ESCLAVES

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ESCLAVES
SECTION PREMI√ąRE.
    Pourquoi appelons-nous esclaves ceux que les Romains appelaient servi, et les Grecs [Grec] ? L'étymologie est ici fort en défaut, et les Bochart ne pourront faire venir ce mot de l'hébreu.
    Le plus ancien monument que nous ayons de ce nom d'esclave est le testament d'un Ermangaut, archevêque de Narbonne, qui lègue à l'évêque Frédelon son esclave Anaph, Anaphum slavonium. Cet Anaph était bien heureux d'appartenir à deux évêques de suite.
¬†¬†¬†¬†Il n'est pas hors de vraisemblance que les Slavons √©tant venus du fond du Nord, avec tant de peuples indigents et conqu√©rants, piller ce que l'empire romain avait ravi aux nations, et surtout la Dalmatie et l'Illyrie, les Italiens aient appel√© schiavit√Ļ le malheur de tomber entre leurs mains, et schiavi ceux qui √©taient en captivit√© dans leurs nouveaux repaires.
¬†¬†¬†¬†Tout ce qu'on peut recueillir du fatras de l'histoire du moyen √Ęge, c'est que du temps des Romains notre univers connu se divisait en hommes libres et en esclaves. Quand les Slavons, Alains, Huns, H√©rules, Lombards, Ostrogoths, Visigoths, Vandales, Bourguignons, Francs, Normands, vinrent partager les d√©pouilles du monde, il n'y a pas d'apparence que la multitude des esclaves diminua; d'anciens ma√ģtres se virent r√©duits √† la servitude; le tr√®s petit nombre encha√ģna le grand, comme on le voit dans les colonies o√Ļ l'on emploie les n√®gres, et comme il se pratique en plus d'un genre.
¬†¬†¬†¬†Nous n'avons rien dans les anciens auteurs concernant les esclaves des Assyriens et des √Čgyptiens.
¬†¬†¬†¬†Le livre o√Ļ il est le plus parl√© d'esclaves est l'Iliade. D'abord la belle Chrys√©is est esclave chez Achille. Toutes les Troyennes, et surtout les princesses, craignent d'√™tre esclaves des Grecs, et d'aller filer pour leurs femmes.
    L'esclavage est aussi ancien que la guerre, et la guerre aussi ancienne que la nature humaine.
¬†¬†¬†¬†On √©tait si accoutum√© √† cette d√©gradation de l'esp√®ce, qu'√Čpict√®te, qui assur√©ment valait mieux que son ma√ģtre, n'est jamais √©tonn√© d'√™tre esclave.
    Aucun législateur de l'antiquité n'a tenté d'abroger la servitude; au contraire, les peuples les plus enthousiastes de la liberté, les Athéniens, les Lacédémoniens, les Romains, les Carthaginois, furent ceux qui portèrent les lois les plus dures contre les serfs. Le droit de vie et de mort sur eux était un des principes de la société. Il faut avouer que, de toutes les guerres, celle de Spartacus est la plus juste, et peut-être la seule juste.
¬†¬†¬†¬†Qui croirait que les Juifs, form√©s, √† ce qu'il semblait, pour servir toutes les nations tour-√†-tour, eussent pourtant quelques esclaves aussi ? Il est prononc√© dans leurs lois qu'ils pourront acheter leurs fr√®res pour six ans, et les √©trangers pour toujours. Il √©tait dit que les enfants d'√Čsa√ľ devaient √™tre les serfs des enfants de Jacob. Mais depuis, sous une autre √©conomie, les Arabes, qui se disaient enfants d'√Čsa√ľ, r√©duisirent les enfants de Jacob √† l'esclavage.
¬†¬†¬†¬†Les √Čvangiles ne mettent pas dans la bouche de J√©sus-Christ une seule parole qui rappelle le genre humain √† sa libert√© primitive, pour laquelle il semble n√©. Il n'est rien dit dans le nouveau Testament de cet √Čtat d'opprobre et de peine auquel la moiti√© du genre humain √©tait condamn√©e; pas un mot dans les √©crits des ap√ītres et des P√®res de l'√Čglise pour changer des b√™tes de somme en citoyens, comme on commen√ßa √† le faire parmi nous vers le treizi√®me si√®cle. S'il est parl√© de l'esclavage, c'est de l'esclavage du p√©ch√©.
¬†¬†¬†¬†Il est difficile de bien comprendre comment, dans saint Jean , les Juifs peuvent dire √† J√©sus, " Nous n'avons jamais servi sous personne, " eux qui √©taient alors sujets des Romains; eux qui avaient √©t√© vendus au march√©, apr√®s la prise de J√©rusalem; eux dont dix tribus, emmen√©es esclaves par Salmanazar, avaient disparu de la face de la terre, et dont deux autres tribus furent dans les fers des Babyloniens soixante et dix ans; eux, sept fois r√©duits en servitude dans leur terre promise, de leur propre aveu; eux qui dans tous leurs √©crits parlaient de leur servitude en √Čgypte, dans cette √Čgypte qu'ils abhorraient, et o√Ļ ils coururent en foule pour gagner quelque argent, d√®s qu'Alexandre daigna leur permettre de s'y √©tablir. Le r√©v√©rend P. dom Calmet dit qu'il faut entendre ici une servitude intrins√®que, ce qui n'est pas moins difficile √† comprendre.
¬†¬†¬†¬†L'Italie, les Gaules, l'Espagne, une partie de l'Allemagne, √©taient habit√©es par des √©trangers devenus ma√ģtres, et par les natifs devenus serfs. Quand l'√©v√™que de S√©ville Opas et le comte Julien appel√®rent les Maures mahom√©tans contre les rois chr√©tiens visigoths qui r√©gnaient del√† les Pyr√©n√©es, les mahom√©tans, selon leur coutume, propos√®rent au peuple de se faire circoncire, ou de se battre, ou de payer en tribut de l'argent et des filles. Le roi Roderic fut vaincu: il n'y eut d'esclaves que ceux qui furent pris √† la guerre; les colons gard√®rent leurs biens et leur religion en payant. C'est ainsi que les Turcs en us√®rent depuis en Gr√®ce. Mais ils impos√®rent aux Grecs un tribut de leurs enfants, les m√Ęles pour √™tre circoncis, et pour servir d'icoglans et de janissaires; les filles, pour √™tre √©lev√©es dans les s√©rails. Ce tribut fut depuis rachet√© √† prix d'argent. Les Turcs n'ont plus gu√®re d'esclaves pour le service int√©rieur des maisons que ceux qu'ils ach√®tent des Circassiens, des Mingr√©liens, et des Petits-Tartares.
¬†¬†¬†¬†Entre les Africains musulmans et les Europ√©ens chr√©tiens, la coutume de piller, de faire esclave tout ce qu'on rencontre sur mer a toujours subsist√©. Ce sont des oiseaux de proie qui fondent les uns sur les autres. Alg√©riens, Marocains, Tunisiens, vivent de piraterie. Les religieux de Malte, successeurs des religieux de Rhodes, jurent de piller et d'encha√ģner tout ce qu'ils trouveront de musulmans. Les gal√®res du pape vont prendre des Alg√©riens, ou sont prises sur les c√ītes septentrionales d'Afrique. Ceux qui se disent blancs vont acheter des n√®gres √† bon march√©, pour les revendre cher en Am√©rique. Les Pensylvaniens seuls ont renonc√© depuis peu solennellement √† ce trafic, qui leur a paru malhonn√™te.
SECTION II.
¬†¬†¬†¬†J'ai lu depuis peu au mont Krapack, o√Ļ l'on sait que je demeure, un livre fait √† Paris, plein d'esprit, de paradoxes, de vues et de courage, tel √† quelques √©gards que ceux de Montesquieu, et √©crit contre Montesquieu. Dans ce livre on pr√©f√®re hautement l'esclavage √† la domesticit√©, et surtout √† l'√©tat libre de manoeuvre. On y plaint le sort de ces malheureux hommes libres, qui peuvent gagner leur vie o√Ļ ils veulent, par le travail pour lequel l'homme est n√©, et qui est le gardien de l'innocence comme le consolateur de la vie. Personne, dit l'auteur, n'est charg√© de les nourrir, de les secourir; au lieu que les esclaves √©taient nourris et soign√©s par leurs ma√ģtres ainsi que leurs chevaux. Cela est vrai; mais l'esp√®ce humaine aime mieux se pourvoir que d√©pendre; et les chevaux n√©s dans les for√™ts les pr√©f√®rent aux √©curies.
    Il remarque, avec raison, que les ouvriers perdent beaucoup de journées, dans lesquelles il leur est défendu de gagner leur vie; mais ce n'est point parce qu'ils sont libres, c'est parce que nous avons quelques lois ridicules et beaucoup trop de fêtes.
¬†¬†¬†¬†Il dit tr√®s justement que ce n'est pas la charit√© chr√©tienne qui a bris√© les cha√ģnes de la servitude, puisque cette charit√© les a resserr√©es pendant plus de douze si√®cles; et il pouvait encore ajouter que chez les chr√©tiens, les moines m√™mes, tout charitables qu'ils sont, poss√®dent encore des esclaves r√©duits √† un √Čtat affreux, sous le nom de mortaillables, de mainmortables, de serfs de gl√®be.
    Il affirme, ce qui est très vrai, que les princes chrétiens n'affranchirent les serfs que par avarice. C'est en effet pour avoir l'argent amassé par ces malheureux qu'ils leur signèrent des patentes de manumission; ils ne leur donnèrent pas la liberté, ils la vendirent. L'empereur Henri V commença; il affranchit les serfs de Spire et de Vorms au douzième siècle. Les rois de France l'imitèrent. Cela prouve de quel prix est la liberté, puisque ces hommes grossiers l'achetèrent très chèrement.
    Enfin, c'est aux hommes sur l'état desquels on dispute, à décider quel est l'état qu'ils préfèrent. Interrogez le plus vil manoeuvre, couvert de haillons, nourri de pain noir, dormant sur la paille dans une hutte entr'ouverte; demandez-lui s'il voudrait être esclave, mieux nourri, mieux vêtu, mieux couché; non seulement il répondra en reculant d'horreur, mais il en est à qui vous n'oseriez en faire la proposition.
    Demandez ensuite à un esclave s'il désirerait d'être affranchi, et vous verrez ce qu'il vous répondra. Par cela seul la question est décidée.
¬†¬†¬†¬†Consid√©rez encore que le manoeuvre peut devenir fermier, et de fermier propri√©taire. Il peut m√™me, en France, parvenir √† √™tre conseiller du roi, s'il a gagn√© du bien. Il peut √™tre, en Angleterre, franc-tenancier, nommer un d√©put√© au parlement; en Su√®de, devenir lui-m√™me un membre des √©tats de la nation. Ces perspectives valent bien celle de mourir abandonn√© dans le coin d'une √©table de son ma√ģtre.
SECTION III.
    Puffendorf dit que l'esclavage a été établi " par un libre consentement des parties, et par un contrat de faire afin qu'on nous donne. "
    Je ne croirai Puffendorf que quand il m'aura montré le premier contrat.
    Grotius demande si un homme fait captif à la guerre a le droit de s'enfuir (et remarquez qu'il ne parle pas d'un prisonnier sur sa parole d'honneur). Il décide qu'il n'a pas ce droit. Que ne dit-il aussi qu'ayant été blessé il n'a pas le droit de se faire panser ? La nature décide contre Grotius.
    Voici ce qu'avance l'auteur de l'Esprit des Lois , après avoir peint l'esclavage des Nègres avec le pinceau de Molière:
    " M. Perry dit que les Moscovites se vendent aisément; j'en sais bien la raison, c'est que leur liberté ne vaut rien. "
¬†¬†¬†¬†Le capitaine Jean Perry, Anglais, qui √©crivait en 1714 l'√Čtat pr√©sent de la Russie, ne dit pas un mot de ce que l'Esprit des Lois lui fait dire. Il n'y a dans Perry que quelques lignes touchant l'esclavage des Russes; les voici: " Le czar a ordonn√© que, dans tous ses √©tats, personne √† l'avenir ne se dirait son golup ou esclave, mais seulement raab, qui signifie sujet. Il est vrai que ce peuple n'en a tir√© aucun avantage r√©el, car il est encore aujourd'hui effectivement esclave. "
    L'auteur de l'Esprit des Lois ajoute que, suivant le récit de Guillaume Dampier, " tout le monde cherche à se vendre dans le royaume d'Achem. " Ce serait là un étrange commerce. Je n'ai rien vu dans le Voyage de Dampier qui approche d'une pareille idée. C'est dommage qu'un homme qui avait tant d'esprit ait hasardé tant de choses, et cité faux tant de fois.
SECTION IV.
Serfs de corps, serfs de glèbe, mainmorte, etc.
    On dit communément qu'il n'y a plus d'esclaves en France, que c'est le royaume des Francs; qu'esclave et franc sont contradictoires; qu'on y est si franc, que plusieurs financiers y sont morts en dernier lieu avec plus de trente millions de francs acquis aux dépens des descendants des anciens Francs, s'il y en a. Heureuse la nation française d'être si franche ! Cependant, comment accorder tant de liberté avec tant d'espèces de servitudes, comme, par exemple, celle de la mainmorte ?
    Plus d'une belle dame à Paris, bien brillante dans une loge de l'Opéra, ignore qu'elle descend d'une famille de Bourgogne, ou du Bourbonnais, ou de la Franche-Comté, ou de la Marche, ou de l'Auvergne, et que sa famille est encore esclave mortaillable, mainmortable.
    De ces esclaves, les uns sont obligés de travailler trois jours de la semaine pour leur seigneur; les autres, deux. S'ils meurent sans enfants, leur bien appartient à ce seigneur; s'ils laissent des enfants, le seigneur prend seulement les plus beaux bestiaux, les meilleurs meubles à son choix, dans plus d'une coutume. Dans d'autres coutumes, si le fils de l'esclave mainmortable n'est pas dans la maison de l'esclavage paternel depuis un an et un jour à la mort du père, il perd tout son bien, et il demeure encore esclave; c'est-à-dire que, s'il gagne quelque bien par son industrie, ce pécule à sa mort appartiendra au seigneur.
    Voici bien mieux: un bon Parisien va voir ses parents en Bourgogne ou en Franche-Comté, il demeure un an et un jour dans une maison mainmortable, et s'en retourne à Paris; tous ses biens, en quelque endroit qu'ils soient situés, appartiendront au seigneur foncier, en cas que cet homme meure sans laisser de lignée.
    On demande, à ce propos, comment la comté de Bourgogne eut le sobriquet de franche avec une telle servitude. C'est sans doute comme les Grecs donnèrent aux furies le nom d'Euménides, bons coeurs.
    Mais le plus curieux, le plus consolant de toute cette jurisprudence, c'est que les moines sont seigneurs de la moitié des terres mainmortables.
¬†¬†¬†¬†Si par hasard un prince du sang, ou un ministre d'√Čtat, ou un chancelier, ou quelqu'un de leurs secr√©taires, jetait les yeux sur cet article, il serait bon que dans l'occasion il se ressouv√ģnt que le roi de France d√©clare √† la nation, dans son ordonnance du 18 mai 1731, que " les moines et les b√©n√©ficiers poss√®dent plus de la moiti√© des biens de la Franche-Comt√©. "
    Le marquis d'Argenson, dans le Droit public ecclésiastique, auquel il eut la meilleure part , dit qu'en Artois, de dix-huit charrues, les moines en ont treize.
    On appelle les moines eux-mêmes gens de mainmorte, et ils ont des esclaves. Renvoyons cette possession monacale au chapitre des contradictions.
    Quand nous avons fait quelques remontrances modestes sur cette étrange tyrannie de gens qui ont juré à Dieu d'être pauvres et humbles, on nous a répondu: Il y a six cents ans qu'ils jouissent de ce droit; comment les en dépouiller ? Nous avons répliqué humblement: Il y a trente ou quarante mille ans, plus ou moins, que les fouines sont en possession de manger nos poulets; mais on nous accorde la permission de les détruire quand nous les rencontrons.
¬†¬†¬†¬†N. B. C'est un p√©ch√© mortel dans un chartreux de manger une demi-once de mouton; mais il peut en s√Ľret√© de conscience manger la substance de toute une famille. J'ai vu les chartreux de mon voisinage h√©riter cent mille √©cus d'un de leurs esclaves mainmortables, lequel avait fait cette fortune √† Francfort par son commerce. Il est vrai que la famille d√©pouill√©e a eu la permission de venir demander l'aum√īne √† la porte du couvent, car il faut tout dire.
¬†¬†¬†¬†Disons donc que les moines ont encore cinquante ou soixante mille esclaves mainmortables dans le royaume des Francs. On n'a pas pens√© jusqu'√† pr√©sent √† r√©former cette jurisprudence chr√©tienne qu'on vient d'abolir dans les √©tats du roi de Sardaigne; mais on y pensera. Attendons seulement quelques si√®cles, quand les dettes de l'√Čtat seront pay√©es.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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