√ČPREUVE

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√ČPREUVE
¬†¬†¬†¬†Toutes les absurdit√©s qui avilissent la nature humaine nous sont donc venues d'Asie, avec toutes les sciences et tous les arts ! C'est en Asie, c'est en √Čgypte qu'on osa faire d√©pendre la vie et la mort d'un accus√© ou d'un coup de d√©s, ou de quelque chose d'√©quivalent, ou de l'eau froide, ou de l'eau chaude, ou d'un fer rouge, ou d'un morceau de pain d'orge. Une superstition √† peu pr√®s semblable existe encore, √† ce qu'on pr√©tend, dans les Indes, sur les c√ītes de Malabar, et au Japon.
¬†¬†¬†¬†Elle passa d'√Čgypte en Gr√®ce. Il y eut √† Tr√©z√®ne un temple fort c√©l√®bre, dans lequel tout homme qui se parjurait mourait sur-le-champ d'apoplexie. Hippolyte, dans la trag√©die de Ph√®dre, parle ainsi √† sa ma√ģtresse Aricie:
    Aux portes de Trézène, et parmi ces tombeaux
    Des princes de ma race antiques sépultures,
    Est un temple sacré, formidable aux parjures.
    C'est là que les mortels n'osent jurer en vain
¬†¬†¬†¬†Le perfide y re√ßoit un ch√Ętiment soudain
    Et, craignant d'y trouver la mort inévitable,
    Le mensonge n'a point de frein plus redoutable.
    Le savant commentateur du grand Racine fait cette remarque sur les épreuves de Trézène:
¬†¬†¬†¬†" M. de La Motte a dit qu'Hippolyte devait proposer √† son p√®re de venir entendre sa justification dans ce temple o√Ļ l'on n'osait jurer en vain. Il est vrai que Th√©s√©e n'aurait pu douter alors de l'innocence de ce jeune prince; mais il e√Ľt eu une preuve trop convaincante contre la vertu de Ph√®dre, et c'est ce qu'Hippolyte ne voulait pas faire. M. de La Motte aurait d√Ľ se d√©fier un peu de son go√Ľt, en soup√ßonnant celui de Racine, qui semble avoir pr√©vu son objection. En effet, Racine suppose que Th√©s√©e est si pr√©venu contre Hippolyte, qu'il ne veut pas m√™me l'admettre √† se justifier par serment. "
¬†¬†¬†¬†Je dois dire que la critique de La Motte est de feu M. le marquis de Lassai. Il la fit √† table chez M. de La Faye, o√Ļ j'√©tais avec feu M. de La Motte, qui promit qu'il en ferait usage; et, en effet, dans ses discours sur la trag√©die , il fait honneur de cette critique √† M. le marquis de Lassai. Cette r√©flexion me parut tr√®s judicieuse, ainsi qu'√† M. de La Faye, et √† tous les convives, qui √©taient, except√© moi, les meilleurs connaisseurs de Paris. Mais nous conv√ģnmes tous que c'√©tait Aricie qui devait demander √† Th√©s√©e l'√©preuve du temple de Tr√©z√®ne, d'autant plus que Th√©s√©e, imm√©diatement apr√®s, parle assez longtemps √† cette princesse, laquelle oublie la seule chose qui pouvait √©clairer le p√®re et justifier le fils. Cet oubli me para√ģt inexcusable. Ni M. de Lassai ni M. de La Motte ne devaient se d√©fier de leur go√Ľt en cette occasion. C'est en vain que le commentateur objecte que Th√©s√©e a d√©clar√© √† son fils qu'il n'en croira point ses serments:
    Toujours les scélérats ont recours au parjure.
    Phèdre, IV, 2.
¬†¬†¬†¬†Il y a une prodigieuse diff√©rence entre un serment fait dans une chambre, et un serment fait dans un temple o√Ļ les parjures sont punis d'une mort subite. Si Aricie avait dit un mot, Th√©s√©e n'avait aucune excuse de ne pas conduire Hippolyte dans ce temple; mais alors il n'y avait plus de catastrophe.
    Hippolyte ne devait donc point parler de la vertu du temple de Trézène à son Aricie; il n'avait pas besoin de lui faire serment de l'aimer; elle en était assez persuadée. C'est une légère faute qui a échappé au tragique le plus sage, le plus élégant et le plus passionné que nous ayons eu.
    Après cette petite digression, je reviens à la barbare folie des épreuves. Elle ne fut point reçue dans la république romaine. On ne peut regarder comme une des épreuves dont nous parlons l'usage de faire dépendre les grandes entreprises de la manière dont les poulets sacrés mangeaient des vesces. Il ne s'agit ici que des épreuves faites sur les hommes. On ne proposa jamais aux Manlius, aux Camille, aux Scipion, de se justifier en mettant la main dans de l'eau bouillante sans s'échauder.
    Ces inepties barbares ne furent point admises sous les empereurs. Mais nos Tartares, qui vinrent détruire l'empire (car la plupart de ces déprédateurs étaient originaires de Tartarie), remplirent notre Europe de cette jurisprudence qu'ils tenaient des Perses. Elle ne fut point connue dans l'empire d'Orient jusqu'à Justinien, malgré la détestable superstition qui régnait alors; mais depuis ce temps les épreuves dont nous parlons y furent reçues. Cette manière de juger les hommes est si ancienne, qu'on la trouve établie chez les Juifs dans tous les temps.
¬†¬†¬†¬†Cor√©, Dathan et Abiron disputent le pontificat au grand-pr√™tre Aaron dans le d√©sert; Mo√Įse leur ordonne d'apporter deux cent cinquante encensoirs, et leur dit que Dieu choisira entre leurs encensoirs et celui d'Aaron. A peine les r√©volt√©s eurent paru pour soutenir cette √©preuve qu'ils furent engloutis dans la terre, et que le feu du ciel frappa deux cent cinquante de leurs principaux adh√©rents; apr√®s quoi le Seigneur fit encore mourir quatorze mille sept cents hommes du parti. La querelle n'en continua pas moins entre les chefs d'Isra√ęl et Aaron pour le sacerdoce. On se servit alors de l'√©preuve des verges: chacun pr√©senta sa verge, et celle d'Aaron fut la seule qui fleurit.
¬†¬†¬†¬†Quand le peuple de Dieu eut fait tomber les murs de J√©richo au son des trompettes, il fut vaincu par les habitants du village de Ha√Į. Cette d√©faite ne parut pas naturelle √† Josu√©; il consulta le Seigneur, qui lui r√©pondit qu'Isra√ęl avait p√©ch√©, que quelqu'un s'√©tait appropri√© une part de ce qui √©tait d√©vou√© √† l'anath√®me dans J√©richo. En effet, tout le butin avait d√Ľ √™tre br√Ľl√© avec les hommes, les femmes, les enfants, et les b√™tes; et quiconque avait sauv√© ou emport√© quelque chose devait √™tre extermin√©. Josu√©, pour d√©couvrir le coupable, soumit toutes les tribus √† l'√©preuve du sort. Il tomba d'abord sur la tribu de Juda, ensuite sur la famille de Zar√©, puis sur la maison o√Ļ demeurait Zabdi, et enfin sur le petit-fils de Zabdi, nomm√© Achan.
¬†¬†¬†¬†L'√Čcriture n'explique pas comment ces tribus errantes avaient alors des maisons; elle ne dit pas non plus de quel sort on se servait: mais il est certain, par le texte, qu'Achan √©tant convaincu de s'√™tre appropri√© une petite lame d'or, un manteau d'√©carlate, et deux cents sicles d'argent, fut br√Ľl√© avec ses fils, ses brebis, ses boeufs, ses √Ęnes, et sa tente m√™me, dans la vall√©e d'Achor.
    La terre promise fut partagée au sort. On tirait au sort les deux boucs d'expiation pour savoir lequel des deux serait offert en sacrifice , tandis qu'on enverrait l'autre au désert.
¬†¬†¬†¬†Quand il fallut √©lire Sa√ľl pour roi , on consulta le sort, qui d√©signa d'abord la tribu de Benjamin, la famille de M√©tri dans cette tribu, et ensuite Sa√ľl, fils de Cis, dans la famille de M√©tri.
    Le sort tomba sur Jonathas, pour le punir d'avoir mangé un peu de miel au bout d'une verge.
    Les matelots de Joppé jetèrent le sort pour apprendre de Dieu quelle était la cause de la tempête. Le sort leur apprit que c'était Jonas, et ils le jetèrent dans la mer.
¬†¬†¬†¬†Toutes ces √©preuves par le sort, qui n'√©taient que des superstitions profanes chez les autres nations, √©taient la voix de Dieu m√™me chez le peuple ch√©ri, et tellement la voix de Dieu que les ap√ītres tir√®rent au sort la place de l'ap√ītre Judas. Les deux concurrents √©taient saint Mathias et Barsabas. La providence se d√©clara pour saint Mathias.
¬†¬†¬†¬†Le pape Honorius, troisi√®me du nom, d√©fendit, par une d√©cr√©tale, que l'on se serv√ģt dor√©navant de cette voie pour √©lire des √©v√™ques. Elle √©tait assez commune: c'est ce que les pa√Įens appelaient sortile-gium, sortil√®ge. Caton dit dans la Pharsale, (IX, 581):
    " Sortilegis egeant dubii.... "
    Il y avait d'autres épreuves au nom du Seigneur chez les Juifs, comme les eaux de jalousie. Une femme soupçonnée d'adultère devait boire de cette eau mêlée avec de la cendre, et consacrée par le grand-prêtre. Si elle était coupable, elle enflait sur-le-champ, et mourait. C'est sur cette loi que tout l'Occident chrétien établit les épreuves dans les accusations juridiques, ne sachant pas que ce qui était ordonné par Dieu même dans l'ancien Testament n'était qu'une superstition absurde dans le nouveau.
    Le duel fut une de ces épreuves, et elle a duré jusqu'au seizième siècle. Celui qui tuait son adversaire avait toujours raison.
¬†¬†¬†¬†La plus terrible de toutes √©tait de porter, dans l'espace de neuf pas, une barre de fer ardent sans se br√Ľler. Aussi l'histoire du moyen √Ęge, quelque fabuleuse qu'elle soit, ne rapporte aucun exemple de cette √©preuve, ni de celle qui consistait √† marcher sur neuf coutres de charrue enflamm√©s. On peut douter de toutes les autres, ou expliquer les tours de charlatans dont on se servait pour tromper les juges. Par exemple, il √©tait tr√®s ais√© de faire l'√©preuve de l'eau bouillante impun√©ment: on pouvait pr√©senter un cuvier √† moiti√© plein d'eau fra√ģche, et y verser juridiquement de la chaude, moyennant quoi l'accus√© plongeait sa main dans de l'eau ti√®de jusqu'au coude, et prenait au fond l'anneau b√©nit qu'on y jetait.
¬†¬†¬†¬†On pouvait faire bouillir de l'huile avec de l'eau; l'huile commence √† s'√©lever, √† jaillir, √† para√ģtre bouillonner quand l'eau commence √† fr√©mir; et cette huile n'a encore acquis que tr√®s peu de chaleur. On semble alors mettre sa main dans l'eau bouillante, et on l'humecte d'une huile qui la pr√©serve.
¬†¬†¬†¬†Un champion peut tr√®s facilement s'√™tre endurci jusqu'√† tenir quelques secondes un anneau jet√© dans le feu, sans qu'il reste de grandes marques de br√Ľlure.
¬†¬†¬†¬†Passer entre deux feux sans se br√Ľler n'est pas un grand tour d'adresse quand on passe fort vite, et qu'on s'est bien pommad√© le visage et les mains. C'est ainsi qu'en usa ce terrible Pierre Aldobrandin, Petrus Igneus (suppos√© que ce conte soit vrai), quand il passa entre deux b√Ľchers √† Florence, pour d√©montrer, avec l'aide de Dieu, que son archev√™que √©tait un fripon et un d√©bauch√©. Charlatans ! charlatans ! disparaissez de l'histoire.
    C'était une plaisante épreuve que celle d'avaler un morceau de pain d'orge, qui devait étouffer son homme s'il était coupable. J'aime bien mieux Arlequin, que le juge interroge sur un vol dont le docteur Balouard l'accuse. Le juge était à table, et buvait d'excellent vin quand Arlequin comparut; il prend la bouteille et le verre du juge; il vide la bouteille, et lui dit: Monsieur, je veux que ce vin-là me serve de poison, si j'ai fait ce dont on m'accuse.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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