√ČCONOMIE DE PAROLES

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√ČCONOMIE DE PAROLES
Parler par économie.
¬†¬†¬†¬†C'est une expression consacr√©e aux P√®res de l'√Čglise et m√™me aux premiers instituteurs de notre sainte religion; elle signifie " parler selon les temps et selon les lieux. "
¬†¬†¬†¬†Par exemple , saint Paul √©tant chr√©tien vient dans le temple des Juifs s'acquitter des rites juda√Įques, pour faire voir qu'il ne s'√©carte point de la loi mosa√Įque: il est reconnu au bout de sept jours, et accus√© d'avoir profan√© le temple. Aussit√īt on le charge de coups, on le tra√ģne en tumulte: le tribun de la cohorte, tribunus cohortis , arrive, et le fait lier de deux cha√ģnes. Le lendemain ce tribun fait assembler le sanh√©drin, et am√®ne Paul devant ce tribunal; le grand-pr√™tre Annaniah commence par lui faire donner un soufflet , et Paul l'appelle muraille blanchie.
    " Il me donna un soufflet; mais je lui dis bien son fait. "
    " Or, Paul sachant qu'une partie des juges était composée de saducéens et l'autre de pharisiens, il s'écria: Je suis pharisien et fils de pharisien; on ne veut me condamner qu'à cause de l'espérance et de la résurrection des morts. Paul ayant ainsi parlé, il s'éleva une dispute entre les pharisiens et les saducéens, et l'assemblée fut rompue; car les saducéens disent qu'il n'y a ni résurrection, ni anges, ni esprits, et les pharisiens confessent le contraire. "
    Il est bien évident, par le texte, que Paul n'était point pharisien, puisqu'il était chrétien, et qu'il n'avait point du tout été question dans cette affaire ni de résurrection, ni d'espérance, ni d'anges, ni d'esprits.
¬†¬†¬†¬†Le texte fait voir que saint Paul ne parlait ainsi que pour compromettre ensemble les pharisiens et les saduc√©ens: c'√©tait parler par √©conomie, par prudence; c'√©tait un artifice pieux, qui n'e√Ľt pas √©t√© peut-√™tre permis √† tout autre qu'√† un ap√ītre.
¬†¬†¬†¬†C'est ainsi que presque tous les P√®res de l'√Čglise ont parl√© par √©conomie. Saint J√©r√īme d√©veloppe admirablement cette m√©thode dans sa lettre cinquante-quatri√®me √† Pammaque. Pesez ses paroles.
¬†¬†¬†¬†Apr√®s avoir dit qu'il est des occasions o√Ļ il faut pr√©senter un pain et jeter une pierre, voici comme il continue:
¬†¬†¬†¬†" Lisez, je vous prie, D√©mosth√®ne; lisez Cic√©ron; et si les rh√©toriciens vous d√©plaisent, parce que leur art est de dire le vraisemblable plut√īt que le vrai, lisez Platon, Th√©ophraste, X√©nophon, Aristote, et tous ceux qui ayant puis√© dans la fontaine de Socrate en ont tir√© divers ruisseaux. Y a-t-il chez eux quelque candeur, quelque simplicit√© ? quels termes chez eux n'ont pas deux sens ? et quels sens ne pr√©sentent-ils pas pour remporter la victoire ? Orig√®ne, M√©thodius, Eus√®be, Apollinaire, ont √©crit des milliers de versets contre Celse et Porphyre. Consid√©rez avec quel artifice, avec quelle subtilit√© probl√©matique ils combattent l'esprit du diable; ils disent, non ce qu'ils pensent, mais ce qui est n√©cessaire: Non quod sentiunt, sed quod necesse est dicunt.
¬†¬†¬†¬†Je ne parle point des auteurs latins Tertullien, Cyprien, Minucius, Victorin, Lactance, Hilaire; je ne veux point les citer ici; je ne veux que me d√©fendre; je me contenterai de vous rapporter l'exemple de l'ap√ītre saint Paul, etc. "
¬†¬†¬†¬†Saint Augustin √©crit souvent par √©conomie. Il se proportionne tellement aux temps et aux lieux, que, dans une de ses √©p√ģtres, il avoue qu'il n'a expliqu√© la trinit√© que " parce qu'il fallait bien dire quelque chose. "
¬†¬†¬†¬†Ce n'est pas assur√©ment qu'il dout√Ęt de la sainte trinit√©; mais il sentait combien ce myst√®re est ineffable, et il avait voulu contenter la curiosit√© du peuple.
    Cette méthode fut toujours reçue en théologie. On emploie contre les encratiques un argument qui donnerait gain de cause aux carpocratiens; et quand on dispute ensuite contre les carpocratiens, on change ses armes.
¬†¬†¬†¬†Tant√īt on dit que J√©sus n'est mort que pour plusieurs, quand on √©tale le grand nombre des r√©prouv√©s; tant√īt on affirme qu'il est mort pour tous, quand on veut manifester sa bont√© universelle. L√† vous prenez le sens propre pour le sens figur√©; ici vous prenez le sens figur√© pour le sens propre, selon que la prudence l'exige.
¬†¬†¬†¬†Un tel usage n'est pas admis en justice. On punirait un t√©moin qui dirait le pour et le contre dans une affaire capitale; mais il y a une diff√©rence infinie entre les vils int√©r√™ts humains qui exigent la plus grande clart√©, et les int√©r√™ts divins qui sont cach√©s dans un ab√ģme imp√©n√©trable. Les m√™mes juges qui veulent √† l'audience des preuves indubitables approchantes de la d√©monstration, se contenteront au sermon de preuves morales, et m√™me de d√©clamations sans preuves.
    Saint Augustin parle par économie quand il dit: " Je crois parce que cela est absurde; je crois parce que cela est impossible. " Ces paroles, qui seraient extravagantes dans toute affaire mondaine, sont très respectables en théologie. Elles signifient: Ce qui est absurde et impossible aux yeux mortels ne l'est point aux yeux de Dieu; or Dieu m'a révélé ces prétendues absurdités, ces impossibilités apparentes; donc je dois les croire.
¬†¬†¬†¬†Un avocat ne serait pas re√ßu √† parler ainsi au barreau. On enfermerait √† l'h√īpital des fous des t√©moins qui diraient: Nous affirmons qu'un accus√© √©tant au berceau √† la Martinique a tu√© un homme √† Paris; et nous sommes d'autant plus certains de cet homicide, qu'il est absurde et impossible. Mais la r√©v√©lation, les miracles, la foi fond√©e sur des motifs de cr√©dibilit√©, sont un ordre de choses tout diff√©rent.
    Le même saint Augustin dit dans sa lettre cent cinquante-troisième: " Il est écrit que le monde entier appartient aux fidèles; et les infidèles n'ont pas une obole qu'ils possèdent légitimement. "
¬†¬†¬†¬†Si sur ce principe deux d√©positaires viennent m'assurer qu'ils sont fid√®les, et si en cette qualit√© ils me font banqueroute √† moi mis√©rable mondain, il est certain qu'ils seront condamn√©s par le ch√Ętelet et par le parlement, malgr√© toute l'√©conomie avec laquelle saint Augustin a parl√©.
¬†¬†¬†¬†Saint Ir√©n√©e pr√©tend qu'il ne faut condamner ni l'inceste des deux filles de Loth avec leur p√®re, ni celui de Thamar avec son beau-p√®re, par la raison que la sainte √Čcriture ne dit pas express√©ment que cette action soit criminelle. Cette √©conomie n'emp√™chera pas que l'inceste parmi nous ne soit puni par les lois. Il est vrai que si Dieu ordonnait express√©ment √† des filles d'engendrer des enfants avec leur p√®re, non seulement elles seraient innocentes, mais elles deviendraient tr√®s coupables en n'ob√©issant pas. C'est l√† o√Ļ est l'√©conomie d'Ir√©n√©e; son but tr√®s louable est de faire respecter tout ce qui est dans les saintes √Čcritures h√©bra√Įques: mais comme Dieu, qui les a dict√©es, n'a donn√© nul √©loge aux filles de Loth et √† la bru de Juda, il est permis de les condamner.
    Tous les premiers chrétiens, sans exception, pensaient sur la guerre comme les esséniens et les thérapeutes, comme pensent et agissent aujourd'hui les primitifs appelés quakers, et les autres primitifs appelés dunkars, comme ont toujours pensé et agi les brachmanes. Tertullien est celui qui s'explique le plus fortement sur ces homicides légaux que notre abominable nature a rendus nécessaires: " Il n'y a point de règle, point d'usage qui puisse rendre légitime cet acte criminel. "
    Cependant, après avoir assuré qu'il n'est aucun chrétien qui puisse porter les armes, il dit par économie dans le même livre, pour intimider l'empire romain: " Nous sommes d'hier, et nous remplissons vos villes et vos armées. "
¬†¬†¬†¬†Cela n'√©tait pas vrai, et ne fut vrai que sous Constance Chlore; mais l'√©conomie exigeait que Tertullien exag√©r√Ęt dans la vue de rendre son parti redoutable.
    C'est dans le même esprit qu'il dit que Pilate était chrétien dans le coeur. Tout son Apologétique est plein de pareilles assertions qui redoublaient le zèle des néophytes.
¬†¬†¬†¬†Terminons tous ces exemples du style √©conomique, qui sont innombrables, par ce passage de saint J√©r√īme dans sa dispute contre Jovinien sur les secondes noces: " Si les organes de la g√©n√©ration dans les hommes, l'ouverture de la femme, le fond de sa vulve, et la diff√©rence des deux sexes faits l'un pour l'autre, montrent √©videmment qu'ils sont destin√©s pour former des enfants, voici ce que je r√©ponds: Il s'ensuivrait que nous ne devons jamais cesser de faire l'amour, de peur de porter en vain des membres destin√©s pour lui. Pourquoi un mari s'abstiendrait-il de sa femme, pourquoi une veuve pers√©v√©rerait-elle dans le veuvage, si nous sommes n√©s pour cette action comme les autres animaux ? en quoi me nuira un homme qui couchera avec ma femme ? Certainement si les dents sont faites pour manger, et pour faire passer dans l'estomac ce qu'elles ont broy√©; s'il n'y a nul mal qu'un homme donne du pain √† ma femme, il n'y en a pas davantage si, √©tant plus vigoureux que moi, il apaise sa faim d'une autre mani√®re, et qu'il me soulage de mes fatigues, puisque les g√©nitoires sont faits pour jouir toujours de leur destin√©e. "
    " Quoniam ipsa organa, et genitalium fabrica, et nostra feminarumque discretio, et receptacula vulvae, ad suscipiendos et coalendos foetus condita, sexus differentiam praedicant, hoc breviter respondebo. Nunquam ergo cessemus a libidine, ne frustra hujuscemodi membra portemus. Cur enim maritus se abstineat ab uxore, cur casta vidua perseveret, si ad hoc tantum nati sumus ut pecudum more vivamus ? aut quid mihi nocebit si cum uxore mea alius concubuerit ? Quomodo enim dentium officium est mandere, et in alvum ea quae sunt mansa transmittere, et non habet crimen, qui conjugi meae panem dederit: ita, si genitalium hoc est officium ut semper fruantur natura sua, meam lassitudinem alterius vires superent; et uxoris, ut ita dixerim, ardentissimam gulam fortuita libido restinguat. "
¬†¬†¬†¬†Apr√®s un tel passage, il est inutile d'en citer d'autres. Remarquons seulement que ce style √©conomique, qui tient de si pr√®s au pol√©mique, doit √™tre mani√© avec la plus grande circonspection, et qu'il n'appartient point aux profanes d'imiter dans leurs disputes ce que les saints ont hasard√©, soit dans la chaleur de leur z√®le, soit dans la na√Įvet√© de leur style.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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