ALL√ČGORIES

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ALL√ČGORIES
¬†¬†¬†¬†Un jour, Jupiter, Neptune et Mercure, voyageant en Thrace, entr√®rent chez un certain roi nomm√© Hyrieus, qui leur fit fort bonne ch√®re. Les trois dieux, apr√®s avoir bien d√ģn√©, lui demand√®rent s'ils pouvaient lui √™tre bons √† quelque chose. Le bonhomme, qui ne pouvait plus avoir d'enfants, leur dit qu'il leur serait bien oblig√© s'ils voulaient lui faire un gar√ßon. Les trois dieux se mirent √† pisser sur le cuir d'un boeuf tout frais √©corch√©; de l√† naquit Orion, dont on fit une constellation connue dans la plus haute antiquit√©. Cette constellation √©tait nomm√©e du nom d'Orion par les anciens Chald√©ens; le livre de Job en parle: mais, apr√®s tout, on ne voit pas comment l'urine de trois dieux a pu produire un gar√ßon. Il est difficile que les Dacier et les Saumaise trouvent dans cette belle histoire une all√©gorie raisonnable, √† moins qu'ils n'en inf√®rent que rien n'est impossible aux dieux, puisqu'ils font des enfants en pissant.
    Il y avait en Grèce deux jeunes garnements à qui un oracle dit qu'ils se gardassent du mélampyge: un jour, Hercule les prit, les attacha par les pieds au bout de sa massue, suspendus tous deux le long de son dos, la tête en bas, comme une paire de lapins. Ils virent le derrière d'Hercule. Mélampyge signifie cul noir. Ah ! dirent-ils, l'oracle est accompli, voici cul noir. Hercule se mit à rire, et les laissa aller. Les Saumaise et les Dacier, encore une fois, auront beau faire, ils ne pourront guère réussir à tirer un sens moral de ces fables.
¬†¬†¬†¬†Parmi les p√®res de la mythologie il y eut des gens qui n'eurent que de l'imagination; mais la plupart m√™l√®rent √† cette imagination beaucoup d'esprit. Toutes nos acad√©mies, et tous nos faiseurs de devises, ceux m√™me qui composent les l√©gendes pour les jetons du tr√©sor royal, ne trouveront jamais d'all√©gories plus vraies, plus agr√©ables, plus ing√©nieuses, que celles des neuf Muses, de V√©nus, des Gr√Ęces, de l'Amour, et de tant d'autres qui seront les d√©lices et l'instruction de tous les si√®cles, ainsi qu'on l'a d√©j√† remarqu√© ailleurs.
¬†¬†¬†¬†Il faut avouer que l'antiquit√© s'expliqua presque toujours en all√©gories. Les premiers p√®res de l'√Čglise, qui pour la plupart √©taient platoniciens, imit√®rent cette m√©thode de Platon. Il est vrai qu'on leur reproche d'avoir pouss√© quelquefois un peu trop loin ce go√Ľt des all√©gories et des allusions.
¬†¬†¬†¬†Saint Justin dit, dans son Apolog√©tique (apolog. I, n¬į 55), que le signe de la croix est marqu√© sur les membres de l'homme; que quand il √©tend les bras, c'est une croix parfaite, et que le nez forme une croix sur le visage.
¬†¬†¬†¬†Selon Orig√®ne, dans son explication du L√©vitique, la graisse des victimes signifie l'√Čglise, et la queue est le symbole de la pers√©v√©rance.
¬†¬†¬†¬†Saint Augustin, dans son sermon sur la diff√©rence et l'accord des deux g√©n√©alogies, explique √† ses auditeurs pourquoi saint Matthieu, en comptant quarante-deux quartiers, n'en rapporte cependant que quarante et un. C'est, dit-il, qu'il faut compter J√©chonias deux fois, parce que J√©chonias alla de J√©rusalem √† Babylone. Or, ce voyage est la pierre angulaire; et si la pierre angulaire est la premi√®re du c√īt√© d'un mur, elle est aussi la premi√®re du c√īt√© de l'autre mur: on peut compter deux fois cette pierre; ainsi on peut compter deux fois J√©chonias. Il ajoute qu'il ne faut s'arr√™ter qu'au nombre de quarante, dans les quarante-deux g√©n√©rations, parce que ce nombre de quarante signifie la vie. Dix figure la b√©atitude, et dix multipli√© par quatre, qui repr√©sente les quatre √©l√©ments et les quatre saisons, produit quarante.
    Les dimensions de la matière ont, dans son cinquante-troisième sermon, d'étonnantes propriétés. La largeur est la dilatation du coeur; la longueur, la longanimité; la hauteur, l'espérance; la profondeur, la foi. Ainsi, outre cette allégorie, on compte quatre dimensions de la matière au lieu de trois.
¬†¬†¬†¬†Il est clair et indubitable, dit-il dans son sermon sur le psaume 6, que le nombre de quatre figure le corps humain, √† cause des quatre √©l√©ments et des quatre qualit√©s, du chaud, du froid, du sec, et de l'humide; et comme quatre se rapportent au corps, trois se rapportent √† l'√Ęme, parce qu'il faut aimer Dieu d'un triple amour, de tout notre coeur, de toute notre √Ęme, et de tout notre esprit. Quatre ont rapport au vieux Testament, et trois au nouveau. Quatre et trois font le nombre de sept jours, et le huiti√®me est celui du jugement.
¬†¬†¬†¬†On ne peut dissimuler qu'il r√®gne dans ces all√©gories une affectation peu convenable √† la v√©ritable √©loquence. Les P√®res qui emploient quelquefois ces figures √©crivaient dans un temps et dans des pays o√Ļ presque tous les arts d√©g√©n√©raient; leur beau g√©nie et leur √©rudition se pliaient aux imperfections de leur si√®cle; et saint Augustin n'en est pas moins respectable pour avoir pay√© ce tribut au mauvais go√Ľt de l'Afrique et du quatri√®me si√®cle.
¬†¬†¬†¬†Ces d√©fauts ne d√©figurent point aujourd'hui les discours de nos pr√©dicateurs. Ce n'est pas qu'on ose les pr√©f√©rer aux P√®res; mais le si√®cle pr√©sent est pr√©f√©rable aux si√®cles dans lesquels les P√®res √©crivaient. L'√©loquence, qui se corrompit de plus en plus, et qui ne s'est r√©tablie que dans nos derniers temps, tomba apr√®s eux dans de bien plus grands exc√®s; on ne parla que ridiculement chez tous les peuples barbares jusqu'au si√®cle de Louis XIV. Voyez tous les anciens sermonaires; ils sont fort au-dessous des pi√®ces dramatiques de la passion qu'on jouait √† l'h√ītel de Bourgogne. Mais dans ces sermons barbares vous retrouvez toujours le go√Ľt de l'all√©gorie, qui ne s'est jamais perdu. Le fameux Menot, qui vivait sous Fran√ßois 1er, a fait le plus d'honneur au style all√©gorique. Messieurs de la justice, dit-il, sont comme un chat √† qui on aurait commis la garde d'un fromage de peur qu'il ne soit rong√© des souris; un seul coup de dent du chat fera plus de tort au fromage que vingt souris ne pourraient en faire.
¬†¬†¬†¬†Voici un autre endroit assez curieux: Les b√Ľcherons, dans une for√™t, coupent de grosses et de petites branches, et en font des fagots; ainsi nos eccl√©siastiques, avec des dispenses de Rome, entassent gros et petits b√©n√©fices. Le chapeau de cardinal est lard√© d'√©v√™ch√©s, les √©v√™ch√©s lard√©s d'abbayes et de prieur√©s, et le tout lard√© de diables. Il faut que tous ces biens de l'√Čglise passent par les trois cordeli√®res de l'Ave Maria. Car le benedicta tu sont grosses abbayes de b√©n√©dictins; in mulieribus, c'est monsieur et madame; et fructus ventris, ce sont banquets et goinfreries.
¬†¬†¬†¬†Les sermons de Barlette et de Maillard sont tous faits sur ce mod√®le: ils √©taient prononc√©s moiti√© en mauvais latin, moiti√© en mauvais fran√ßais. Les sermons en Italie √©taient dans le m√™me go√Ľt; c'√©tait encore pis en Allemagne. De ce m√©lange monstrueux naquit le style macaronique: c'est le chef-d'oeuvre de la barbarie. Cette esp√®ce d'√©loquence, digne des Hurons et des Iroquois, s'est maintenue jusque sous Louis XIII. Le j√©suite Garasse, un des hommes les plus signal√©s parmi les ennemis du sens commun, ne pr√™cha jamais autrement. Il comparait le c√©l√®bre Th√©ophile √† un veau, parce que Viaud √©tait le nom de famille de Th√©ophile. Mais d'un veau, dit-il, la chair est bonne √† r√ītir et √† bouillir, et la tienne n'est bonne qu'√† br√Ľler.
    Il y a loin de toutes ces allégories employées par nos barbares, à celles d'Homère, de Virgile et d'Ovide; et tout cela prouve que s'il reste encore quelques Goths et quelques Vandales qui méprisent les fables anciennes, ils n'ont pas absolument raison.

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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