√ČCONOMIE

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√ČCONOMIE
    Ce mot ne signifie dans l'acception ordinaire que la manière d'administrer son bien; elle est commune à un père de famille et à un surintendant des finances d'un royaume. Les différentes sortes de gouvernement, les tracasseries de famille et de cour, les guerres injustes et mal conduites, l'épée de Thémis mise dans les mains des bourreaux pour faire périr l'innocent, les discordes intestines, sont des objets étrangers à l'économie.
¬†¬†¬†¬†Il ne s'agit pas ici des d√©clamations de ces politiques qui gouvernent un √Čtat du fond de leur cabinet par des brochures.
√ČCONOMIE DOMESTIQUE.
    La première économie, celle par qui subsistent toutes les autres, est celle de la campagne. C'est elle qui fournit les trois seules choses dont les hommes ont un vrai besoin, le vivre, le vêtir, et le couvert; il n'y en a pas une quatrième, à moins que ce ne soit le chauffage dans les pays froids. Toutes les trois bien entendues donnent la santé, sans laquelle il n'y a rien.
    On appelle quelquefois le séjour de la campagne la vie patriarcale; mais, dans nos climats, cette vie patriarcale serait impraticable, et nous ferait mourir de froid, de faim, et de misère.
    Abraham va de la Chaldée au pays de Sichem; de là il faut qu'il fasse un long voyage par des déserts arides jusqu'à Memphis pour aller acheter du blé. J'écarte toujours respectueusement, comme je le dois, tout ce qui est divin dans l'histoire d'Abraham et de ses enfants; je ne considère ici que son économie rurale.
¬†¬†¬†¬†Je ne lui vois pas une seule maison: il quitte la plus fertile contr√©e de l'univers et des villes o√Ļ il y avait des maisons commodes, pour aller errer dans des pays dont il ne pouvait entendre la langue.
¬†¬†¬†¬†Il va de Sodome dans le d√©sert de G√©rare, sans avoir le moindre √©tablissement. Lorsqu'il renvoie Agar et l'enfant qu'il a eu d'elle, c'est encore dans un d√©sert; et il ne leur donne pour tout viatique qu'un morceau de pain et une cruche d'eau. Lorsqu'il va sacrifier son fils au Seigneur, c'est encore dans un d√©sert. Il va couper le bois lui-m√™me pour br√Ľler la victime, et le charge sur le dos de son fils qu'il doit immoler.
    Sa femme meurt dans un lieu nommé Arbé ou Hébron: il n'a pas seulement six pieds de terre à lui pour l'ensevelir; il est obligé d'acheter une caverne pour y mettre sa femme; c'est le seul morceau de terre qu'il ait jamais possédé.
¬†¬†¬†¬†Cependant il eut beaucoup d'enfants; car, sans compter Isaac et sa post√©rit√©, il eut de son autre femme C√©thura, √† l'√Ęge de cent quarante ans, selon le calcul ordinaire, cinq enfants m√Ęles qui s'en all√®rent vers l'Arabie.
¬†¬†¬†¬†Il n'est point dit qu'Isaac e√Ľt un seul quartier de terre dans le pays o√Ļ mourut son p√®re; au contraire, il s'en va dans le d√©sert de G√©rare avec sa femme Rebecca, chez ce m√™me Abim√©lech, roi de G√©rare, qui avait √©t√© amoureux de sa m√®re.
    Ce roi du désert devient aussi amoureux de sa femme Rebecca, que son mari fait passer pour sa soeur, comme Abraham avait donné sa femme Sara pour sa soeur à ce même roi Abimélech, quarante ans auparavant. Il est un peu étonnant que dans cette famille on fasse toujours passer sa femme pour sa soeur, afin d'y gagner quelque chose; mais puisque ces faits sont consacrés, c'est à nous de garder un silence respectueux.
¬†¬†¬†¬†L'√Čcriture dit qu'il s'enrichissait dans cette terre horrible, devenue fertile pour lui, et qu'il devint extr√™mement puissant; mais il est dit aussi qu'il n'avait pas de l'eau √† boire, qu'il eut une grande querelle avec les pasteurs du roitelet de G√©rare pour un puits, et on ne voit point qu'il e√Ľt une maison en propre.
¬†¬†¬†¬†Ses enfants, √Čsa√ľ et Jacob, n'ont pas plus d'√©tablissement que leur p√®re. Jacob est oblig√© d'aller chercher √† vivre dans la M√©sopotamie, dont Abraham √©tait sorti. Il sert sept ann√©es pour avoir une des filles de Laban, et sept autres ann√©es pour obtenir la seconde fille. Il s'enfuit avec Rachel et les troupeaux de son beau-p√®re, qui court apr√®s lui. Ce n'est pas l√† une fortune bien assur√©e.
¬†¬†¬†¬†√Čsa√ľ est repr√©sent√© aussi errant que Jacob. Aucun des douze patriarches, enfants de Jacob, n'a de demeure fixe, ni un champ dont il soit propri√©taire. Ils ne reposent que sous des tentes, comme les Arabes B√©douins.
¬†¬†¬†¬†Il est clair que cette vie patriarcale ne convient nullement √† la temp√©rature de notre air. Il faut √† un bon cultivateur, tel que les Pignoux d'Auvergne, une maison saine tourn√©e √† l'orient, de vastes granges, de non moins vastes √©curies, des √©tables proprement tenues; et le tout peut aller √† cinquante mille francs au moins de notre monnaie d'aujourd'hui. Il doit semer tous les ans cent arpents en bl√©, en mettre autant en bons p√Ęturages, poss√©der quelques arpents de vigne, et environ cinquante arpents pour les menus grains et les l√©gumes; une trentaine d'arpents de bois, une plantation de m√Ľriers, des vers √† soie, des ruches. Avec tous ces avantages bien √©conomis√©s, il entretiendra une nombreuse famille dans l'abondance de tout. Sa terre s'am√©liorera de jour en jour; il supportera sans rien craindre les d√©rangements des saisons et le fardeau des imp√īts, parce qu'une bonne ann√©e r√©pare les dommages de deux mauvaises. Il jouira dans son domaine d'une souverainet√© r√©elle, qui ne sera soumise qu'aux lois. C'est l'√Čtat le plus naturel de l'homme, le plus tranquille, le plus heureux, et malheureusement le plus rare.
¬†¬†¬†¬†Le fils de ce v√©n√©rable patriarche se voyant riche, se d√©go√Ľte bient√īt de payer la taxe humiliante de la taille; il a malheureusement appris quelque latin; il court √† la ville, ach√®te une charge qui l'exempte de cette taxe, et qui donnera la noblesse √† son fils au bout de vingt ans. Il vend son domaine pour payer sa vanit√©. Une fille √©lev√©e dans le luxe l'√©pouse, le d√©shonore, et le ruine; il meurt dans la mendicit√©, et son fils porte la livr√©e dans Paris.
    Telle est la différence entre l'économie de la campagne et les illusions des villes.
    L'économie à la ville est toute différente. Vivez-vous dans votre terre, vous n'achetez presque rien; le sol vous produit tout; vous pouvez nourrir soixante personnes sans presque vous en apercevoir. Portez à la ville le même revenu, vous achetez tout chèrement, et vous pouvez nourrir à peine cinq ou six domestiques. Un père de famille qui vit dans sa terre avec douze mille livres de rente, aura besoin d'une grande attention pour vivre à Paris dans la même abondance avec quarante mille. Cette proportion a toujours subsisté entre l'économie rurale et celle de la capitale. Il en faut toujours revenir à la singulière lettre de madame de Maintenon à sa belle-soeur madame d'Aubigné, dont on a tant parlé; on ne peut trop la remettre sous les yeux:
    ....
    ....
    " Vous croirez bien que je connais Paris mieux que vous; dans ce même esprit, voici, ma chère soeur, un projet de dépense, tel que je l'exécuterais si j'étais hors de la cour. Vous êtes douze personnes: monsieur et madame, trois femmes, quatre laquais, deux cochers, un valet de chambre.
    Quinze livres de viande à cinq sous la livre.... 3 liv. 15 sous.
¬†¬†¬†¬†Deux pi√®ces de r√īti.... 2 10
    Du pain.... 1 10
    Le vin.... 2 10
    Le bois.... 2
    Le fruit.... 1 10
    La bougie.... 10
    La chandelle.... 8
    ----------
    1413
¬†¬†¬†¬†Je compte quatre sous en vin pour vos quatre laquais et vos deux cochers; c'est ce que madame de Montespan donne aux siens. Si vous aviez du vin en cave, il ne vous co√Ľterait pas trois sous: j'en mets six pour votre valet de chambre, et vingt pour vous deux, qui n'en buvez pas pour trois.
¬†¬†¬†¬†Je mets une livre de chandelle par jour, quoiqu'il n'en faille qu'une demi-livre. Je mets dix sous en bougie; il y en a six √† la livre, qui co√Ľte une livre dix sous, et qui dure trois jours.
¬†¬†¬†¬†Je mets deux livres pour le bois: cependant vous n'en br√Ľlerez que trois mois de l'ann√©e, et il ne faut que deux feux.
¬†¬†¬†¬†Je mets une livre dix sous pour le fruit; le sucre ne co√Ľte que onze sous la livre, et il n'en faut qu'un quarteron pour une compote.
¬†¬†¬†¬†Je mets deux pi√®ces de r√īti: on en √©pargne une quand monsieur ou madame d√ģne ou soupe en ville; mais aussi j'ai oubli√© une volaille bouillie pour le potage. Nous entendons le m√©nage. Vous pouvez fort bien, sans passer quinze livres, avoir une entr√©e, tant√īt de saucisses, tant√īt de langue de mouton ou de fraise de veau, le gigot bourgeois, la pyramide √©ternelle, et la compote que vous aimez tant.
    Cela posé, et ce que j'apprends à la cour, ma chère enfant, votre dépense ne doit pas passer cent livres par semaine: c'est quatre cents livres par mois. Posons cinq cents, afin que les bagatelles que j'oublie ne se plaignent pas que je leur fais injustice. Cinq cents livres par mois font,
    Pour votre dépense de bouche... 6000 liv.
    Pour vos habits.... 1000
    Pour loyer de maison.... 1000
    Pour gages et habits de gens... 1000
    Pour les habits, l'opéra et les magnificences de monsieur.... 3000
    ----------
    12000 liv.
    Tout cela n'est-il pas honnête ? etc. "
¬†¬†¬†¬†Le marc de l'argent valait alors √† peu pr√®s la moiti√© du num√©raire d'aujourd'hui; tout le n√©cessaire absolu √©tait de la moiti√© moins cher; et le luxe ordinaire, qui est devenu n√©cessaire, et qui n'est plus luxe, co√Ľtait trois √† quatre fois moins que de nos jours. Ainsi le comte d'Aubign√© aurait pu pour ses douze mille livres de rente, qu'il mangeait √† Paris assez obscur√©ment, vivre en prince dans sa terre.
¬†¬†¬†¬†Il y a dans Paris trois ou quatre cents familles municipales qui occupent la magistrature depuis un si√®cle, et dont le bien est en rentes sur l'H√ītel-de-ville. Je suppose qu'elles eussent chacune vingt mille livres de rente; ces vingt mille livres faisaient juste le double de ce qu'elles font aujourd'hui; ainsi elles n'ont r√©ellement que la moiti√© de leur ancien revenu. De cette moiti√© on retrancha une moiti√© dans le temps inconcevable du syst√®me de Lass. Ces familles ne jouissent donc r√©ellement que du quart du revenu qu'elles poss√©daient √† l'av√©nement de Louis XIV au tr√īne; et le luxe √©tant augment√© des trois quarts, reste √† peu pr√®s rien pour elles, √† moins qu'elles n'aient r√©par√© leur ruine par de riches mariages, ou par des successions, ou par une industrie secr√®te; et c'est ce qu'elles ont fait.
    En tout pays, tout simple rentier qui n'augmente pas son bien dans une capitale, le perd à la longue. Les terriens se soutiennent, parce que, l'argent augmentant numériquement, le revenu de leurs terres augmente en proportion; mais ils sont exposés à un autre malheur, et ce malheur est dans eux-mêmes. Leur luxe et leur inattention, non moins dangereuse encore, les conduisent à la ruine. Ils vendent leurs terres à des financiers qui entassent, et dont les enfants dissipent tout à leur tour. C'est une circulation perpétuelle d'élévation et de décadence; le tout faute d'une économie raisonnable, qui consiste uniquement à ne pas dépenser plus qu'on ne reçoit.
DE L'√ČCONOMIE PUBLIQUE.
¬†¬†¬†¬†L'√©conomie d'un √Čtat n'est pr√©cis√©ment que celle d'une grande famille. C'est ce qui porta le duc de Sulli √† donner le nom d'√Čconomies √† ses m√©moires. Toutes les autres branches d'un gouvernement sont plut√īt des obstacles que des secours √† l'administration des deniers publics. Des trait√©s qu'il faut quelquefois conclure √† prix d'or, des guerres malheureuses, ruinent un √Čtat pour longtemps; les heureuses m√™me l'√©puisent. Le commerce intercept√© et mal entendu l'appauvrit encore; les imp√īts excessifs comblent la mis√®re.
¬†¬†¬†¬†Qu'est-ce qu'un √Čtat riche et bien √©conomis√© ? c'est celui o√Ļ tout homme qui travaille est s√Ľr d'une fortune convenable √† sa condition, √† commencer par le roi, et √† finir par le manoeuvre.
¬†¬†¬†¬†Prenons pour exemple l'√Čtat o√Ļ le gouvernement des finances est le plus compliqu√©, l'Angleterre. Le roi est presque s√Ľr d'avoir toujours un million sterling par an √† d√©penser pour sa maison, sa table, ses ambassadeurs, et ses plaisirs. Ce million revient tout entier au peuple par la consommation; car si les ambassadeurs d√©pensent leurs appointements ailleurs, les ministres √©trangers consument leur argent √† Londres. Tout possesseur de terres est certain de jouir de son revenu, aux taxes pr√®s impos√©es par ses repr√©sentants en parlement, c'est-√†-dire par lui-m√™me.
¬†¬†¬†¬†Le commer√ßant joue un jeu de hasard et d'industrie contre presque tout l'univers; et il est longtemps incertain s'il mariera sa fille √† un pair du royaume, ou s'il mourra √† l'h√īpital.
    Ceux qui, sans être négociants, placent leur fortune précaire dans les grandes compagnies de commerce, ressemblent parfaitement aux oisifs de la France qui achètent des effets royaux, et dont le sort dépend de la bonne ou mauvaise fortune du gouvernement.
    Ceux dont l'unique profession est de vendre et d'acheter des billets publics, sur les nouvelles heureuses ou malheureuses qu'on débite, et de trafiquer la crainte et l'espérance, sont en sous-ordre dans le même cas que les actionnaires; et tous sont des joueurs, hors le cultivateur qui fournit de quoi jouer.
¬†¬†¬†¬†Une guerre survient; il faut que le gouvernement emprunte de l'argent comptant, car on ne paie pas des flottes et des arm√©es avec des promesses. La chambre des communes imagine une taxe sur la bi√®re, sur le charbon, sur les chemin√©es, sur les fen√™tres, sur les acres de bl√© et de p√Ęturage, sur l'importation, etc.
¬†¬†¬†¬†On calcule ce que cet imp√īt pourra produire √† peu pr√®s; toute la nation en est instruite; un acte du parlement dit aux citoyens: Ceux qui voudront pr√™ter √† la patrie recevront quatre pour cent de leur argent pendant dix ans; au bout desquels ils seront rem bours√©s.
    Ce même gouvernement fait un fonds d'amortissement du surplus de ce que produisent les taxes. Ce fonds doit servir à rembourser les créanciers. Le temps du remboursement venu, on leur dit: Voulez-vous votre fonds, ou voulez-vous le laisser à trois pour cent ? Les créanciers, qui croient leur dette assurée, laissent pour la plupart leur argent entre les mains du gouvernement.
    Nouvelle guerre, nouveaux emprunts, nouvelles dettes; le fonds d'amortissement est vide, on ne rembourse rien.
    Enfin ce monceau de papier représentatif d'un argent qui n'existe pas a été porté jusqu'à cent trente millions de livres sterling, qui font cent vingt-sept millions de guinées, en l'an 1770 de notre ère vulgaire.
    Disons en passant que la France est à peu près dans ce cas; elle doit de fonds environ cent vingt-sept millions de louis d'or. Or ces deux sommes, montant à deux cent cinquante-quatre millions de louis d'or, n'existent pas dans l'Europe. Comment payer ? Examinons d'abord l'Angleterre.
¬†¬†¬†¬†Si chacun redemande son fonds, la chose est visiblement impossible √† moins de la pierre philosophale, ou de quelque multiplication pareille. Que faire ? Une partie de la nation a pr√™t√© √† toute la nation. L'Angleterre doit √† l'Angleterre cent trente millions sterling √† trois pour cent d'int√©r√™t: elle paie donc de ce seul article tr√®s modique trois millions neuf cent mille livres sterling d'or chaque ann√©e. Les imp√īts sont d'environ sept millions; il reste donc pour satisfaire aux charges de l'√Čtat trois millions et cent mille livres sterling, sur quoi l'on peut, en √©conomisant, √©teindre peu √† peu une partie des dettes publiques.
¬†¬†¬†¬†La banque de l'√Čtat, en produisant des avantages immenses aux directeurs, est utile √† la nation, parce qu'elle augmente le cr√©dit, que ses op√©rations sont connues, et qu'elle ne pourrait faire plus de billets qu'il n'en faut sans perdre ce cr√©dit et sans se ruiner elle-m√™me. C'est l√† le grand avantage d'un pays commer√ßant, o√Ļ tout se fait en vertu d'une loi positive, o√Ļ nulle op√©ration n'est cach√©e, o√Ļ la confiance est √©tablie sur des calculs faits par les repr√©sentants de l'√Čtat, examin√©s par tous les citoyens. L'Angleterre, quoi qu'on dise, voit donc son opulence assur√©e tant qu'elle aura des terres fertiles, des troupeaux abondants, et un commerce avantageux.
¬†¬†¬†¬†Si les autres pays parviennent √† n'avoir pas besoin de ses bl√©s et √† tourner contre elle la balance du commerce, il peut arriver alors un tr√®s grand bouleversement dans les fortunes des particuliers; mais la terre reste, l'industrie reste; et l'Angleterre, alors moins riche en argent, l'est toujours en valeurs renaissantes que le sol produit; elle revient au m√™me √©tat o√Ļ elle √©tait au seizi√®me si√®cle.
¬†¬†¬†¬†Il en est absolument de tout un royaume comme d'une terre d'un particulier: si le fonds de la terre est bon, elle ne sera jamais ruin√©e; la famille qui la faisait valoir peut √™tre r√©duite √† l'aum√īne, mais le sol prosp√©rera sous une autre famille.
    Il y a d'autres royaumes qui ne seront jamais riches, quelque effort qu'ils fassent: ce sont ceux qui, situés sous un ciel rigoureux, ne peuvent avoir tout au plus que l'exact nécessaire. Les citoyens n'y peuvent jouir des commodités de la vie qu'en les faisant venir de l'étranger à un prix qui est excessif pour eux. Donnez à la Sibérie et au Kamtschatka réunis , qui font quatre fois l'étendue de l'Allemagne, un Cyrus pour souverain, un Solon pour législateur, un duc de Sulli, un Colbert pour surintendant des finances, un duc de Choiseul pour ministre de la guerre et de la paix, un Anson pour amiral, ils y mourront de faim avec tout leur génie.
¬†¬†¬†¬†Au contraire, faites gouverner la France par un fou s√©rieux tel que Lass, par un fou plaisant tel que le cardinal Dubois, par des ministres tels que nous en avons vu quelquefois, on pourra dire d'eux ce qu'un s√©nateur de Venise disait de ses confr√®res au roi Louis XII, √† ce que pr√©tendent les raconteurs d'anecdotes. Louis XII en col√®re mena√ßait de ruiner la r√©publique: Je vous en d√©fie, dit le s√©nateur; la chose me para√ģt impossible: il y a vingt ans que mes confr√®res font tous les efforts imaginables pour la d√©truire, et ils n'en ont pu venir √† bout.
¬†¬†¬†¬†Il n'y eut jamais rien de plus extravagant sans doute que de cr√©er une compagnie imaginaire du Mississipi qui devait rendre au moins cent pour un √† tout int√©ress√©, de tripler tout d'un coup la valeur num√©raire des esp√®ces, de rembourser en papier chim√©rique les dettes et les charges de l'√Čtat, et de finir enfin par la d√©fense aussi folle que tyrannique √† tout citoyen de garder chez soi plus de cinq cents francs en or ou en argent. Ce comble d'extravagance √©tant inou√Į, le bouleversement g√©n√©ral fut aussi grand qu'il devait l'√™tre: chacun criait que c'en √©tait fait de la France pour jamais. Au bout de dix ans il n'y paraissait pas.
    Un bon pays se rétablit toujours par lui-même, pour peu qu'il soit tolérablement régi: un mauvais ne peut s'enrichir que par une industrie extrême et heureuse.
¬†¬†¬†¬†La proportion sera toujours la m√™me entre l'Espagne, la France, l'Angleterre proprement dite, et la Su√®de. On compte commun√©ment vingt millions d'habitants en France, c'est peut-√™tre trop; Ustariz n'en admet que sept en Espagne, Nichols en donne huit √† l'Angleterre, on n'en attribue pas cinq √† la Su√®de. L'Espagnol (l'un portant l'autre) a la valeur de quatre-vingts de nos livres √† d√©penser par an; le Fran√ßais, meilleur cultivateur, a cent vingt livres; l'Anglais, cent quatre-vingts; le Su√©dois, cinquante. Si nous voulions parler du Hollandais, nous trouverions qu'il n'a que ce qu'il gagne, parce que ce n'est pas son territoire qui le nourrit et qui l'habille: la Hollande est une foire continuelle, o√Ļ personne n'est riche que de sa propre industrie ou de celle de son p√®re.
¬†¬†¬†¬†Quelle √©norme disproportion entre les fortunes ! un Anglais qui a sept mille guin√©es de revenu absorbe la subsistance de mille personnes. Ce calcul effraie au premier coup d'oeil; mais au bout de l'ann√©e il a r√©parti ses sept mille guin√©es dans l'√Čtat, et chacun a eu √† peu pr√®s son contingent.
¬†¬†¬†¬†En g√©n√©ral l'homme co√Ľte tr√®s peu √† la nature. Dans l'Inde, o√Ļ les ra√Įas et les nababs entassent tant de tr√©sors, le commun peuple vit pour deux sous par jour tout au plus.
    Ceux des Américains qui ne sont sous aucune domination, n'ayant que leurs bras, ne dépensent rien; la moitié de l'Afrique a toujours vécu de même; et nous ne sommes supérieurs à tous ces hommes-là que d'environ quarante écus par an: mais ces quarante écus font une prodigieuse différence; c'est elle qui couvre la terre de belles villes, et la mer de vaisseaux.
¬†¬†¬†¬†C'est avec nos quarante √©cus que Louis XIV eut deux cents vaisseaux, et b√Ętit Versailles; et tant que chaque individu, l'un portant l'autre, pourra √™tre cens√© jouir de quarante √©cus de rente, l'√Čtat pourra √™tre florissant.
¬†¬†¬†¬†Il est √©vident que plus il y a d'hommes et de richesses dans un √Čtat, plus on y voit d'abus. Les frottements sont si consid√©rables dans les grandes machines, qu'elles sont presque toujours d√©traqu√©es. Ces d√©rangements font une telle impression sur les esprits, qu'en Angleterre, o√Ļ il est permis √† tout citoyen de dire ce qu'il pense, il se trouve tous les mois quelque calculateur qui avertit charitablement ses compatriotes que tout est perdu, et que la nation est ruin√©e sans ressource. La permission de penser √©tant moins grande en France, on s'y plaint en contrebande; on imprime furtivement, mais fort souvent, que jamais sous les enfants de Clotaire, ni du temps du roi Jean, de Charles VI, de la bataille de Pavie, des guerres civiles, et de la Saint-Barth√©lemi, le peuple ne fut si mis√©rable qu'aujourd'hui.
    Si on répond à ces lamentations par une lettre de cachet qui ne passe pas pour une raison bien légitime, mais qui est très péremptoire, le plaignant s'enfuit en criant aux alguazils qu'ils n'en ont pas pour six semaines, et que Dieu merci ils mourront de faim avant ce temps-là comme les autres.
¬†¬†¬†¬†Bois-Guillebert, qui attribua si impudemment son insens√©e D√ģme royale au mar√©chal de Vauban, pr√©tendait, dans son D√©tail de la France, que le grand ministre Colbert avait d√©j√† appauvri l'√Čtat de quinze cents millions, en attendant pis.
¬†¬†¬†¬†Un calculateur de notre temps, qui para√ģt avoir les meilleures intentions du monde, quoiqu'il veuille absolument qu'on s'enivre apr√®s la messe, pr√©tend que les valeurs renaissantes de la France, qui forment le revenu de la nation, ne se montent qu'√† environ quatre cents millions; en quoi il para√ģt qu'il ne se trompe que d'environ seize cents millions de livres √† vingt sous la pi√®ce, le marc d'argent monnay√© √©tant √† quarante-neuf livres dix. Et il assure que l'imp√īt pour payer les charges de l'√Čtat ne peut √™tre que de soixante et quinze millions, dans le temps qu'il l'est de trois cents, lesquels ne suffisent pas, √† beaucoup pr√®s, pour acquitter les dettes annuelles.
    Une seule erreur dans toutes ces spéculations, dont le nombre est très considérable, ressemble aux erreurs commises dans les mesures astronomiques prises sur la terre. Deux lignes répondent à des espaces immenses dans le ciel.
¬†¬†¬†¬†C'est en France et en Angleterre que l'√©conomie publique est le plus compliqu√©e. On n'a pas d'id√©e d'une telle administration dans le reste du globe, depuis le mont Atlas jusqu'au Japon. Il n'y a gu√®re que cent trente ans que commen√ßa cet art de rendre la moiti√© d'une nation d√©bitrice de l'autre; de faire passer avec du papier les fortunes de main en main; de rendre l'√Čtat cr√©ancier de l'√Čtat; de faire un chaos de ce qui devrait √™tre soumis √† une r√®gle uniforme. Cette m√©thode s'est √©tendue en Allemagne et en Hollande. On a pouss√© ce raffinement et cet exc√®s jusqu'√† √©tablir un jeu entre le souverain et les sujets; et ce jeu est appel√© loterie. Votre enjeu est de l'argent comptant; si vous gagnez, vous obtenez des esp√®ces ou des rentes; qui perd ne souffre pas un grand dommage. Le gouvernement prend d'ordinaire dix pour cent pour sa peine. On fait ces loteries les plus compliqu√©es que l'on peut, pour √©tourdir et pour amorcer le public. Toutes ces m√©thodes ont √©t√© adopt√©es en Allemagne et en Hollande: presque tout √Čtat a √©t√© ob√©r√© tour-√†-tour. Cela n'est pas trop sage; mais qui l'est ? les petits, qui n'ont pas le pouvoir de se ruiner.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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  • √©conomie ‚ÄĒ (√© ko no mie) s. f. 1¬į¬†¬†¬†Bon ordre dans la conduite et l administration de tout √©tablissement qui s alimente par la production et la consommation. ‚Äʬ†¬†¬†L √©conomie est le jugement appliqu√© aux consommations, J. B. SAY. Trait√©, 1841, p. 455. ‚Äʬ†¬†¬†L… ‚Ķ   Dictionnaire de la Langue Fran√ßaise d'√Čmile Littr√©

  • √ČCONOMIE ‚ÄĒ s. f. Ordre, r√®gle qu on apporte dans la conduite d un m√©nage, dans la d√©pense d une maison, dans l administration d un bien. Entendre l √©conomie. On voit r√©gner chez lui une √©conomie admirable. L √©conomie domestique. ¬† Il signifie plus… ‚Ķ   Dictionnaire de l'Academie Francaise, 7eme edition (1835)

  • Economie ‚ÄĒ ¬†¬†¬†¬† ¬†¬†¬†¬†BLANQUI (Louis Auguste) ¬†¬†¬†¬†Bio express : Th√©oricien socialiste et r√©volutionnaire fran√ßais (1805 1881) ¬†¬†¬†¬†¬ęL √©conomie politique est le code de l usure.¬Ľ ¬†¬†¬†¬†Source : Critique sociale ¬†¬†¬†¬†Mot(s) cl√©(s) : Economie ¬†¬†¬†¬† ¬†¬†¬†¬†CAVOUR… ‚Ķ   Dictionnaire des citations politiques

  • √ČCONOMIE ‚ÄĒ n. f. √©pargne dans la d√©pense. Avoir de l‚Äô√©conomie. Vivre avec √©conomie, avec une grande √©conomie. Vivre d‚Äô√©conomie. Une √©conomie mal entendue. La plus stricte √©conomie. Il n‚Äôy a pas de petites √©conomies. Il s‚Äôemploie quelquefois au pluriel, et… ‚Ķ   Dictionnaire de l'Academie Francaise, 8eme edition (1935)


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