√ČGALIT√Č

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√ČGALIT√Č
SECTION PREMI√ąRE.
    Il est clair que tous les hommes jouissant des facultés attachées à leur nature sont égaux; ils le sont quand ils s'acquittent des fonctions animales, et quand ils exercent leur entendement. Le roi de la Chine, le grand-mogol, le padisha de Turquie ne peut dire au dernier des hommes: Je te défends de digérer, d'aller à la garde-robe, et de penser. Tous les animaux de chaque espèce sont égaux entre eux:
    Un cheval ne dit point au cheval son confrère:
    Qu'on peigne mes beaux crins, qu'on m'étrille et me ferre.
    Toi, cours, et va porter mes ordres souverains
¬†¬†¬†¬†Aux mulets de ces bords, aux √Ęnes mes voisins
    Toi, prépare les grains dont je fais des largesses
¬†¬†¬†¬†A mes fiers favoris, √† mes douces ma√ģtresses
¬†¬†¬†¬†Qu'on ch√Ętre les chevaux d√©sign√©s pour servir
    Les coquettes juments dont seul je dois jouir
    Que tout soit dans la crainte et dans la dépendance:
    Et si quelqu'un de vous hennit en ma présence,
    Pour punir cet impie et ce séditieux,
    Qui foule aux pieds les lois des chevaux et des dieux
    Pour venger dignement le ciel et la patrie,
    Qu'il soit pendu sur l'heure auprès de l'écurie.
¬†¬†¬†¬†Les animaux ont naturellement au-dessus de nous l'avantage de l'ind√©pendance. Si un taureau qui courtise une g√©nisse est chass√© √† coups de cornes par un taureau plus fort que lui, il va chercher une autre ma√ģtresse dans un autre pr√©, et il vit libre. Un coq battu par un coq se console dans un autre poulailler. Il n'en est pas ainsi de nous: un petit vizir exile √† Lemnos un bostangi; le vizir Azem exile le petit vizir √† T√©n√©dos; le padisha exile le vizir Azem √† Rhodes; les janissaires mettent en prison le padisha, et en √©lisent un autre qui exilera les bons musulmans √† son choix; encore lui sera-t-on bien oblig√© s'il se borne √† ce petit exercice de son autorit√© sacr√©e.
¬†¬†¬†¬†Si cette terre √©tait ce qu'elle semble devoir √™tre, si l'homme y trouvait partout une subsistance facile et assur√©e, et un climat convenable √† sa nature, il est clair qu'il e√Ľt √©t√© impossible √† un homme d'en asservir un autre. Que ce globe soit couvert de fruits salutaires; que l'air qui doit contribuer √† notre vie ne nous donne point des maladies et une mort pr√©matur√©e; que l'homme n'ait besoin d'autre logis et d'autre lit que de celui des daims et des chevreuils; alors les Gengis-kan et les Tamerlan n'auront de valets que leurs enfants, qui seront assez honn√™tes gens pour les aider dans leur vieillesse.
¬†¬†¬†¬†Dans cet √Čtat naturel dont jouissent tous les quadrup√®des non dompt√©s, les oiseaux et les reptiles, l'homme serait aussi heureux qu'eux; la domination serait alors une chim√®re, une absurdit√© √† laquelle personne ne penserait; car pourquoi chercher des serviteurs quand vous n'avez besoin d'aucun service ?
¬†¬†¬†¬†S'il passait par l'esprit de quelque individu √† t√™te tyrannique et √† bras nerveux d'asservir son voisin moins fort que lui, la chose serait impossible; l'opprim√© serait sur le Danube avant que l'oppresseur e√Ľt pris ses mesures sur le Volga.
    Tous les hommes seraient donc nécessairement égaux, s'ils étaient sans besoins; la misère attachée à notre espèce subordonne un homme à un autre homme; ce n'est pas l'inégalité qui est un malheur réel, c'est la dépendance. Il importe fort peu que tel homme s'appelle sa hautesse, tel autre sa sainteté; mais il est dur de servir l'un ou l'autre.
    Une famille nombreuse a cultivé un bon terroir; deux petites familles voisines ont des champs ingrats et rebelles; il faut que les deux pauvres familles servent la famille opulente, ou qu'elles l'égorgent: cela va sans difficulté. Une des deux familles indigentes va offrir ses bras à la riche pour avoir du pain; l'autre va l'attaquer et est battue. La famille servante est l'origine des domestiques et des manoeuvres; la famille battue est l'origine des esclaves.
    Il est impossible dans notre malheureux globe que les hommes vivant en société ne soient pas divisés en deux classes, l'une de riches qui commandent, l'autre de pauvres qui servent; et ces deux se subdivisent en mille, et ces mille ont encore des nuances différentes.
¬†¬†¬†¬†Tu viens, quand les lots sont faits, nous dire: Je suis homme comme vous; j'ai deux mains et deux pieds, autant d'orgueil et plus que vous, un esprit aussi d√©sordonn√© pour le moins, aussi incons√©quent, aussi contradictoire que le v√ītre. Je suis citoyen de Saint-Marin, ou de Raguse, ou de Vaugirard: donnez-moi ma part de la terre. Il y a dans notre h√©misph√®re connu environ cinquante mille millions d'arpents √† cultiver, tant passables que st√©riles. Nous ne sommes qu'environ un milliard d'animaux √† deux pieds sans plumes sur ce continent; ce sont cinquante arpents pour chacun: faites-moi justice; donnez-moi mes cinquante arpents.
¬†¬†¬†¬†On lui r√©pond: Va-t'en les prendre chez les Cafres, chez les Hottentots, ou chez les Samo√Į√®des; arrange-toi avec eux √† l'amiable; ici toutes les parts sont faites. Si tu veux avoir parmi nous le manger, le v√™tir, le loger, et le chauffer, travaille pour nous comme faisait ton p√®re; sers-nous, ou amuse-nous, et tu seras pay√©; sinon tu seras oblig√© de demander l'aum√īne, ce qui d√©graderait trop la sublimit√© de ta nature, et t'emp√™cherait r√©ellement d'√™tre √©gal aux rois, et m√™me aux vicaires de village, selon les pr√©tentions de ta noble fiert√©.
SECTION II.
¬†¬†¬†¬†Tous les pauvres ne sont pas malheureux. La plupart sont n√©s dans cet √Čtat, et le travail continuel les emp√™che de trop sentir leur situation; mais quand ils la sentent, alors on voit des guerres, comme celle du parti populaire contre le parti du s√©nat √† Rome, celles des paysans en Allemagne, en Angleterre, en France. Toutes ces guerres finissent t√īt ou tard par l'asservissement du peuple, parce que les puissants ont l'argent, et que l'argent est ma√ģtre de tout dans un √Čtat: je dis dans un √Čtat; car il n'en est pas de m√™me de nation √† nation. La nation qui se servira le mieux du fer subjuguera toujours celle qui aura plus d'or et moins de courage.
¬†¬†¬†¬†Tout homme na√ģt avec un penchant assez violent pour la domination, la richesse et les plaisirs, et avec beaucoup de go√Ľt pour la paresse; par cons√©quent tout homme voudrait avoir l'argent et les femmes ou les filles des autres, √™tre leur ma√ģtre, les assujettir √† tous ses caprices, et ne rien faire, ou du moins ne faire que des choses tr√®s agr√©ables. Vous voyez bien qu'avec ces belles dispositions, il est aussi impossible que les hommes soient √©gaux qu'il est impossible que deux pr√©dicateurs ou deux professeurs de th√©ologie ne soient pas jaloux l'un de l'autre.
¬†¬†¬†¬†Le genre humain, tel qu'il est, ne peut subsister, √† moins qu'il n'y ait une infinit√© d'hommes utiles qui ne poss√®dent rien du tout; car, certainement, un homme √† son aise ne quittera pas sa terre pour venir labourer la v√ītre; et si vous avez besoin d'une paire de souliers, ce ne sera pas un ma√ģtre des requ√™tes qui vous la fera. L'√©galit√© est donc √† la fois la chose la plus naturelle, et en m√™me temps la plus chim√©rique.
¬†¬†¬†¬†Comme les hommes sont excessifs en tout quand ils le peuvent, on a outr√© cette in√©galit√©; on a pr√©tendu dans plusieurs pays qu'il n'√©tait pas permis √† un citoyen de sortir de la contr√©e o√Ļ le hasard l'a fait na√ģtre; le sens de cette loi est visiblement: " Ce pays est si mauvais et si mal gouvern√©, que nous d√©fendons √† chaque individu d'en sortir, de peur que tout le monde n'en sorte. " Faites mieux: donnez √† tous vos sujets envie de demeurer chez vous, et aux √©trangers d'y venir.
¬†¬†¬†¬†Chaque homme, dans le fond de son coeur, a droit de se croire enti√®rement √©gal aux autres hommes: il ne s'ensuit pas de l√† que le cuisinier d'un cardinal doive ordonner √† son ma√ģtre de lui faire √† d√ģner; mais le cuisinier peut dire: Je suis homme comme mon ma√ģtre; je suis n√© comme lui en pleurant; il mourra comme moi dans les m√™mes angoisses et les m√™mes c√©r√©monies. Nous faisons tous deux les m√™mes fonctions animales. Si les Turcs s'emparent de Rome, et si alors je suis cardinal et mon ma√ģtre cuisinier, je le prendrai √† mon service. Tout ce discours est raisonnable et juste; mais en attendant que le Grand-Turc s'empare de Rome, le cuisinier doit faire son devoir, ou toute soci√©t√© humaine est pervertie.
¬†¬†¬†¬†A l'√©gard d'un homme qui n'est ni cuisinier d'un cardinal, ni rev√™tu d'aucune autre charge dans l'√Čtat; √† l'√©gard d'un particulier qui ne tient √† rien, mais qui est f√Ęch√© d'√™tre re√ßu partout avec l'air de la protection ou du m√©pris, qui voit √©videmment que plusieurs monsignors n'ont ni plus de science, ni plus d'esprit, ni plus de vertu que lui, et qui s'ennuie d'√™tre quelquefois dans leur antichambre, quel parti doit-il prendre ? Celui de s'en aller.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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