si Pyrrhus s'exprimait toujours dans ce style:
    Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé,
¬†¬†¬†¬†Br√Ľl√© de plus de feux que je n'en allumai,....
    Hélas ! fus-je jamais si cruel que vous l'êtes ?
    Andromaque, I, 4.
    si Oreste continuait toujours à dire que les Scythes sont moins cruels qu'Hermione, ces deux personnages ne toucheraient point du tout: on s'apercevrait que la vraie passion s'occupe rarement de pareilles comparaisons, et qu'il y a peu de proportion entre les feux réels dont Troie fut consumée, et les feux de l'amour de Pyrrhus; entre les Scythes qui immolent des hommes, et Hermione qui n'aima point Oreste. Cinna (II, I) dit en parlant de Pompée:
    Il (le ciel) a choisi sa mort pour servir dignement
    D'une marque éternelle à ce grand changement
¬†¬†¬†¬†Et devait cette gloire aux m√Ęnes d'un tel homme,
    D'emporter avec eux la liberté de Rome.
¬†¬†¬†¬†Cette pens√©e a un tr√®s grand √©clat: il y a l√† beaucoup d'esprit, et m√™me un air de grandeur qui impose. Je suis s√Ľr que ces vers, prononc√©s avec l'enthousiasme et l'art d'un bon acteur, seront applaudis; mais je suis s√Ľr que la pi√®ce de Cinna, √©crite toute dans ce go√Ľt, n'aurait jamais √©t√© jou√©e longtemps. En effet, pourquoi le ciel devait-il faire l'honneur √† Pomp√©e de rendre les Romains esclaves apr√®s sa mort ? Le contraire serait plus vrai: les m√Ęnes de Pomp√©e devraient plut√īt obtenir du ciel le maintien √©ternel de cette libert√© pour laquelle on suppose qu'il combattit et qu'il mourut.
    Que serait-ce donc qu'un ouvrage rempli de pensées recherchées et problématiques ? Combien sont supérieurs à toutes ces idées brillantes ces vers simples et naturels:
    Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner !
    ....
    Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie.
    Ce n'est pas ce qu'on appelle esprit, c'est le sublime et le simple qui font la vraie beauté.
¬†¬†¬†¬†Que, dans Rodogune, Antiochus dise de sa ma√ģtresse, qui le quitte apr√®s lui avoir indignement propos√© de tuer sa m√®re:
    Elle fuit, mais en Parthe, en nous perçant le coeur ,
¬†¬†¬†¬†Antiochus a de l'esprit; c'est faire une √©pigramme contre Rodogune; c'est comparer ing√©nieusement les derni√®res paroles qu'elle dit en s'en allant, aux fl√®ches que les Parthes lan√ßaient en fuyant: mais ce n'est point parce que sa ma√ģtresse s'en va que la proposition de tuer sa m√®re est r√©voltante; qu'elle sorte, ou qu'elle demeure, Antiochus a √©galement le coeur perc√©. L'√©pigramme est donc fausse; et si Rodogune ne sortait pas, cette mauvaise √©pigramme ne pouvait plus trouver place.
    Je choisis exprès ces exemples dans les meilleurs auteurs, afin qu'ils soient plus frappants. Je ne relève pas dans eux les pointes et les jeux de mots dont on sent le faux aisément: il n'y a personne qui ne rie quand, dans la tragédie de la Toison d'or, Hypsipyle dit à Médée (III, 4), en faisant allusion à ses sortilèges:
    Je n'ai que des attraits, et vous avez des charmes.
¬†¬†¬†¬†Corneille trouva le th√©√Ętre et tous les genres de litt√©rature infect√©s de ces pu√©rilit√©s, qu'il se permit rarement. Je ne veux parler ici que de ces traits d'esprit qui seraient admis ailleurs, et que le genre s√©rieux r√©prouve. On pourrait appliquer √† leurs auteurs ce mot de Plutarque, traduit avec cette heureuse na√Įvet√© d'Amyot: " Tu tiens sans propos beaucoup de bons propos. "
¬†¬†¬†¬†Il me revient dans la m√©moire un des traits brillants que j'ai vu citer comme un mod√®le dans beaucoup d'ouvrages de go√Ľt, et m√™me dans le Trait√© des √Čtudes de feu M. Rollin. Ce morceau est tir√© de la belle Oraison fun√®bre du grand Turenne, compos√©e par Fl√©chier. Il est vrai que dans cette oraison Fl√©chier √©gala presque le sublime Bossuet, que j'ai appel√© et que j'appelle encore le seul homme √©loquent parmi tant d'√©crivains √©l√©gants; mais il me semble que le trait dont je parle n'e√Ľt pas √©t√© employ√© par l'√©v√™que de Meaux. Le voici:
    " Puissances ennemies de la France, vous vivez, et l'esprit de la charité chrétienne m'interdit de faire aucun souhait pour votre mort, etc. Mais vous vivez, et je plains en cette chaire un sage et vertueux capitaine, dont les intentions étaient pures, etc. "
¬†¬†¬†¬†Une apostrophe dans ce go√Ľt e√Ľt √©t√© convenable √† Rome, dans la guerre civile, apr√®s l'assassinat de Pomp√©e, ou dans Londres, apr√®s le meurtre de Charles 1er, parce qu'en effet il s'agissait des int√©r√™ts de Pomp√©e et de Charles 1er. Mais est-il d√©cent de souhaiter adroitement en chaire la mort de l'empereur, du roi d'Espagne et des √©lecteurs, et de mettre en balance avec eux le g√©n√©ral d'arm√©e d'un roi leur ennemi ? Les intentions d'un capitaine, qui ne peuvent √™tre que de servir son prince, doivent-elles √™tre compar√©es avec les int√©r√™ts politiques des t√™tes couronn√©es contre lesquelles il servait ? Que dirait-on d'un Allemand qui e√Ľt souhait√© la mort au roi de France, √† propos de la perte du g√©n√©ral Merci, dont les intentions √©taient pures ? Pourquoi donc ce passage a-t-il toujours √©t√© lou√© par tous les rh√©teurs ? C'est que la figure est en elle-m√™me belle et path√©tique; mais ils n'examinaient point le fond et la convenance de la pens√©e. Plutarque e√Ľt dit √† Fl√©chier: " Tu as tenu sans propos un tr√®s beau propos. "
¬†¬†¬†¬†Je reviens √† mon paradoxe, que tous ces brillants, auxquels on donne le nom d'esprit, ne doivent point trouver place dans les grands ouvrages faits pour instruire ou pour toucher. Je dirai m√™me qu'ils doivent √™tre bannis de l'op√©ra. La musique exprime les passions, les sentiments, les images; mais o√Ļ sont les accords qui peuvent rendre une √©pigramme ? Quinault √©tait quelquefois n√©glig√©, mais il √©tait toujours naturel.
¬†¬†¬†¬†De tous nos op√©ra, celui qui est le plus orn√©, ou plut√īt accabl√© de cet esprit √©pigrammatique, est le ballet du Triomphe des Arts, compos√© par un homme aimable , qui pensa toujours finement, et qui s'exprima de m√™me; mais qui, par l'abus de ce talent, contribua un peu √† la d√©cadence des lettres, apr√®s les beaux jours de Louis XIV. Dans ce ballet, o√Ļ Pygmalion anime sa statue, il lui dit (V, 4):
    Vos premiers mouvements ont été de m'aimer.
¬†¬†¬†¬†Je me souviens d'avoir entendu admirer ce vers dans ma jeunesse par quelques personnes. Qui ne voit que les mouvements du corps de la statue sont ici confondus avec les mouvements du coeur, et que dans aucun sens la phrase n'est fran√ßaise; que c'est en effet une pointe, une plaisanterie ? Comment se pouvait-il faire qu'un homme qui avait tant d'esprit n'en e√Ľt pas assez pour retrancher ces fautes √©blouissantes ? Ce m√™me homme, qui m√©prisait Hom√®re et qui le traduisit, qui en le traduisant crut le corriger, et en l'abr√©geant crut le faire lire, s'avise de donner de l'esprit √† Hom√®re. C'est lui qui, en faisant repara√ģtre Achille r√©concili√© avec les Grecs, pr√™ts √† le venger, fait crier √† tout le camp (Iliade, IX):
    Que ne vaincra-t-il point ? il s'est vaincu lui-même.
    Il faut être bien amoureux du bel esprit pour faire dire une pointe à cinquante mille hommes.
¬†¬†¬†¬†Ces jeux de l'imagination, ces finesses, ces tours, ces traits saillants, ces gaiet√©s, ces petites sentences coup√©es, ces familiarit√©s ing√©nieuses qu'on prodigue aujourd'hui, ne conviennent qu'aux petits ouvrages de pur agr√©ment. La fa√ßade du Louvre de Perrault est simple et majestueuse: un cabinet peut recevoir avec gr√Ęce de petits ornements. Ayez autant d'esprit que vous voudrez, ou que vous pourrez, dans un madrigal, dans des vers l√©gers, dans une sc√®ne de com√©die qui ne sera ni passionn√©e ni na√Įve, dans un compliment, dans un petit roman, dans une lettre, o√Ļ vous vous √©gaierez pour √©gayer vos amis.
¬†¬†¬†¬†Loin que j'aie reproch√© √† Voiture d'avoir mis de l'esprit dans ses lettres, j'ai trouv√©, au contraire, qu'il n'en avait pas assez , quoiqu'il le cherch√Ęt toujours. On dit que les ma√ģtres √† danser font mal la r√©v√©rence, parce qu'ils la veulent trop bien faire. J'ai cru que Voiture √©tait souvent dans ce cas: ses meilleures lettres sont √©tudi√©es; on sent qu'il se fatigue pour trouver ce qui se pr√©sente si naturellement au comte Antoine Hamilton, √† madame de S√©vign√©, et √† tant d'autres dames qui √©crivent sans efforts ces bagatelles mieux que Voiture ne les √©crivait avec peine. Despr√©aux, qui avait os√© comparer Voiture √† Horace dans ses premi√®res satires, changea d'avis quand son go√Ľt fut m√Ľri par l'√Ęge. Je sais qu'il importe tr√®s peu aux affaires de ce monde que Voiture soit ou ne soit pas un grand g√©nie, qu'il ait fait seulement quelques jolies lettres, ou que toutes ses plaisanteries soient des mod√®les; mais pour nous autres, qui cultivons les arts et qui les aimons, nous portons une vue attentive sur ce qui est assez indiff√©rent au reste du monde. Le bon go√Ľt est pour nous en litt√©rature ce qu'il est pour les femmes en ajustement; et pourvu qu'on ne fasse pas de son opinion une affaire de parti, il me semble qu'on peut dire hardiment qu'il y a dans Voiture peu de choses excellentes, et que Marot serait ais√©ment r√©duit √† peu de pages.
¬†¬†¬†¬†Ce n'est pas qu'on veuille leur √īter leur r√©putation; c'est au contraire qu'on veut savoir bien au juste ce qui leur a valu cette r√©putation qu'on respecte, et quelles sont les vraies beaut√©s qui ont fait passer leurs d√©fauts. Il faut savoir ce qu'on doit suivre, et ce qu'on doit √©viter; c'est l√† le v√©ritable fruit d'une √©tude approfondie des belles-lettres; c'est ce que faisait Horace quand il examinait Lucilius en critique. Horace se fit par l√† des ennemis; mais il √©claira ses ennemis m√™mes.
¬†¬†¬†¬†Cette envie de briller et de dire d'une mani√®re nouvelle ce que les autres ont dit, est la source des expressions nouvelles, comme des pens√©es recherch√©es. Qui ne peut briller par une pens√©e, veut se faire remarquer par un mot. Voil√† pourquoi on a voulu en dernier lieu substituer amabilit√©s au mot d'agr√©ments, n√©gligemment √† n√©gligence, badiner les amours √† badiner avec les amours. On a cent autres affectations de cette esp√®ce. Si on continuait ainsi, la langue des Bossuet, des Racine, des Pascal, des Corneille, des Boileau, des F√©n√©lon, deviendrait bient√īt surann√©e. Pourquoi √©viter une expression qui est d'usage, pour en introduire une qui dit pr√©cis√©ment la m√™me chose ? Un mot nouveau n'est pardonnable que quand il est absolument n√©cessaire, intelligible et sonore. On est oblig√© d'en cr√©er en physique; une nouvelle d√©couverte, une nouvelle machine, exigent un nouveau mot: mais fait-on de nouvelles d√©couvertes dans le coeur humain ? y a-t-il une autre grandeur que celle de Corneille et de Bossuet ? y a-t-il d'autres passions que celles qui ont √©t√© mani√©es par Racine, effleur√©es par Quinault ? y a-t-il une autre morale √©vang√©lique que celle du P. Bourdaloue ?
    Ceux qui accusent notre langue de n'être pas assez féconde doivent en effet trouver de la stérilité, mais c'est dans eux-mêmes. Rem verba sequuntur: quand on est bien pénétré d'une idée, quand un esprit juste et plein de chaleur possède bien sa pensée, elle sort de son cerveau tout ornée des expressions convenables, comme Minerve sortit tout armée du cerveau de Jupiter. Enfin la conclusion de tout ceci est qu'il ne faut rechercher ni les pensées, ni les tours, ni les expressions; et que l'art dans tous les grands ouvrages, est de bien raisonner sans trop faire d'arguments, de bien peindre sans vouloir tout peindre, d'émouvoir sans vouloir toujours exciter les passions. Je donne ici de beaux conseils, sans doute. Les ai-je pris pour moi-même ? Hélas ! non.
    " Pauci, quos aequus amavit
    Jupiter, aut ardens evexit ad aethera virtus,
    Dis geniti potuere. "
SECTION II.
¬†¬†¬†¬†Le mot esprit, quand il signifie une qualit√© de l'√Ęme, est un de ces termes vagues auxquels tous ceux qui les prononcent attachent presque toujours des sens diff√©rents: il exprime autre chose que jugement, g√©nie, go√Ľt, talent, p√©n√©tration, √©tendue, gr√Ęce, finesse; et il doit tenir de tous ces m√©rites: on pourrait le d√©finir, raison ing√©nieuse.
¬†¬†¬†¬†C'est un mot g√©n√©rique qui a toujours besoin d'un autre mot qui le d√©termine; et quand on dit, Voil√† un ouvrage plein d'esprit, un homme qui a de l'esprit, on a grande raison de demander du quel. L'esprit sublime de Corneille n'est ni l'esprit exact de Boileau, ni l'esprit na√Įf de La Fontaine; et l'esprit de La Bruy√®re, qui est l'art de peindre singuli√®rement, n'est point celui de Malebranche, qui est de l'imagination avec de la profondeur.
¬†¬†¬†¬†Quand on dit qu'un homme a un esprit judicieux, on entend moins qu'il a ce qu'on appelle de l'esprit, qu'une raison √©pur√©e. Un esprit ferme, m√Ęle, courageux, grand, petit, faible, l√©ger, doux, emport√©, etc., signifie le caract√®re et la trempe de l'√Ęme, et n'a point de rapport √† ce qu'on entend dans la soci√©t√© par cette expression, avoir de l'esprit.
    L'esprit, dans l'acception ordinaire de ce mot, tient beaucoup du bel esprit, et cependant ne signifie pas précisément la même chose; car jamais ce terme homme d'esprit ne peut être pris en mauvaise part, et bel esprit est quelquefois prononcé ironiquement.
¬†¬†¬†¬†D'o√Ļ vient cette diff√©rence ? C'est qu'homme d'esprit ne signifie pas esprit sup√©rieur, talent marqu√©, et que bel esprit le signifie. Ce mot homme d'esprit n'annonce point de pr√©tention, et le bel esprit est une affiche: c'est un art qui demande de la culture; c'est une esp√®ce de profession, et qui par l√† expose √† l'envie et au ridicule.
¬†¬†¬†¬†C'est en ce sens que le P. Bouhours aurait eu raison de faire entendre, d'apr√®s le cardinal Du Perron, que les Allemands ne pr√©tendaient pas √† l'esprit, parce qu'alors leurs savants ne s'occupaient gu√®re que d'ouvrages laborieux et de p√©nibles recherches, qui ne permettaient pas qu'on y r√©pand√ģt des fleurs, qu'on s'effor√ß√Ęt de briller, et que le bel esprit se m√™l√Ęt au savant.
¬†¬†¬†¬†Ceux qui m√©prisent le g√©nie d'Aristote, au lieu de s'en tenir √† condamner sa physique, qui ne pouvait √™tre bonne √©tant priv√©e d'exp√©riences, seraient bien √©tonn√©s de voir qu'Aristote a enseign√© parfaitement, dans sa Rh√©torique, la mani√®re de dire les choses avec esprit: il dit que cet art consiste √† ne se pas servir simplement du mot propre qui ne dit rien de nouveau; mais qu'il faut employer une m√©taphore, une figure, dont le sens soit clair et l'expression √©nergique; il en apporte plusieurs exemples, et entre autres ce que dit P√©ricl√®s d'une bataille o√Ļ la plus florissante jeunesse d'Ath√®nes avait p√©ri, L'ann√©e a √©t√© d√©pouill√©e de son printemps.
    Aristote a bien raison de dire qu'il faut du nouveau.
    Le premier qui, pour exprimer que les plaisirs sont mêlés d'amertume, les regarda comme des roses accompagnées d'épines, eut de l'esprit; ceux qui le répétèrent n'en eurent point.
    Ce n'est pas toujours par une métaphore qu'on s'exprime spirituellement: c'est par un tour nouveau; c'est en laissant deviner sans peine une partie de sa pensée: c'est ce qu'on appelle finesse, délicatesse; et cette manière est d'autant plus agréable, qu'elle exerce et qu'elle fait valoir l'esprit des autres.
    Les allusions, les allégories, les comparaisons, sont un champ vaste de pensées ingénieuses; les effets de la nature, la fable, l'histoire, présentés à la mémoire, fournissent à une imagination heureuse des traits qu'elle emploie à propos.
¬†¬†¬†¬†Il ne sera pas inutile de donner des exemples de ces diff√©rents genres. Voici un madrigal de M. de La Sabli√®re, qui a toujours √©t√© estim√© des gens de go√Ľt:
¬†¬†¬†¬†√Čgl√© tremble que dans ce jour
    L'Hymen, plus puissant que l'Amour,
    N'enlève ses trésors sans qu'elle ose s'en plaindre.
    Elle a négligé mes avis
¬†¬†¬†¬†Si la belle les e√Ľt suivis,
    Elle n'aurait plus rien à craindre.
    L'auteur ne pouvait, ce semble, ni mieux cacher ni mieux faire entendre ce qu'il pensait et ce qu'il craignait d'exprimer.
¬†¬†¬†¬†Le madrigal suivant para√ģt plus brillant et plus agr√©able; c'est une allusion √† la fable:
    Vous êtes belle, et votre soeur est belle
    Entre vous deux tout choix serait bien doux:
    L'Amour était blond comme vous
    Mais il aimait une brune comme elle.
¬†¬†¬†¬†En voici encore un autre fort ancien. Il est de Bertaut, √©v√™que de S√©ez, et para√ģt au-dessus des deux autres, parce qu'il r√©unit l'esprit et le sentiment:
    Quand je revis ce que j'ai tant aimé,
    Peu s'en fallut que mon feu rallumé
¬†¬†¬†¬†N'en f√ģt l'amour en mon √Ęme rena√ģtre
    Et que mon coeur, autrefois son captif,
¬†¬†¬†¬†Ne ressembl√Ęt l'esclave fugitif
¬†¬†¬†¬†A qui le sort fait rencontrer son ma√ģtre.
    De pareils traits plaisent à tout le monde, et caractérisent l'esprit délicat d'une nation ingénieuse.
¬†¬†¬†¬†Le grand point est de savoir jusqu'o√Ļ cet esprit doit √™tre admis. Il est clair que dans les grands ouvrages on doit l'employer avec sobri√©t√©, par cela m√™me qu'il est un ornement. Le grand art est dans l'√†-propos.
    Une pensée fine, ingénieuse, une comparaison juste et fleurie, est un défaut quand la raison seule ou la passion doivent parler, ou bien quand on doit traiter de grands intérêts: ce n'est pas alors du faux bel esprit, mais c'est de l'esprit déplacé; et toute beauté hors de sa place cesse d'être beauté.
    C'est un défaut dans lequel Virgile n'est jamais tombé, et qu'on peut quelquefois reprocher au Tasse, tout admirable qu'il est d'ailleurs. Ce défaut vient de ce que l'auteur, trop plein de ses idées, veut se montrer lui-même, lorsqu'il ne doit montrer que ses personnages.
¬†¬†¬†¬†La meilleure mani√®re de conna√ģtre l'usage qu'on doit faire de l'esprit, est de lire le petit nombre de bons ouvrages de g√©nie qu'on a dans les langues savantes et dans la n√ītre.
    Le faux esprit est autre chose que l'esprit déplacé: ce n'est pas seulement une pensée fausse, car elle pourrait être fausse sans être ingénieuse; c'est une pensée fausse et recherchée.
¬†¬†¬†¬†Il a √©t√© remarqu√© ailleurs qu'un homme de beaucoup d'esprit, qui traduisit ou plut√īt qui abr√©gea Hom√®re en vers fran√ßais, crut embellir ce po√®te, dont la simplicit√© fait le caract√®re, en lui pr√™tant des ornements. Il dit au sujet de la r√©conciliation d'Achille: (Iliade, IX):
    Tout le camp s'écria, dans une joie extrême:
    Que ne vaincra-t-il point ? il s'est vaincu lui-même.
    Premièrement, de ce qu'on a dompté sa colère, il ne s'ensuit pas du tout qu'on ne sera point battu: secondement, toute une armée peut-elle s'accorder, par une inspiration soudaine, à dire une pointe ?
¬†¬†¬†¬†Si ce d√©faut choque les juges d'un go√Ľt s√©v√®re, combien doivent r√©volter tous ces traits forc√©s, toutes ces pens√©es alambiqu√©es que l'on trouve en foule dans des √©crits d'ailleurs estimables ? Comment supporter que dans un livre de math√©matiques on dise que, " Si Saturne venait √† manquer, ce serait le dernier satellite qui prendrait sa place, parce que les grands seigneurs √©loignent toujours d'eux leurs successeurs ? " Comment souffrir qu'on dise qu'Hercule savait la physique, et qu'on ne pouvait r√©sister √† un philosophe de cette force ? L'envie de briller et de surprendre par des choses neuves conduit √† ces exc√®s.
    Cette petite vanité a produit les jeux de mots dans toutes les langues, ce qui est la pire espèce du faux bel esprit.
¬†¬†¬†¬†Le faux go√Ľt est diff√©rent du faux bel esprit, parce que celui-ci est toujours une affectation, un effort de faire mal; au lieu que l'autre est souvent une habitude de faire mal sans effort, et de suivre par instinct un mauvais exemple √©tabli.
¬†¬†¬†¬†L'intemp√©rance et l'incoh√©rence des imaginations orientales est un faux go√Ľt; mais c'est plut√īt un manque d'esprit qu'un abus d'esprit.
¬†¬†¬†¬†Des √©toiles qui tombent, des montagnes qui se fendent, des fleuves qui reculent, le soleil et la lune qui se dissolvent, des comparaisons fausses et gigantesques, la nature toujours outr√©e, sont le caract√®re de ces √©crivains, parce que dans ces pays, o√Ļ l'on n'a jamais parl√© en public, la vraie √©loquence n'a pu √™tre cultiv√©e, et qu'il est bien plus ais√© d'√™tre ampoul√© que d'√™tre juste, fin, et d√©licat.
    Le faux esprit est précisément le contraire de ces idées triviales et ampoulées: c'est une recherche fatigante de traits déliés; une affectation de dire en énigme ce que d'autres ont déjà dit naturellement, de rapprocher des idées qui paraissent incompatibles, de diviser ce qui doit être réuni, de saisir de faux rapports, de mêler, contre les bienséances, le badinage avec le sérieux, et le petit avec le grand.
    Ce serait ici une peine superflue d'entasser des citations dans lesquelles le mot esprit se trouve. On se contentera d'en examiner une de Boileau, qui est rapportée dans le grand Dictionnaire de Trévoux: " C'est le propre des grands esprits, quand ils commencent à vieillir et à décliner, de se plaire aux contes et aux fables. " Cette réflexion n'est pas vraie. Un grand esprit peut tomber dans cette faiblesse; mais ce n'est pas le propre des grands esprits. Rien n'est plus capable d'égarer la jeunesse que de citer les fautes des bons écrivains comme des exemples.
    Il ne faut pas oublier de dire ici en combien de sens différents le mot esprit s'emploie: ce n'est point un défaut de la langue, c'est au contraire un avantage d'avoir ainsi des racines qui se ramifient en plusieurs branches.
    Esprit d'un corps, d'une société, pour exprimer les usages, la manière de parler, de se conduire, les préjugés d'un corps.
    Esprit de parti, qui est à l'esprit d'un corps ce que sont les passions aux sentiments ordinaires.
    Esprit d'une loi, pour en distinguer l'intention; c'est en ce sens qu'on a dit, La lettre tue, et l'esprit vivifie.
    Esprit d'un ouvrage, pour en faire concevoir le caractère et le but.
    Esprit de vengeance, pour signifier désir et intention de se venger.
    Esprit de discorde, esprit de révolte, etc.
    On a cité dans un dictionnaire esprit de politesse; mais c'est d'après un auteur nommé Bellegarde, qui n'a nulle autorité. On doit choisir avec un soin scrupuleux ses auteurs et ses exemples. On ne dit point esprit de politesse, comme on dit esprit de vengeance, de dissension, de faction; parce que la politesse n'est point une passion animée par un motif puissant qui la conduise, lequel on appelle esprit métaphoriquement.
    Esprit familier se dit dans un autre sens, et signifie ces êtres mitoyens, ces génies, ces démons admis dans l'antiquité, comme l'esprit de Socrate, etc.
    Esprit signifie quelquefois la plus subtile partie de la matière: on dit esprits animaux, esprits vitaux, pour signifier ce qu'on n'a jamais vu, et ce qui donne le mouvement et la vie. Ces esprits, qu'on croit couler rapidement dans les nerfs, sont probablement un feu subtil. Le docteur Méad est le premier qui semble en avoir donné des preuves dans la préface du Traité sur les poisons.
    Esprit, en chimie, est encore un terme qui reçoit plusieurs acceptions différentes, mais qui signifie toujours la partie subtile de la matière.
    Il y a loin de l'esprit en ce sens, au bon esprit, au bel esprit. Le même mot, dans toutes les langues, peut donner des idées différentes, parce que tout est métaphore, sans que le vulgaire s'en aperçoive.
SECTION III.
¬†¬†¬†¬†Ce mot n'est-il pas une grande preuve de l'imperfection des langues, du chaos o√Ļ elles sont encore, et du hasard qui a dirig√© presque toutes nos conceptions ?
¬†¬†¬†¬†Il plut aux Grecs, ainsi qu'√† d'autres nations, d'appeler vent, souffle, [Grec], ce qu'ils entendaient vaguement par respiration, vie, √Ęme. Ainsi √Ęme et vent √©taient en un sens la m√™me chose dans l'antiquit√©; et si nous disions que l'homme est une machine pneumatique, nous ne ferions que traduire les Grecs. Les Latins les imit√®rent, et se servirent du mot spiritus, esprit, souffle. Anima, spiritus, furent la m√™me chose.
    Le rouhak des Phéniciens, et, à ce qu'on prétend, des Chaldéens, signifiait de même souffle et vent.
¬†¬†¬†¬†Quand on traduisit la Bible en latin, on employa toujours indiff√©remment le mot souffle, esprit, vent, √Ęme. " Spiritus Dei ferebatur super aquas. " Le vent de Dieu, l'esprit de Dieu √©tait port√© sur les eaux.
¬†¬†¬†¬†" Spiritus vitae, " le souffle de la vie, l'√Ęme de la vie.
    " Inspiravit in faciem ejus spiraculum ou spiritum vitae. " Et il souffla sur sa face un souffle de vie. Et selon l'hébreu: Il souffla dans ses narines un souffle, un esprit de vie.
    " Haec quum dixisset, insufflavit et dixit eis: Accipite spiritum sanctum. " Ayant dit cela, il souffla sur eux, et leur dit: Recevez le souffle saint, l'esprit saint.
¬†¬†¬†¬†" Spiritus ubi vult spirat, et vocem ejus audis, sed nescis unde veniat. " L'esprit, le vent souffle o√Ļ il veut, et vous entendez sa voix (son bruit); mais vous ne savez d'o√Ļ il vient.
    Il y a loin de là à nos brochures du quai des Augustins et du Pont-Neuf, intitulées Esprit de Marivaux, Esprit de Desfontaines, etc.
    Ce que nous entendons communément en français par esprit, bel esprit, trait d'esprit, etc., signifie des pensées ingénieuses. Aucune autre nation n'a fait un tel usage du mot spiritus. Les Latins disaient ingenium; les Grecs, [Grec], ou bien ils employaient des adjectifs. Les Espagnols disent agudo, agudeza.
    Les Italiens emploient communément le terme ingegno.
    Les Anglais se servent du mot wit, witty, dont l'étymologie est belle; car ce mot autrefois signifiait sage.
    Les Allemands disent verstandig; et quand ils veulent exprimer des pensées ingénieuses, vives, agréables, ils disent riche en sensations, sinn-reich. C'est de là que les Anglais, qui ont retenu beaucoup d'expressions de l'ancienne langue germanique et française, disent sensible man.
    Ainsi, presque tous les mots qui expriment des idées de l'entendement sont des métaphores.
    L'ingegno, l'ingenium, est tiré de ce qui engendre; l'agudeza, de ce qui est pointu; le sinn-reich, des sensations; l'esprit, du vent; et le wit, de la sagesse.
    En toute langue, ce qui répond à esprit en général est de plusieurs sortes; et quand vous dites, Cet homme a de l'esprit, on est en droit de vous demander du quel.
    Girard, dans son livre utile des définitions, intitulé Synonymes français, conclut ainsi:
    " Il faut, dans le commerce des dames, de l'esprit, ou du jargon qui en ait l'apparence. " (Ce n'est pas leur faire honneur; elles méritent mieux.) " L'entendement est de mise avec les politiques et les courtisans. "
    Il me semble que l'entendement est nécessaire partout, et qu'il est bien extraordinaire de voir un entendement de mise.
    " Le génie est propre avec les gens à projets et à dépense. "
    Ou je me trompe, ou le génie de Corneille était fait pour tous les spectateurs, le génie de Bossuet pour tous les auditeurs, encore plus que propre avec les gens à dépense.
¬†¬†¬†¬†Le mot qui r√©pond √† spiritus, esprit, vent, souffle, donnant n√©cessairement √† toutes les nations l'id√©e de l'air, elles suppos√®rent toutes que notre facult√© de penser, d'agir, ce qui nous anime, est de l'air; et de l√† notre √Ęme fut de l'air subtil.
¬†¬†¬†¬†De l√† les m√Ęnes, les esprits, les revenants, les ombres, furent compos√©s d'air.
¬†¬†¬†¬†De l√† nous disions, il n'y a pas longtemps: " Un esprit lui est apparu; il a un esprit familier; il revient des esprits dans ce ch√Ęteau; " et la populace le dit encore.
    Il n'y a guère que les traductions des livres hébreux en mauvais latin qui aient employé le mot spiritus en ce sens.
¬†¬†¬†¬†Manes, umbroe, simulacra, sont les expressions de Cic√©ron et de Virgile. Les Allemands disent geist, les Anglais ghost, les Espagnols duende, trasgo; les Italiens semblent n'avoir point de terme qui signifie revenant. Les Fran√ßais seuls se sont servis du mot esprit. Le mot propre, pour toutes les nations, doit √™tre fant√īme, imagination, r√™verie, sottise, friponnerie.
SECTION IV.
Bel esprit, esprit.
    Quand une nation commence à sortir de la barbarie, elle cherche à montrer ce que nous appelons de l'esprit.
    Ainsi, aux premières tentatives qu'on fit sous François 1er, vous voyez dans Marot des pointes, des jeux de mots qui seraient aujourd'hui intolérables.
    Romorentin sa perte remémore,
    Cognac s'en cogne en sa poitrine blême,
    Anjou fait joug, Angoulême est de même.
¬†¬†¬†¬†Ces belles id√©es ne se pr√©sentent pas d'abord pour marquer la douleur des peuples. Il en a co√Ľt√© √† l'imagination pour parvenir √† cet exc√®s de ridicule.
¬†¬†¬†¬†On pourrait apporter plusieurs exemples d'un go√Ľt si d√©prav√©; mais tenons-nous-en √† celui-ci, qui est le plus fort de tous.
    Dans la seconde époque de l'esprit humain en France, au temps de Balzac, de Mairet, de Rotrou, de Corneille, on applaudissait à toute pensée qui surprenait par des images nouvelles, qu'on appelait esprit. On reçut très bien ces vers de la tragédie de Pyrame:
¬†¬†¬†¬†Ah ! voici le poignard qui du sang de son ma√ģtre
¬†¬†¬†¬†S'est souill√© l√Ęchement; il en rougit, le tra√ģtre.
    On trouvait un grand art à donner du sentiment à ce poignard, à le faire rougir de honte d'être teint du sang de Pyrame autant que du sang dont il était coloré.
    Personne ne se récria contre Corneille, quand, dans sa tragédie d'Andromède, Phinée dit au Soleil:
    Tu luis, Soleil, et ta lumière
    Semble se plaire à m'affliger.
    Ah ! mon amour te va bien obliger
    A quitter soudain ta carrière.
    Viens, Soleil, viens voir la beauté
    Dont le divin éclat me dompte
    Et tu fuiras de honte
    D'avoir moins de clarté.
    Le soleil qui fuit parce qu'il est moins clair que le visage d'Andromède vaut bien le poignard qui rougit.
¬†¬†¬†¬†Si de tels efforts d'ineptie trouvaient gr√Ęce devant un public dont le go√Ľt s'est form√© si difficilement, il ne faut pas √™tre surpris que des traits d'esprit qui avaient quelque lueur de beaut√© aient longtemps s√©duit.
    Non seulement on admirait cette traduction de l'espagnol,
    Ce sang qui, tout sorti, fume encor de courroux
    De se voir répandu pour d'autres que pour vous
    non seulement on trouvait une finesse très spirituelle dans ce vers d'Hypsipyle à Médée dans la Toison d'or ,
    Je n'ai que des attraits, et vous avez des charmes
¬†¬†¬†¬†mais on ne s'apercevait pas, et peu de connaisseurs s'aper√ßoivent encore que, dans le r√īle imposant de Corn√©lie, l'auteur met presque toujours de l'esprit o√Ļ il fallait seulement de la douleur. Cette femme, dont on vient d'assassiner le mari, commence son discours √©tudi√© √† C√©sar par un car:
    César, car le destin qui m'outre et que je brave,
    Me fait ta prisonnière et non pas ton esclave
    Et tu ne prétends pas qu'il m'abatte le coeur
    Jusqu'à te rendre hommage et te nommer seigneur.
¬†¬†¬†¬†Elle s'interrompt ainsi, d√®s le premier mot, pour dire une chose recherch√©e et fausse. Jamais une citoyenne romaine ne fut esclave d'un citoyen romain; jamais un Romain ne fut appel√© seigneur; et ce mot seigneur n'est parmi nous qu'un terme d'honneur et de remplissage usit√© au th√©√Ętre.
    Fille de Scipion, et, pour dire encor plus,
    Romaine, mon courage est encore au-dessus.
¬†¬†¬†¬†Outre le d√©faut, si commun √† tous les h√©ros de Corneille, de s'annoncer ainsi eux-m√™mes, de dire, Je suis grand, j'ai du courage, admirez-moi; il y a ici une affectation bien condamnable de parler de sa naissance, quand la t√™te de Pomp√©e vient d'√™tre pr√©sent√©e √† C√©sar. Ce n'est point ainsi qu'une affliction v√©ritable s'exprime. La douleur ne cherche point √† dire encore plus; et ce qu'il y a de pis, c'est qu'en voulant dire encore plus, elle dit beaucoup moins. √™tre Romaine est sans doute moins que d'√™tre fille de Scipion et femme de Pomp√©e. L'inf√Ęme Septime, assassin de Pomp√©e, √©tait Romain comme elle. Mille Romains √©taient des hommes tr√®s m√©diocres; mais √™tre femme et fille des plus grands des Romains, c'√©tait l√† une vraie sup√©riorit√©. Il y a donc, dans ce discours, de l'esprit faux et d√©plac√©, ainsi qu'une grandeur fausse et d√©plac√©e.
    Ensuite elle dit, d'après Lucain, qu'elle doit rougir d'être en vie:
    Je dois rougir pourtant, après un tel malheur,
    De n'avoir pu mourir d'un excès de douleur.
¬†¬†¬†¬†Lucain, apr√®s le beau si√®cle d'Auguste, cherchait de l'esprit, parce que la d√©cadence commen√ßait; et dans le si√®cle de Louis XIV on commen√ßa par vouloir √©taler de l'esprit, parce que le bon go√Ľt n'√©tait pas encore enti√®rement form√© comme il le fut depuis.
    César, de ta victoire écoute moins le bruit
    Elle n'est que l'effet du malheur qui me suit.
    Quel mauvais artifice, quelle idée fausse autant qu'imprudente ! César ne doit point, selon elle, écouter le bruit de sa victoire. Il n'a vaincu à Pharsale que parce que Pompée a épousé Cornélie ! Que de peine pour dire ce qui n'est ni vrai, ni vraisemblable, ni convenable, ni touchant !
¬†¬†¬†¬†Deux fois du monde entier j'ai caus√© la disgr√Ęce.
¬†¬†¬†¬†C'est le bis nocui mundo de Lucain. Ce vers pr√©sente une tr√®s grande id√©e. Elle doit surprendre, il n'y manque que la v√©rit√©. Mais il faut bien remarquer que si ce vers avait seulement une faible lueur de vraisemblance, et s'il √©tait √©chapp√© aux emportements de la douleur, il serait admirable; il aurait alors toute la v√©rit√©, toute la beaut√© de la convenance th√©√Ętrale.
    Heureuse en mes malheurs si ce triste hyménée
¬†¬†¬†¬†Pour le bonheur de Rome √† C√©sar m'e√Ľt donn√©e,
    Et si j'eusse avec moi porté dans ta maison
    D'un astre envenimé l'invincible poison !
    Car enfin n'attends pas que j'abaisse ma haine:
    Je te l'ai déjà dit, César, je suis Romaine
    Et quoique ta captive, un coeur comme le mien,
    De peur de s'oublier, ne te demande rien.
    C'est encore du Lucain; elle souhaite dans la Pharsale d'avoir épousé César, et de n'avoir eu à se louer d'aucun de ses maris:
    " O utinam in thalamos invisi Caesaris issem
    Infelix conjux, et nulli laeta marito ! "
    Ce sentiment n'est point dans la nature; il est à la fois gigantesque et puéril; mais du moins ce n'est pas à César que Cornélie parle ainsi dans Lucain. Corneille, au contraire, fait parler Cornélie à César même; il lui fait dire qu'elle souhaite d'être sa femme, pour porter dans sa maison " le poison invincible d'un astre envenimé: " car, ajoute-t-elle, ma haine ne peut s'abaisser, et je t'ai déjà dit que je suis Romaine, et je ne te demande rien. Voilà un singulier raisonnement: je voudrais t'avoir épousé pour te faire mourir; car je ne te demande rien.
¬†¬†¬†¬†Ajoutons encore que cette veuve accable C√©sar d'injures dans le moment o√Ļ C√©sar vient de pleurer la mort de Pomp√©e, et qu'il a promis de la venger.
    Il est certain que si l'auteur n'avait pas voulu donner de l'esprit à Cornélie, il ne serait pas tombé dans ces défauts, qui se font sentir aujourd'hui après avoir été applaudis si longtemps. Les actrices ne peuvent plus guère les pallier par une fierté étudiée et des éclats de voix séducteurs.
¬†¬†¬†¬†Pour mieux conna√ģtre combien l'esprit seul est au-dessous des sentiments naturels, comparez Corn√©lie avec elle-m√™me, quand elle dit des choses toutes contraires dans la m√™me tirade:
¬†¬†¬†¬†Je dois bien, toutefois, rendre gr√Ęces aux dieux
    De ce qu'en arrivant je te trouve en ces lieux
    Que César y commande, et non pas Ptolémée.
¬†¬†¬†¬†H√©las ! et sous quel astre, √ī ciel ! m'as-tu form√©e,
    Si je leur dois des voeux de ce qu'ils ont permis
    Que je rencontre ici mes plus grands ennemis,
¬†¬†¬†¬†Et tombe entre leurs mains plut√īt qu'aux mains d'un prince
¬†¬†¬†¬†Qui doit √† mon √©poux son tr√īne et sa province ?
    Passons sur la petite faute de style, et considérons combien ce discours est décent et douloureux; il va au coeur; tout le reste éblouit l'esprit un moment, et ensuite le révolte.
    Ces vers naturels charment tous les spectateurs:
    O vous ! à ma douleur objet terrible et tendre,
¬†¬†¬†¬†√Čternel entretien de haine et de piti√©,
    Restes du grand Pompée, écoutez sa moitié, etc.
    (Acte V, scène 1re.)
¬†¬†¬†¬†C'est par ces comparaisons qu'on se forme le go√Ľt, et qu'on s'accoutume √† ne rien aimer que le vrai mis √† sa place.
¬†¬†¬†¬†Cl√©op√Ętre, dans la m√™me trag√©die, s'exprime ainsi √† sa confidente Charmion (acte II, sc. 1re):
    Apprends qu'une princesse aimant sa renommée,
¬†¬†¬†¬†Quand elle dit qu'elle aime, est s√Ľre d'√™tre aim√©e,
    Et que les plus beaux feux dont son coeur soit épris
    N'oseraient l'exposer aux hontes d'un mépris.
¬†¬†¬†¬†Charmion pouvait lui r√©pondre: Madame, je n'entends pas ce que c'est que les beaux feux d'une princesse qui n'oseraient l'exposer √† des hontes; et √† l'√©gard des princesses qui ne disent qu'elles aiment que quand elles sont s√Ľres d'√™tre aim√©es, je fais toujours le r√īle de confidente √† la com√©die, et vingt princesses m'ont avou√© leurs beaux feux sans √™tre s√Ľres de rien, et principalement l'infante du Cid.
¬†¬†¬†¬†Allons plus loin. C√©sar, C√©sar lui-m√™me ne parle √† Cl√©op√Ętre que pour montrer de l'esprit alambiqu√©:
¬†¬†¬†¬†Mais, √ī dieux ! ce moment que je vous ai quitt√©e
¬†¬†¬†¬†D'un trouble bien plus grand a mon √Ęme agit√©e
    Et ces soins importuns qui m'arrachaient de vous
    Contre ma grandeur même allumaient mon courroux
    Je lui voulais du mal de m'être si contraire,
    De rendre ma présence ailleurs si nécessaire
    Mais je lui pardonnais, au simple souvenir
    Du bonheur qu'à ma flamme elle fait obtenir
    C'est elle dont je tiens cette haute espérance
    Qui flatte mes désirs d'une illustre apparence...
    C'était pour acquérir un droit si précieux
    Que combattait partout mon bras ambitieux
    Et dans Pharsale même il a tiré l'épée
    Plus pour le conserver que pour vaincre Pompée.
    (Acte IV, scène III.)
¬†¬†¬†¬†Voil√† donc C√©sar qui veut du mal √† sa grandeur de l'avoir √©loign√© un moment de Cl√©op√Ętre, mais qui pardonne √† sa grandeur en se souvenant que cette grandeur lui a fait obtenir le bonheur de sa flamme. Il tient la haute esp√©rance d'une illustre apparence; et ce n'est que pour acqu√©rir le droit pr√©cieux de cette illustre apparence que son bras ambitieux a donn√© la bataille de Pharsale.
    On dit que cette sorte d'esprit, qui n'est, il faut le dire, que du galimatias, était alors l'esprit du temps. C'est cet abus intolérable que Molière proscrivit dans ses Précieuses ridicules.
¬†¬†¬†¬†Ce sont ces d√©fauts, trop fr√©quents dans Corneille, que La Bruy√®re d√©signa en disant: " J'ai cru, dans ma premi√®re jeunesse, que ces endroits √©taient clairs, intelligibles pour les acteurs, pour le parterre et l'amphith√©√Ętre, que leurs auteurs s'entendaient eux-m√™mes, et que j'avais tort de n'y rien comprendre. Je suis d√©tromp√©. " Nous avons relev√© ailleurs l'affectation singuli√®re o√Ļ est tomb√© La Motte dans son abr√©g√© de l'Iliade, en faisant parler avec esprit toute l'arm√©e des Grecs √† la fois:
    Tout le camp s'écria, dans une joie extrême:
    Que ne vaincra-t-il point ? il s'est vaincu lui-même.
    C'est là un trait d'esprit, une espèce de pointe et de jeu de mots: car s'ensuit-il de ce qu'un homme a dompté sa colère qu'il sera vainqueur dans le combat ? et comment cent mille hommes peuvent-ils, dans un même instant, s'accorder à dire un rébus, ou, si l'on veut, un bon mot ?
SECTION V.
¬†¬†¬†¬†En Angleterre, pour exprimer qu'un homme a beaucoup d'esprit, on dit qu'il a de grandes parties, great parts. D'o√Ļ cette mani√®re de parler, qui √©tonne aujourd'hui les Fran√ßais, peut-elle venir ? d'eux-m√™mes. Autrefois nous nous servions de ce mot parties tr√®s commun√©ment dans ce sens-l√†. Cl√©lie, Cassandre, nos autres anciens romans, ne parlent que des parties de leurs h√©ros et de leurs h√©ro√Įnes; et ces parties sont leur esprit. On ne pouvait mieux s'exprimer. En effet, qui peut avoir tout ? Chacun de nous n'a que sa petite portion d'intelligence, de m√©moire, de sagacit√©, de profondeur d'id√©es, d'√©tendue, de vivacit√©, de finesse. Le mot de parties est le plus convenable pour des √™tres aussi faibles que l'homme. Les Fran√ßais ont laiss√© √©chapper de leurs dictionnaires une expression dont les Anglais se sont saisis. Les Anglais se sont enrichis plus d'une fois √† nos d√©pens.
    Plusieurs écrivains philosophes se sont étonnés de ce que, tout le monde prétendant à l'esprit, personne n'ose se vanter d'en avoir.
    " L'envie, a-t-on dit , permet à chacun d'être le panégyriste de sa probité, et non de son esprit. " L'envie permet qu'on fasse l'apologie de sa probité, non de son esprit: pourquoi ? c'est qu'il est très nécessaire de passer pour homme de bien, et point du tout d'avoir la réputation d'homme d'esprit.
¬†¬†¬†¬†On a √©mu la question, si tous les hommes sont n√©s avec le m√™me esprit, les m√™mes dispositions pour les sciences, et si tout d√©pend de leur √©ducation et des circonstances o√Ļ ils se trouvent. Un philosophe , qui avait droit de se croire n√© avec quelque sup√©riorit√©, pr√©tendit que les esprits sont √©gaux: cependant on a toujours vu le contraire. De quatre cents enfants √©lev√©s ensemble sous les m√™mes ma√ģtres, dans la m√™me discipline, √† peine y en a-t-il cinq ou six qui fassent des progr√®s bien marqu√©s. Le grand nombre est toujours des m√©diocres, et parmi ces m√©diocres il y a des nuances; en un mot, les esprits diff√®rent plus que les visages.
SECTION VI.
Esprit faux.
¬†¬†¬†¬†Nous avons des aveugles, des borgnes, des bigles, des louches, des vues longues, des vues courtes, ou distinctes, ou confuses, ou faibles, ou infatigables. Tout cela est une image assez fid√®le de notre entendement; mais on ne conna√ģt gu√®re de vues fausses. Il n'y a gu√®re d'hommes qui prennent toujours un coq pour un cheval, ni un pot de chambre pour une maison. Pourquoi rencontre-t-on souvent des esprits assez justes d'ailleurs, qui sont absolument faux sur des choses importantes ? Pourquoi ce m√™me Siamois, qui ne se laissera jamais tromper quand il sera question de lui compter trois roupies, croit-il fermement aux m√©tamorphoses de Sammonocodom ? Par quelle √©trange bizarrerie des hommes sens√©s ressemblent-ils √† don Quichotte, qui croyait voir des g√©ants o√Ļ les autres hommes ne voyaient que des moulins √† vent ? Encore don Quichotte √©tait plus excusable que le Siamois qui croit que Sammonocodom est venu plusieurs fois sur la terre, et que le Turc qui est persuad√© que Mahomet a mis la moiti√© de la lune dans sa manche; car don Quichotte, frapp√© de l'id√©e qu'il doit combattre des g√©ants, peut se figurer qu'un g√©ant doit avoir le corps aussi gros qu'un moulin, et les bras aussi longs que les ailes du moulin; mais de quelle supposition peut partir un homme sens√© pour se persuader que la moiti√© de la lune est entr√©e dans une manche, et qu'un Sammonocodom est descendu du ciel pour venir jouer au cerf-volant √† Siam, couper une for√™t, et faire des tours de passe-passe ?
    Les plus grands génies peuvent avoir l'esprit faux sur un principe qu'ils ont reçu sans examen. Newton avait l'esprit très faux quand il commentait l'Apocalypse.
¬†¬†¬†¬†Tout ce que certains tyrans des √Ęmes d√©sirent, c'est que les hommes qu'ils enseignent aient l'esprit faux. Un fakir √©l√®ve un enfant qui promet beaucoup; il emploie cinq ou six ann√©es √† lui enfoncer dans la t√™te que le dieu Fo apparut aux hommes en √©l√©phant blanc, et il persuade l'enfant qu'il sera fouett√© apr√®s sa mort pendant cinq cent mille ann√©es, s'il ne croit pas ces m√©tamorphoses. Il ajoute qu'√† la fin du monde l'ennemi du dieu Fo viendra combattre contre cette divinit√©.
¬†¬†¬†¬†L'enfant √©tudie et devient un prodige; il argumente sur les le√ßons de son ma√ģtre; il trouve que Fo n'a pu se changer qu'en √©l√©phant blanc, parce que c'est le plus beau des animaux. Les rois de Siam et du P√©gu, dit-il, se font la guerre pour un √©l√©phant blanc; certainement si Fo n'avait pas √©t√© cach√© dans cet √©l√©phant, ces rois n'auraient pas √©t√© si insens√©s que de combattre pour la possession d'un simple animal.
¬†¬†¬†¬†L'ennemi de Fo viendra le d√©fier √† la fin du monde; certainement cet ennemi sera un rhinoc√©ros, car le rhinoc√©ros combat l'√©l√©phant. C'est ainsi que raisonne dans un √Ęge m√Ľr l'√©l√®ve savant du fakir, et il devient une des lumi√®res des Indes; plus il a l'esprit subtil, plus il l'a faux; et il forme ensuite des esprits faux comme lui.
¬†¬†¬†¬†On montre √† tous ces √©nergum√®nes un peu de g√©om√©trie, et ils l'apprennent assez facilement; mais, chose √©trange ! leur esprit n'est pas redress√© pour cela; ils aper√ßoivent les v√©rit√©s de la g√©om√©trie, mais elle ne leur apprend point √† peser les probabilit√©s; ils ont pris leur pli; ils raisonneront de travers toute leur vie, et j'en suis f√Ęch√© pour eux.
¬†¬†¬†¬†Il y a malheureusement bien des mani√®res d'avoir l'esprit faux: 1¬į de ne pas examiner si le principe est vrai, lors m√™me qu'on en d√©duit des cons√©quences justes; et cette mani√®re est commune.
¬†¬†¬†¬†2¬į De tirer des cons√©quences fausses d'un principe reconnu pour vrai. Par exemple, un domestique est interrog√© si son ma√ģtre est dans sa chambre, par des gens qu'il soup√ßonne d'en vouloir √† sa vie: s'il √©tait assez sot pour leur dire la v√©rit√©, sous pr√©texte qu'il ne faut pas mentir, il est clair qu'il aurait tir√© une cons√©quence absurde d'un principe tr√®s vrai.
    Un juge qui condamnerait un homme qui a tué son assassin, parce que l'homicide est défendu, serait aussi inique que mauvais raisonneur.
¬†¬†¬†¬†De pareils cas se subdivisent en mille nuances diff√©rentes. Le bon esprit, l'esprit juste, est celui qui les d√©m√™le: de l√† vient qu'on a vu tant de jugements iniques; non que le coeur des juges f√Ľt m√©chant, mais parce qu'ils n'√©taient pas assez √©clair√©s.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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