DIOCL√ČTIEN

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DIOCL√ČTIEN
¬†¬†¬†¬†Apr√®s plusieurs r√®gnes faibles ou tyranniques, l'empire romain eut un bon empereur dans Probus, et les l√©gions le massacr√®rent. Elles √©lurent Carus, qui fut tu√© d'un coup de tonnerre vers le Tigre, lorsqu'il faisait la guerre aux Perses. Son fils Num√©rien fut proclam√© par les soldats. Les historiens nous disent s√©rieusement qu'√† force de pleurer la mort de son p√®re, il en perdit presque la vue, et qu'il fut oblig√©, en faisant la guerre, de demeurer toujours entre quatre rideaux. Son beau-p√®re, nomm√© Aper, le tua dans son lit pour se mettre sur le tr√īne: mais un druide avait pr√©dit dans les Gaules √† Diocl√©tien, l'un des g√©n√©raux de l'arm√©e, qu'il serait imm√©diatement empereur apr√®s avoir tu√© un sanglier; or, un sanglier se nomme en latin aper. Diocl√©tien assembla l'arm√©e, tua de sa main Aper en pr√©sence des soldats, et accomplit ainsi la pr√©diction du druide. Les historiens qui rapportent cet oracle, m√©ritaient de se nourrir du fruit de l'arbre que les druides r√©v√©raient. Il est certain que Diocl√©tien tua le beau-p√®re de son empereur; ce fut l√† son premier droit au tr√īne: le second, c'est que Num√©rien avait un fr√®re nomm√© Carin, qui √©tait aussi empereur, et qui, s'√©tant oppos√© √† l'√©l√©vation de Diocl√©tien, fut tu√© par un des tribuns de son arm√©e. Voil√† les droits de Diocl√©tien √† l'empire. Depuis longtemps il n'y en avait gu√®re d'autres.
¬†¬†¬†¬†Il √©tait originaire de Dalmatie, de la petite ville de Diocl√©e, dont il avait pris le nom. S'il est vrai que son p√®re ait √©t√© laboureur, et que lui-m√™me dans sa jeunesse ait √©t√© esclave d'un s√©nateur nomm√© Anulinus, c'est l√† son plus bel √©loge: il ne pouvait devoir son √©l√©vation qu'√† lui-m√™me: il est bien clair qu'il s'√©tait concili√© l'estime de son arm√©e, puisqu'on oublia sa naissance pour lui donner le diad√™me. Lactance, auteur chr√©tien, mais un peu partial, pr√©tend que Diocl√©tien √©tait le plus grand poltron de l'empire. Il n'y a gu√®re d'apparence que des soldats romains aient choisi un poltron pour les gouverner, et que ce poltron e√Ľt pass√© par tous les degr√©s de la milice. Le z√®le de Lactance contre un empereur pa√Įen est tr√®s louable, mais il n'est pas adroit.
¬†¬†¬†¬†Diocl√©tien contint en ma√ģtre, pendant vingt ann√©es, ces fi√®res l√©gions qui d√©faisaient leurs empereurs avec autant de facilit√© qu'elles les faisaient: c'est encore une preuve, malgr√© Lactance, qu'il fut aussi grand prince que brave soldat. L'empire reprit bient√īt sous lui sa premi√®re splendeur. Les Gaulois, les Africains, les √Čgyptiens, les Anglais, soulev√©s en divers temps, furent tous remis sous l'ob√©issance de l'empire; les Perses m√™mes furent vaincus. Tant de succ√®s au-de-hors, une administration encore plus heureuse au-de-dans; des lois aussi humaines que sages, qu'on voit encore dans le Code Justinien; Rome, Milan, Autun, Nicom√©die, Carthage, embellies par sa munificence; tout lui concilia le respect et l'amour de l'Orient et de l'Occident, au point que deux cent quarante ans apr√®s sa mort on comptait encore et on datait de la premi√®re ann√©e de son r√®gne, comme on comptait auparavant depuis la fondation de Rome. C'est ce qu'on appelle l'√®re de Diocl√©tien; on l'a appel√©e aussi l'√®re des martyrs: mais c'est se tromper √©videmment de dix-huit ann√©es; car il est certain qu'il ne pers√©cuta aucun chr√©tien pendant dix-huit ans. Il en √©tait si √©loign√©, que la premi√®re chose qu'il fit √©tant empereur, ce fut de donner une compagnie de gardes pr√©toriennes √† un chr√©tien nomm√© S√©bastien, qui est au catalogue des saints.
    Il ne craignit point de se donner un collègue à l'empire dans la personne d'un soldat de fortune comme lui; c'était Maximien Hercule, son ami. La conformité de leurs fortunes avait fait leur amitié. Maximien Hercule était aussi né de parents obscurs et pauvres, et s'était élevé, comme Dioclétien, de grade en grade par son courage. On n'a pas manqué de reprocher à ce Maximien d'avoir pris le surnom d'Hercule, et à Dioclétien d'avoir accepté celui de Jovien. On ne daigne pas s'apercevoir que nous avons tous les jours des gens d'église qui s'appellent Hercule, et des bourgeois qui s'appellent César et Auguste.
¬†¬†¬†¬†Diocl√©tien cr√©a encore deux c√©sars; le premier fut un autre Maximien, surnomm√© Galerius, qui avait commenc√© par √™tre gardeur de troupeaux. Il semblait que Diocl√©tien, le plus fier et le plus fastueux des hommes, lui qui le premier introduisit de se faire baiser les pieds, m√ģt sa grandeur √† placer sur le tr√īne des c√©sars, des hommes n√©s dans la condition la plus abjecte: un esclave et deux paysans √©taient √† la t√™te de l'empire, et jamais il ne fut plus florissant.
¬†¬†¬†¬†Le second c√©sar qu'il cr√©a √©tait d'une naissance distingu√©e; c'√©tait Constance Chlore, petit-neveu par sa m√®re de l'empereur Claude II. L'empire fut gouvern√© par ces quatre princes. Cette association pouvait produire par ann√©e quatre guerres civiles; mais Diocl√©tien sut tellement √™tre le ma√ģtre de ses associ√©s, qu'il les obligea toujours √† le respecter, et m√™me √† vivre unis entre eux. Ces princes, avec le nom de c√©sars, n'√©taient au fond que ses premiers sujets: on voit qu'il les traitait en ma√ģtre absolu; car lorsque le c√©sar Galerius ayant √©t√© vaincu par les Perses vint en M√©sopotamie lui rendre compte de sa d√©faite, il le laissa marcher l'espace d'un mille aupr√®s de son char, et ne le re√ßut en gr√Ęce que quand il eut r√©par√© sa faute et son malheur.
    Galère les répara en effet l'année d'après, en 297, d'une manière bien signalée. Il battit le roi de Perse en personne. Ces rois de Perse ne s'étaient pas corrigés depuis la bataille d'Arbelles, de mener dans leurs armées leurs femmes, leurs filles, et leurs eunuques. Galère prit, comme Alexandre, la femme et toute la famille du roi de Perse, et les traita avec le même respect. La paix fut aussi glorieuse que la victoire: les vaincus cédèrent cinq provinces aux Romains, des sables de Palmyrène jusqu'à l'Arménie.
¬†¬†¬†¬†Diocl√©tien et Gal√®re all√®rent √† Rome √©taler un triomphe inou√Į jusqu'alors: c'√©tait la premi√®re fois qu'on montrait au peuple romain la femme d'un roi de Perse et ses enfants encha√ģn√©s. Tout l'empire √©tait dans l'abondance et dans la joie. Diocl√©tien en parcourait toutes les provinces; il allait de Rome en √Čgypte, en Syrie, dans l'Asie-Mineure: sa demeure ordinaire n'√©tait point √† Rome: c'√©tait √† Nicom√©die, pr√®s du Pont-Euxin, soit pour veiller de plus pr√®s sur les Perses et sur les barbares, soit qu'il s'affectionn√Ęt √† un s√©jour qu'il avait embelli.
¬†¬†¬†¬†Ce fut au milieu de ces prosp√©rit√©s que Gal√®re commen√ßa la pers√©cution contre les chr√©tiens. Pourquoi les avait-on laiss√©s en repos jusque-l√†, et pourquoi furent-ils maltrait√©s alors ? Eus√®be dit qu'un centurion de la l√©gion Trajane, nomm√© Marcel, qui servait dans la Mauritanie, assistant avec sa troupe √† une f√™te qu'on donnait pour la victoire de Gal√®re, jeta par terre sa ceinture militaire, ses armes et sa baguette de sarment qui √©tait la marque de son office, disant tout haut qu'il √©tait chr√©tien, et qu'il ne voulait plus servir des pa√Įens. Cette d√©sertion fut punie de mort par le conseil de guerre. C'est l√† le premier exemple av√©r√© de cette pers√©cution si fameuse. Il est vrai qu'il y avait un grand nombre de chr√©tiens dans les arm√©es de l'empire; et l'int√©r√™t de l'√Čtat demandait qu'une telle d√©sertion publique ne f√Ľt point autoris√©e. Le z√®le de Marcel √©tait tr√®s pieux, mais il n'√©tait pas raisonnable. Si dans la f√™te qu'on donnait en Mauritanie on mangeait des viandes offertes aux dieux de l'empire, la loi n'ordonnait point √† Marcel d'en manger; le christianisme ne lui ordonnait point de donner l'exemple de la s√©dition; et il n'y a point de pays au monde o√Ļ l'on ne pun√ģt une action si t√©m√©raire.
¬†¬†¬†¬†Cependant depuis l'aventure de Marcel, il ne para√ģt pas qu'on ait recherch√© les chr√©tiens jusqu'√† l'an 303. Ils avaient √† Nicom√©die une superbe √©glise cath√©drale vis-√†-vis le palais, et m√™me beaucoup plus √©lev√©e. Les historiens ne nous disent point les raisons pour lesquelles Gal√®re demanda instamment √† Diocl√©tien qu'on abatt√ģt cette √©glise; mais ils nous apprennent que Diocl√©tien fut tr√®s longtemps √† se d√©terminer: il r√©sista pr√®s d'une ann√©e. Il est bien √©trange qu'apr√®s cela, ce soit lui qu'on appelle pers√©cuteur. Enfin, en 303, l'√©glise fut abattue; et on afficha un √©dit par lequel les chr√©tiens seraient priv√©s de tout honneur et de toute dignit√©. Puisqu'on les en privait, il est √©vident qu'ils en avaient. Un chr√©tien arracha et mit en pi√®ces publiquement l'√©dit imp√©rial: ce n'√©tait pas l√† un acte de religion; c'√©tait un emportement de r√©volte. Il est donc tr√®s vraisemblable qu'un z√®le indiscret, qui n'√©tait pas selon la science, attira cette pers√©cution funeste. Quelque temps apr√®s, le palais de Gal√®re br√Ľla; il en accusa les chr√©tiens; et ceux-ci accus√®rent Gal√®re d'avoir mis le feu lui-m√™me √† son palais, pour avoir un pr√©texte de les calomnier. L'accusation de Gal√®re para√ģt fort injuste: celle qu'on intente contre lui ne l'est pas moins; car l'√©dit √©tant d√©j√† port√©, de quel nouveau pr√©texte avait-il besoin ? S'il avait fallu en effet une nouvelle raison pour engager Diocl√©tien √† pers√©cuter, ce serait seulement une nouvelle preuve de la peine qu'eut Diocl√©tien √† abandonner les chr√©tiens qu'il avait toujours prot√©g√©s; cela ferait voir √©videmment qu'il avait fallu de nouveaux ressorts pour le d√©terminer √† la violence.
¬†¬†¬†¬†Il para√ģt certain qu'il y eut beaucoup de chr√©tiens tourment√©s dans l'empire; mais il est difficile de concilier avec les lois romaines tous ces tourments recherch√©s, toutes ces mutilations, ces langues arrach√©es, ces membres coup√©s et grill√©s, et tous ces attentats √† la pudeur, faits publiquement contre l'honn√™tet√© publique. Aucune loi romaine n'ordonna jamais de tels supplices. Il se peut que l'aversion des peuples contre les chr√©tiens les ait port√©s √† des exc√®s horribles; mais on ne trouve nulle part que ces exc√®s aient √©t√© ordonn√©s par les empereurs ni par le s√©nat.
¬†¬†¬†¬†Il est bien vraisemblable que la juste douleur des chr√©tiens se r√©pandit en plaintes exag√©r√©es. Les Actes sinc√®res nous racontent que l'empereur √©tant dans Antioche, le pr√©teur condamna un petit enfant chr√©tien nomm√© Romain √† √™tre br√Ľl√©; que des Juifs pr√©sents √† ce supplice se mirent m√©chamment √† rire, en disant: " Nous avons eu autrefois trois petits enfants, Sidrac, Misac, et Abdenago, qui ne br√Ľl√®rent point dans la fournaise ardente, mais ceux-ci y br√Ľlent. " Dans l'instant, pour confondre les Juifs, une grande pluie √©teignit le b√Ľcher, et le petit gar√ßon en sortit sain et sauf, en demandant: O√Ļ est donc le feu ? Les Actes sinc√®res ajoutent que l'empereur le fit d√©livrer, mais que le juge ordonna qu'on lui coup√Ęt la langue. Il n'est gu√®re possible de croire qu'un juge ait fait couper la langue √† un petit gar√ßon √† qui l'empereur avait pardonn√©.
¬†¬†¬†¬†Ce qui suit est plus singulier. On pr√©tend qu'un vieux m√©decin chr√©tien nomm√© Ariston, qui avait un bistouri tout pr√™t, coupa la langue de l'enfant pour faire sa cour au pr√©teur. Le petit Romain fut aussit√īt renvoy√© en prison. Le ge√īlier lui demanda de ses nouvelles: l'enfant raconta fort au long comment un vieux m√©decin lui avait coup√© la langue. Il faut noter que le petit avant cette op√©ration √©tait extr√™mement b√®gue, mais qu'alors il parlait avec une volubilit√© merveilleuse. Le ge√īlier ne manqua pas d'aller raconter ce miracle √† l'empereur. On fit venir le vieux m√©decin; il jura que l'op√©ration avait √©t√© faite dans les r√®gles de l'art, et montra la langue de l'enfant qu'il avait conserv√©e proprement dans une bo√ģte comme une relique. " Qu'on fasse venir, dit-il, le premier venu; je m'en vais lui couper la langue en pr√©sence de votre majest√©, et vous verrez s'il pourra parler. " La proposition fut accept√©e. On prit un pauvre homme, √† qui le m√©decin coupa juste autant de langue qu'il en avait coup√© au petit enfant; l'homme mourut sur-le-champ.
    Je veux croire que les Actes qui rapportent ce fait sont aussi sincères qu'ils en portent le titre; mais ils sont encore plus simples que sincères; et il est bien étrange que Fleury, dans son Histoire ecclésiastique, rapporte un si prodigieux nombre de faits semblables, bien plus propres au scandale qu'à l'édification.
¬†¬†¬†¬†Vous remarquerez encore que dans cette ann√©e 303, o√Ļ l'on pr√©tend que Diocl√©tien √©tait pr√©sent √† toute cette belle aventure dans Antioche, il √©tait √† Rome, et qu'il passa toute l'ann√©e en Italie. On dit que ce fut √† Rome, en sa pr√©sence, que saint Genest, com√©dien, se convertit sur le th√©√Ętre, en jouant une com√©die contre les chr√©tiens. Cette com√©die montre bien que le go√Ľt de Plaute et de T√©rence ne subsistait plus. Ce qu'on appelle aujourd'hui la com√©die ou la farce italienne, semble avoir pris naissance dans ce temps-l√†. Saint Genest repr√©sentait un malade: le m√©decin lui demandait ce qu'il avait: Je me sens pesant, dit Genest. " Veux-tu que nous te rabotions pour te rendre plus l√©ger ? " lui dit le m√©decin. " Non, r√©pondit Genest, je veux mourir chr√©tien, pour ressusciter avec une belle taille. " Alors des acteurs habill√©s en pr√™tres et en exorcistes viennent pour le baptiser; dans le moment Genest devint en effet chr√©tien; et au lieu d'achever son r√īle, il se mit √† pr√™cher l'empereur et le peuple. Ce sont encore les Actes sinc√®res qui rapportent ce miracle.
    Il est certain qu'il y eut beaucoup de vrais martyrs: mais aussi il n'est pas vrai que les provinces fussent inondées de sang, comme on se l'imagine. Il est fait mention d'environ deux cents martyrs, vers ces derniers temps de Dioclétien, dans toute l'étendue de l'empire romain; et il est avéré, par les lettres de Constantin même, que Dioclétien eut bien moins de part à la persécution que Galère.
¬†¬†¬†¬†Diocl√©tien tomba malade cette ann√©e; et se sentant affaibli, il fut le premier qui donna au monde l'exemple de l'abdication de l'empire. Il n'est pas ais√© de savoir si cette abdication fut forc√©e ou non. Ce qui est certain, c'est qu'ayant recouvr√© la sant√©, il v√©cut encore neuf ans, aussi honor√© que paisible, dans sa retraite de Salone, au pays de sa naissance. Il disait qu'il n'avait commenc√© √† vivre que du jour de sa retraite; et lorsqu'on le pressa de remonter sur le tr√īne, il r√©pondit que le tr√īne ne valait pas la tranquillit√© de sa vie, et qu'il prenait plus de plaisir √† cultiver son jardin qu'il n'en avait eu √† gouverner la terre. Que conclurez-vous de tous ces faits, sinon qu'avec de tr√®s grands d√©fauts il r√©gna en grand empereur, et qu'il acheva sa vie en philosophe ?

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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