√ČLOQUENCE

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√ČLOQUENCE
    (Cet article a paru dans le grand Dictionnaire encyclopédique. Il y a dans celui-ci des additions, et, ce qui vaut bien mieux, des retranchements.)
¬†¬†¬†¬†L'√©loquence est n√©e avant les r√®gles de la rh√©torique, comme les langues se sont form√©es avant la grammaire. La nature rend les hommes √©loquents dans les grands int√©r√™ts et dans les grandes passions. Quiconque est vivement √©mu voit les choses d'un autre oeil que les autres hommes. Tout est pour lui objet de comparaison rapide et de m√©taphore: sans qu'il y prenne garde, il anime tout, et fait passer dans ceux qui l'√©coutent une partie de son enthousiasme. Un philosophe tr√®s √©clair√© a remarqu√© que le peuple m√™me s'exprime par des figures; que rien n'est plus commun, plus naturel que les tours qu'on appelle tropes. Ainsi dans toutes les langues, " le coeur br√Ľle, le courage s'allume, les yeux √©tincellent, l'esprit est accabl√©, il se partage, il s'√©puise, le sang se glace, la t√™te se renverse, on est enfl√© d'orgueil, enivr√© de vengeance: " la nature se peint partout dans ces images fortes, devenues ordinaires.
¬†¬†¬†¬†C'est elle dont l'instinct enseigne √† prendre d'abord un air, un ton modeste avec ceux dont on a besoin. L'envie naturelle de captiver ses juges et ses ma√ģtres, le recueillement de l'√Ęme profond√©ment frapp√©e, qui se pr√©pare √† d√©ployer les sentiments qui la pressent, sont les premiers ma√ģtres de l'art.
¬†¬†¬†¬†C'est cette m√™me nature qui inspire quelquefois des d√©buts vifs et anim√©s; une forte passion, un danger pressant, appellent tout d'un coup l'imagination: ainsi un capitaine des premiers califes voyant fuir les musulmans, s'√©cria: " O√Ļ courez-vous ? ce n'est pas l√† que sont les ennemis. " On attribue ce m√™me mot √† plusieurs capitaines; on l'attribue √† Cromwell. Les √Ęmes fortes se rencontrent beaucoup plus souvent que les beaux esprits. Rasi, un capitaine musulman du temps m√™me de Mahomet, voit les Arabes effray√©s qui s'√©crient que leur g√©n√©ral D√©rar est tu√©: " Qu'importe, dit-il, que D√©rar soit mort ? Dieu est vivant et vous regarde; marchez. "
¬†¬†¬†¬†C'√©tait un homme bien √©loquent que ce matelot anglais qui fit r√©soudre la guerre contre l'Espagne en 1740. " Quand les Espagnols m'ayant mutil√© me pr√©sent√®rent la mort, je recommandai mon √Ęme √† Dieu, et ma vengeance √† ma patrie. "
    La nature fait donc l'éloquence; et si on a dit que les poètes naissent, et que les orateurs se forment, on l'a dit quand l'éloquence a été forcée d'étudier les lois, le génie des juges, et la méthode du temps: la nature seule n'est éloquente que par élans.
    Les préceptes sont toujours venus après l'art. Tisias fut le premier qui recueillit les lois de l'éloquence, dont la nature donne les premières règles.
    Platon dit ensuite, dans son Gorgias, qu'un orateur doit avoir la subtilité des dialecticiens, la science des philosophes, la diction presque des poètes, la voix et les gestes des plus grands acteurs.
    Aristote fit voir après lui que la véritable philosophie est le guide secret de l'esprit de tous les arts; il creusa les sources de l'éloquence dans son livre de la Rhétorique; il fit voir que la dialectique est le fondement de l'art de persuader, et qu'être éloquent c'est savoir prouver.
¬†¬†¬†¬†Il distingua les trois genres, le d√©lib√©ratif, le d√©monstratif, et le judiciaire. Dans le d√©lib√©ratif, il s'agit d'exhorter ceux qui d√©lib√®rent √† prendre un parti sur la guerre et sur la paix, sur l'administration publique, etc.; dans le d√©monstratif, de faire voir ce qui est digne de louange ou de bl√Ęme; dans le judiciaire, de persuader, d'absoudre, et de condamner, etc. On sent assez que ces trois genres rentrent souvent l'un dans l'autre.
¬†¬†¬†¬†Il traite ensuite des passions et des moeurs, que tout orateur doit conna√ģtre.
    Il examine quelles preuves on doit employer dans ces trois genres d'éloquence. Enfin, il traite à fond de l'élocution, sans laquelle tout languit; il recommande les métaphores, pourvu qu'elles soient justes et nobles; il exige surtout la convenance et la bienséance. Tous ces préceptes respirent la justesse éclairée d'un philosophe et la politesse d'un Athénien; et en donnant les règles de l'éloquence, il est éloquent avec simplicité.
¬†¬†¬†¬†Il est √† remarquer que la Gr√®ce fut la seule contr√©e de la terre o√Ļ l'on conn√Ľt alors les lois de l'√©loquence, parce que c'√©tait la seule o√Ļ la v√©ritable √©loquence exist√Ęt. L'art grossier √©tait chez tous les hommes; des traits sublimes ont √©chapp√© partout √† la nature dans tous les temps: mais remuer les esprits de toute une nation polie, plaire, convaincre et toucher √† la fois, cela ne fut donn√© qu'aux Grecs. Les Orientaux √©taient presque tous esclaves: c'est un caract√®re de la servitude de tout exag√©rer; ainsi l'√©loquence asiatique fut monstrueuse. L'Occident √©tait barbare du temps d'Aristote.
    L'éloquence véritable commença à se montrer dans Rome du temps des Gracques, et ne fut perfectionnée que du temps de Cicéron. Marc-Antoine l'orateur, Hortensius, Curion, César, et plusieurs autres, furent des hommes éloquents.
¬†¬†¬†¬†Cette √©loquence p√©rit avec la r√©publique, ainsi que celle d'Ath√®nes. L'√©loquence sublime n'appartient, dit-on, qu'√† la libert√©; c'est qu'elle consiste √† dire des v√©rit√©s hardies, √† √©taler des raisons et des peintures fortes. Souvent un ma√ģtre n'aime pas la v√©rit√©, craint les raisons, et aime mieux un compliment d√©licat que de grands traits.
    Cicéron, après avoir donné les exemples dans ses harangues, donna les préceptes dans son livre de l'Orateur; il suit presque toute la méthode d'Aristote, et s'explique avec le style de Platon.
¬†¬†¬†¬†Il distingue le genre simple, le temp√©r√© et le sublime. Rollin a suivi cette division dans son Trait√© des √©tudes; et, ce que Cic√©ron ne dit pas, il pr√©tend que " le temp√©r√© est une belle rivi√®re ombrag√©e de vertes for√™ts des deux c√īt√©s; le simple, une table servie proprement, dont tous les mets sont d'un go√Ľt excellent, et dont on bannit tout raffinement; que le sublime foudroie, et que c'est un fleuve imp√©tueux qui renverse tout ce qui lui r√©siste. "
    Sans se mettre à cette table, sans suivre ce foudre, ce fleuve, et cette rivière, tout homme de bon sens voit que l'éloquence simple est celle qui a des choses simples à exposer, et que la clarté et l'élégance sont tout ce qui lui convient. Il n'est pas besoin d'avoir lu Aristote, Cicéron et Quintilien, pour sentir qu'un avocat qui débute par un exorde pompeux au sujet d'un mur mitoyen est ridicule: c'était pourtant le vice du barreau jusqu'au milieu du dix-septième siècle; on disait avec emphase des choses triviales. On pourrait compiler des volumes de ces exemples; mais tous se réduisent à ce mot d'un avocat, homme d'esprit, qui voyant que son adversaire parlait de la guerre de Troie et du Scamandre, l'interrompit en disant: La cour observera que ma partie ne s'appelle pas Scamandre, mais Michaut.
    Le genre sublime ne peut regarder que de puissants intérêts, traités dans une grande assemblée. On en voit encore de vives traces dans le parlement d'Angleterre; on a quelques harangues qui y furent prononcées en 1739, quand il s'agissait de déclarer la guerre à l'Espagne. L'esprit de Démosthène et de Cicéron semble avoir dicté plusieurs traits de ces discours; mais ils ne passeront pas à la postérité comme ceux des Grecs et des Romains, parce qu'ils manquent de cet art et de ce charme de la diction qui mettent le sceau de l'immortalité aux bons ouvrages.
    Le genre tempéré est celui de ces discours d'appareil, de ces harangues publiques, de ces compliments étudiés, dans lesquels il faut couvrir de fleurs la futilité de la matière.
    Ces trois genres rentrent encore souvent l'un dans l'autre, ainsi que les trois objets de l'éloquence qu'Aristote considère; et le grand mérite de l'orateur est de les mêler à propos.
¬†¬†¬†¬†La grande √©loquence n'a gu√®re pu en France √™tre connue au barreau, parce qu'elle ne conduit pas aux honneurs comme dans Ath√®nes, dans Rome, et comme aujourd'hui dans Londres, et n'a point pour objet de grands int√©r√™ts publics: elle s'est r√©fugi√©e dans les oraisons fun√®bres, o√Ļ elle tient un peu de la po√©sie. Bossuet, et apr√®s lui Fl√©chier, semblent avoir ob√©i √† ce pr√©cepte de Platon, qui veut que l'√©locution d'un orateur soit quelquefois celle m√™me d'un po√®te.
    L'éloquence de la chaire avait été presque barbare jusqu'au P. Bourdaloue; il fut un des premiers qui firent parler la raison.
¬†¬†¬†¬†Les Anglais ne vinrent qu'ensuite, comme l'avoue Burnet, √©v√™que de Salisbury. Ils ne connurent point l'oraison fun√®bre; ils √©vit√®rent dans les sermons les traits v√©h√©ments qui ne leur parurent point convenables √† la simplicit√© de l'√Čvangile; et ils se d√©fi√®rent de cette m√©thode des divisions recherch√©es, que l'archev√™que F√©n√©lon condamne dans ses Dialogues sur l'√©loquence.
¬†¬†¬†¬†Quoique nos sermons roulent sur l'objet le plus important √† l'homme, cependant il s'y trouve peu de morceaux frappants qui, comme les beaux endroits de Cic√©ron et de D√©mosth√®ne, soient devenus les mod√®les de toutes les nations occidentales. Le lecteur sera pourtant bien aise de trouver ici ce qui arriva la premi√®re fois que M. Massillon, depuis √©v√™que de Clermont, pr√™cha son fameux sermon du petit nombre des √©lus. Il y eut un endroit o√Ļ un transport de saisissement s'empara de tout l'auditoire; presque tout le monde se leva √† moiti√© par un mouvement involontaire; le murmure d'acclamation et de surprise fut si fort qu'il troubla l'orateur, et ce trouble ne servit qu'√† augmenter le path√©tique de ce morceau; le voici: " Je suppose que ce soit ici notre derni√®re heure √† tous, que les cieux vont s'ouvrir sur nos t√™tes, que le temps est pass√©, et que l'√©ternit√© commence, que J√©sus-Christ va para√ģtre pour nous juger selon nos oeuvres, et que nous sommes tous ici pour attendre de lui l'arr√™t de la vie ou de la mort √©ternelle: je vous le demande, frapp√© de terreur comme vous, ne s√©parant point mon sort du v√ītre, et me mettant dans la m√™me situation o√Ļ nous devons tous para√ģtre un jour devant Dieu notre juge; si J√©sus-Christ, dis-je, paraissait d√®s √† pr√©sent pour faire la terrible s√©paration des justes et des p√©cheurs, croyez-vous que le plus grand nombre f√Ľt sauv√© ? croyez-vous que le nombre des justes f√Ľt au moins √©gal √† celui des p√©cheurs ? croyez-vous que s'il faisait maintenant la discussion des oeuvres du grand nombre qui est dans cette √©glise, il trouv√Ęt seulement dix justes parmi nous ? En trouverait-il un seul ? " (Il y a eu plusieurs √©ditions diff√©rentes de ce discours; mais le fond est le m√™me dans toutes.)
    Cette figure, la plus hardie qu'on ait jamais employée, et en même temps la plus à sa place, est un des plus beaux traits d'éloquence qu'on puisse lire chez les nations anciennes et modernes; et le reste du discours n'est pas indigne de cet endroit si saillant. De pareils chefs-d'oeuvre sont très rares; tout est d'ailleurs devenu lieu commun. Les prédicateurs qui ne peuvent imiter ces grands modèles feraient mieux de les apprendre par coeur et de les débiter à leur auditoire (supposé encore qu'ils eussent ce talent si rare de la déclamation), que de prêcher dans un style languissant des choses aussi rebattues qu'utiles.
¬†¬†¬†¬†On demande si l'√©loquence est permise aux historiens: celle qui leur est propre consiste dans l'art de pr√©parer les √©v√©nements, dans leur exposition toujours √©l√©gante, tant√īt vive et press√©e, tant√īt √©tendue et fleurie; dans la peinture vraie et forte des moeurs g√©n√©rales et des principaux personnages; dans les r√©flexions incorpor√©es naturellement au r√©cit, et qui n'y paraissent point ajout√©es. L'√©loquence de D√©mosth√®ne ne convient point √† Thucydide; une harangue directe qu'on met dans la bouche d'un h√©ros qui ne la pronon√ßa jamais, n'est gu√®re qu'un beau d√©faut, au jugement de plusieurs esprits √©clair√©s.
¬†¬†¬†¬†Si pourtant ces licences pouvaient quelquefois se permettre, voici une occasion o√Ļ M√©zerai, dans sa grande Histoire, semble obtenir gr√Ęce pour cette hardiesse approuv√©e chez les anciens; il est √©gal √† eux pour le moins dans cet endroit: c'est au commencement du r√®gne de Henri IV, lorsque ce prince, avec tr√®s peu de troupes, √©tait press√© aupr√®s de Dieppe par une arm√©e de trente mille hommes, et qu'on lui conseillait de se retirer en Angleterre. M√©zerai s'√©l√®ve au-dessus de lui-m√™me en faisant parler ainsi le mar√©chal de Biron, qui d'ailleurs √©tait un homme de g√©nie, et qui peut fort bien avoir dit une partie de ce que l'historien lui attribue: " Quoi ! sire, on vous conseille de monter sur mer, comme s'il n'y avait pas d'autre moyen de conserver votre royaume que de le quitter ! Si vous n'√©tiez pas en France, il faudrait percer au travers de tous les hasards et de tous les obstacles pour y venir: et maintenant que vous y √™tes, on voudrait que vous en sortissiez ! et vos amis seraient d'avis que vous fissiez de votre bon gr√© ce que le plus grand effort de vos ennemis ne saurait vous contraindre de faire ! En l'√Čtat o√Ļ vous √™tes, sortir seulement de France pour vingt-quatre heures, c'est s'en bannir pour jamais. Le p√©ril, au reste, n'est pas si grand qu'on vous le d√©peint; ceux qui nous pensent envelopper sont ou ceux m√™mes que nous avons tenus enferm√©s si l√Ęchement dans Paris, ou gens qui ne valent pas mieux, et qui auront plus d'affaires entre eux-m√™mes que contre nous. Enfin, sire, nous sommes en France, il nous y faut enterrer: il s'agit d'un royaume, il faut l'emporter ou y perdre la vie; et quand m√™me il n'y aurait point d'autre s√Ľret√© pour votre sacr√©e personne que la fuite, je sais bien que vous aimeriez mieux mille fois mourir de pied ferme que de vous sauver par ce moyen. Votre majest√© ne souffrirait jamais qu'on dise qu'un cadet de la maison de Lorraine lui aurait fait perdre terre; encore moins qu'on la v√ģt mendier √† la porte d'un prince √©tranger. Non, non, sire, il n'y a ni couronne ni honneur pour vous au-del√† de la mer: si vous allez au-devant du secours d'Angleterre, il reculera; si vous vous pr√©sentez au port de La Rochelle en homme qui se sauve, vous n'y trouverez que des reproches et du m√©pris. Je ne puis croire que vous deviez plut√īt fier votre personne √† l'inconstance des flots et √† la merci de l'√©tranger, qu'√† tant de braves gentilshommes et tant de vieux soldats qui sont pr√™ts √† lui servir de remparts et de boucliers; et je suis trop serviteur de votre majest√©, pour lui dissimuler que si elle cherchait sa s√Ľret√© ailleurs que dans leur vertu, ils seraient oblig√©s de chercher la leur dans un autre parti que dans le sien. "
    Ce discours fait un effet d'autant plus beau, que Mézerai met ici en effet dans la bouche du maréchal de Biron ce que Henri IV avait dans le coeur.
¬†¬†¬†¬†Il y aurait encore bien des choses √† dire sur l'√©loquence, mais les livres n'en disent que trop; et dans un si√®cle √©clair√©, le g√©nie aid√© des exemples en sait plus que n'en disent tous les ma√ģtres.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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