ALMANACH

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ALMANACH
    Il est peu important de savoir si almanach vient des anciens Saxons, qui ne savaient pas lire, ou des Arabes, qui étaient en effet astronomes, et qui connaissaient un peu le cours des astres, tandis que les peuples d'Occident étaient plongés dans une ignorance égale à leur barbarie. Je me borne ici à une petite observation.
    Qu'un philosophe indien embarqué à Méliapour vienne à Bayonne: je suppose que ce philosophe a du bon sens, ce qui est rare, dit-on, chez les savants de l'Inde; je suppose qu'il est défait des préjugés de l'école, ce qui était rare partout il y a quelques années, et qu'il ne croit point aux influences des astres; je suppose qu'il rencontre un sot dans nos climats, ce qui ne serait pas si rare.
    Notre sot, pour le mettre au fait de nos arts et de nos sciences, lui fait présent d'un Almanach de Liége, composé par Matthieu Laensberg, et du Messager boiteux d'Antoine Souci, astrologue et historien, imprimé tous les ans à Basle, et dont il se débite vingt mille exemplaires en huit jours. Vous y voyez une belle figure d'homme entourée des signes du zodiaque, avec des indications certaines qui vous démontrent que la balance préside aux fesses, le bélier à la tête, les poissons aux pieds, ainsi du reste.
    Chaque jour de la lune vous enseigne quand il faut prendre du baume de vie du sieur Le Lièvre, ou des pilules du sieur Keyser, ou vous pendre au cou un sachet de l'apothicaire Arnoult, vous faire saigner, vous faire couper les ongles, sevrer vos enfants, planter, semer, aller en voyage, ou chausser des souliers neufs. L'Indien, en écoutant ces leçons, fera bien de dire à son conducteur qu'il ne prendra pas de ses almanachs.
¬†¬†¬†¬†Pour peu que l'imb√©cile qui dirige notre Indien lui fasse voir quelques unes de nos c√©r√©monies r√©prouv√©es de tous les sages, et tol√©r√©es en faveur de la populace par m√©pris pour elle, le voyageur qui verra ces momeries, suivies d'une danse de tambourin, ne manquera pas d'avoir piti√© de nous; il nous prendra pour des fous qui sont assez plaisants et qui ne sont pas absolument cruels. Il mandera au pr√©sident du grand coll√©ge de B√©nar√®s que nous n'avons pas le sens commun; mais que si sa paternit√© veut envoyer chez nous des personnes √©clair√©es et discr√®tes, on pourra faire quelque chose de nous moyennant la gr√Ęce de Dieu.
¬†¬†¬†¬†C'est ainsi pr√©cis√©ment que nos premiers missionnaires, et surtout saint Fran√ßois Xavier, en us√®rent avec les peuples de la presqu'√ģle de l'Inde. Ils se tromp√®rent encore plus lourdement sur les usages des Indiens, sur leurs sciences, leurs opinions, leurs moeurs, et leur culte. C'est une chose tr√®s curieuse de lire les relations qu'ils √©crivirent. Toute statue est pour eux le diable, toute assembl√©e est un sabbat, toute figure symbolique est un talisman, tout brachmane est un sorcier; et l√†-dessus ils font des lamentations qui ne finissent point. Ils esp√®rent que la " moisson sera abondante. " Ils ajoutent, par une m√©taphore peu congrue, " qu'ils travailleront efficacement √† la vigne du Seigneur, " dans un pays o√Ļ l'on n'a jamais connu le vin. C'est ainsi √† peu pr√®s que chaque nation a jug√© non seulement des peuples √©loign√©s, mais de ses voisins.
    Les Chinois passent pour les plus anciens faiseurs d'almanachs. Le plus beau droit de l'empereur de la Chine est d'envoyer son calendrier à ses vassaux et à ses voisins. S'ils ne l'acceptaient pas, ce serait une bravade pour laquelle on ne manquerait pas de leur faire la guerre, comme on la faisait en Europe aux seigneurs qui refusaient l'hommage.
¬†¬†¬†¬†Si nous n'avons que douze constellations, les Chinois en ont vingt-huit, et leurs noms n'ont pas le moindre rapport aux n√ītres; preuve √©vidente qu'ils n'ont rien pris du zodiaque chald√©en que nous avons adopt√©: mais s'ils ont une astronomie tout enti√®re depuis plus de quatre mille ans, ils ressemblent √† Matthieu Laensberg et √† Antoine Souci, par les belles pr√©dictions et par les secrets pour la sant√©, dont ils farcissent leur Almanach imp√©rial. Ils divisent le jour en dix mille minutes, et savent √† point nomm√© quelle minute est favorable ou funeste. Lorsque l'empereur Kang-hi voulut charger les missionnaires j√©suites de faire l'Almanach, ils s'en excus√®rent d'abord, dit-on, sur les superstitions extravagantes dont il faut le remplir. " Je crois beaucoup moins que vous aux superstitions, leur dit l'empereur; faites-moi seulement un bon calendrier, et laissez mes savants y mettre toutes leurs fadaises. "
    L'ingénieux auteur de la Pluralité des mondes (5e soirée) se moque des Chinois, qui voient, dit-il, des mille étoiles tomber à la fois dans la mer. Il est très vraisemblable que l'empereur Kang-hi s'en moquait tout autant que Fontenelle. Quelque Messager boiteux de la Chine s'était égayé apparemment à parler de ces feux follets comme le peuple, et à les prendre pour des étoiles. Chaque pays a ses sottises. Toute l'antiquité a fait coucher le soleil dans la mer; nous y avons envoyé les étoiles fort longtemps. Nous avons cru que les nuées touchaient au firmament, que le firmament était fort dur, et qu'il portait un réservoir d'eau. Il n'y a pas bien longtemps qu'on sait dans les villes que le fil de la Vierge, qu'on trouve souvent dans la campagne, est un fil de toile d'araignée. Ne nous moquons de personne. Songeons que les Chinois avaient des astrolabes et des sphères avant que nous sussions lire; et que s'ils n'ont pas poussé fort loin leur astronomie, c'est par le même respect pour les anciens que nous avons eu pour Aristote.
¬†¬†¬†¬†Il est consolant de savoir que le peuple romain, populus late rex , fut en ce point fort au-dessous de Matthieu Laensberg, et du Messager boiteux, et des astrologues de la Chine, jusqu'au temps o√Ļ Jules C√©sar r√©forma l'ann√©e romaine que nous tenons de lui, et que nous appelons encore de son nom Kalendrier Julien, quoique nous n'ayons pas de kalendes, et quoiqu'il ait √©t√© oblig√© de le r√©former lui-m√™me.
    Les premiers Romains avaient d'abord une année de dix mois, faisant trois cent quatre jours: cela n'était ni solaire ni lunaire, cela n'était que barbare. On fit ensuite l'année romaine de trois cent cinquante-cinq jours; autre mécompte que l'on corrigea comme on put, et qu'on corrigea si mal, que du temps de César les fêtes d'été se célébraient en hiver. Les généraux romains triomphaient toujours; mais ils ne savaient pas quel jour ils triomphaient.
    César réforma tout; il sembla gouverner le ciel et la terre.
¬†¬†¬†¬†Je ne sais par quelle condescendance pour les coutumes romaines il commen√ßa l'ann√©e au temps o√Ļ elle ne commence point, huit jours apr√®s le solstice d'hiver. Toutes les nations de l'empire romain se soumirent √† cette innovation. Les √Čgyptiens, qui √©taient en possession de donner la loi en fait d'almanach, la re√ßurent; mais tous ces diff√©rents peuples ne chang√®rent rien √† la distribution de leurs f√™tes. Les Juifs, comme les autres, c√©l√©br√®rent leurs nouvelles lunes, leur phas√© ou pascha, le quatorzi√®me jour de la lune de mars, qu'on appelle la lune rousse; et cette √©poque arrivait souvent en avril; leur pentec√īte, cinquante jours apr√®s le phas√©; la f√™te des cornets ou trompettes, le premier jour de juillet; celle des tabernacles, au quinze du m√™me mois; et celle du grand sabbat, sept jours apr√®s.
¬†¬†¬†¬†Les premiers chr√©tiens suivirent le comput de l'empire; ils compt√®rent par kalendes, nones et ides, avec leurs ma√ģtres; ils re√ßurent l'ann√©e bissextile que nous avons encore, qu'il a fallu corriger dans le seizi√®me si√®cle de notre √®re vulgaire, et qu'il faudra corriger un jour; mais ils se conform√®rent aux Juifs pour la c√©l√©bration de leurs grandes f√™tes.
¬†¬†¬†¬†Ils d√©termin√®rent d'abord leur p√Ęque au quatorze de la lune rousse, jusqu'au temps o√Ļ le concile de Nic√©e la fixa au dimanche qui suivait. Ceux qui la c√©l√©braient le quatorze furent d√©clar√©s h√©r√©tiques, et les deux partis se tromp√®rent dans leur calcul.
    Les fêtes de la sainte Vierge furent substituées, autant qu'on le put, aux nouvelles lunes ou néoménies; l'auteur du Calendrier romain dit que la raison en est prise du verset des cantiques pulchra ut luna , belle comme la lune. Mais par cette raison ses fêtes devaient arriver le dimanche; car il y a dans le même verset electa ut sol , choisie comme le soleil.
¬†¬†¬†¬†Les chr√©tiens gard√®rent aussi la pentec√īte. Elle fut fix√©e comme celle des Juifs, pr√©cis√©ment cinquante jours apr√®s p√Ęques. Le m√™me auteur pr√©tend que les f√™tes de patrons remplac√®rent celles des tabernacles.
    Il ajoute que la Saint-Jean n'a été portée au 24 de juin que parce que les jours commencent alors à diminuer, et que saint Jean avait dit , en parlant de Jésus-Christ, Il faut qu'il croisse et que je diminue. " Oportet illum crescere, me autem minui. "
    Ce qui est très singulier, et ce qui a été remarqué ailleurs , c'est cette ancienne cérémonie d'allumer un grand feu le jour de la Saint-Jean, qui est le temps le plus chaud de l'année. On a prétendu que c'était une très vieille coutume pour faire souvenir de l'ancien embrasement de la terre qui en attendait un second.
¬†¬†¬†¬†Le m√™me auteur du calendrier assure que la f√™te de l'assomption est plac√©e au 15 du mois d'auguste nomm√© par nous ao√Ľt, parce que le soleil est alors dans le signe de la Vierge.
¬†¬†¬†¬†Il certifie aussi que saint Mathias n'est f√™t√© au mois de f√©vrier que parce qu'il fut intercal√© parmi les douze ap√ītres, comme on intercale un jour en f√©vrier dans les ann√©es bissextiles.
¬†¬†¬†¬†Il y aurait peut-√™tre, dans ces imaginations astronomiques de quoi faire rire l'Indien dont nous venons de parler; cependant l'auteur √©tait le ma√ģtre de math√©matiques du dauphin fils de Louis XIV, et d'ailleurs un ing√©nieur et un officier tr√®s estimable.
¬†¬†¬†¬†Le pis de nos calendriers est de placer toujours les √©quinoxes et les solstices o√Ļ ils ne sont point; de dire, le soleil entre dans le b√©lier, quand il n'y entre point; de suivre l'ancienne routine erron√©e.
    Un almanach de l'année passée nous trompe l'année présente, et tous nos calendriers sont des almanachs des siècles passés.
¬†¬†¬†¬†Pourquoi dire que le soleil est dans le b√©lier, quand il est dans les poissons ? pourquoi ne pas faire au moins comme on fait dans les sph√®res c√©lestes, o√Ļ l'on distingue les signes v√©ritables des anciens signes devenus faux ?
¬†¬†¬†¬†Il e√Ľt √©t√© tr√®s convenable, non seulement de commencer l'ann√©e au point pr√©cis du solstice d'hiver ou de l'√©quinoxe du printemps, mais encore de mettre tous les signes √† leur v√©ritable place. Car √©tant d√©montr√© que le soleil r√©pond √† la constellation des poissons quand on le dit dans le b√©lier, et qu'il sera ensuite dans le verseau, et successivement dans toutes les constellations suivantes au temps de l'√©quinoxe du printemps, il faudrait faire d√®s √† pr√©sent ce qu'on sera oblig√© de faire un jour, lorsque l'erreur devenue plus grande sera plus ridicule. Il en est ainsi de cent erreurs sensibles. Nos enfants les corrigeront, dit-on; mais vos p√®res en disaient autant de vous. Pourquoi donc ne vous corrigez-vous pas ? Voyez, dans la grande Encyclop√©die, ANN√ČE, KALENDRIER, PR√ČCESSION DES √ČQUINOXES, et tous les articles concernant ces calculs. Ils sont de main de ma√ģtre.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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