D√ČNOMBREMENT

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D√ČNOMBREMENT
SECTION PREMI√ąRE.
    Les plus anciens dénombrements que l'histoire nous ait laissés sont ceux des Israélites. Ceux-là sont indubitables, puisqu'ils sont tirés des livres juifs.
    On ne croit pas qu'il faille compter pour un dénombrement la fuite des Israélites au nombre de six cent mille hommes de pied, parce que le texte ne les spécifie pas tribu par tribu; il ajoute qu'une troupe innombrable de gens ramassés se joignit à eux; ce n'est qu'un récit.
¬†¬†¬†¬†Le premier d√©nombrement circonstanci√© est celui qu'on voit dans le livre du Vaiedaber, et que nous nommons les Nombres. Par le recensement que Mo√Įse et Aaron firent du peuple dans le d√©sert, on trouva, en comptant toutes les tribus, except√© celle de L√©vi, six cent trois mille cinq cent cinquante hommes en √©tat de porter les armes; et si vous y joignez la tribu de L√©vi suppos√©e √©gale en nombre aux autres tribus, le fort portant le faible, vous aurez six cent cinquante-trois mille neuf cent trente-cinq hommes, auxquels il faut ajouter un nombre √©gal de vieillards, de femmes et d'enfants, ce qui composera deux millions six cent quinze mille sept cent quarante-deux personnes parties de l'√Čgypte.
¬†¬†¬†¬†Lorsque David, √† l'exemple de Mo√Įse, ordonna le recensement de tout le peuple , il se trouva huit cent mille guerriers des tribus d'Isra√ęl, et cinq cent mille de celle de Juda, selon le livre des Rois; mais, selon les Paralipom√®nes , on compta onze cent mille guerriers dans Isra√ęl, et moins de cinq cent mille dans Juda.
    Le livre des Rois exclut formellement Lévi et Benjamin; et les Paralipomènes ne les comptent pas. Si donc on joint ces deux tribus aux autres, proportion gardée, le total des guerriers sera de dix-neuf cent vingt mille. C'est beaucoup pour le petit pays de la Judée, dont la moitié est composée de rochers affreux et de cavernes. Mais c'était un miracle.
¬†¬†¬†¬†Ce n'est pas √† nous d'entrer dans les raisons pour lesquelles le souverain arbitre des rois et des peuples punit David de cette op√©ration qu'il avait command√©e lui-m√™me √† Mo√Įse. Il nous appartient encore moins de rechercher pourquoi Dieu √©tant irrit√© contre David, c'est le peuple qui fut puni pour avoir √©t√© d√©nombr√©. Le proph√®te Gad ordonna au roi, de la part de Dieu, de choisir la guerre, la famine, ou la peste; David accepta la peste, et il en mourut soixante et dix mille Juifs en trois jours.
    Saint Ambroise, dans son livre de la Pénitence, et saint Augustin, dans son livre contre Fauste, reconnaissent que l'orgueil et l'ambition avaient déterminé David à faire cette revue. Leur opinion est d'un grand poids, et nous ne pouvons que nous soumettre à leur décision, en éteignant toutes les lumières trompeuses de notre esprit.
¬†¬†¬†¬†L'√Čcriture rapporte un nouveau d√©nombrement du temps d'Esdras , lorsque la nation juive revint de la captivit√©. Toute cette multitude, disent √©galement Esdras et N√©h√©mie , " √©tant comme un seul homme, se montait √† quarante-deux mille trois cent soixante personnes. " Ils les nomment toutes par familles, et ils comptent le nombre des Juifs de chaque famille et le nombre des pr√™tres. Mais non seulement il y a dans ces deux auteurs des diff√©rences entre les nombres et les noms des familles, on voit encore une erreur de calcul dans l'un et dans l'autre. Par le calcul d'Esdras, au lieu de quarante-deux mille hommes, on n'en trouve, apr√®s avoir tout additionn√©, que vingt-neuf mille huit cent dix-huit; et par celui de N√©h√©mie, on en trouve trente et un mille quatre-vingt-neuf.
    Il faut, sur cette méprise apparente, consulter les commentateurs, et surtout dom Calmet, qui, ajoutant à un de ces deux comptes ce qui manque à l'autre, et ajoutant encore ce qui leur manque à tous deux, résout toute la difficulté. Il manque aux supputations d'Esdras et de Néhémie, rapprochées par Calmet, dix mille sept cent soixante et dix-sept personnes; mais on les retrouve dans les familles qui n'ont pu donner leur généalogie: d'ailleurs, s'il y avait quelque faute de copiste, elle ne pourrait nuire à la véracité du texte divinement inspiré.
¬†¬†¬†¬†Il est √† croire que les grands rois voisins de la Palestine avaient fait les d√©nombrements de leurs peuples autant qu'il est possible. H√©rodote nous donne le calcul de tous ceux qui suivirent Xerx√®s , sans y faire entrer son arm√©e navale. Il compte dix-sept cent mille hommes, et il pr√©tend que pour parvenir √† cette supputation, on les faisait passer en divisions de dix mille dans une enceinte qui ne pouvait tenir que ce nombre d'hommes tr√®s press√©s. Cette m√©thode est bien fautive, car en se pressant un peu moins, il se pouvait ais√©ment que chaque division de dix mille hommes ne f√Ľt en effet que de huit √† neuf. De plus, cette m√©thode n'est nullement guerri√®re; et il e√Ľt √©t√© beaucoup plus ais√© de voir le complet, en faisant marcher les soldats par rangs et par files.
    Il faut encore observer combien il était difficile de nourrir dix-sept cent mille hommes dans le pays de la Grèce qu'il allait conquérir. On pourrait bien douter et de ce nombre, et de la manière de le compter, et du fouet donné à l'Hellespont, et du sacrifice de mille boeufs fait à Minerve par un roi persan qui ne la connaissait pas, et qui ne vénérait que le soleil, comme l'unique symbole de la Divinité.
    Le dénombrement des dix-sept cent mille hommes n'est pas d'ailleurs complet, de l'aveu même d'Hérodote, puisque Xerxès mena encore avec lui tous les peuples de la Thrace et de la Macédoine, qu'il força, dit-il, chemin faisant, de le suivre, apparemment pour affamer plus vite son armée. On doit donc faire ici ce que les hommes sages font à la lecture de toutes les histoires anciennes, et même modernes, suspendre son jugement, et douter beaucoup.
    Le premier dénombrement que nous ayons d'une nation profane, est celui que fit Servius Tullius, sixième roi de Rome. Il se trouva, dit Tite-Live, quatre-vingt mille combattants, tous citoyens romains. Cela suppose trois cent vingt mille citoyens au moins, tant vieillards que femmes et enfants: à quoi il faut ajouter au moins vingt mille domestiques, tant esclaves que libres.
¬†¬†¬†¬†Or, on peut raisonnablement douter que le petit √Čtat romain cont√ģnt cette multitude. Romulus n'avait r√©gn√© (suppos√© qu'on puisse l'appeler roi) que sur environ trois mille bandits rassembl√©s dans un petit bourg entre des montagnes. Ce bourg √©tait le plus mauvais terrain de l'Italie. Tout son pays n'avait pas trois mille pas de circuit. Servius √©tait le sixi√®me chef ou roi de cette peuplade naissante. La r√®gle de Newton, qui est indubitable pour les royaumes √©lectifs, donne √† chaque roi vingt et un ans de r√®gne, et contredit par l√† tous les anciens historiens, qui n'ont jamais observ√© l'ordre des temps, et qui n'ont donn√© aucune date pr√©cise. Les cinq rois de Rome doivent avoir r√©gn√© environ cent ans.
¬†¬†¬†¬†Il n'est certainement pas dans l'ordre de la nature qu'un terrain ingrat, qui n'avait pas cinq lieues en long et trois en large, et qui devait avoir perdu beaucoup d'habitants dans ses petites guerres presque continuelles, p√Ľt √™tre peupl√© de trois cent quarante mille √Ęmes. Il n'y en a pas la moiti√© dans le m√™me territoire o√Ļ Rome aujourd'hui est la m√©tropole du monde chr√©tien, o√Ļ l'affluence des √©trangers et des ambassadeurs de tant de nations doit servir √† peupler la ville, o√Ļ l'or coule de la Pologne, de la Hongrie, de la moiti√© de l'Allemagne, de l'Espagne, de la France, par mille canaux dans la bourse de la daterie, et doit faciliter encore la population, si d'autres causes l'interceptent.
¬†¬†¬†¬†L'histoire de Rome ne fut √©crite que plus de cinq cents ans apr√®s sa fondation. Il ne serait point du tout surprenant que les historiens eussent donn√© lib√©ralement quatre-vingt mille guerriers √† Servius Tullius au lieu de huit mille, par un faux z√®le pour la patrie. Le z√®le e√Ľt √©t√© plus grand et plus vrai, s'ils avaient avou√© les faibles commencements de leur r√©publique. Il est plus beau de s'√™tre √©lev√© d'une si petite origine √† tant de grandeur, que d'avoir eu le double des soldats d'Alexandre pour conqu√©rir environ quinze lieues de pays en quatre cents ann√©es.
    Le cens ne s'est jamais fait que des citoyens romains. On prétend que sous Auguste il était de quatre millions soixante-trois mille, l'an 29 avant notre ère vulgaire, selon Tillemont, qui est assez exact; mais il cite Dion Cassius, qui ne l'est guère.
¬†¬†¬†¬†Laurent √Čchard n'admet qu'un d√©nombrement de quatre millions cent trente-sept mille hommes, l'an 14 de notre √®re. Le m√™me √Čchard parle d'un d√©nombrement g√©n√©ral de l'empire pour la premi√®re ann√©e de la m√™me √®re; mais il ne cite aucun auteur romain, et ne sp√©cifie aucun calcul du nombre des citoyens. Tillemont ne parle en aucune mani√®re de ce d√©nombrement.
    On a cité Tacite et Suétone; mais c'est très mal à propos. Le cens dont parle Suétone n'est point un dénombrement de citoyens; ce n'est qu'une liste de ceux auxquels le public fournissait du blé.
    Tacite ne parle, au livre II, que d'un cens établi dans les seules Gaules pour y lever plus de tributs par tête. Jamais Auguste ne fit un dénombrement des autres sujets de son empire, parce que l'on ne payait point ailleurs la capitation qu'il voulut établir en Gaule.
    Tacite dit " qu'Auguste avait un mémoire écrit de sa main, qui contenait les revenus de l'empire, les flottes, les royaumes tributaires. " Il ne parle point d'un dénombrement.
    Dion Cassius spécifie un cens , mais il n'articule aucun nombre.
    Josèphe, dans ses Antiquités, dit que l'an 759 de Rome (temps qui répond à l'onzième année de notre ère), Cyrénius, établi alors gouverneur de Syrie, se fit donner une liste de tous les biens des Juifs, ce qui causa une révolte. Cela n'a aucun rapport à un dénombrement général, et prouve seulement que ce Cyrénius ne fut gouverneur de la Judée (qui était alors une petite province de Syrie) que dix ans après la naissance de notre Sauveur, et non pas au temps de sa naissance.
    Voilà, ce me semble, ce qu'on peut recueillir de principal dans les profanes touchant les dénombrements attribués à Auguste. Si nous nous en rapportions à eux, Jésus-Christ serait né sous le gouvernement de Varus, et non sous celui de Cyrénius; il n'y aurait point eu de dénombrement universel. Mais saint Luc, dont l'autorité doit prévaloir sur Josèphe, Suétone, Tacite, Dion Cassius, et tous les écrivains de Rome; saint Luc affirme positivement qu'il y eut un dénombrement universel de toute la terre, et que Cyrénius était gouverneur de Judée. Il faut donc s'en rapporter uniquement à lui, sans même chercher à le concilier avec Flavius Josèphe, ni avec aucun autre historien.
¬†¬†¬†¬†Au reste, ni le nouveau Testament, ni l'ancien, ne nous ont √©t√© donn√©s pour √©claircir des points d'histoire, mais pour nous annoncer des v√©rit√©s salutaires, devant lesquelles tous les √©v√©nements et toutes les opinions devaient dispara√ģtre. C'est toujours ce que nous r√©pondons aux faux calculs, aux contradictions, aux absurdit√©s, aux fautes √©normes de g√©ographie, de chronologie, de physique, et m√™me de sens commun, dont les philosophes nous disent sans cesse que la sainte √Čcriture est remplie: nous ne cessons de leur dire qu'il n'est point ici question de raison, mais de foi et de pi√©t√©.
SECTION II.
    A l'égard du dénombrement des peuples modernes, les rois n'ont point à craindre aujourd'hui qu'un docteur Gad vienne leur proposer, de la part de Dieu, la famine, la guerre, ou la peste, pour les punir d'avoir voulu savoir leur compte. Aucun d'eux ne le sait.
    On conjecture, on devine, et toujours à quelques millions d'hommes près.
    J'ai porté le nombre d'habitants qui composent l'empire de Russie, à vingt-quatre millions , sur les mémoires qui m'ont été envoyés; mais je n'ai point garanti cette évaluation; car je connais très peu de choses que je voulusse garantir.
    J'ai cru que l'Allemagne possède autant de monde en comptant les Hongrois. Si je me suis trompé d'un million ou deux, on sait que c'est une bagatelle en pareil cas.
    Je demande pardon au roi d'Espagne, si je ne lui accorde que sept millions de sujets dans notre continent. C'est bien peu de chose; mais don Ustariz, employé dans le ministère, ne lui en donne pas davantage.
    On compte environ neuf à dix millions d'êtres libres dans les trois royaumes de la Grande-Bretagne.
    On balance en France entre seize et vingt millions. C'est une preuve que le docteur Gad n'a rien à reprocher au ministère de France. Quant aux villes capitales, les opinions sont encore partagées. Paris, selon quelques calculateurs, a sept cent mille habitants; et, selon d'autres, cinq cent. Il en est ainsi de Londres, de Constantinople, du Grand-Caire.
    Pour les sujets du pape, ils feront la foule en paradis; mais la foule est médiocre sur la terre. Pourquoi cela ? C'est qu'ils sont sujets du pape. Caton le Censeur aurait-il jamais cru que les Romains en viendraient là ?

Dictionnaire philosophique de Voltaire. 2014.

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